‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 57 sur 116 · II. Reg.,C. 24, V, 17 — 'IbiU · texte numérisé non relu

II. Reg.,C. 24, V, 17 — 'IbiU

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vos profusions , comme le seul sacrifice de justice , capable de désarmer sa colère ; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir Tnbus que vous avez fait de l'abondance, portez-en aussi tout seuls, en retranchant ces abus, la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s'aperçoive des malheurs publics, ni dans l'orgueil des équipages, ni dans la sensualité des repas , ni dans la magnificence des édifices , ni dans la fureur du jeu et l'entêtement des plaisirs ; mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres; mois que tout au dehors, les spectacles , les assemblées profanes , les réjouissances publiques , que tout aille même train , tandis que la charité seule se refroidira; mais que le luxe croisse même de jour en jour, et que la miséricorde seule diminue; mais que le monde et le démon ne perdent rien au mallieur des temps , tandis que Jésus-Christ tout seul en souffre dans ses membres affligés ; mais que le riche , à couvert de son opulence , ne voie que de loin les effets de la colère du ciel , tandis que le pauvre et l'innocent en deviendront la triste victime; grand Dieu! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux, en répandant des fléaux sur la terre; votre unique dessein serait donc d'achever d'écraser ces infortunés, sur qui votre main s'était déjà si fort appesantie en les faisant naître dans l'indigence et dans la misère.' les puissants de l'Egypte seraient donc épargnés par l'ange exterminateur, tandis que toute votre fureur viendrait fondre sur l'Israélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de l'Agneau ! Oui , mes frères , les calamités publiques ne sont destinées qu'à punir les riches et les puissants, et ce sont les riches et les puissants tout seuls qui n'en souffrent rien : au contraire, en multipliant les malheureux, elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde.

. Dernière excuse des disciples, fondée sur le grand nombre de personnes qui ont suivi le .Sauveur au désert : Ce peuple est en si grand nombre , disent-ils , que quand nous achèterions pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas.

SI r, l'aîjmÔiNE, 263

Dernier prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône : la multitude des pauvres. Oui, mes frères, ce qui devrait ranimer la charité, l'éteint : la multitude des malheureux vous endurcit à leurs misères : plus le devoir augmente , plus vous vnus en croyez dégagés ; et vous devenez cruels , pour avoir trop d'occasions d'être charitahles.

Mais , en premier lieu , d'où vient , je vous prie , cette multitude de pauvres dont vous vous plaignez ? Je sais que le malheur des temps peut en augmenter le nombre : mais les guerres, les maladies populaires , les dérèglements des saisons que nous éprouvons, ont été de tous les siècles : les calamités que nous voyons ne sont pas nouvelles, nos pères les ont vues , et ils en ont vu même de plus tristes : des dissensions civiles , le père armé contre l'enfant, le frère contre le frère; les campagnes ravagées par leurs propres habitants; le royaume en proie à des nations ennemies ; personne en sûreté sous son propre toit : nous ne voyons pas ces malheurs ; mais ont- ils vu ce que nous voyons? tant de misères publiques et cachées, tant de familles déchues, tant de citoyens autrefois distingués, aujonrd'inii sur la poussière , et confondus avec le plus vil peuple? les arts devenus presque inutiles? l'image de la faim et de la mort répandue sur les villes et les campagnes? que dirai-je? tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours, qui sortent de leurs ténèbres , et où précipitent le désespoir et l'affreuse nécessité ? D'où vient cela, mes frères? n'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout, et qui était inconnu à nos pères; de vos dépens ses qui ne connaissent plus de bornes, et qui entraînent nécessairement avec elles le refroidissement de la charité?

Ah ! l'Église naissante n'était-elle pas persécutée , désolée , affligée? les malheurs de nos siècles approchent-ils de ceux-là? on y souffrait la proscripîion des biens , l'exil , la prison ; les charges les plus onéreuses de l'Etat tombaient sur ceux qu'on soupçonnait d'être chrétiens ; en un mot, on ne vit jamais tant de calamités : et cependant il n'y avait point de pauvres parmi eux , dit saint Luc : Nec quisquam eyens erat infer

20 1 siiu l'aumône.

illwi '. Ali! c'est que des riclicssos de simplicité sortaient du fond de leur pauvreté même, selon l'expression de l'Apôtre; c'est qu'ils donnaient selon leurs forces et au delà; c'est que des provinces les plus éloignées , par les soins des hommes apostoliques, coulaient des fleuves de charité, qui venaient consoler les frères assemblés à Jérusalem , et plus exposés que les autres à la fureur de la synagogue.

IMais plus encore que tout cela : c'est que les plus puissants d'entre les premiers fidèles étaient ornés de modestie ; et que nos grands biens peuvent à peine suffire au faste monstrueux dont l'usage nous fait une loi: c'est que leurs festins étaient des repas de sobriété et de charité; et que la sainte abstinence même que nous célébrons, ne peut modérer parmi nous les profusions et les excès des tables et des repas : c'est que n'ayant point ici-bas de cité permanente , ils ne s"épui,saient pas pour y faire des établissements brillants, pour illustrer leur nom , pour élever leur postérité , et anoblir leur obscurité et leur roture; ils ne pensaient qu'à s'assurer une meilleure condition dans la patrie céleste; et qu'aujourd'hui nul n'est content de son état, chacun veut monter plus haut que ses ancêtres ; et que leur patrimoine n'est employé qu'à acheter des titres et des dignités qui puissent faire oublier leur nom et la bassesse de leur origine : en un mot, c'est que la diminution de ces premiers fldèles , comme parle l'Apotre , faisait toute la richesse de leurs frères affligés , et que nos profusions font aujourd'hui toute leur misère et leur indigence. Ce sont donc nos excès , mes frères , et notre dureté, qui mulliplient le nombre des malheureux : n'excusez donc plus là-dessus le défaut de vos aumônes ; ce serait faire de votre péché même votre excuse. Ah! vous vous plaignez que les pauvres vous accablent, mais c'est de quoi ils auraient lieu de se plaindre un jour eux-mêmes : ne leur faites donc pas un crime de votre insensibilité , et ne leur reprochez pas ce qu'ils vous reprocheront sans doute un jour devant le tribunal de Jésus-Ciirist,

' ACT., c. i, V. 5'i.

su« l'aumÔlNE. 2GJ

Si chacun de vous, selon l'avis de l'Apôtre, mettait à part une certaine portion de ses biens pour la subsistance des malheureux; si, dans la supputation de vos dépenses et de vos revenus , cet article était toujours le plus sacré et le plus inviolable; eh! nous verrions bientôt diminuer parmi nous le nombre des affligés; nous verrions bientôt renaître dans l'Église la paix, l'allégresse, l'heureuse égalité des premiers chrétiens ; nous n'y verrions plus avec douleur cette monstrueuse disproportion, qui élève les uns et les place sur le faîte de la prospérité et de l'opnlence , tandis que les autres rampent sur la terre , et gémissent dans l'abîme de l'indigence et de l'affliction : il n'y aurait parmi nous de malheureux que les impies : point de misères secrètes, que celles que le péché opère dans les ûmes; point de larmes, que des larmes de pénitence; point de soupirs que pour !e ciel ; point de pauvres, que ces heureux disciples de l'Évangile qui renoncent à tout pour suivre leur maître : nos villes seraient le séjour de l'innocence et de la miséricorde; la religion , un commerce de charité : la terre, l'image du ciel, où , dans différentes mesures de gloire , chacun est également heureux ; et les ennemis de la foi seraient encore forcés , comme autrefois , de rendre gloire à Dieu , et de convenir qu'il y a quelque chose de divin dans une religion qui peut unir les hommes d'une manière si nouvelle.

Mais ce qui fait ici la méprise, c'est que dans la pratique personne ne regarde l'aumône comme une des plus essentielles obligations du christianisme; ainsi on n'a rien de réglé sur ce point : si l'on fait quelque largesse , c'est toujours d'une façon arbitraire ; et quelque légère qu'elle puisse être , on est content de soi-même, comme si on venait de faire une œuvre de sm'crqît.

Car d'ailleurs, mes frères, quand vous prétendez excuser la modicité de vos aumônes , en disant que le nombre des pauvres est infini , que croyez- vous dire par là ? vous dites que vos obligations à leur égard sont devenues plus indispensables ; que votre miséricorde doit croître à mesure que les mi-

'iCtO sur. l'aumône.

sères croissent ; et (jue vous contractez de nouvelles dettes, en même temps qu'il s'élève de nouveaux mallieureux sur la terre. C'est alors , mes frères , c'est dans ces calamités publiques que vous devez vous retrancher même sur des dépenses qui, liors de là, vous seraient permises et peut-être nécessaires; c'est alors que vous ne devez plus vous regarder que comme le premier pauvre, et prendre, comme une aumône , tout ce que vous prenez pour vous-même ; c'est alors que vous n'êtes plus ni grand, ni homme en place, ni citoyen distingué, ni femme de naissance; vous êtes simplement fidèle, membre de Jésus-Christ, frère d'un chrétien afdigé.

Et certes dites-moi . tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités; que des hommes créés à l'image de Dieu , et rachetés de tout son sang , broutent l'herbe comme des animaux , et , dans leur nécessité extrême , vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devient pour eux une nourriture de mort , auriez-vous la force d'y être le seul heureux ' ? Tandis que la face de tout un royaume est changée , et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe , pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie , de pompe, de sérénité , d'opulence? et où serait l'humanité, la raison , la religion? Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de mondains , comme une âme vile , sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation; et dans l'Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez-vous qu'on vous regarde? eh ! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous approchez, de l'entrée même de nos temples, où vous venez, puisque ce sont là les symboles sacrés de l'union qui doit être parmi les fidèles.

Cependant la main du Seigneur est étendue sur nos peuples dans les villes et dans les campagnes; vous le savez, et vous vous en plaignez : le ciel est d'airain pour ce royaume

' Discours prononcé en 170y.

SUR l'aumône. 267

affligé ; la misère , la pauvreté , la désolation, la mort , marchent partout devant vous. Or, vous écliappe-t-il de ces excès de cliarité, devenus maintenant une loi de discrétion et de justice? Prenez- vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères? vous voit-on seulement touclier à vos profu- ' sions et à vos voluptés , criminelles en toute sorte de temps , mais barbares et punissables même pat* les lois des hommes en celui-ci? Que diraije? ne mettez-vous pas peut-être à proflt les misères publiques , ne faites-vous pas peut-être de l'indigence comme une occasion barbare de gain ? N'achevezvous pas peut-être de dépouiller les malheureux , en affectant de leur tendre une main secourable? et ne savez-vous pas l'art inhumain d'apprécier les larmes et les nécessités de vos frères ? Entrailles cruelles ! dit l'Esprit de Dieu : quand vous serez rassasié, vous vous sentirez déchiré : votre félicité fera elle-même votre supplice; et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa fureur et sa guerre.

Mes frères, que la présence des pauvres devant le tribunal de Jésus-Christ sera terrible pour la plupart des riches du monde ! que ces accusateurs seront puissants ! et qu'il vous restera peu de chose à répondre , quand ils vous reprocheront qu'il fallait si peu de secours pour soulager leur indigence ; qu'un seul jour retranché de vos profusions aurait suffi pour remédier aux besoins d'une de leurs années ; que c'est leur propre bien que vous leur refusiez, puisque ce que vous aviez de trop leur appartenait; qu'ainsi vous avez été non-seulement cruels, mais encore injustes, en le leur refusant; mais enfin que votre dureté n'a servi qu'à exercer leur patience , et les rendre plus dignes de l'immortaUté : tandis que vous alors , dépouillés pour toujours de ces mêmes biens que vous n'avez pas voulu mettre en sûreté dans le sein' des pauvres , n'aurez plus pour partage que la malédiction préparée à ceux qui auront vu Jésus-Christ souffrant la faim, la soif, la nudité dans ses membres, et qui ne l'auront pas soulagé! Nudus eram, et non cooperuistis meK Telle est l'illusion des prétextes

' ILVTT., C. 23 , V. 43.

2fi8 SUR l'aumône.

dont on se sert pour se dispenser du devoir de l'aumône. Établissons maintenant les règles qu'il faut observer en raccomplissant ; et, après avoir défendu cette obligation contre toutes les vaines excuses de la cupidité, tâchons de la sauver aussi des défauts mêmes de la charité.

SKCONDE PARTIE.

Ne pointsonner de la trompette pour s'attirer les regards publics dans les offices de miséricorde que nous rendons à nos frères ; observer l'ordre de la justice même dans la ciiarité, et ne pas préférer des besoins étrangers à ceux dont nous sommes chargés ; paraître touchés de Tinfortune , et savoir consoler les pauvres par notre affabilité autant que par nos dons ; onGn éclairer même par notre vigilance le secret de leur honte : voilà les règles que nous prescrit aujourd'hui l'exemple du Sauveur dans la pratique de la miséricorde.

Premièrement, il s'en alla dans un lieu désert et écarté, dit rÉvaugile; il monta sur une montagne, où il s'assit avec ses disciples. Son dessein, selon les saints interprètes, était de dérober aux yeux des villes voisines le prodige de la multiplication des pains , et de n'avoir pour témoins de sa miséricorde que ceux qui devaient en ressentir les effets. Première instruction et première règle : de secret de la charité.

Oui, mes frères, que de fruits de la miséricorde, le vent brillant de l'orgueil et de la vaine complaisance flétrit tous les jours aux yeux de Dieu! que d'aumônes perdues pour l'éternité! que de trésors qu'on croyait en sûreté dans le sein des pauvres , et qui paraîtront un jour corrompus par le ver et par la rouille!

A la vérité, il est peu de ces hypocrisies grossières et déclarées qui publient sur les toits le mérite de leurs œuvres saintes; l'orgueil est plus habile, et ne se démasque jamais tout à fait : mais qu'il est encore moins de véritables zèles de charité, qui cherchent, comme .lésus-Christ, les lieux solitaires et écartés , pour y cacher leui-s saintes profusions ! On ne voit presque que de ces zèles fastueux qui n'ont des yeux que pour

des misères d'éclat, et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : ou prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher, mais on n'est pas fdclié qu'une indiscrétion les trahisse : on ne cherchera pas les regards publics , mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent ; et l'on regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées.

Ilélas! nos temples et nos autels n' étalent-ils pas de toutes parts avec leurs dons les noms et les marques de leurs bienfaiteurs , c'est-à-dire les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôtre ? Si l'on ne voulait que l'œil invisible du Père céleste pour témoin , à quoi bon cette vaine ostentation ? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes.' Faut-il que , du fond du sanctuaire oîi nous l'adorons , il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir.' Si vous ne vous proposez que de lui plaire, pourquoi exposer vos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? pourquoi ses ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paraîtront-ils à l'autel , où ils ne devraient porter que les péchés du peuple, chargés et revêtus des marques de votre vanité? Pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés vos dons et votre orgueil? N'était-ce pas assez que ces dons fussent écrits de la main même du Seigneur dans le livre de vie? Pourquoi graver, sur le marbre qui périra, le mérite d'une action que la charité avait pu rendre iumiortelle?

Ah! Salomon , après avoir élevé le temple le plus pompeux et le plus magnifique qui fut jamais , n'y fit graver que le nom redoutable du Seigneur, et n'eut garde de mêler les marques de la grandeur de sa race avec celles de la majesté éternelle du Pioi des rois. On donne un nom de piété à cet usage; on se persuade que ces monuments publics sollicitent les libéralités des fidèles. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'attirer- des largesses à ses autels, et vous at-il permis d'être moins modestes , afin que vos frères devin.ssent plus charitables? Hélas! les plus puissants d'entre

270 SUR l'aumône.

les premiers fidèles portaient simplement, comme les plus obscurs , leur patrimoine aux pieds des apôtres ;'iis voyaient avec une sainte joie leurs noms et leurs biens confondus avec ceux de leurs frères qui avaient moins offert qu'eux ; on ne les distinguait pas alors dans l'assemblée des fidèles à proportion de leurs largesses ; les bonneurs et les préséances n'y étaient pas encore le prix des dons et des offrandes ; et l'on n'avait garde de cbanger la récompense éternelle qu'on attendait du Seigneur, en cette gloire frivole qu'on aurait pu recevoir des hommes; et aujourd'hui l'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la vanité de ses bienfaiteurs; leurs places y sont marquées dans le sanctuaire ; leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel , oi^i ne devraient reposer que les cendres des martyrs ; on leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce ; et s'ils ne portent pas la main à l'encensoir , ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. L'usage autorise cet abus, il est vrai; mais l'usage ne justifie jamais ce qu'il autorise.

La charité , mes frères , est cette bonne odeur de Jésus- Christ qui s'évanouit et s'éteint du moment qu'on la découvre. Ce n'est pas qu'il faille s'abstenir des offices publics de miséricorde : nous devons à nos frères l'édification et l'exemple : il est bon qu'ils voient nos œuvres ; mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes ; et notre gauche doit ignorer les dons que répand notre droite : les actions mêmes que le devoir rend les plus éclatantes, doivent toujours être secrètes dans la préparation du cœur; nous devons entrer pour elles dans une manière de jalousi& contre les regards étrangers, et ne croire leur innocence en sûreté que lorsqu'elles sont sous les yeux de Dieu seul. Oui, mes frères, les aumônes qui ont presque toujours coulé en secret arri vent bien plus pures dans le sein de Dieu même, que celles qui, exposées même malgré nous aux yeux des hommes , ont été comme grossies et troublées sur leur cours par les complaisances inévitables de l'amour-propre et par les louanges

SUR l'aumône. 271

des spectateurs : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre, et qui portent dans le sein de ia nier des eaux vives et pures; au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses , et traînent toujours après eux les débris , les cadavres, le limon , qu'ils ont amassés sur leur route. Voilà donc la première règle de charité que nous prescrit aujourd'hui le Sauveur : éviter le faste et l'ostentation dans les oeuvres de miséricorde ; ne vouloir y être remarqué ni par le rang qu'on y tient , ni par la gloire d'en être le principal auteur, ni par le bruit qu'elles peuvent faire dans le monde , et ne point perdre sur la terre ce que la charité n'avait amassé que pour le ciel.

La seconde circonstance que je remarque dans notre évangile, c'est que nul de toute cette multitude qui s'offre à Jésus Christ n'est rejeté : tous indifféremment sont soulagés; et on ne lit pas que le Sauveur ait usé à leur égard de distinction et de préférence. Seconde règle; la charité est universelle : elle bannit ces libéralités de goût et de caprice, qui ne semblent ouvrir le cœur à certaines misères que pour le fermer à toutes les autres. Vous trouvez des personnes dans le monde qui , sous prétexte qu'elles ont leurs aumônes réglées et des lieux destinés pour les recevoir , sont insensibles à tous les autres besoins. En vain vous les avertiriez qu'une famille va tomber, faute d'un léger secours; qu'une jeune personne est sur le bord du précipice, si l'on ne se hâte de lui tendre une main secourable; qu'un établissement utile va manquer, si un renouvellement de charité ne le soutient : ce ne sont pas là des misères de leur goût ; et en plaçant ailleurs quelques largesses , elles croient acheter le droit de voir d'un œil sec, et d'uncœur indifférent, toutes les autres infortunes.

Je sais que la charité a son ordre et sa mesure; qu'elle doit user de discernement, et que la justice veut que certains besoins soient préférés; mais je ne voudrais pas cette charité méthodique, s'il est permis de parler ainsi , qui sait précisément à quoi s'en tenir; qui a ses jours, ses lieux, ses per-

272 Slll l'aUMÔME.

sounes, ses bornes-, qui hors de là est barbare, et qui peut couveuir avec elle-même de n'être touchée qu'en certains temps et à l'égard de certains besoins. Ah ! est-on ainsi maître de son coeur, quand on aime véritablement ses frères? peut-on à son gré se marquer à soi-même les moments d'ardeur et d'indifférence? La charité, ce saint amour, est-il si régulier quand il embrase véritablement le cœur? IS'a-t-il pas, si je l'ose dire, ses saillies et ses excès ; et ne se trouve-t-il pas des occasions si touchantes où, quand vous n'auriez qu'une étincelle de charité dans le cœur, elle se fait sentir, et ouvre à l'instant vos entrailles et vos richesses à votre frère ?

Je ne voudrais pas cette charité durement circonspecte qui u'a jamais assez examiné, et qui se délie toujours de la vérité des besoins qu'on lui expose. Voyez si, dans cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui, il s'attache à discerner ceux que la paresse, et l'espérance toute seule d'une nourriture corporelle, avaient pu attirer au désert, et qui auraient eu encore assez de force pour aller chercher à manger dans les villes voisines; nul n'est excepte de ses divins bienfaits. IN'est-ce pas déjà une assez grande misère que d'être réduit à feindre même qu'on est malheureux ? Ne vaut-il pas mieux encore donner à de faux besoins , que courir risque de refuser à des besoins véritables ? Quand un imposteur séduirait votre charité , qu'en serait-il? JN'est-ce pas toujours Jésus-Christ qui la reçoit de votre main; et votre récompense est-elle attachée à l'abus qu'on peut faire de voire aumône, ou à l'intention elle-même qui l'offre?

De cette règle il en naît une troisième , marquée encore dans l'histoire de notre évangile : c'est que non-seulement la ciiarité doit être universelle, mais douce, affable, compatissante. Jésus-Christ, voyant ce peuple errant et dépourvu au pied de la montagne , est touché de pitié : Misertus est eis • ; ce spectacle l'attendrit ; la misère de cette multitude réveille sa compassion et sa tendresse. Troisième règle : la douceur de la charité.

' Mattii., c. Il , V. H.

/SUR L'AUMÔ^E. 273

On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux, en leur tendant une main secourable; ou leur montre un visage si dur et si sévère , qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux qu'une charité si sèche et si farouche ; car la pitié qui paraît touchée de leurs maux les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leur force , leur paresse , leurs mœurs errantes et vagabondes ; on s'en prend à eux de leur Indigence et de leur misère; et en les secourant on achète le droit de les insulter. Mais s'il était peruiis à ce malheureux que vous outragez de vous répondre ; si l'abjection de son état n'avait pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : Que me reprochez-vous.^ vous dirait-il : une vie oiseuse, et des aiœurs inutiles et errantes? Mais quels sont les soins qui vous occupent dans votre opulence.^ les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la fortune, les mouvements des passions , les raffinements de la volupté. Je puis être un serviteur inutile ; mais n'êtes-vous pas vous-même un serviteur infidèle? Ah! si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas , votre destinée aurait-elle quelque chose au-dessus de la mienne? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas : mais quel usage faites-vous des vôtres? Je ne devrais pas manger, parce que je ne travaille point; mais êtes-vous dispensé vous-même de cette loi ? N'êtes-vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse? Ah! le Seigneur jugera entre vous et moi, et devant son tribunal redoutable on verra si vos voluptés et vos profusions vous étaient plus permises que l'innocent artifice dont je me sers pour trouver du soulagement à mes peines.

Oui, mes frères, offrons du moins aux malheureux dés cœurs sensibles à leurs misères ; adoucissons du moins par notre b.umanité le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre fortune ne nous permet pas d'en soulager tout à fait nos frères. Hélas! on donne dans un spectacle profane , comme autrefois saint Augustin dans ses égarements , des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre; on honore

274 SUR l'aumoxe.

des malheurs feints d'une véritable sensibilité ; on sort d'une représentation le cœur encore tout ému du récit de rinlortune d'un héros fabuleux : et un membre de Jésus-Clirist, et un héritier du ciel, et votre frère que vous rencontrez au sortir de là couvert de plaies, et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines, vous trouve insensible; et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion; et vous ne daignez pas l'entendre, et vous l'éloignez même rudement, et achevez de lui serrer le cœur de tristesse! Ame inhumaine , avez-vous donc laissé toute votre sensibilité sur un théâtre infâme? Le spectacle de Jésus-Christ souffrant dans un de ses membres n'offre-t-il rien qui soit digne de votre pitié, et faut-il faire revivre, pour vous toucher, l'ambition , la vengeance, la volupté, et toutes les liorreurs des siècles païens?

Mais ce n'est pas encore assez d'offrir des cœurs sensibles aux misères qui s'offrent à nous ; la charité va plus loin : elle n'attend pas que le hasard lui ménage des occasions de miséricorde ; elle sait les chercher et les prévenir elle-même. Dernière règle : la vigilance de la charité. Jésus-Christ n'attend pas que ce peuple indigent s'adresse à lui, et vienne lui exposer ses besoins; il les découvre le premier r Cnm sublevasset oculos Jésus etvidisset ' ; à peine les a-t il découverts, qu'il commence à chercher avec Philippe les moyens d'y remédier. La charité , qui n'est pas vigilante , inquiète sur les calamités qu'elle ignore, ingénieuse à découvrir celles qui se cachent , qui a besoin d'être sollicitée , pressée , importunée , ne ressemble point à la charité de Jésus-Christ : il faut veiller, et percer les ténèbres que la honte oppose à nos largesses : ce n'est pas ici un. simple conseil , c'est une suite du précepte de l'aumône. Les pasteurs , qui sont les pères des peuples , selon la foi , sont obligés de veiller sur leurs besoins spirituels ; et c'est là une des plus essentielles fonctions de leur ministère : les riches et les puissants sont établis de Dieu les pères et les pasteurs des pauvres , selon le corps ; ils doivent donc avoir les yeux ouverts sur leurs misères : .si ,

' JOAN., c. 6, V. 3.

SUR l'aumône. 2?5

faute de veiller, elles leur échappent, ils sout coupables devant Dieu de toutes les suites qu'un secours offert à propos aurait prévenues.

Ce n'est pas qu'on veuille exiger que vous découvriez tous les besoins secrets d'une ville; mais on exige des soins et des attentions ; on exige que vous qui , dans un quartier , tenez le premier rang ou par vos biens , ou par votre naissance , ne soyez pas environné à votre insu de mille malheureux qui gémissent en secret, dont les yeux sont tous les jours blessés de la pompe de vos équipages , et qui , outre leur misère , souffrent encore, pour ainsi dire, de toute votre prospérité; on exige que vous qui, au milieu des plaisirs de la cour et de la ville , voyez couler dans vos mains les fruits de la sueur et des travaux de tant d'infortunés qui habitent vos terres et vos campagnes, on exige que vous connaissiez ceux que les fatigues de l'âge et de leurs labeurs ont épuisés , et qui traînent au fond des champs les restes de leur caducité et de leur indigence; ceux qu'une santé infirme rend inhabiles au travail , la seule ressource de leur misère; ceux que le sexe et i'àge exposent à la séduction , et dont vous pourriez préserver l'innocence. Voilà ce qu'on exige , et ce qu'on a droit d'exiger de vous : voilà les pauvres dont Dieu vous a chargé , et do-nt vous lui répondrez; les pauvres qu'il ne laisse sur la terre que pour vous, et auxquels sa providence n'a assigné d'autres ressources que vos biens et vos largesses.

Or, les connaissez-vous seulement? Chargez-vous leurs pasteurs de vous les faire connaître? Sont-ce là les soins qui vous occupent quand vous paraissez au milieu de vos terres et de vos possessions? Ah! c'est pour exiger de ces malheureux vos droits avec barbarie ; c'est pour arracher de leurs entrailles le prix innocent de leurs travaux, sans avoir égard à leur misère, au malheur des temps que vous nous alléguez, à leurs larmes souvent, et à leur désespoir : que dirai-je? c'est peut-être pour opprimer leur faiblesse, pour être leur tyran, et non pas leur seigneur et leur père. 0 Dieu! ne maudissezvous pas ces races cruelles et ces richesses d'iniquité ? Ne leur

2*6 SUR l'aumône.

imprimez-vous pas des caractères de malheur et de désolation, qui vont tarir la source des familles : qui font sécher la racine d'une orgueilleuse postérité; qui amènent les divisions domestiques, les disgrâces éclatantes, la décadence et l'extinction entière des maisons ? Hélas ! on est surpris quelquefois de voir les fortunes les mieux étabhes s'écrouler tout d'un coup ; ces noms antiques et autrefois si illustres, tombés dans l'obscurité , ne traîner plus à nos yeux que les tristes débris de leur ancienne splendeur; et leurs terres devenues la possession de leurs concurrents , ou de leurs esclaves. Ah ! si l'on pouvait suivre la trace de leurs malheurs, si leurs cendres et les débris pompeux qui nous restent de leur gloire dans l'orgueil de leurs mausolées pouvaient parler : Voyez-vous, nous diraient-ils, ces marques lugubres de notre grandeur? Ce sont les larmes des pauvres que nous négligions, que nous opprimions , qui les ont minées peu à peu , et enfin entièrement renversées; leurs clameurs ont attiré sur nos palais la foudre du ciel; le Seigneur a soufflé sur ces superbes édifices et sur notre fortune, et l'a dissipée comme delà poussière. Que le nom des pauvres soit honorable à vos yeux , si vous voulez que vos noms ne périssent jamais de la mémoire des hommes ; que la miséricorde soutienne vos maisons, si vous voulez que votre postérité ne soit pas ensevelie sous leurs ruines ; devenez sages à nos dépens ; et que nos malheurs , en vous instruisant de nos fautes, vous apprennent à les éviter.

Et voilà, mes frères (pohr en dire quelque chose avant de Onir ), le premier avantage de l'aumône chrétienne: des bénédictions même temporelles. Le pain que Jésus-Christ bénit se multiplie entre les mains des disciples qui le distribuent ; cinq mille hommes en sont rassasiés, et douze corbeilles peuvent à peine contenir les restes qu'on enlève; c'est-à-dire que les largesses de la charité sont des biens de bénédiction qui se multiplient à mesure qu'on les distribue, et qui portent avec eux dans nos maisons une source de bonheur et d'abondance ; c'est-à-dire que c'est ici ce levain de charité caché dans trois sacs de farine , qui étend , grossit , et augmente toute la pâle.

Sun LAUiMO.Mi. 27/

Oui , mes frères , l'aumône est un gain ; c'estune usure saint? , c'est un bien qui rapporte ici-bas même au centuple. Vous vous plaignez quelquefois du contre-temps de vos affaires ; rien ne vous réussit ; les hommes vous trompent ; vos concurrents vous supplantent; vos maîtres vous oublient; les éléments vous contrarient; les mesures les mieux concertées échouent : associez-vous les pauvres; partagez avec eux Taccroissement de votre fortune ; augmentez vos largesses à mesure que votre prospérité augmente ; croissez pour eux comme pour vous : alors le succès de vos entreprises sera l'affaire de Dieu même; vous aurez trouvé le secret de l'intéresser dans votre fortune; il préservera , que dis-je? il bénira, il multipliera des biens où il verra mêlée la portion de ses membres affligés.

C'est une vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles : on voit tous les jours prospérer les familles charitables; une providence attentive préside à leurs affaires : où les autres se ruinent , elles s'enrichissent; on les voit croître, et l'on ne voit pas le canal secret qui porte chez elles l'accroissement : ce sont de ces toisons de Gédéon , toutes couvertes de la rosée du ciel , tandis que tout ce qui les environne n'est que stérilité et sécheresse. Vous-mêmes qui m'écoutez, peut-être que les grands biens dont vous faites aujourd'hui un usage si peu chrétien ; peut-être que les titres et les dignités dont vous avez hérité en naissant sont les fruits de la charité de vos ancêtres ; l'.eut-être vous recueillez les bénédictions promises à la miséricorde , et vous moissonnez ce qu'ils ont semé ; peut-être que les largesses de la charité ont jeté les premiers fondements de votre grandeur selon le monde, et commencé votre généalogie; peut-être ce sont elles du moins qui onlfait passer jusqu'à nous les titres de votre origine.

Car, je vous prie , mes frères, qui a conservé à la postérité la descendance de tant de noms illustres que nous respectons aujourd'hui; si ce n'est les libéralités que leurs ancêtres firent autrefois à nos églises? C'est dans les actes de ces pieuses donations , dont nos temples ont été dépositaires, et que la re-

2 7s sun l'aumOiNE.

connaissance seule de l'Église, et non la vanité des fondateurs, a conservés, qu'on va cherclier tous les jours les plus anciens et les plus assurés monuments de leur antiquité : tous les autres titres ont péri ; tout ce que la vanité seule avait élevé a presque tout été détruit; les révolutions des temps et des maisons ont anéanti ces annales domestiques , où était marquée la suite de leurs aïeux, et la gloire de leurs alliances ; et vous avez permis, ô mon Dieu, que les monuments delà miséricorde subsistassent; que ce que la charité avait écrit ne fût jamais effacé, et que les largesses saintes fussent les seuls titres qui nous restent de leur ancienneté et de leur grandeur devant les hommes.

Tel est le premier avantage de la miséricorde. Je ne dis rien du plaisir même qu'on doit sentir à soulager ceux qui souffrent, à faire des heureux, à régner sur les coeurs, à s'attirer l'innocent tribut de leurs acclamations et de leurs actions de grâces. Eh ! quand il ne nous reviendrait que le seul plaisir de nos largesses , ne seraient-elles pas assez payées pour un bon cœur? Et qu'a de plus délicieux la majesté même du trône , que le pouvoir de faire des grâces? Les princes seraientils fort touchés de leur grandeur et de leur puissance, s'ils étaient condamnés à en jouir tout seuls? Nou, mes frères : faites servir, tant qu'il vous plaira, vos biens à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices; vous n'en ferez jamais d'usage qui vous laisse une joie plus pure et plus digne du cœur, qu'en soulageant des malheureux.

Quoi de plus doux en effet que de pouvoir compter qu'il n'est pas un moment dans la journée où des âmes affligées ne lèvent pour nous les mains au ciel , et ne bénissent le jour qui nous vit naître? Écoutez cette multitude que Jésus-Christ vient de rassasier; les airs retentissent de leurs bénédictions et de leurs actions de grâces ; ils s'écrient que c'est un prophète; ils veulent l'établir roi sur eux. Ah! si les hommes se donnaient des maîtres , ce ne seraient ni les plus nobles ni les plus vaillants qu'ils choisiraient ; ce seraient les plus miséricordieux, les plus humains , les plus bienfaisants , les plus

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tendres, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.

Enfin je n'ajoute pas que l'aumône chrétienne aide à expier les crimes de l'abondance; et que c'est presque l'unique voie de salut que la Providence vous ait ménagée, à vous qui êtes nés dans ia prospérité. Si l'aumône ne pouvait pas servir à racheter nos offenses , nous nous en plaindrions , dit saint Chrysostome ; nous trouverions mauvais que Dieu eut ôté aux hommes un moyen si facile de salut : du moins, dirionsnous, si à force d'argent on pouvait se faire ouvrir les portes du ciel , et acheter de tout son bien la gloire des saints , on serait heureux. Eh bien! mes frères, continue saint Chrysostome, profitez de ce privilège, puisqu'on vous l'accorde; hàtez-vous, avant que vos richesses vous échappent, de les mettre en dépôt dans le sein des pauvres, comme le prix du royaume éternel; la malice des hommes vous les aurait peutêtre enlevées , vos passions les auraient peut-être englouties , les révolutions de la fortune les auraient peut-être fait passer en d'autres mains , la mort du moins vous aurait forcé tôt ou tard de vous en séparer; ah! la charité seule les met à couvert de tous les accidents , elle vous en rend éternellement possesseur, elle les met en sûreté dans les tabernacles éternels, et vous donne le droit d'en aller jouir dans le sein de Dieu même.

N'êtes-vous pas heureux de pouvoir vous assurer l'entrée du ciel par des moyens si faciles ; de pouvoir , en revêtant ceux qui sont nus , effacer du livre de la justice divine les inunodeslies , le luxe , les nudités , les indécences de vos premières années; de pouvoir , en rassasiant ceux qui ont faim , réparer tant de carêmes mal observés , les abstinences dont l'Eglise vous fait une loi, presque toujours violées, et toutes les sensualités de votre vie ; de pouvoir enfin, en mettant l'innocence à couvert dans des asiles de miséricorde, faire oublier à Dieu la perte de tant d'àmes, pour qui vous avez été un écueil et une i)ierre de scandale? Grand Dieu! quelle bonté pour l'homme de nous faire un mérite d'une vertu qui coûte si peu au cœur; de nous tenir compte des sentiments d'humanité dont nous ne saurions nous dépouiller qu'en nous

280 SUR l'aUMÔNK.

dépouillant de la nature même ; de vouloir accepter , pour le prix du royaume éternel , des Liens fragiles que nous tenons de votre libéralité, que nous n'aurions pu toujours conserver, et desquels, après un usage court et rapide, il aurait fallu eufin se séparer! Cependant la miséricorde est promise à celui qui l'aura faite; un pécheur encore sensible aux calamités de ses frères ne sera pas longtemps insensible aux inspirations du ciel : la grâce se réserve de grands droits sur une âme où la charité n'a pas encore perdu les siens ; un bon cœur ne saurait être longtemps un cœur endurci ; ce fonds d'humanité tout seul, qui fait qu'on est touché des misères d'autrui, est comme une préparation de salut et de pénitence ; et la conversion n'est jamais désespérée , tandis que la charité n'est pas encore éteinte. Aimez donc les pauvres comme vos frères j secourez-les comme vos enfants ; respectez-les comme Jésus- Christ lui-même . afin qu'il vous dise au grand jour : « Venez, « les bénis de mon père, possédez le royaume qui vous est <' préparé; parce que j'avais faim, et vous m'avez rassasié; <■ j'étais malade , et vous m'avez soulagé; car ce que vous avez « fait au moindre de mes serviteurs, vous l'avez fait à moi- « même '. » C'est ce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.

' AlATTii., c. 23, V. 34 et siliv.

SERMON

POUR LE JKUDl DE L.\ QUATRIÈME SEMAINE DE CARÊME.

Ciini appropinquaret Jésus porlœ civi- //ttis, ccce defiuicins cffercbatiir filius iinictis matris siiœ.

Jésus étant prùs de la porte de la ville , il arriva qu'on portait en terre un mort , qui était le fils unique de sa mère.

Luc. c. 7, V. 12.

Jamais mort fut-elle accompagnée de circonstances plus touchantes? C'est un fils unique, le seul successeur du nom , des titres, de la fortune de ses ancêtres, que la mort enlève à ime mère veuve et désolée ; elle le lui ravit à la fleur de l'âge , 1 1 à l'entrée presque de ia vie ; en un temps où , échappé aux accidents de l'enfance, et parvenu à ce premier degré de force et de raison qui commence l'homme, il paraissait le moins exposé aux surprises delà mort, et laissait enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accourent mêler leurs larmes à celles de cette mère désolée; assidus à ses côtés , ils cherchent à diminuer sa douleur par la consolation de ces discours vagues et communs , qu'une tristesse profonde n'écoute guère ; ils entourent avec elle le triste cercueil ; ils parent les obsèques de leur deuil et de leur présence. L'appareil de cette pompe funèbre est pour eux un spectacle ; mais est-il une instruction? ils eu sont frappés, attendris; mais eu sont-ils moins attachés à la vie, et le souvenir de cette mort ne va-t-il pas périr dans leur esprit, avec le bruit et la décoration des funérailles?

A de semblables exemples, mes frères, nous apportoiïs

tous les jours les mêmes dispositions. Les sentiments qu'une mort inopinée réveille dans nos cœurs sont des sentiments d'une journée , comme si la mortelle-même devait être l'affaire d'un jour! On s'épuise en vaines réflexions sur l'inconstance des choses humaines ; mais l'objet qui nous frappait une fois disparu, le cœur , redevenu tranquille, se trouve le même. Nos projets, nos soins, nos attachements pour la terre, ne sont pas moins vifs que si nous travaillions pour des années éternelles; et, au sortir d'un spectacle lugubre, où l'on a vu quelquefois la naissance, la jeunesse, les titres, la réputation, fondre tout d'un coup, et se perdre pour toujours dans le tombeau, on rentre dans le monde, plus occupé, plus empressé que jamais de tous ces vains objets dont on vient de voir de ses propres yeux, et toucher presque de ses mains le néant et la poussière.

Cherchons donc aujourd'hui les raisons d'un égarement si déplorable. D'oi^i vient que les hommes s'occupent si peu de la mort , et que cette pensée fait sur eux des impressions si peu durables ? Le voici : l'incertitude de la mort nous amuse , et en éloigne le souvenir de notre esprit ; la certitude de la mort nous effraye , et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image. Ce qu'elle a d'incertain nous endort et nous rassure ; ce qu'elle a de terrible et de certain nous eu fait craindre la pensée. Or, je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers, et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine; vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre : la mort est certaine ; vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue. Pensez à la mort , parce que vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la mort , parce qu'elle doit arriver: c'est le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave Maria , etc.

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