‹ Petit carêmeChapitre 3 sur 40 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je dis l'étendue , une étendue d'autorité : que de ministres de leurs passions n'enveloppent-ils pas dans leur condamnation et dans leur destinée!

Si un amour outré de la gloire les enivre , tout leur souffle la désolation et la guerre ; et alors , Sire, que de peuples sacrifiés à l'idole de leur orgueil ! que de sang répandu qui crie vengeance contre leur tête ! que de calamités publiques dont ils sont les seuls auteurs ! que de voix plaintives s'élèvent au ciel contre des hommes nés pour le malheur des autres hommes ! que de crimes naissent d'un seu1 crime! Leurs larmes pourraientelles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocens? etleurrepentirtout seul peutil désarmer la colère du ciel , tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre?

Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire; cherchez à désarmer vos ennemis plutôt

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qu'à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples , et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste ; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites ; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu'à en entreprendre de nouvelles ; rendez votre règne immortel par la félicité de vos peuples plus que par le nombre de vos conquêtes ; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises , et n'oubliez jamais que , dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un état que les plus sanglantes défaites.

Mais , si l'amour du plaisir l'emporte dans les souverains sur la gloire, hélas! tout sert à leurs passions , tout s'empresse pour en être les ministres , tout en facilite le succès , tout en réveille les désirs , tout prête des armes à la volupté : des sujets indignes la favorisent ; les adulateurs lui donnent des titres d'honneur ; des auteurs profanes la chantent et l'embellissent ; les arts s'épuisent pour en diversifier les plaisirs ; tous les talens destinés par l'auteur de la nature à servir à l'ordre et à la décoration de la société ne servent plus qu'à celle du vice; tout devient les ministres, et par là les complices de leurs passions injustes. Sire ? qu'on est à plaindre dans

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la grandeur! les passions, qui s'usent par le temps, s'y perpétuent par les ressources ; les dégoûts , toujours inséparables du désordre, y sont réveillés par la diversité des plaisirs; le tumulte seul, et l'agitation qui environne le trône , en bannit les réflexions , et ne laisse jamais un instant le souverain avec lui-même. Les Nathans eux-mêmes , les prophètes du Seigneur se taisent et s'affaiblissent en l'approchant : tout lui met sans cesse sous l'œil sa gloire ; tout lui parle de sa puissance , et personne n'ose lui montrer même de loin ses faiblesses.

A l'étendue de l'autorité ajoutez encore une étendue d'éclat ; ce n'est pas à leur nation seule que se borne l'impression et l'effet contagieux de leurs exemples. Les grands sont en spectacle à tout l'univers ; leurs actions passent de bouche en bouche, de province en province , de nation en nation ; rien n'est privé dans leur vie ; tout appartient au public : l'étranger, dans les cours les plus éloignées , a les yeux sur eux comme le citoyen : ils vont se faire des imitateurs jusque dans les lieux où leur puissance leur forme des ennemis ; le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices; ils sont, si j'ose le dire , citoyens de l'univers : au milieu de tous les peuples se passent des événemens qui prennent leur source dans leurs exemples ; ils sont chargés devant Dieu delà justice ou des iniquités des nations;

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et leurs vices et leurs vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire.

La France surtout, qui depuis long -temps fixe tous les regards de l'Europe , est encore plus en spectacle qu'aucune autre nation ; les étrangers y viennent en foule étudier nos mœurs , et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées : nous y voyons même les enfans des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici comme des hommes privés substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre , et , comme le trône a toujours leurs premiers regards , se former sur la sagesse et la modération , ou sur l'orgueil et les excès du prince qui le remplit. Sire , montrez-leur un souverain qu'ils puissent imiter : que vos vertus et la sagesse de votre gouvernement les frappent encore plus que votre puissance ; qu'ils soient encore plus surpris de la justice de votre règne que de la magnificence de votre cour : ne leur montrez pas vos richesses , comme ce roi de Juda aux étrangers venus de Babylone ; montrez-leur votre amour pour vos sujets, et leur amour pour vous , qui est le véritable trésor des souverains : soyez le modèle des bons rois; et, en faisant l'admiration des étrangers , vous ferez le bonheur de vos peuples.

Mais ce n'est pas seulement aux hommes de leur siècle que les princes et les grands sont re-

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devables ; leurs exemples ont un caractère de perpétuité qui intéresse tous les siècles à venir.

Les vices ou les vertus des hommes du commun meurent d'ordinaire avec eux ; leur mémoire périt avec leur pesonne : le jour de la manifestation tout seul révélera leurs actions aux yeux de l'univers ; mais , en attendant , leurs œuvres sont ensevelies , et reposent sous l'obscurité du même tombeau que leurs cendres.

Mais les princes et les grands , Sire , sont de tous les siècles ; leur vie , liée avec les événemens publics , passe avec eux d'âge en âge ; leurs passions, eu conservées dans des monumens publics, ou immortalisées dans nos histoires , ou chantées par une poésie lascive , iront encore préparer des pièges à la dernière postérité : le monde est encore plein d'écrits pernicieux qui ont transmis jusqu'à nous les désordres des cours précédentes : les dissolutions des grands ne meurent point ; leurs exemples prêcheront encore le vice ou la vertu à nos plus reculés neveux, et l'histoire de leurs mœurs aura la même durée que celle de leur siècle.

Que d'engagemens heureux, Sire, leur état seul ne forme-t-il pas aux grands et aux rois pour la piété et pour la justice ! S'ils y trouvent plus d'attraits, pour le vice, que de puissans motifs n'y trouvent-ils pas aussi pour la vertu î quelle noble retenue ne doit pas accompagner

des actions qui seront écrites en caractères ineffaçables dans le livre de la postérité I quelle gloire mieux placée que de ne point se livrera des vices et à des passions dont le souvenir souillera l'histoire de tous les temps et les hommes de tous les siècles ! quelle émulation plus louable que de laisser des exemples qui deviendront les titres les plus précieux de la monarchie, et les monumens publics de la justice et. de la vertu ! enfin quoi de plus grand que d'être né pour le bonheur même des siècles à venir, de compter que nos exemples seuls formeront une succession de vertu et de crainte du Seigneur parmi les hommes , et que de nos cendres mêmes il en renaîtra d'âge en âge des princes qui nous seront semblables !

Telle est, Sire, la destinée des bons rois, et tel fut votre auguste bisaïeul , ce grand roi que nous vous proposerons toujours pour modèle : hélas ! il le sera de tous les rois à venir. N'oubliez jamais ces derniers momens où cet héroïque vieillard , comme aujourd'hui Siméon , vous tenant entre ses bras, vous baignant de ses larmes paternelles, et offrant au Dieu de ses pères ce reste précieux de sa race royale, quitta la vie avec joie , puisque ses yeux voyaient l'enfant miraculeux que Dieu réservait encore pour être le salut de la nation et la gloire d'Israël.

$ire ? ne perdez jamais de vue ce grand specr-

tacle, ce père des rois mourant, et voyant revivre en vous seul l'espérance de toute sa postérité éteinte; recommandant votre enfance à la tendre et respectable dépositaire 1 de votre première éducation , laquelle , en formant vos premières inclinations , et pour ainsi dire vos premières paroles , fut sur le point de recueillir vos derniers soupirs ; confiant le sacré dépôt de votre personne au pieux prince 2 qui vous inspire des sentimens dignes de votre sang ; à l'illustre maréchal 3 qui a reçu comme une vertu héréditaire la science d'élever les rois , et qui , devenu un des premiers sujets de l'état, vous apprendra à devenir le plus grand roi de votre siècle ; au prélat fidèle 4 qui , après avoir gouverné sagement l'Eglise, lui formera en vous son plus zélé protecteur ; enfin à toute la nation , dont vous êtes en même temps et le précieux pupille et le père.

Puissiez-vous , Sire, n'effacer jamais de votre souvenir les maximes de sagesse que ce grand prince vous laissa dans ces derniers momens comme un héritage plus précieux que sa couronne !

Il vous exhorta à soulager vos peuples ; soyezen le père, et vous en serez doublement le maître.

Il vous inspira l'horreur de la guerre , et vous exhorta de ne pas suivre là-dessus son exemple ;

1 Madame la duchesse de Vantadour. — 2 Le duc du Maine. iw 3 Le maréchal de Villeroi. — 4 L^ancien évêque de Fréjus.

soyez un prince pacifique ; les conquêtes les plus glorieuses sont celles qui nous gagnent les cœurs.

Il vous avertit de craindre le Seigneur : marchez devant lui dans l'innocence ; vous ne régnerez heureusement qu'autant que vous régnerez saintement.

Sire , que les dernières paroles de ce grand roi, de ce patriarche de votre famille royale , soient , comme celles du patriarche Jacob mourant , les prédictions de ce qui doit arriver un jour à sa race! et puissent ses dernières instructions devenir la prophétie de votre règne !

• Ainsi soit-il.

SERMON

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