DEUXIÈME RÉFLEXION
Je dis leur ennui ; et c'est une seconde réflexion que me fournit le malheur des grands qui ont abandonné Dieu : non seulement les passions sont plus violentes dans cet état si heureux aux yeux du monde , mais l'ennui y devient plus insupportable.
Oui, mes Frères, l'ennui, qui paraît devoir être le partage du peuple , ne s'est pourtant , ce semble , réfugié que chez les grands ; c'est comme leur ombre qui les suit partout : les plaisirs, presque tous épuisés pour eux , ne leur offrent plus qu'une triste uniformité qui endort ou qui lasse : ils ont beau les diversifier , ils diversifient leur ennui : en vain ils se font honneur de paraître à la tète de toutes les réjouissances publiques ; c'est une vivacité d'ostentation ; le cœur n'y prend presque plus de part : le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles : ce sont des ressources usées , qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes : semblables à un malade à qui use longue langueur
a rendu tous les mets insipides , ils essaient de tout , et rien ne les pique et ne les réveille ; et un dégoût affreux , dit Job , succède à l'instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s'était d'abord flattée : Et spes illorum abominalio animœ 1 .
Toute leur vie n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui , et toute leur vie n'est qu'un ennui pénible elle-même : ils l'avancent même en se hâtant de multiplier les plaisirs : tout est déjà usé pour eux à l'entrée même delà vie; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l'insipidité que la lassitude et le long usage de tout semble attacher à la vieillesse.
Il faut au juste moins de plaisirs, et ses jours sont plus heureux et plus tranquilles. Tout est délassement pour un cœur innocent : les plaisirs doux et permis qu'offre la nature , fades et ennuyeux pour l'homme dissolu , conservent tout leur agrément pour l'homme de bien : il n'y a même que les plaisirs innocens qui laissent une joie pure dans l'âme ; tout ce qui la souille l'attriste et la noircit. Les saintes familiarités et les jeux chastes et pudiques d'Isaac et de Rebecca dans la cour du roi de Gerare suffisaient à ces âmes pures et fidèles : c'était un plaisir assez vif pour David de chanter sur sa lyre les louanges du Seigneur , ou de danser avec le reste de son
"*"* Job .II. 20\
PETIT CAREME. 8l
peuple autour de l'arche sainte : les festins d'hospitalité faisaient les fêtes les plus agréables des premiers patriarches , et la brebis la plus grasse suffisait pour les délices de ces tables innocentes.
Il faut moins de joie au-dehors à celui qui la porte déjà dans le cceur ; elle se répand de là sur les objets les plus indifférens : mais , si vous ne portez pas au-dedans la source de la joie véritable , c'est-à-dire la paix de la conscience et l'innocence du cœur , en vain vous la cherchez audehors : rassemblez tous les amusemens autour de vous; il s'y répandra toujours du fond de votre âme une amertume qui les empoisonnera : raffinez sur tous les plaisirs , subtilisez-les , mettez-les dans le creuset ; de toutes ces transformations il n'en sortira et résultera jamais que l'ennui.
Grand Dieu , ce qui nous éloigne de vous est cela même qui devrait nous rappeler à vous : plus la prospérité multiplie nos plaisirs , plus elle nous en détrompe ; et les grands sont moins excusables et plus malheureux de ne pas s'attacher à vous, mon Dieu ! parce qu'ils sentent mieux et plus souvent le vide de tout ce qui n'est pas vous.