TROISIÈME RÉFLEXION
Et non seulement ils sont plus malheureux par l'ennui qui les poursuit partout , mais encore par la bizarrerie et le fond d'humeur et de caprice
8'2 PETIT CAIIOIE.
qui en sont inséparables. Lorsqu'il sera rassasié, dit Job , son esprit paraîtra triste et agité ; l'inégalité de son humeur imitera l'inconstance des flots de la mer , et les pensées les plus noires et les plus sombres viendront fondre dans son âme : Cum satialus fuerit , arctabitur , œstuabit, et omnis dolor irruet super eum l .
Telle est , Sire , la destinée des princes et des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu , et qui n'usent de leur prospérité que pour la félicité de leurs sens. Eunuyés bientôt de tout , tout leur est à charge , et ils sont à charge à eux-mêmes : leurs projets se détruisent les uns les autres ; et il n'en résulte jamais qu'une incertitude universelle que le caprice forme , et que lui seul peut fixer : leurs ordres ne sont jamais , un moment après, les interprètes sûrs de leur volonté : on déplaît en obéissant : il faut les deviner , et cependant ils sont une énigme inexplicable à euxmêmes : toutes leurs démarches, dit l'Esprit-Saint, sont vagues , incertaines , incompréhensibles : f^agisunt grès sus ejus , et investigabiles2. On a beau s'attacher à les suivre , on les perd de vue à chaque instant : ils changent de sentier ; on s'égare avec eux , et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu'on leur rend, et ils sont piqués de ceux qu'on leur refuse : les serviteurs les plus fidèles les importunent parleur sincérité,
1 Job. 20. 22. — 2Prov. 5. 6.
et ne réussissent pas mieux à plaire par leur eomplaisanee. Maîtres bizarres et incommodes ., tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter eux-mêmes : ils ne semblent nés que pour leur malheur, et pour le malheur de ceux qui les servent.
Voyez Saùl au milieu de ses prospérités et de sa gloire. Quel homme aurait dû passer des jours plus agréables et plus heureux? D'une fortune obscure et privée, il s'était vu élever sur le trône : son règne avait commencé par des victoires : un fils , digne de lui succéder , semblait assurer la couronne à sa race : toutes les tribus soumises fournissaient à sa magnificence et à ses plaisirs , et lui obéissaient comme un seul homme : que lui manquait-il pour être heureux , si l'on pouvait l'être sans Dieu?
Il perd la crainte du Seigneur , et avec elle il perd son repos et tout le bonheur de sa vie. Livré à un esprit mauvais et aux vapeurs noires et bizarres qui l'agitent , on ne le connaît plus , et il ne se connaît plus lui-même : la harpe d'un berger, loin d'amuser sa tristesse , redouble sa fureur : ses louanges et ses victoires, chantées par les filles de Juda, sont pour lui comme des censures et des opprobres : il se dérobe aux hommages publics , et il ne peut se dérober à lui-même : David lui déplaît en paraissant au pied de son trône , et , s'en
éloignant , il est encore plus sûr de déplaire : touché de sa fidélité , il fait son éloge , et se reconnaît moins juste et moins innocent que lui ; et le lendemain il lui dresse des embûches pour s'en assurer et lui faire perdre la vie : la tendresse de son propre fils l'ennuie et lui devient suspecte : tous les courtisans cherchent , étudient ce qui pourrait adoucir son humeur sombre et bizarre ; soins inutiles I lui-même ne le sait pas : il a négligé Samuel pendant la vie de ce prophète , et il s'avise de le rappeler du tombeau et de le consulter après sa mort : il ne croit plus en Dieu , et il est assez crédule pour aller interroger les démons : il est impie , et il est superstitieux ; destin, pour le dire ici en passant , assez ordinaire aux incrédules. Ils traitent d'imposteurs les Samuels , les prophètes autrefois envoyés de Dieu ; ils regardent comme une force d'esprit de mépriser ces interprètes respectables des conseils éternels , et de se moquer des prédictions que les événemens ont toutes justifiées ; ils refusent au Très-Haut la connaissance de l'avenir , et le pouvoir d'en favoriser ses serviteurs fidèles ; et ils ont la faiblesse populaire d'aller consulter une pythonisse. Oui, mes Frères, le malheureux état des grands dans le crime est une preuve éclatante qu'un Dieu préside aux choses humaines. Si les hommes ennemis de Dieu pouvaient être heureux , ils le seraient du moins sur le trône ; mais quiconque ,
dit un roi lui-même, quiconque, fût-il maître de l'univers , s'éloigne de la règle et de la sagesse , il s'éloigne du seul bonheur où l'homme puisse aspirer sur la terre : Sapicntiam enim et disciplinant qui abjicit , infclix est 1 .
Pins même vous êtes élevé , plus vous êtes malheureux : comme rien ne vous contraint , rien aussi ne vous fixe : moins vous dépendez des autres , plus vous êtes livré à vous-même : vos caprices naissent de votre indépendance ; vous retournez sur vous votre autorité : vos passions ayant essayé de tout , et tout usé , il ne vous reste plus qu'à vous dévorer vous-même : vos bizarreries deviennent l'unique ressource de votre ennui et de votre satiété ; ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tous épuisés , vous ne sauriez plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles de votre humeur , et vous vous en prenez sans cesse à vous du vide que tout ce qui vous environne laisse au-dedans de vous-même.
Et ce n'est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit , et où l'on supplée parles ornemens à la ressemblance. Approchez des grands ; jetez les yeux vous-même sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions , et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu : quel nuage éternel sur l'humeur î quel fond de chagrin et de caprice I
1 Sap. 3. il.
rien ne plaît, parce qu'on ne saurait plus soimême se plaire : on se venge sur tout ce qui nous environne des chagrins secrets qui nous déchirent; il semble qu'on fait un crime au reste des hommes de l'impuissance où l'on est d'être encore aussi criminel qu'eux : on leur reproche en secret tout ce qu'on ne peut plus se permettre à soi-même ; et l'on met l'humeur à la place des plaisirs.
Non, mes Frères, tournez-vous de tous les côtés : les grands , séparés de Dieu , ne sont plus que les tristes jouets de leurs passions , de leurs caprices , des événemens et de toutes les choses humaines. Eux seuls sentent le malheur d'une âme livrée à elle-même , en qui toutes les ressources des sens et des plaisirs ne laissent qu'un vide affreux, et à qui le monde entier, avec tout cet amas de gloire et de fumée qui l'environne , devient inutile , si Dieu n'est point avec elle. Ils sont comme les témoins illustres de l'insuffisance des créatures et de la nécessité d'un Dieu et d'une religion sur la terre. Eux seuls prouvent au reste des hommes qu'il ne faut attendre de bonheur ici-bas que dans la vertu et dans l'innocence ; que tout ce qui augmente nos passions multiplie nos peines ; que les heureux du monde n'en sont , pour ainsi dire , que les premiers martyrs , et que Dieu seul peut suffire à un cœur qui n'est fait que pour lui seul.
Dieu de mes pères, disait autrefois un jeune
roi , et qui dès l'enfance, comme vous , Sire , était monté sur le trône ; Dieu de mes pères , vous m'avez établi prince sur votre peuple , et juge des enfans d'Israël : au sortir presque du berceau , vous m'avez placé sur le trône ; et en un âge où l'on ignore encore l'art de se conduire soi-même, vous m'avez choisi pour être le conducteur d'un grand peuple : Deus patrum meorum, tu elegistime regem populo tuo '.Vous m'avez environné de gloire , de prospérité et d'abondance; mais la magnificence de vos dons sera elle-même la source de mes malheurs et de mes peines , si vous n'y ajoutez l'amour de vos commandemens et la sagesse. Envoyez-la-moi du haut des cieux , où elle assiste sans cesse à vos côtés ; c'est elle qui préside aux bons conseils, et qui donnera à ma jeunesse toute la prudence des vieillards et toute la majesté des rois mes ancêtres ; elle seule m'adoucira les soucis de l'autorité et le poids de ma couronne : Ut mecum sit et mecum laboret 2 : elle seule me fera passer des jours heureux, et me soutiendra dans les ennuis et les pensées inquiètes que la royauté traîne après elle : Et erit allocutio cogitalionis et lœdii mei 3. Je ne trouverai de repos au milieu même de la magnificence de mes palais , et parmi les hommages qu'on m'y rendra , qu'avec elle : Inlrans in domum meam , conquiescam cum illa^. Les plaisirs finissent par
1 Sap. 9. 7. — 2lbid.9. 10. — 3 ILid. 8. 9. — 4Sap. 8. 16.
l'amertume; le trône lui-même, grand Dieu! si vous n'y êtes assis avec le souverain , est le siège des noirs soucis. Mais votre crainte et la sagesse ne laisse point de regret après elle : on ne s'ennuie point de la posséder ; et la joie même et la paix ne se trouvent jamais qu'avec elle : Ncc cnim habct amaritudincm conversatio illius , nec lecdium , sed lœtitiam et gaudium * .
Heureux donc le prince, ô mon Dieu I qui ne croit commencer à régner que lorsqu'il commence à vous craindre , qui ne se propose d'aller à la gloire que par la vertu, et qui regarde comme un malheur de commander aux autres , s'il ne vous est pas soumis lui-même !
Donnez donc, grand Dieu! votre sagesse et votre jugement au roi , et votre justice à cet enfant de tant de rois 2 : vous , qui êtes le secours du pupille, rendez-lui par l'abondance de vos bénédictions ce que vous lui avez ôté en le privant des exemples d'un père pieux et des leçons d'un auguste bisaïeul : réparez ses pertes par l'accroissement de vos grâces et de vos bienfaits : vous seul , grand Dieu ! tenez-lui lieu de tout ce qui lui manque : regardez avec des yeux paternels cet enfant auguste que vous avez , pour ainsi dire , laissé seul sur la terre, et dont vous êtes par conséquent le premier tuteur et le père : que son enfance, qui le rend si cher à la nation, réveille les entrailles
^ap. 8. 16. — 2Ps. 71. 1.
de votre miséricorde et de votre tendresse : environnez sa jeunesse des secours singuliers de votre protection : la faiblesse de son âge et les grâces qui brillent déjà dans ses premières années nous arrachent tous les jours des larmes de crainte et de tendresse ; rassurez nos frayeurs en éloignant de lui tous les périls qui pourraient menacer sa vie , et récompensez notre tendresse en le rendant lui-même tendre et humain pour ses peuples : rendez-le heureux en lui conservant votre crainte , qui seule fait le bonheur des peuples et des rois : assurez la félicité de son règne par la bonté de son cœur et par l'innocence de sa vie : que votre loi sainte soit écrite au fond de son âme et autour de son diadème pour lui en adoucir le poids ; qu'il ne sente les soucis de la royauté que par sa sensibilité aux misères publiques ; et que sa piété , plus encore que sa puissance et ses victoires , fasse tout son bonheur et le nôtre.
Ainsi soit-il.
SERMON