‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 29 sur 116 · SERMO\ POUR LE JOUR · texte numérisé non relu

SERMO\ POUR LE JOUR

Oui, Sire, il faut être utile aux hommes, pour être grand dans l'opinion des hommes. C'est la reconnaissance qui les porta autrefois à se faire des dieux mêmes de leurs bienfaiteurs ; ils adorèrent la terre qui les nourrissait, le soleil qui les éclairait, des princes bienfaisants, un Jupiter roi de Crète, un Osins roi d'Egypte, qui avaient donné des lois sages à leurs sujets, qui avaient été les pères de leurs peuples, et les avaient rendus heureux pendant leur règne. L'amour et le respect qu'inspire la reconnaissance fut si vif, qu'il dégénéra même en culte.

Il faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire, si nous voulons qu'elle soit immortelle; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits. Les grands talents et les titres qui nous élèvent au-dessus d'eux , et qui ne font rien à leur boniieur , les éblouissent sans les toucher , et deviennent plutfît l'objet de l'envie que de l'affection et de l'estime publique. Les louanges que nous donnons aux autres se rapportent toujours par quelque endroit à nous-mêmes ; c'est l'intérêt ou la vanité qui en sont les sources secrètes ; car tous les hommes sont vains, et n'agissent presque que pour eux; et d'ordinaire ils n'aiment pas à donner en pure perte des louanges qui les humilient, et qui sont comme des aveux publics de la supériorité qu'on a sur eux : mais la reconnaissance l'emporte sur la vanité , et l'orgueil souffre sans peine que nos bienfaiteurs soient en même temps nos supérieurs et nos maîtres.

Non, Sire , un prince qui n'a eu que des vertus militaires n'est pas assuré d'être grand dans la postérité. Il n'a travaillé que pour lui; il n'a rien fait pour ses peuples; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant; mais on ne le regardera jamais comme un grand roi : il aura gagne des batailles ; mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets : il aura conquis des provinces étrangères; mais il aura épui.^e les siennes : en un mot, il aura conduit habilement des armées; mais il aura mal gouverné ses sujets.

' DE l'incarnation. #9

Mais , Sire , un prince qui n'a cherché sa gloire que dans le bonheur de ses sujets , qui a préféré la paix et la tranquillité , qui seule peut les rendre heureux , à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul , et qui n'auraient abouti qu'à flatter sa vanité ; un prince qui ne s'est regardé que comme l'homme de ses peuples , qui a cru que ses trésors les plus précieux étaient les cœurs de ses sujets ; un prince qui , par la sagesse de ses lois et de ses exemples , a banni les désordres de son État, corrigé les abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place, réprimé le luxe et la licence , toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités les plus tristes ; rendu au culte et à la religion de ses pères l'autorité, l'éclat, la majesté, l'uniformité qui en perpétuent le respect parmi les peuples; maintenu le sacré dépôt de la foi contre toutes les entreprises des esprits indociles et inquiets ; qui a regardé ses sujets comme ses enfants, son royaume comme sa famille; et qui n'a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux qui la lui avaient confiée : un prince de ce caractère sera toujours grand, parce qu'il l'est dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux; et dans chaque famille ce souvenir , conservé d'âge en âge , deviendra comme un monument domestique élevé dans l'enceinte des murs paternels , qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles'.

Non , Sire , ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes : elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les imagesde leurs rois et de leurs Césars, et épuisé toute la science

' Voltaire , dans la Hcnriade, a imité ce passage do Hlassillon :

II' \icillar(l pxpir.uit ne ce prince à son fils fait l'éloge en plcur;int.

Le lils, éternisant des images si clièrcs, ' ,

Raconte à ses neveux le bonlieur (le leurs pères; -r > '

Et ce nom , doiit la terre aime à s'entretenir. Est porté par l'amour aux. siècles à venir. - "'

lOO SEBMON POUR LE JOUR

de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants : de tous ces monuments superbes, à peineun seul est venu jusqu'à nous. Ce qui n'est écrit que sur le marbre et sur Tairniu est bientôt effacé ; ce qui est écrit dans les coeurs demeure toujours.

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