‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 55 sur 116 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On ne met guère en question , dans le monde, si la loi de Dieu nous fait un précepte de l'aumône : l'Évangile est si précis sur ce devoir; l'esprit et le fond de la religion y conduisent si naturellement ; la seule idée que nous avons de la Providence, dans la dispensation des choses temporelles, laisse si peu de lieu sur ce point à l'opinion et au doute , que , quoique plusieurs ignorent toute l'étendue de cette obligation , il n'est personne néanmoins qui ne convienne du fond et de la règle.

Qui l'ignore, en effet, que le Seigneur, dont la providence a réglé toutes choses avec un ordre si admirable, et préparé leur nourriture même aux animaux, n'aurait pas voulu laisser des hommes créés à son image, en proie à la faim et à l'indigence, tandis qu'il répandrait à pleines mains, sur un petit nombre d'heureux , la rosée du ciel et la graisse de la terre, s'il n'avait prétendu que l'abondance des uns suppléât à la nécessité des autres ?

Qui l'ignore, que tous les bieus appartenaient originairement à tous les hommes en commun ; que la simple nature ne connaissait ni de propriété ni de partage , et qu'elle laissait d'abord chacun de nous en possession de tout l'univers? mais que pour mettre des bornes à la cupidité, et éviter les dissensions elles troubles, le commun consentement des peuples établit que les plus sages, les plus miséricordieux, les plus intègres , seraient aussi les plus opulents; qu'outre la portion de bien que la nature leur destinait, ils se chargeraient encore de celle des plus faibles, pour en être les dépositaires, et la défendre contre les usurpations et les violences : de sorte qu'ils furent établis , par la nature même , comme les tuteurs

des malheureux; et que ce qu'ils eurent de trop ne fut plus que l'héritage de leurs frères , confié à leurs soins et a leur équité?

Qui l'ignore enfin, que les liens de la religion ont encore resserré ces premiers nœuds que la nature avait formés parmi les hommes; que la grâce de Jésus-Christ, qui enfanta les premiers fidèles, non-seulement n'en fit qu'un cœur et qu'une âme, mais encore qu'une famille d'où toute propriété fut bannie; et que l'Évangile nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes, ne nous permet plus , ou d'ignorer leurs besoins , ou d'être insensibles à leurs peines?

IMais il en est du devoir de l'aumône comme de tous les autres devoirs de la loi : en général, en idée ou n'ose en contredire l'obligation; la circonstance de l'accomplir estelle arrivée, on ne manque jamais de prétexte , ou pour s'en dispenser tout à fait, ou pour ne s'en acquitter qu'à demi. Or, il semble que l'Esprit de Dieu a voulu nous manjuer tous ces prétmtes dans les réponses que font les disciples à Jésus-Ciunst , pour s'excuser de secourir cette multitude affamée qui l'avait suivi au déseft.

Y.U premier lieu, ils le font souvenir qu'ià peine ont-ils de quoi fournir à leurs propres besoins, et qu'il ne leur reste que cinq pains d'orge et deux poissons : L-st puer iiniis hic, i/iii habct quinque panes hordeaceos et duos pisces ■; et voilà le premier prétexte que la cupidité oppose au devoir de la miséricorde. A peine a-t-on le nécessaire; on a un nom et un rang à soutenir dans le monde, des enfants à établir, des créanciers à satisfaire, des fonds à dégager, des charges publiques à supporter, mille frais de pure bienséance auxquels il faut fournir : or, qu'est-ce qu'un revenu qui n'est pas infini, pour des dépenses de tant de sortes? Sed hxc quid iiiter tantos^? Ainsi parle tous les jours le monde , et le monde le plus brillant et le plus somptueux.

Or, mes frères , je sais que les bornes du nécessaire ne sont

* JOAJi., C. G V. 'J. — 2 11,1(1.

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