‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 116 sur 116 · DIGNITE DU SACERDOCE · texte numérisé non relu

DIGNITE DU SACERDOCE

Une noble simplicité a mille fois plus de dignité aux yeux du monde même que tout le vain appareil d'une magnificence déplacée : il n'est rien de si bas que de vouloir se faire respecter par des endroits qui ne conviennent ni à notre état, ni à nos fonctions : jamais les ministres de l'Église n'ont été plus honorés que dans les siècles où ils parurent plus pauvres et plus modestes. Corneille , cet officier romain , tout Gentil qu'il est encore , se jette aux pieds du prince des apôtres : mais est-il ébloui de la pompe et de l'éclat qui l'environne ? il le trouve logé sur le bord de la mer , chez un ouvrier de la lie du peuple, sa parure , sa suite, tout répond à la pauvreté et à la simplicité de son logement : c'est la piété, c'est l'innocence, c'est je ne sais quoi de divin que la sainteté répand sur le visage de cet apôtre , qui fait sentir à Corneille la grandeur de cet homme et l'excellence de son ministère. Les honneurs que l'officier de la reine Candace rendit à Philippe, en le faisant monter dans son char, furent-ils fondés sur la pompe qui environnait ce ministre de Jésus-Christ ? L'homme de Dieu était à pied , portant dans la simplicité de son maintien la ressemblance d'un prophète ; et, à l'éclat céleste que la grâce répand sur son visage , cet officier le prend pour l'ange du Seigneur, envoyé pour l'instruire et lui montrer la voie du salut. Un saint Léon, accompagné de sa vertu et de la seule dignité de son sacerdoce ; un Benoit dans sa solitude, arrctent-ils la fureur et les ravages de deux princes barbares , et les forcent-ils de respecter en eux la présence du Dieu dont ils sont animés, par la magnificence qui les eQvironne,"ou par la sainteté de leur vie et l'éminence de leurs vertus ? Non , soyons saints, et nous serons respectés : honorons notre ministère, et notre ministère nous honorera : ne nous conformons pas aux vaines pompes du monde , c'est le seul moyen de nous attirer sa vénération et ses hommages: le monde envie plus notre opulence qu'il ne l'honore : faisons-en

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un saint usage , il n'enviera plus nos richesses , et il respectera notre charité. C'est connaître peu la sainteté de notre ministère, tic se persuader qu'il y ait quekiue autre chose que la vertu qui puisse le rendre respectable ; tuais c'est encore moins connaître le monde , de croire lui inspirer du respect pour la religion par les mêmes abus qui rendent ses ministres méprisables. Un Augustin vêtu simplement, ne se nourrissant que de simples légumes, et n'accordant qu'à l'hospitalité , dit Possidius , une nourriture plus délicate , c'està-dire, l'usage delà viande, quels honneurs ne reçut-il pas de son siècle ! Le grand Basile ne portait jamais sur son corps que le même vêtement; et toutes les richesses, dit saint Grégoire de Nazianze , qu'on lui trouva après sa mort , se réduisirent à une croix : cependant Basile est l'oracle de l'Orient, respecté de tout l'univers, et des Césars eux-mêmes, dont il combattait les erreurs. Exupère, ce pasteur si respectable , pousse si loin , dit saint Jérôme , l'excès de son détachement et de ses largesses, qu'il est réduit à porter la divine Eucharistie dans un ; anicr d'osier, et le sang de Jésus- Clnist dans un vase de terre. 0 sainte magnificence ! ô faste vraiment épiscopal, et digne d'un ministre de la croix ! ô spectacle de charité mille fois plus digne du respect et des hommages des peuples, que tout le vain éclat d'un luxe profane ! Je ne vous dis pas , Regardez et faites scion ce modèle; ces grands exemples ne sont plus de nos mœurs : mais je vous dis, Voyez si l'Église perdait quelque chose de sa majesté dans la simplicité et la frugalité de ses pasteurs illustres; et si la dignité de l'épiscopat fut jamais irgardée avec plus de vénération que lorsqu'elle ne brilla que par Li sainteté, l'humilité, et la pauvreté évangélique de ceux (pii eu étaient revêtus ? (Conférences , !.}

ESPRIT nu MONDE.

Notre vie est une vie pleine de l'esprit du monde, et vide de l'esprit de Dieu ; non-seulement parce que notre vie n'est pas intérieure et recueillie , mais encore parce que c'est l'esprit du monde qui en forme les désirs , qui en conduit les affections , qui en règle les jugements, qui en produit les vues , qui en anime toutes les démarches. Sur toutes les choses qui nous environnent, sur tous les événements qui nous frappent , sur tous les objets qui nous in-

téressciit, nous pciisoiis comme le uioudo, nous juj,'Coiis comme fo monde , nous sentons comme le monde , nous agissons comme le monde. Les afflictions nous rebutent , les prospérités nous clévoiit, les mépris nous révoltent, les honneurs nous flattent. Ceux qui réussissent dans le monde, nous les appelons heureux; ceux qui échouent nous paraissent dignes d'être plaints. Nous envions la fortune ou la faveur de nos supérieurs ; nous souffrons impatiemment celle de nos égaux ; nous regardons avec mépris la condition de ceux que la nature nous assujettit. Les talents que le monde admire , nous les admirons dans les autres ; nous nous les souhaitons à nous-mêmes : la valeur, la réputation, la naissance, les agréments du corps et de l'esprit , nous les envions , sïls nous manquent ; nous nous en applaudissons , si nous les avons : enfin nos vues , nos jugements , nos maximes , nos désirs , nos espérances, sont toutes mondaines. Il se peut faire que nous parlions du monde avec mépris ; mais dans le détail de la conduite , nos vues, nos jugements, nos affections sont toujours mondaines. 11 se peut faire même que nous y mêlions quelques sentiments chrétiens ; qu'en certaines occasions nous ayons des vues conformes à celles de la foi ; que sur certains événements nos dispositions soient chrétiennes et spirituelles : mais ce ne sont là que des étincelles de foi , pour ainsi dire , qui nous échappent ; que des intervalles de grâce qui n'interrompent que pour un instant le cours de nos dispositions mondaines. Ce qui domine dans la conduite , ce qui fait comme le corps de toute notre vie , ce que nous sommes , même indépendamment de nos réflexions , et lorsque nous agissons nalurellcraenl ; en un mot , le principe constant et comme universel de tous nos sentiments intérieurs et de toutes nos démarches extérieures , c'est l'esprit du monde ; nous n'avons qu'à sonder notre cœur pour en convenir. Or l'esprit de Dieu n'est point où règne l'esprit du monde : il nous pousse peut-être, il nous excite, il nous inspire de saints désirs , il réveille notre peu de foi ; mais il ne règne pas dans notre cœur : il heurte à la porte , mais nous ne l'avons pas encore reçu : il laisse tomber sur notre àmc quelques étincelles de son feu divin ; mais il n'y est pas encore venu lui-même.

L'esprit du monde est un esprit de souplesse et de ménagement. Comme l'amour-propre en est le principe , il ne cherche la vérité qu'autant que la vérité lui peut plaire; il ne se déclare pour la piété

UK MASSILLOIV. fi2.")

(«u'autant que la piélc trouve dos partisans favorables; il ne se f.iit honneur de la vertu que dans les lieux où la vertu l'honore. Et voilà l'esprit qui nous régit et qui nous gouverne; un esprit de timidité et de complaisance : on cramtd'étrc à Dieu , et, dans toutes les occasions où il s'agit de se déclarer pour lui , on mollit et on se ménage ; et dès qu'il faut s'exposer pour sa gloire à la dérision et à la censure des hommes, on recule, et on se fait de sa lâcheté une fausse prudence ; et dès qu'il est question de déplaire pour ne pas manquer au devoir , on en croit la transgression légitime ; cl la première chose qu'on examine dans les démarches (pie Dieu de mande de nous , c'est si le monde y donnera sou suffrage ; et pouine pas perdre l'estime du monde , on parait encore mondain , on parle son langage , on applaudit à ses maximes, on s'assnjeltit à ses usages ; et j)our éviter même d'être ennuyeux , on entre dans ses plaisirs : on est de ses dissi|)alions, on participe poulétre a ses crimes. ( Mijstcrcs. ]

or, VISON IX'NKBUE DK LOUIS I,K GRANO.

Dieu seul est grand ', mes frères, et dans ces derniers niomenls surtout, où il préside à la mort des rois de la terre: plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s'évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême: Dieu parait toui ce ([u'il est, et l'homme n"est plus rien de tout ce qu'il croyait être.

Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu tie ses prospérités et de sa gloire; qui, semblable à Salomoii , n'a pas attendu que toute sa grandeur expirât avec lui au lit de la mort, pour avouer qu'elle n'était que vanité et aflliction d"es-

' Uo|)rrs('iil()iis-iioiis Massilloii dans la diaire, jinH à faiie l'oraison l'uiièlirc il(; l.diiis \iv, jetant «l'ahoid les yeux antoiir (h; lui . les lixaiit (lUL'Iiiuc temps sur cette |joni|ie liii;;iil)re et imposante ([iii suit les rois jus(iue dans ces asiles de mort , où il n'y a qnc des cercueils et des cendres, les baissant ensulle un moment avec l'air de la méditation, I)uis les relevant vers le ciel , et prononçant ces mots d'une voix l'ern»! et i^ravcî : Oiiii seul esl f/i-'iiid , mes frères ! Quel exorde reiifernié dans une yeulc parole accompagnée de cette action ! Comme elle devient sulilime par le s|)(;ctacle (pii entoure l'orateur : Comme ce seul mot anéantit tout ce ([ui n'est i)as Dieu ! ( I,\ Il.uii'ic.)

prit., et qui s'ost humilié, sous la main de Dieu , flans le temps même que radiilation semblait le mettre au-dessus de l'homme !

Oui , mes frères , la grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées : la magnificence des éloges a égalé celle des événements : les hommes ont tout dit, il y a longtemps, en parlant de sa gloire. Que nous reste-t-il ici, que d'eu parler pour notre instruction?

Ce roi, la terreur de ses voisins , l'élonnement de l'univers , le père des rois; plus grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon dans foute sa gloire, a reconnu comme lui que tout éî;iit vauité. Le monde a été ébloui de l'éclat qui l'environnait; ses ennemis ont envié sa puissance; les étrangers sont venus des iles les plus éloignées baisser les yeux devant la gloire de sa majesté; ses sujets lui ont presque dressé des autels; et le prestige qui se formait autour de lui n'a pu le séduire lui-même.

Vous l'aviez rempli, ô mon Dieu ! de la crainte de votre nom ; vous l'aviez écrit sur le livre éternel , dans la succession des saints rois ([ui devaient gouverner vos peuples ; vous l'aviez revélu de grandeur et de magnificence. Mais ce n'était pas assez; il fallait encore qu'il fut marqué du caractère propre de vos élus : vous avez récompensé sa foi par des trilnilations et par des disgrâces. L'usage chrétien des prospérités peut nous donner droit au royaume des cieux; mais il n'y a que l'ainiction et la violence qui nous l'assurent.

Voyons-nous des mêmes yeux , nus frères , la vicissitude i\o^ choses humaines? Sans remonter aux siècles de nos pères , quelles leçons Dieu n'a-tii pas données au nôtre? Nous avons vu toute la race royale presque éteinte ; les princes , l'espérance ell'appui du tronc, moissonnes à la fleur de leur âge; l'époux et l'épouse auguste, au milieu de leurs plus beaux jours, enfermés dans le même cercueil, elles cendres de l'enfant suivre tristement et augmenter l'appareil lugubre de leurs funérailles ; le roi, ijui avait |)assé d'une minorité orageuse au règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires, retomber de cette gloire dans des malheurs presque supérieurs à ses anciennes prospérité.-; , se relever encore plus grand de toutes ces perles, et survivre à tant d'événements divers pour rendre gloire à Dieu, et s'affermir dans la foi des biens immuables.

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Ces grands objets passent devant nos ycu\ comme des sccnrs fal)uleuses : le cœur se prête pour un moment au spectacle ; l'altendrisseraent finit avec la représentation , et il semble que Dieu n'opère ici-bas tant de révolutions que pour se jouer dans l'univers, et nous amuser plutôt que nous instruire.

Ajoutons donc les paroles de la foi à cette triste cérémonie , qui sans cela nous prêcherait en vain : racontons, non les merveilles (l'un règne que les hommes ont déjà tant exalté, mais les merveilles de Dieu sur le roi qui nous est ôté. Rappelons ici ses vertus plutôt que ses victoires ; montrons-le plus grand encore au lit de la m.ort qu'il ne l'était autrefois sur son trône , dans les jours df sa gloire. N'ôtons les louanges à la vanité que pour les rendre à la grâce. Et quoiqu'il ait été grand et par l'éclat inouï de son règne, et par les sentiments héroïques de sa piété, deux réflexions sur lesquelles va rouler ce devoir de religion que nous rendons à la mémoire de très-haut , très-puissant , et très-excellent prince Louis XIV du nom, roi de France et de Navarre, ne parlons de la gloire et de la grandeur de son règne que pour en montrer les écucils et le néant qu'il a connus ; et de sa piété, que pour en proposer et immortaliser les exemples.

Louis se trouva seul , jeune , paisible , absolu , puissant , à la léte d'une nation belliqueuse , maître du cœur de ses sujets el du plus florissant royaume du monde , avide de gloire , environné des vieux chefs , dont les exploits passés semblaient lui reprocher le repos où il les laissait encore.

Qu'il est difficile , (juand on peut tout, de se délier qu'on peut aussi trop entreprendre!

Les succès justifient bientôt nos entreprises. La Flandre» est d'abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse ; el tandis que les manifestes éclaircissent noire droit , nos victoires le décident.

La Hollande, ce boulevard que nous avions élevé nous-mêmes contre l'Espagne , tombe sous nos coups : ces villes , devant les- * quelles l'intrépidité espagnole avait tant de fois échoué , n'ont plus (le murs à l'épreuve de la bravoure française, et Louis est sur le |)()int de renverser en une canqwgne l'ouvrage lent et pénible de la valeur et de la politique d'un siècle entier.

Déjà le feu de la guerre s'allume dans toute l'Europe : le nom-

f,2S MOllCF.AlJX CHOISIS

l)ic de nos victoires aiif^mente celui de nos oniif-mis ; cl plus nos ennemis augmentent , plus nos victoires se multiplient. L'Escaut, le Rhin , le l'ô, le Ther, n'opposent qu'une faible digue à la rai)iditô de nos conquêtes. Toute l'Europe se ligue, et ses forces réunies ne servent qu'à montrer la supériorité des nôtres; les mauvais succès irritent nos ennemis sans les désarmer ; leurs défaites , qui doivent finir la guerre , l'éternisent ; tant de sang déjà répandu nourrit les haines, loin (le les éteindre; les traités de paix ne sont que comme l'appareil d'une nouvelle guerre. Munster, Nimègue , Ryswick , où toute la sagesse de l'Europe assemblée promettait de si beaux jours, ne forment que des éclairs qui annoncent de nouveaux orages : les fcituations changent , et nos prospérités continuent. La monarchie n'avait pas encore vu des jours si brillants : elle s'était relevée autrefois de ses malheurs; elle a pensé périr et écrouler sous le poids de sa propre gloire.

La terre toute seule ne semblait pas même suffire à nos triomphes : la mer encore gémissait sous le nombre et sous la grandeur énorme de nos navires. Nos flottes , qui suffisaient à peine , sous les derniers régnes, pour mettre nos côtes à couvert de l'insulte (l?s pirates, portaient partout au loin la terreur et la victoire. Les ennemis, attaqués jusque dans leurs ports, avaient paru céder à l'étendard de la France l'empire des deux mers. La Sicile, la Manche, les iles du nouveau monde, avaient vu leurs ondes rougies par Is défaites les plus sanglantes. Et l'Afrique même ," encore fière d'avou' vu autrefois échouer sur ses cotes la valeur de saint'Louis et toute la puissance de Charles-Quint , ne trouvant plus d'asile sous ses remparts foudroyés, avait été obligée de venir s'humilier, et d'en chercher un au pied du trône de Louis.

Nous nous élevions de tant de prospérités, et nous ne savions pas que l'orgueil des empires est toujours le premier signal de leur décadence.

Telle fut la grandeur de Louis dans la guerre. Jamais la France n'avait rais sur pied des armées si formidables ; jamais l'art militaire , c'est-à-dire l'art funeste d'apprendre aux hommes à s'ex- . terminer les uns les autres , n'avait été poussé si loin ; jamais tant de généraux fameux ; et , pour ne parler que de ces premiers temiis, un Condé , dont le premier coup d'œil décidait toujours de la victoire; un Turenne , (jui , plus tardif en apparence, n'en était que

plus sur du succès ; un Crcqui , plus grand le jour de sa défailc que dans les jours de ses triomphes ; un Luxembourg, qui semblait se jouer de la victoire ; et tant d'autres venus depuis , que nos annales mettront un jour parmi les Guesclins et les Dunois de noire siècle.

Mais, hélas ! triste souvenir de nos victoires, que nous rappelezvous ? Monuments superbes , élevés au milieu de nos places publiques pour en immortaliser la mémoire , que rappellerez-vous à nos neveux , lorsqu'ils vous demanderont, comme autrefois les Israélites, ce que signifient vos masses pompeuses et énormes? Quando intcrroguverint vos fin vestri , dicentcs : Quid sibi volunt isti lapides ' ? Vous leur rappellerez un siècle entier d'horreur et de carnage; l'élite de la noblesse française précipitée dans le tombeau ; tant de maisons anciennes éteintes ; tant de mères point consolées, qui pleurent encore sur leurs enfants; nos campagnes désertes , et , au lieu des trésors qu'elles renferment dans leur sein, n'offrant plus que dos ronces au petit nombie des laboureurs forcés de les négliger ; nos villes désolées; nos peuples épuisés ; les arls à la (in sans émulation; le commerce languissant : vous leur rappellerez nos pertes plutôt que nos conquêtes, Quando interrocjaverint vos filii vestri, dicentes : Quid sibi volunt isti lapides ? Vous leur rappellerez tant de lieux saints profanés ; tant de dissolutions capables d'attirer la colère du ciel sur les plus justes entrepi-ises ; le feu , le sang , le blasphème , l'abomination , et toutes les horreurs qu'enfante la guerre : vous leur rappellerez nos crimes plulot que nos victoires : Quando interrogaccrint vos fdd vestri ; diecntes : Quid sibi volunt isti lapides?

0 fléau de Dieu! 6 guerre! cesserez-vous enfin de ravager l'hérilage de Jésus-Christ i' 0 glaive du Seigneur! levé depuis longtemps sur les peuples et sur les nations, ne vous reposcrez-vous pas encore ? 0 muero Domini ! usquequo non quiesces ? Vos vengeances, ô mon Dieu ! ne sont-elles pas encore accomplies? N'auriez-vous encore donné qu'une fausse paix à la teri'e? L'innocence de l'auguste enfant que vous venez d'établir sur la nation , nedésarme-t-elle pas votre bras plus que nos iniquités ne l'irritent ? Re- • gardez-le du haut du ciel, et n'exercez plus sur nous des châtiments qui n'ont servi jusqu'ici qu'à multiplier nos crimes : 0

' Jos. c. i , V. 6.

vincro Dom'ini! usquequo non quiesccs? Ingredcre in rarjinam luuvi , rcfrigerare , et sik.

Un si long cours de prospérités inouïes , qui devait un jour nous coûter si cher, éleva bicnldi le royaume à un point de gloire et (le magniriccnce où les siècles passés ne l'avaient pas encore vu. I>a France devint comme le spectacle pompeux de toute rEuro|)e. Que de maisons royales s'élevèrent , demeure superbe de Louis , où toutes les merveilles de l'Asie et de l'Italie rassemblées, semblaient venir rendre hommage à sa grandeur! Paris, comme Home triomphante, s'embellissait des dépouilles des nations. La cour, à l'exemple du souverain , plus brillante et plus magnilique (jue jamais , se piqua d'effacer l'éclat des cours étrangères. La ville , rimitalrice éternelle de la cour, en copia le faste. Les provinces à l'envi marchèrent de loin sur les traces de la ville. La simplicité des anciennes mœurs changea : il ne resta plus de vestiges de la mcalestie de nos pères que dans leurs vieux et respectables portraits, qui , en ornant les murs de nos palais, nous en reprochaient tout bas la magnificence. Le luxe, toujours le précurseur de l'indigence, en corrompant les mœurs, tarit la source de nos biens ; la misère aième qu'il avait enfantée ne put le modérer : la perpétuelle inconstance des ornements fut un des attributs de la nation; la bizarrerie devint un goût; nos voisins même, à qui uotrp faste nous rendait si odieux , ne laissèrent pas d'en venir chercher chez nous le modèle; et, après les avoir épuisés par nos victoires , nous sûmes encore les corrompre par nos exemples.

Cependant, chaque jour embellissait le règne de Louis. La navigation, plus florissante que sous les règnes précédents, étendit notre commerce dans toutes les parties du monde connu. Des hommes habiles furent envoyés vers les côtes les plus éloignées de l'un et de l'autre hémisphère, pour prendre des points fixes et en perfectionner les connaissances. Un édifice célèbre ' s'éleva hors de nos murs, où, en observant le cours des astres et toute la magnificence des cieux , on marque au pilote des roules certaines sur la vaste étendue de l'Océan , et oii apprend au philosophe à s'humilier sous la majesté immense de l'Auteur de Inuivcrs. Nos flottes, aidées de ces secours, nous apportaient tous les ans, comme celles de Salomon , les richesses du nouveau monde. Hé'^ '

' L'Observatoire.

las ! CCS nations insulaires et simples nous envoyaient leur or et leur argent, et nous leur portions peut-être en échange, au lieu de la foi , nos dérèglements et nos vices.

Le commerce, si étendu au dehors , fut facilité au dedans par des ouvrages dignes de la grandeur des Romains. Des rivières, malgré les terres et les collines qui les séparaient, virent réunir leurs eaux, et porter au pied des murs de la capitale le trihut et les richesses diverses de chaque province. Les deux mers ([ui entourent et qui enrichissent ce vaste royaume se donnèrent pour ainsi dire la main; et un canal miraculeux, par la hardiesse et les travaux incompréhensibles de l'entreprise, rapprocha ce que la nature avait séparé par des espaces immenses.

Il était réservé à Louis d'achever ce que les siècles précédents de la monarchie n'auraient même osé souhaiter ; c'était le règne des prodiges : nos pères ne les avaient pas même imaginés , et nos neveux n'en verront jamais de semblables; mais, plus heureux que nous, ils verront peut-être le règne de la paix, de la frugalité, et de l'innocence. Qu'ils n'arrivent jamais au comble frivole de notre gloire, plutôt que de l'acheter au prix des vices et des malheurs où elle nous a précipités !

Il est vrai que les soins de Louis, pour augmenter réclal et le bon ordre du royaume, ne se proposaient point de bornes. La ville régnante, l'abord de toutes les nations, et qui rassemble le choix comme le rebut de nos provinces , vit ce nombre prodigieux d'habitants si différents de mœurs, d'intérêts, de pays, vivre comme un seul homme. La police y ôta au crime la sûreté que la confusion et la multitude lui avaient jusque-là donnée. Au milieu de ce chaos régnèrent l'ordre et la paix , et , dans ce concours innombrable d'hommes si inconnus les uns aux autres, nul pres= que ne fut inconnu à la vigilance du magistrat.

Le royaume entier changea de face comme la capitale : la justice eut des lois fixes; et le bon droit ne dépendit plus ou du caprice du juge, ou du crédit de la partie ; des règlements utiles, et qui deviendront la jurisprudence de tous les règnes à venir, fuient publics ; l'étude du droit français et du droit public se r.snima ; des sénateurs célèbres , et dont les noms formeront un jouila tradition des grands hommes qui embelliront l'histoire de l.i magistrature, ornèrent nos lril)unaux; l'éloquence et la science

'■.o2 MOBCEAUX CHOISIS

des lois et des maximes brillèrent dans le barreau , et la tril)une du sénat principal devint aussi célèbre par la majesté des plaidoyei-,^ publics, que l'avait été, sous les Horlense et sous les Cicéron, celle de Rome.

A quel point de perfection les sciences et les arts ne furent-ils pas portés? Vous en serez les monuments éternels, écoles fameuses rassemblées autour du trône , et qui en assurez plus l'éclat et la majesté que les soixante vaillants qui environnaient le trône de Salomon ' ! l'émulation y forma le goût ; les récompenses augmentèrent l'émulation ; le mérite , qui se multipliait , multiplia les récompenses.

Quels hommes et quels ouvrages voisje sortir à la fois de ces assemblées savantes? des Phidias , des Apelles, des Platons, des Sophocles, des Plantes, des Démoslhènes, des Horaces ; des hommes et des ouvrages, au goût desquels le goût des âges futurs de la monarchie se rappellera toujours? Je vois revivre le siècle d'Auguste, et les temps les plus polis et les plus cultivés de la Grèce. Il fallait que tout fût marqué au coin de l'immortalité sous le règne de Louis, et que les époques des lettres y fussent aussi célèbres que celles des victoires.

La France a retenti longtemps de ces pompeux éloges, et nous nous sommes comme rassasiés là-dessus de nos propres louanges. Mais , le dirai-je ici? en ajoutant à la science , nous avons ajoute au travail et ta la malice ; les arts , en flattant la curiosité , ont enfanté la mollesse; le théâtre plus florissant, mais toujours le triste fruit de l'abondance , de l'oisiveté , et de la corruption , on a donné du ridicule au vice sans corriger les mœurs , ou a corrompu les mœurs en rendant le vice plus aimable ; la poésie , en nous rappelant tout le sel et tous les agréments des anciens, nous en a rappelé les séductions et la licence : la philosophie a paru perdre du côté delà simplicité de la foi ce qu'elle acquérait déplus sur les connaissances de la nature : l'éloquence , toujours flatteuse dans les monarchies ,. s'est affadie par des adulations dangereuses aux meilleurs princes ; enfin , la science même de la religion , plus exacte et plus approfondie , et d'où devaient naître la paix et la vérité, a dégénéré en vaines subtilités, et éternisé les disputes. 0 siècle si vanté ! votre ignominie s'est donc mulliplice

' Ca>t. c. 3 , V. 7,

DE MASSILLON. fi33

(trcc voire gloire ' ! mais la gloire appartenait à Louis , et l'abus (ju'oii en a fait a été notre seul ouvrage. Ainsi éclatait au loin la grandeur et la réputation de la France, tandis qu'au dedans elle s'affaiblissait par ses propres avantages.

.le ne rappelle ici qu'une partie des merveilles dont vous avez cté témoins. Tout ce qui fait la grandeur des empires se trouvait réuni autour de Louis. Des ministres sages et habiles, ressource des peuples et des rois ; nos frontières reculées , et qui semblaient éloigner de nous la guerre pour toujours; des forteresses macces sibies élevées de toutes parts, et qui paraissaient plus destinées à menacer les États voisins qu'à mettre nos États à couvert ; l'Espagne , forcée de nous céder, par un acte solennel , la préséance qu'elle nous avait jusque-là disputée; Rome même désavouer, par un monument public, le droit des gens violé, et l'outrage fuit à une couronne de qui elle tient sa splendeur et la vaste étendue de son patrimoine : enfin , le souverain lui-même d'une république florissante, descendre de son trône d'où ses prédécesseurs n'étaient pas encore descendus, quitter ses citoyens et sa patrie , et venir mettre les marques fastueuses de sa dignité aux pieds de Louis, pour fléchir sa clémence.

Grands événements qui nous attiraient la jalousie bien plus que l'admiration de l'Europe ! Et des événements qui font tant de jaloux peuvent bien embellir l'histoire d'un règne, mais ils n'assurent jamais le bonheur d'un Etat.

Que manquait-il , dans ces temps heureux , à la gloire de Louis? Arbitre de la paix et de la guerre; maître de l'Europe; formant presque avec la même autorité les décisions des cours étrangères que celles de ses propres conseils; trouvant dans l'amour de ses sujets des ressources qui, en tarissant leurs biens, ne pouvaient épuiser leur zèle ; conservant sur les princes issus de son sang, signales par mille victoires , un pouvoir aussi absolu que sur le reste de ses sujets; voyant autour de son trône les enfants de ses enfants, le père d'une nombreuse postérité, le patriarche , pour ainsi dire, de la famille royale , et élevant tout à la fois sous ses yeux les successeurs des trois règnes suivants, .lamais la succession royale n'avait paru plus affermie. Nous voyions croître au pied du trône les rois de nos enfants et de nos neveux. IIél;is ! ;i

' osi'k, c. 4, V. 7. - • •

peine en restc-l-il un pour nous-mêmes , et il n'est demeuré qu'une élincellc dans Israël. Mais ne hâtons pas ces tristes images , que la constance de Louis doit nous ramoner dans la suite de ce discours.

Que ces jours de deuil paraissaient loin de nous en ce jour brillant où nous donnions des rois à nos voisms , et où l'Espagne même, qui depuis si longtemps usurpait une de nos couronnes, vint mettre toutes les siennes sur la tète d'un des pclits-fds de Louis !

Ce fut ce grand jour qu'il pa'rut, comme un nouveau Charleniagne , établissant ses enfants souverains dans l'Europe ; voyant son trône environné de rois sortis de son sang, réunissant encore une fois, sous la race auguste des Francs, les peuples et les nations ; faisant mouvoir du fond de son palais les ressorts de tant de royaumes ; et devenu le centre et le lien de deux va'stcs monarchies , dont les mtéréts avaient semblé jusque-là aussi incompatibles que les humeurs.

Jour mémorable ! il est vrai , vous ne serez écrit sur nos fastes qu'avec le sang de tant de Français que vous avez fait verser : les malheurs que vous prépariez nous ont rendu cette gloire triste et amère : vos dons éclatants , en flattant notre vanité , ont humilié et pensé renverser notre puissance. L'Espagne ennemie n'avait pu nous nuire : l'Espagne alliée nous a accablés : nos disgrâces seront éternellement gravées autour de la couronne qu'elle a mise sur la tête d'un de nos princes. Mais si la Castille a vu notre joie modérée par nos pertes, elle ne verra jamais notre estime pour sa valeur cl sa fidélité , et notre reconnaissance pour son choix , affaiblie.

.l'avoue , mes frères , que la gloire des événements qui embellit un règne est souvent étrangère au souverain : les rois ne sont grands que par les vertus qui leur sont propres : leurs succès les plus éclatants peuvent ne couvrir que des qualités fort obscures, et prouver qu'ils sont bien servis, plutôt que dignes de commander.

Mais ici nous ne craignons pas de dépouiller Louis de tout cet éclat qui l'environnait, et de vous le montrer lui-même. Quelle sagesse et quel usage des affaires! L'Europe redoutait la supériorité de ses conseils autant que celle de ses armes : ses ministres étudiaient sous lui l'art de gouverner ; sa longue expérience mûrissait leur jeunesse, et assurait leurs lumières; les négociations , conduites par l'habileté, réussissaient toujours par le secret. Quel

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bonheur la ré[)ulatioii seule du gouverneraciit ne promettail-elle pas ;';. la France, si nous eussions su nous conlentcr de la gloire et de la sagesse? Tous les rois voisins qui, en naissant, avaient trouvé Louis déjà vieilli sur le trône , se fussent regardés comme les enfants et les pupilles d'un si i;rand roi : il n'eût pas été leur vainqueur ; mais il était assez grand pour mépriser les triomphes ' ; et il eût été leur tuteur et leur |)ère.

De ce fonds de sagesse sortait la majesté répandue sur sa personne; la vie la plus privée ne le vit jamais un moment oublier la gravité et les bienséances de la dignité royale ; jamais roi ne sut mieux que lui soutenir le caractère majestueux de la souveraineté. Quelle grandeur, quand les ministres des rois venaient au pied de son trône ! quelle précision dans ses paroles ! quelle majesté dans ses réponses! nous les recueillions comme les maximes de la sagesse; jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étaient à nous; et, s'il m'est permis de le dire, qu'il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguaient leur sang et leur tendresse.

Cependant, vous le savez , celte majesté n'avait rien de faiouche : un abord charmant, quand il voulait se laisser approcher; un art d'assaisonner les grâces , qui touchait plus que les grâces mêmes; une politesse de discours qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre. Nous en sortions transportés , et nous regrettions des moments que sa solitude et ses occupalions rendaient tous les jours ()lus rares. Nation fidèle, nous aimons de tout temps à voir nos rois, et les rois gagnent toujours à se montrer à une nation qui les aime.

Et quel roi y aurait plus gagné que Louis ? Vous pouvez le dire ici à ma pl;ice, anciens et illustres sujets occupés autour de sa personne. Au milieu de vous ce n'était plus ce grand roi, la terreur de l'Europe , et dont nos yeux pouvaient à peine soutenir la majesté; c'était un mailre humain, facile, bienfaisant, affable : l'éclat qui l'environnait le dérobait à nos regards ; nous ne voyions que sa gloire , et vous voyiez toutes ses vertus.

Un fonds d'honneur, de droiture , de probité, de vérités, qualités si essentielles aux rois , et si rares pourtant même parmi les

' Jani Cirsai' l.inlus crat, ut possct tiiumiihos coiileinnere. Fi-on.

036 MORCKAUX CHOISIS

Mûres lionimcs : un ami fidèle; un époux , malgré les faiblesses qui partagèrent son cœur, toujours respectueux pour la vertu de Thérèse; condamnant , pour ainsi dire, i)ar ses égards ])our elle, l'injustice de ses engagenienls , et renouant par l'estime un lien affaibli i)ar les passions ; un père tendre, plus grand dans cette histoire domestique , qui ne passera peut-être point à nos neveux, ([uc dans les événements éclatants de son règne, que les histoires publiques conserveront à la postérité.

Louis porta en naissant un fonds de religion et de crainte de Dieu, que les égarements même de l'âge ne purent jamais effacer. Le sang de saint Louis et de tant de rois chrétiens qui coulait dans ses veines ; le souvenir encore tout récent d'un père juste; les exemples d'une mère pieuse; les instructions du prélat irrépréliciisihlc qui présidait à son éducation ; d'heureuses inclinations, encore plus sûres que les instructions et les exemples : tout paraissait !e destiner à la vertu comme au trône.

Mais , hélas ! qu'est-ce que la jeunesse des rois ? une saison périlleuse, où les passions commencent à jouir de la même autorité (|ue le souverain , et à monter avec lui sur le troue. Et que pouvait attendre Louis, surtout dans ce premier âge? L'homme le mieux fait de sa cour, tout brillant d'agréments et de gloire; maître de tout vouloir, et ne voulant rien en vain; voyant naître tous les jours sous ses pas des plaisirs nouveaux qui atlendiiout à peine ses désirs ; ne rencontrant autour de lui que des regards (oujours trop instruits à plaire , et qui paraissaient tous réunis et conjurés pour plaire à lui seul ; environné d'apologistes des passions , qui soufflaient encore le feu de la volupté , et qui cherchaient à effacer ses premières impressions de vertu, en donnant des titres d'honneur à la licence ; au milieu d'une cour polie , où la mollesse et le plaisir ont trouvé de tout temps le secret de s'allier, et même d'aller de pair avec lu valeur et le courage ; et enOn , dans un siècle où le sexe, peu content d'oublier sa propre pudeur, semble même défier ce qui peut en rester encore dans ceux à qui il veut plairo.

Et cependant, de l'exemple du prince, quel déluge de maux dans le peuple ! Ses mœurs fonnent bientôt les mœurs publii]ues : l'imitation , toujouis sure de plaire et d'attirer des grâces , rétoiicilie l'ambition avec la volupté : les plaisirs , d'ordinaire ;:énés par.

I)K MASSiî,LO\. 63^

îesviirsile la fortune, en facilitent les avenues, cl en deviennent la plus sure route : des écrivains profanes vendent leur plume à l'iniquité, et chantent des passions que le respect tout seul aurait du ensevelir dans un éternel silence : de nouveaux spectacles s'élèvent pour en faire des leçons pubiniucs; tout devient la passion du souverain.

0 rois des peuples, dit l'Esprit de Dieu! vous qui, assis sur votre trône, voyez avec tant de complaisance à vos pieds lamullilude des nations, c'està vous que j'adresse ces paroles : Ad vos , o rcges, stint lu sermones mei^. Souvenez-vous que la puissance vous a été donnée d'en haut , que l'usage en doit être saint, comme l'origine en est sainte ; qu'un jugement très-dur est préparé à ceux qui sont étahlis pour commander aux autres, et qu'à l'étendue de l'autorité l'abondance du châtiment est presque toujours réservée.

Mais ici les miséricordes éternelles préparées à Louis commen cent à se manifester. Dieu le prépare de loin à la vertu, en armant les premiers traits de son autorité contre les vices. L'usage barbare des duels , ancien reste de la férocité de nos premiers conquérants , que la religion et la politesse qu'elle met dans les mœurs n'avaient pu depuis modérer, que tant de rois avaient vainement condamné, vt (jui avait coûté tant de sang à la nation, fut aboli; et Louis consacra le commencement de son règne par une action qui assure /e repos et la tivuKiuillité de tous les règnes à venir.

Des la première démarche que Louis eut faite dans la voie de Dieu , il y marcha toujours d'un pas égal et majestueux. Un jour instruisait l'autre jour, et une nuit donnait des leçons semblables à l'autre nuit. L'histoire de sa piété est l'histoire d'une de ses journées ; et hors les événements inattendus , qui montraient en lui de nouvelles vertus, la vertu du premier jour fut celle du reste de sa vie.

Soins immenses du gouvernement, dont il portait presque tout seul le poids, vous n'interrom[)ites jamais l'exactitude de ses devoirs religieux : jamais la vie de la cour, toujours inégale, parce qu'elle est oiseuse, ne dérangea la respectable uniformité de sa conduite ; et dans un lieu où le caprice et le loisir sont si ingénieux à varier les jours et les moments , Louis seul était le point fixe où tous les jours et tous les moments se trouvaient les mémos; vertu

' Sap, c. rt, V. ,-. '..:;, 10.

rare, dans les princes surtout , que rien ne contraint, et en qui l'inconstance de l'imagination est sans cesse réveillée par le choix et la nuiiliplicité des ressources.

f-a piélc et la bonne foi dos dispositions répondait à l'exactitude des devoirs. Quelle profonde religion au pied des autels ! Avec (juel resj)cct venait-il courljcr devant la gloire du sanctuaire cette tète qui portait pour ainsi dire l'univers, et que l'âge , la majesté, les victoires , rendaient encore moins auguste que la piété ! Quelle terreur en approchant des mystères saints, et de celte viande céleste, qui fait les délices des rois! Quelle attention à la parole de vie! et, malgré les dégoûts et les censures d'une cour éclairée et difricile , quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts mêmes du ministre! « Il nous en a dit assez pour nous " corriger, » répondait-il k ceux de sa cour qui paraissaient mécontents de l'instruction. Quelle tendresse de conscience ! quelle horreur pour les plus légères transgressions! Tout le bien (|ui lui fut montré, il l'aima; et s'il n'accomplit pas toute justice, c'est (]u'elle ne lui fut pas toute connue. C'est la destinée des meilleurs rois ; c'est le malheur du rang plutôt que le vice de la personne.

Mais l'épreuve la moins équivoque d'une vertu solide, c'est l'adversité. Et quels coups , 6 mon Dieu ! ne prépariez-vous pas à sa constance ! Ce grand roi , que la victoire avait suivi dès le berceau , et qui comptait ses prospérités par les jours de son règne : ce roi , dont les entreprises toutes seules annonçaient toujours le succès , et qui jusque là, n'ayant jamais trouvé d'obstacle, n'avaitcuqu'à se défier de ses propres désirs; ce roi, dont tant d'éloges et de trophées publics avaient immortalisé les conquêtes, et qui n'avait jamais eu à craindre que les écueils qui naissent du sein même de la louange et de la gloire ; ce roi , si longtemps maître des événements, les voit, par une révolution subite, tous tournés conlre lui. Les ennemis prennent notre place : ils n'ont qu'à se monti-a**, ia victoire se montre avec eux; leurs propres succès les étonnent ; la valeur de nos troupes a semblé passer dans leur camp; le nombre prodigieux de nos armées en facilite la déroute ; la diversité des lieux ne fait que diversifier nos malheurs; tant de champs fameux de nos victoires sont surpris de servir de Ihéàire à nos défaites ; le peuple est consterné ; la capitale est menacée ; la misère et la mortalité semblent se joindre aux o;i;;rniis : tous les

DE MASSILLON. ()3f)

maux paraissent réunis sur nous ; et Dieu , qui nous en préparait les ressources , ne nous les montrait pas encore : Denain et Landrecics étaient encore cachés dans les conseils éternels. Cependant notre cause était juste : mais l'avait-elle toujours étéPEtque sais-je, si nos dernières défaites n'expiaient pas l'équité douteuse ou l'orgueil inévitable de nos anciennes victoires?

Louis le reconnut ; il le dit : « J'avais autrefois entrepris la « guerre légèrement , et Dieu avait semblé me favoriser ; je la « fais pour soutenir les droits légitimes de mon petit-fils à la cou- « ronne d'Espagne , et il m'abandonne ; il me préparait celte puiii- « lion que j'ai méritée. » Il s'humilia sous la main qui s'appesantissait sur lui; sa foi ota même cà ses malheurs la nouvelle amertume que le long usage des prospérités leur donne toujours ; sa grande àme ne parut point émue : au milieu de la tristesse et de l'abattement de la cour, la sérénité seule de son auguste front rassurait les frayeurs publiques. Il regarda les châtiments du ciel comme la peine de l'abus qu'il avait fait de ses faveurs passées : il répara , par la plénitude de sa soumission , ce qui pouvait avoir manqué autrefois à sa reconnaissance. Il s'était peut-être attribué la gloire des événements; Dieu la lui ôtc, pour lui donner celle de la soumission et de la constance.

Mais le temps des épreuves n'est pas encore fini. Vous l'avez frappé dans son peuple, 6 mon Dieu! comme David; vous le frappe/ encore comme lui dans ses enfants : il vous avait sacrifié sa gloire , et vous voulez encore le sacrifice de sa tendresse.

Que vois-je ici ! et quel spectacle attendrissant même pour nus neveux, quand ils en liront l'histoire! Dieu répand la désolation et la mort sur toute la maison royale. Que de télés augustes fra[!pécs ! que d'appuis du trône renversés ! Le jugement commence par le premier-né ; sa bonté nous promettait des jours heureux ; et nous lépandimes ici nos prières et nos larmes sur ces cendres chères et augustes. Mais il nous restait encore de quoi nous consoler. Elles n'étaient pas encore essuyées nos larmes , et une princesse aimable ' , qui délassait Louis des soins de la royauté , est enlevée , dans la plus belle saison de son âge , aux charmes de la vie , à l'espérance d'une couronne, et à la tendresse des peuples qu'elle commençait à regarder et à aimer comme ses sujets. Vos

' AilL'laïilc de Savoie.

TilO MORCKAUX CflOISIS

vengeances, 6 mon Dieu! se préparent encore de nouvelles viclimes; ses derniers soupirs soufflent la douleur et la mort dans le cœur do son royal époux '. Les cendres du jeune prince se hâtent de s'unir à celles de son épouse ; il ne lui survit que les moments rapides qu'il faut pour sentir qu'il l'a perdue ; et nous perdons avec lui les espérances de sagesse et de piété qui devaient faire revivre !c régne des meilleurs rois, et les anciens jours de paix et d'innocence.

Arrêtez, grand Dieu! montrerez-vous encore votre colère et votre puissance contre l'enfant qui vient de naître? voulez-vous tarir la source de la race royale ? et le sang de Chariemagnc et de saint Louis, qui ont tant combattu pour la gloire de votre nom, est-il devenu pour vous comme le sang d'Acliab, et de tant de rois impies dont vous exterminiez toute la postérité?

Le glaive est encore levé, mes frères; Dieu est sourd à nos larmes , à la tendresse et à la piété de Louis. Cette fleur naissante , et dont les premiers jours étaient si brillants, est moissonnée^; et si la cruelle mort se contente de menacer celui qui est encore attaché à la mamelle ^ , ce reste précieux que Dieu voulait nous sauver de tant de pertes, ce n'est que pour finir celte triste et sanglante scène, par nous enlever le seul des trois princes 4 qui nous restait encore pour présider à son enfance , et le conduire ou l'affermir sur le trône.

Au milieu des débris lugubres de son auguste maison , Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sa nombreuse postérité, et en un instant elle est effacée, comme les caractères tracés sur le sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle, sur le point même alors de s'éteindre. Mais le fonds de sa foi ne peut être épuisé par ses malheurs : il espère , comme Abraham, que le seul enfant de la promesse ne périra point; il adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces perles domestiques la miséricorde qui expie et

' Le duc de Bourgogne.

2 Mort du duc de Bretagne , frère aine de Louis XV , arrivée encore ]!cu de jours aprùs. ^ Le roi Louis XV fut alors h l'extrémité. ' Mort du duc dr Bcrri , ourle dn roi Louis XV.

qui aclù've d'effacer du livre des justices du Seigneur ses anciennes passions étrangères.

Non, mes frt'res, la source du véritable héroïsme et de l'élévation des sentiments est dans la foi: le monde n'a jamais fait (juc de faux héros; et la mort, qui nous montre toujours tels que nous sommes, découvre eiilin en eux, ou une faiblesse de timidité qui les déshonore, ou une ostentation de fermeté, encore plus faible et plus méprisable que leur frayeur, parce qu'elle est plus fausse.

Louis meurt en roi, en héros, en saint. Un soudain dépérissement ébranle d'abord les fondements, ce semble inaltérables, d'une santé que l'âge, les afflictions, et les soins laborieux d'un long règne , avaient jusque-là respectée. Il avait vécu au delà de l'àgc do nos rois ; et elle nous promettait encore une vie au delà du cours ordinaire do celle des autres hommes: il avait vu naître nos pères, et il semble que nous comptions que c'était à nos neveux à le voir mourir. Tout ce qui nous flatte nous parait toujours devoir être éternel.

Mais Dieu, dont le règne seul ne finit point , et qui avait déjà enqireint au dedans de lui les caractères ineffaçables de la mort, les cachait encore aux lumières de l'art , et aux vaines espérances d'une cour que l'excellence du tempérament rassurait encore. Mais enfin le secret de Dieu se déclare ; la mort, cachée au dedans, laisse voir au dehors des signes toujours trop infaillibles qui l'annoncent : on ne peut plus la méconnaitre ; sa lenteur augmente encore les horreurs de l'appareU. Louis seul la voit d'un œil tranquille. Au milieu des sanglots de ses anciens et fidèles serviteurs, de la consternation des princes et des grands, des larmes de toute sa cour, Louis trouve dans la foi une paix, une fermeté, une grandeur d'àme que le monde n"a pas encore donnée. « Pourquoi « pleurez-vous, » dit-il à un des siens, que les larmes abondantes d'une douleur moins circonspecte lui font remarquer; « aviez-vous « cru ([ue les rois étaient immortels? »

Ce monarquc,^environné de tant de gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets si capables de réveiller ou ses désirs , ou sa tendresse, ne jette pas même un œil de regret sur la vie; il ne lui reste pas même ces incertitudes qui montrent encore la vie au mourant, et qui mêlent du moins aux tristes saisissements de la crainte les douceurs de l'espérance. Il sait que son heure est vw

nue, et qu'il n'y a plus do ressources ; et il conserve, dans le lit de sa douleur, celle majesté, celle sérénité, qu'on lui avait vue autrefois aux jours de ses prospérités sur son trône ; il règle les affaires de l'État , qui ne le regardent déjà plus , avec le même soin et la même tranquillité que s'il commençait seulement à régner: et la vue sûre et prochaine de la mort ne lui donne pas ce dégoût et cette horreur de penser à ce qu'on va quitter , qui est plutôt un désespoir secret de le perdre qu'une marcpic que l'on ne l'aime plus. Les sacrements des mourants n'ont pas autour de lui cet air sombre cl lugubre qui d'ordinaire les accompagne ; ce sont des niyslcres de paix et de magniticence. Et ce n'est pas ici un de ces moments rapides et uniques où la vertu se rappelle tout entière, et trouve dans la courte durée de l'effroi du spectacle la ressource de sa fermeté ; les jours vides et les nuils laborieuses se prolongent, et l'intrépidité de sa vertu semble croître et s'affermir sur les débris de son corps terrestre. Qu'on est grand, quand on l'est par la foi !

La vue lixe et assurée de la mort, soutenue durant plusieurs jours sans faiblesse , mais avec religion; sans philosophie, mais avec une majestueuse fermeté ; ne voulant exciter ni l'attendrissement , ni l'admiration des spectateurs ; ne cherchant ni à les intéresser à sa perte par ses regrets, ni à s'attirer leurs éloges par sa constance; plus grand mille fois que s'il eût affecté de le paraître. Accourez à ce spectacle, censeurs fi-ivolcs et éternels de sa vertu , et qui aviez traité peut-être sa piété de faiblesse, el voyez si la vanité toute seule ne se ferait pas honneur de tout ce que la grâce opère de grand en Louis dans ces derniers moments! Mais la vanité n'a jamais eu que !e masque de la grandeur ; c'est la grâce qui en a la vérité.

Il assemble autour de son lit , comme un autre David mourant, chargé d'années, de victoires et de vertus, les princes de son auguste sang elles grands de l'Élat. Avec quelle dignité soutient-il le spectacle de leur désolation et de leurs larmes ! -Il leur rappelle, comme David, leurs anciens services : il leur recommande l'union , la boiine intelligence , si rares sous un prince enfant ; les intérêts de la monarchie, dont ils sont l'ornement et le plus ferme soutien; il leur demande pour son fils Salomonetpour la faii)lessc de son âge , le même zèle , la même lidélité qui les avait toujours

SI fort distingués sous son règne. Jamais il n'a paru plus véritablement roi : c'est qu'il l'était déjà dans le ciel ; et que le règne du juste est encore plus grand et plus glorieux que celui des rois de la terre.

Enfin le jeune Salomon , l'auguste enfant est appelé. Louis offre au Dieu de ses ancêtres ce reste précieux de sa maison royale; cet enfant sauvé du déiiris qui lui rappelle la perte encore récente de tant do princes , et que ses prières et s.a piélé ont sans doute conservé à la France. 11 demande pour lui à Dieu , comme David pour son fils Salomon , un cœur fidèle à sa loi, tendre pour ses peuples, zélé pour ses autels et pour la gloire de son nom : Salomoni qitoque fdio meo da cor perfecium, ut ciistodiat mandata tua '. Il lui laisse , pour dernières instructions, comme un héritage encore plus cher que sa couronne , les maximes de la piété et de la sagesse. « Mon fils, lui dit-il , vous allez être un grand roi; mais souvenez- « vous que tout votre bonheur dépendra d'être soumis à Dieu , cl « du soin que vous aurez de soulager vos peuples. Évitez la guerre ; « ne suivez pas là-dessus mes exemples : soyez un prince pacili- « que ; craignez Dieu , et soulagez vos sujets. » Il lève les mains au ciel , comme les patriarches au lit de la mort , et répand sur cet enfant, avec ses vœux et ses bénédictions, des larmes qui échappent à sa tendresse, ou à la joie qu'il a d'aller posséder le royaume de l'éternité qui lui est préparé.

BKNKDICTION DES ORAPEAUX DU KliGlMENÏ DE CATINAT.

Ce n'est pas pour vous rappeler ici des idées de feu et de sang , et par le souvenir de vos victoires passées vous animera de nouvelles,.que je viens, dans le sanctuaire de la paix, mêler un discours évangélique à vnie cérémonie sainte. La parole dont j'ai l'honneur d'être le ministre est une parole de réconciliation et de vie, destinée à réunir les Grecs et les Barbares; à faire habiter ensemble , selon l'expression d'un prophète, les lions, les aigles et les agneaux; à rassembler sous un même chef toute langue, toute tribu et toute nation; à calmer les passions des princes et des peuples, confondre leurs intérels, anéantir leurs jalousies,

' 1. l'Ait. -29, '7.

l)oiner leur ambilion , inspirer les mémos désirs à ceux qui doivent avoir la même espérance ; et si elle propose quelquefois des guerres et des combats , ce sont des guerres qui se terminent toutes dans le cœur, et des combats de la grâce.

D'ailleurs, je me souviens que je parle sous l'autel même de l'Agneau qui est venu paciiicr le ciel et la terre; dans un temple consacré au clief d'une légion sainte qui sut préférer le culte de Jésus-Clirist à celui des statues de l'empereur, et laisser (icrcment les aigles de l'empire pour suivre l'étendard de la croix; et enfin , (jue je parle à une troupe illustre qui ne connaît les périls que pour les affronter, que mille actions distinguent plus que le nom du fameux général qu'elle a l'honneur d'avoir à sa tête, et le mérite de celuiquila commande; et qui attend plutôt de moi des leçons de piété que de valeur, et des avis pour faire la guerre saintement , que des exhortations pour la bien faire.

Souffrez donc, messieurs, que, laissant là le corps, pour ainsi dire, et le dehors de cette cérémonie, je vous eu développe l'esprit; que, sans approfondir ce qu'elle a d'antique et de curieux, je m'arrête à ce qu'elle peut avoir d'utile ; et que , loin de vous entretenir de la gloire des armes, et du cas que tous les peuples en ont toujours fait, je vous parle des périls de cet état, et des moyens d"3' acquérir une gloire immortelle et solide.

Pourquoi croyez-vous en effet que les nations les plus barbares aient toutes eu une espèce de religion militaire , et que le culte se soit toujours trouvé mêlé parmi les armes ? Pourquoi croyez-vous que les Romains fussent si jaloux de mettre leurs aigles et leurs dieux à la tête de leurs légions, et que les autres peuples affectassent de prendre ce qu'il y avait de plus sacré dans leurs superstitions, et en traçassent les figures et les symboles sur leurs étendards , sinon pour empêcher que le tumulte et l'agition des guerres ne fil oublier ce qu'on doit aux dieux qui y président, et afin qu'à force de les avoir sans cesse devant les yeux, on fût comme dans une heureuse impuissance de les perdre de vue? Pourquoi croyez-vous que les Israélites, dans leurs marches et dans leurs combats , fussent toujours précédés du serpent d'airain ; que Constantin , devenu la conquête de la croix , fit élever ce signal de toutes les nations au milieu de ses armées ; que nos rois , dans leurs entreprises contre les infidèles, allassent recevoir l'étendard sacré

au [)icd (les aulels; et qu'enfin encore aujourd'hui l'Église consacre liar des prières de paix et de charité ces signes déplorables de la guerre et de la dissension ; sinon pour vous faire souvenir que la guerre môme est une manière de culte religieux ; que c'est le Dieu des armées qui préside aux victoires et aux batailles; que les conquérants ne sont bien souvent entre ses mains que des instruments de colère, dont il se sert pour châtier les péchés des peuples ; qu'il n'est point de véritable valeur que celle qui prend sa source dans la religion et dans la piété ; et qu'après tout, les guerres et les révolutions des États ne sont que des jeux aux yeux de Dieu, et un changement de scène dans l'univers; que lui seul ne change point , et seul a de quoi fixer les agitations et les désirs insatiables du cœur humain ?

Il est vrai , messieurs , que la piété , si pénible même dans les cloîtres où tout l'mspire , si rare dans le siècle où les devoirs communs de la religion la soutiennent, trouve, dans les dissipations et la licence des armes , des obstacles et des écueils où les plus belles espérances de l'éducation , les plus heureux présages du naturel, les plus tendres précautions de la grâce , viennent tous les jours tristement échouer.

Mais pour vous , messieurs, qui, au milieu des périls et des fureurs de la guerre, pouvez tous les jours dire, comme David , que vous n'êtes séparés que d'un seul degré de la mort : Uno tanlum gradu ego morsque dividimur (1 Reg. xx , 3) ; vous qui ne devez compter sur la vie que comme sur un trésor que vous tenez exposé sur un grand chemin ; qui touchez tous les moments à l'éternité, et qui ne tenez au monde et à ses plaisirs que par le plus faible de tous les liens : ah ! qu'est-ce qui i)eut vous rassurer lorsque vous vous livrez à des passions d'ignominie ? et de quel espoir pouvez-vous vous amuser vous-mêmes? Est-ce ces moments que vous accordez à la religion sur le point d'un combat, qui fiallent votre espérance? est-ce la prière et les bénédictions d'un ministre? Mais vous, qui êtes de bonne foi, quelle est alors, je vous prie, la situation de votre cœur? Vous est-il jamais arrivé de repasser, en pareille occasion, dans l'amertume de votre cœur, toutes les années de votre vie? Avez-vous jamais pensé, dans ces circonstances, à offrir au Seigneur un cœur contrit et humilié, et à invocjucr ses miséricordes sur les misères de votre âme? La gloire.

Ci4C> MORCEAUX CHOISIS

le devoir, le péril , vous ne voyez que cela. Les retours sur la conscience sont alors moins de saison que jamais; on éloigne mémo ces pensées, comme dangereuses à la valeur; on redouble les plaisirs et les excès, pour faire diversion et s'empêcher soi-même de s'en occuper; et l'on passe, hélas! presque toujours du crime et delà débauche à la mort. Horrible destinée, 6 mon Dieu! et si commune cependant aux personnes à qui je parle ! Vous le savez , mes îrères, et raille fois dans la fureur des combats vous avez vu disparaître en un instant les compagnons de vos excès : vous les avez vus ne mettre presque qu'un intervalle entre une impiété et le dernier soupir, et un coup fatal venir les enlèvera vos côtés dans le temps même peut-être qu'ils faisaient encore avec vous des projets de crime.

Eh ! si , dans celle action où vous ne dûtes votre délivrance qu'à un prodige, et dont vous-mêmes crûtes ne jamais sortir, le glaive de la mort vous eût frappés, quelle eût été, mon frère , votre destinée? quelle âme auriez-vous présentée au tribunal de Jésus-Christ? quel monstre d'ordures, de blasphèmes, de vengeances? N'êlesvous pas effrayé de vous représenter alors sous la foudre d'un Dieu vengeur, tremblant devant sa face, et les abîmes élernels ouverts à vos pieds? Sa main toute-puissante vous délivra ; il vous couvrit de son bouclier; son ange détourna lui-même les coups qui, en décidant de votre vie , auraient décidé de votre éternité : et quel usage en avez-vous fait depuis? quelle reconnaissance envers votre libérateur? quel hommage lui avez-vous fait d'un corps que vous tenez doublement de lui ? vous l'avez fait servir à l'iniquité ; et d'un membre de Jésus-Christ , vous en avez fait un instrument de honte et d'infamie. Ah! vous avez bien su mettre le danger que vous courûtes alors h profit pour votre fortune; mais avez-vous su le mettre à profit pour votre salut? vous l'avez fait valoir auprès du prince , mais en a-t-il été question auprès de Dieu ? vous en êtes monté d'un degré dans le service , et vous voilà toujours le même dans la milice de Jésus-Christ. Craignez , craignez que ce moment fatal ne revienne , que le Seigneur ne vous livre enfin à votre propre destinée, qu'il ne vous traite comme l'impie Achab, et qu'un coup parti de sa main invisible n'aille, à la première occasion , terminer enfin vos iniquités et commencer ses vcnizennccs.

Que voire sort est à plaindre , messieurs ! La voie des armes, où les engagements de la naissance et le service du prince vous appellent, est, à la vérité, brillante aux yeux des sens; c'est le seul chemin de la gloire , c'est le seul poste digne d'un homme qui porte un nom ; mais en matière de salut , de toutes les voies c'est la plus terr ihle. Voilà les périls , voici les moyens de les éviter.

Je sais que l'ambition est comme inévitable à un homme de guerre ; que l'Évangile , qui fait un vice de cette passion , ne saurait prévaloir contre l'usage qui l'a érigée en vertu; et qu'en fait de mérite militaire, qui ne sent pas ces nobles mouvements qui nous font aspirer aux grands postes , ne sent pas aussi ceux qui nous font oser de grandes actions. Mais , outre que le désir de voir vos services récompensés , s'il est modéré , si seul il n'absorbe pas le cœur tout entier, s'il ne vous porte pas à vous frayer des routes d'iniquité pour parvenir à vos fins et établir votre fortune sur les ruines de celle d'autrui; outre , dis-je , que ce désir environné de toutes ces précautions n'a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée , qu'a-t-il , en vous offrant les espérances humaines, de si séduisant qu'il puisse l'emporter sur l'espoir des chrétiens et les promesses de la foi ? Des postes , des lionneurs , des distinctions, un nom dans l'univers? Mais quelle foule de concurrents faut-il percer pour en venir là! que de circonstances faut-il assortir, qui ne se trouvent presque jamais ensemble ! Et d'ailleurs est-ce le mérite qui décide toujours de la fortune.^ Le prince est éclairé , je le sais ; mais peut-il tout voir de ses yeux.^ Combien de vertus obscures et négligées ! combien de services oubliés ou dissimulés ! et d'autre part , combien de favoris de la fortune , sortis tout à coup du néant, vont de plain-pied saisir les premierspostes ! et de là (iuelle source de désagréments et de dégoûts ! On se voit passer sur le corps par des subalternes, gens qu'on a vus naître dans le service , et qui n'en savent pas encore assez même pour obéir, tandis qu'on se sent soi-même sur le penchant de l'âge, et qu'on ne rapporte de ses longs services qu'un corps use , des affaires domestiques désespérées, et la gloire d'avoir toujours fait la guerre à ses frais. Eh ! qu'entend-on autre chose parmi vous, que des réflexions sur l'abus des prétentions et des espérances? Vous-mêmes, qui m'écoutez , quelle est là-dessus votre situation? Et cependant on sacrifie l'éternité à des chimères; on

se flatte toujours qu'on sera du nombre dos heureux ; et on ne s'aperçoit pas que la Providence ne semble laisser au iiasard et au caprice des hommes le partage des postes et des emplois, que. pour nous faire regarder avec des yeux chrétiens les litres et les honneurs, et nous faire rapporter au Roi du ciel, aux yeux de qui rien n'échappe , et qui nous tiendra compte de nos plus petits soins , des services que nous rendons aux rois de la terr(>, qui souvent , ou ne peuvent les voir, ou ne sauraient les récompenser.

Hélas ! messieurs , que sont les hommes sur la terre ? des personnages de théâtre. Tout y roule sur le faux ; ce n'est partout que représentation , et tout ce qu'on y voit de plus pompeux et de mieux établi n'est l'affaire que d'une scène. Qui ne le dit tous les jours dans le siècle ? Une fatale révolution, une rapidité que rien n'arrête , entraine tout dans les abîmes de l'élcrnilé : les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre , et rien n'en sort. Nos ancêtres nous en ont frayé le chemin , et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent ; ainsi la figure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure , tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux ; et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels, dans le temps mémo qu'ils sont entraînés par le cours fatal, l'insulter en passant, profiler de ce seul moment pour déshonorer son nom , et tomber, au sortir de là, entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice.

Mais cette réputation de valeur, si essentielle à voire état , comment l'ajuster, me direz-vous , avec la douceur et Ihumilité chrétienne ? Mais qu'est-ce que la valeur, messieurs ? est-ce une fierté de tempérament , un caprice de cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang, une avidité mal entendue de gloire , un emportement de mauvais goût , une petitesse d'esprit qui se fait des dangers de gaieté de cœur, seulement pour avoir la gloire d'en être sorti? Quel siècle fut jamais plus corrigé là-dessus que le nôtre ? Quel est le goût des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur.^ La sagesse, la circonspection, lamaturité n'y entrent-elles pour rien? Quel a été le caractère des grands hommes que vous avez

VUS dans ce siècle à la tète de nos armées , et dont les noms tous sont encore si chers? Les Turenne , les Condé, les Créqui, par quelle voie sont-ils montés à ce dernier point de gloire et de réputation au delà duquel il est défendu de prétendre ? Le sage et vail ■ lant général à qui cette province doit sa sûreté , et le reste du royaume sa paix et son abondance , lui dont vous recevez les ordres de plus près comme de votre propre chef, et sous le nom et les étendards de qui vous avez l'honneur de combattre , s'esl-il frayé un chemin à l'élévation où le choix du prince et le bonheur de l'État l'ont placé, par une valeur indiscrète? et la sagesse , qui est comme née avec lui, a-t-elle jamais rien gâté ou à son mérite ou à sa fortune ?

Mais c'est que nous nous faisons de fausses idées des choses. La valeur, lorsqu'elle n'est pas à sa place, n'est plus une vertu; et cette noble ardeur qui, au milieu des combats, est générosité et grandeur d'àme , n'est plus , hors de là , que rusticité , jeunesse de cœur, ou défaut d'esprit. Mais quelle idée, medirez-vous encore, a-t-on, dans les troupes, d'un homme qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion ? Eh quoi ! Seigneur, il y aurait donc de la gloire à servir les rois de la terre ; et ce serait bassesse et lâcheté que de vous être fidèle ! Et qu'y avait-il autrefois, dans les armées des empereiirs païens déplus intrépide dans les périls que /es soldats chrétiens ? Cependant , messieurs , c'étaient des gens qui , au milieu do. la licence des troupes , avaient leurs heures marquées pour la prière , passaient (juehiuefois les nuits à bénir tous ensemble le Seigneur, et qui , au sortir d'une action., savaient fort bien courir à l'cchafaud , et y répandre sans murmure leur sang pour la défense de la foi.

Il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous cette piété craintive et tendre , ni toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, qui , libres de tout engagement avec le monde , ne s'occupent que du soin des choses du Seigneur. Mais cette droiture d'àme, ce noble respect pour votre Dieu , ce fonds solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût aux devoirs essentiels du christianisme , cette probité inaltérable et si chère à l'estime des honnêtes gens , cette supériorité d'esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les ex«és , comme peu dignes même de la raison ; fjui

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peut vous dispenser de l'avoir? et au jugement de qui esl-il honteux d'en être accusé?

Enfin , les Moïse , les Josué , les David , les Ézéchias , ont été de grands hommes de guerre et de grands saints , des héros du siècle el de la religon. Les siècles chrétiens ont eu leurs Constantins et leurs Théodoses, terribles à la tète de leurs années, humbles et '■eligieux au pied des autels. Nous vivons sous un prince qui , n'ayant plus rien à souhailer du côte de la gloire , a cru que la piété devait en être comme le dernier trait; qui, tous les jours, va humilier sous le joug de Jésus-Christ une tète chargée des marques de sa grandeur et de ses victoires , et qui , dans le temps que tout retentit de son nom et du bruit de ses conquêtes , sait répandre son âme devant le Seigneur, et gémir en secret sur le malheur des peuples , et les tristes suites d'une guerre si glorieuse pour lui aux yeux de l'univers.

Répandez donc, ô Dieu des armées, sous un prince si religieux, des esprits de foi et de piété sur ces guerriers armés pour sa querelle ! Bénissez vous-même ces étendards sacrés ; laissez-y des traces de sainteté, qui, au milieu des combats, aillent aider la foi des mourants et réveiller l'ardeur de ceux qui combattent ; faitesen des signes assurés de la victoire : couvrez, couvrez de votre aile cette troupe illustre qui vous les offre dans ce temple ; détournez avec votre main tous les traits de l'ennemi : servez-lui de bouclier dans les divers événements de la guerre ; environnez-la de votre force; mettez à sa tête cet ange redoutable dont vous vous servîtes autrefois pour exterminer les Assyriens ; faites-la toujours précéder de la victoire et de la mort ; répandez sur ses ennemis des esprits de terreur et de vertige, et faites sentir sa valeur aux nations jalouses de notre gloire.

Mais non, Seigneur, pacifiez plutôt les empires et les royaumes; apaisez les esprits des princes et des peuples; laissez-vous toucher au pitoj'able spectacle que les guerres offrent à vos yeux. Que les cris et les plaintes des peuples montent jusqu'à vous; que la désolation des villes et des provinces aille attendrir votre clémence ; que le péril et la perte de tant d'âmes désarment votre bras, depuis si longtemps levé sur nous ; que tant de profanations que les armes traînent toujours après soi, vous fassent enfin jeter des yeux de

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pitié sur votre Église. Écoutez les gémissements des justes, qui , touchés des calauiités d'Israël, vous disent tous les jours avec le Prophète : Seigneur, nous avons attendu la paix , et ce bien n'est pas encore venu : nous croyions toucher au temps de consolation , et voila encore des troubles.

Ce sont vos iniquités , chrétiens, souffrez que je vous le dise en finissant , ([ui ont attiré sur nous ces fléau.x du ciel. Les guerres, les maladies , les autres calamités dont nous sommes frappés , sont des marques sûres de la colère de Dieu sur nos (iéréglements. En vain nous gémissons sur les malheurs du temps et sur Taccablementdenos familles. Eh! gémissons sur nous-mêmes : apaisons le Seigneur par le changement de nos mœurs ; rétablissons la paix de Jésus-Christ dans nos cœurs, calmons nos passions et nos ennemis domestiques : et nous verrons bientôt l'Europe calmée, les ennemis de la France apaisés, la paix rétablie partout, et un repos éternel succéder à celui d'ici-bas. Ainsi soit-il.

.SLR l'académie française, ET S13R LE GOUT.

J'augure trop favorablement des règnes futurs de la monarchie, pour soupçonner même qu'ils se refroidissent jamais sur l'utilité de votre établissement; ce tribunal, élevé pour perpétuer parmi nous le goût et la politesse , est un secours qui avait manqué aux .siècles les plus poils de Rome et d'Athènes ; aussi ne se sauvèrentils pas longtemps de la fausse éloquence et du mauvais goût, et on les vit bientôt retomber presque dans la même barbarie d'où tant d'ouvrages fameux les avaient tirés.

Mais le cardinal de Richelieu , à qui il était donné de penser audessus des autres hommes , sut ménager à son siècle un secours si nécessaire : il comprit que l'inconstance de la nation avait besoin d'un frein , et que le goût n'aurait pas chez nous une destinée plus invariable que les usages, s'il n'établissait des juges pour le fixer.

Repassez sur les règnes (}ui précédèrent la naissance de l'Académie; la naïveté du langage suppléait , je l'avoue , dans un petit nombre d'auteurs, â la pureté du style , au choix et ji l'arrangement des matières ; et toutes les beautés dont notre langue s'est depuis enrichie n'ont pu encore effacer les grâces de leur ancienne simplicité.

Mais, en général , quel faux goût d'éloquence! les astres en fournissaient toujours les traits les plus hardis et les plus lumineux; et l'orateur croyait ramper, si du premier pas il ne se perdait dans les nues ; une érudition entassée sans choix décidait de la beauté et du mérite des éloges ; et pour louer son héros avec succès, il fallait presque avoir trouvé le secret de ne point parler de lui.

La chaire seniljlait disputer, ou de i)OuffoMnerie avec le théâtic, ou de sécheresse avec l'école ; et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte en y mêlant , ou des termes barbares qu'on n'entendait pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû e.i tendre.

Le barreau n'était presque plus qu'un étalage de citations étran. gères à la cause ; et les plaidoyers finis , les juges étaient bien plus instruits et plus en état de prononcer sur le mérite des orateurs que 6ur le droit des parties.

Le goût manquait partout : la poésie elle-même, malgré ses Marot et ses Régnier, marchait encore sans règles et au hasard; les grâces de ces deux auteurs appartiennent à la nature , qui est de tous les siècles, plutôt qu'au leur ; et le chaos où Ronsard, qui ne put imiter l'un ni devenir le modèle de l'autre , la replongea , montre que leurs ouvrages ne furent que comme d'heureux intervalles qui écliappèrent à un siècle malade et généralement gâté.

.le ne parle pas du grand Malherbe : il avait vécu avec vos premiers fondateurs ; il vous appartenait d'avance ; c'était l'aurore qui annonçait le jour.

Ce jour, cet heureux jour s'éleva enfin : l'Académie parut; le chaos se débrouilla; la nature étala toutes ses beautés , et tout prit une nouvelle forme.

La France ne vi' plus rien qu'elle dût envier aux meilleurs siècles de l'antiquité : le théâtre , la satire , la poésie lyrique , la fable , l'histoire, l'éloquence, la philosophie , le style épistolaire ; les traités de piété jusque-là informes, les traductions nobles et hardies, eurent parmi vous leurs héros : dans tous les genres , on vil sortir de votre sein des hommes uniques, dont Rome et fa Grèce se seraient fait honneur.

La chaire elle-même rougit de ce comique indécent, ou de ces

ornements bizarres et pompeux dont elle s'était jusque-là parée; et substitua l'instruction aune pompe vide et déplacée ,1a raison aux fausses lueurs , et l'Évangile à l'imagination. Partout le vrai prit la place du faux.

Notre langue , devenue plus aimable à mesure qu'elle devenait plus pure, sembla nous réconcilier avec toute l'Europe, dans le temps même que nos victoires l'armaient contre nous : un Français ne se trouvait étranger nulle part ; son langage était le langage de toutes les cours; et nos ennemis, ne pouvant vaincre comme nous, voulaient du moins parler comme nous.

La politesse du langage nous amena celle des mœurs : le goût qui régnait dans les ouvrages d'esprit entra dans les bienséances de la vie civile , et nos manières , comme nos ouvrages , servirent de modèle aux étrangers.

Le goût est l'arbitre et la règle des bienséances et des mœurs, comme de l'éloquence ; c'est un dépôt public qui vous est confié , à la garde duquel on ne peut trop veiller : dès que le faux, le mauvais et l'indécent sont applaudis dans les ouvrages d'esprit , ils le sont bientôt dans les mœurs publiques : tout change et se corrompt avec le goût : les bienséances de l'éloquence et celles des mœurs se donnent , pour ainsi dire , la main : Rome elle-même vit bientôt ses mœurs reprendre leur première barbarie , et st corrompre sous les empereurs, où la pureté du langage et le goù' du bon siècle commença à s'altérer ; et la France aurait sans doute la même destinée, si l'Académie , dépositaire des bienséances et de la pureté du goût, ne nous répondait aussi de celles des mœurs pour nos neveux.

Votre gloire est donc devenue la gloire et l'intérêt public de la nation : le destin de la France parait attaché au vôtre. Ses prospérités ont pu éprouver des rcers, et en éprouveront peut-être encore : le sort de la guerre pourra changer encore pour elle ; mais le sort des lettres ne changera plus : les âges à venir pourront lavoir plus ou moins victorieuse; mais, tant que votre tribunal sera élevé , ils la verront toujours également polie.

{Discours de réception à l'Académie française.)

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