SUR LES AFFLICTIONS
La Providence a dispensé avec tant de sagesse les biens et les maux de celte vie, que chacun dans son état , quelque heureuse qu'en paraisse la destinée , trouve des croix et des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. Il n'est point de parfait bonheur sur la terre, parce que ce n'est point ici le temps des consolations , mais le temps des peines : l'élévation a ses assujettissements et ses inquiétudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris; le monde, ses soucis et ses caprices; la retraite, ses tristesses el ses ennuis; le mariage , ses antipathies et ses fureurs ; l'amitié , ses pertes ou ses perfidies ; la piété elle-même , ses répugnances et ses dégoûts : enfin , par une destinée inévitable aux enfants
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(J'AcIatn , chacun trouve ses propres voies semées de ronces et d'épines. La condition la plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes, qui en corrompent toute la félicité : le trône est le siège des chagrins , comme la dernière place ; les palais superbes cachent des soucis cruels, comni(^le toit du pauvre et du laboureur; et, de peur que notre exil ne nous devienne trop aimable , nous y sentons toujours, par mille endroits, qu'il manque quelque chose à notre bonheur.
La faiblesse de notre cœur ne vient que de la faiblesse de notre foi; une àme chrétienne doit être une âme forte, à l'épreuve, dit l'Apôtre , des persécutions , des opprobres , des infirmités , de la mort même. Elle peut être opprimée , continue l'Apôtre ; mais elle ne saurait être abattue : on peut lui ravir ses biens , sa réputation , son repos , sa fortune , sa vie même ; mais on ne peut lui ravir le trésor de la foi et de la grâce , qu'elle porte caché au fond de son cœur, et qui la console abondamment de toutes ces pertes frivoles et passagères ; on peut lui faire répandre des larmes de sensibilité et de tristesse , car la religion n'éteint pas les sentiments de la nature ; mais son cœur désavoue à l'instant sa faiblesse, et fait de ses larmes charnelles des larmes de pénitence et de piété. Que dis-je.' une àme chrétienne se réjouit même dans les tribulations ; elle les regarde comme les marques de la bienveillance do Dieu sur elle , comme le gage précieux des promesses futures , comme les traits heureux de sa ressemblance avec Jésus-Christ , et qui , dès cette vie , lui donnent comme un droit assuré à sa gloire immortelle. Être faible et révolté coutre l'ordre de Dieu dans les souffrances , c'est avoir perdu la foi , et n'être plus chrétien.
Il faut de la force pour pardonner une injure , pour dire du bien de ceux qui nous calomnient, pour cacher les défauts de ceux qui veulent même flétrir nos vertus. Il faut de la force pour fuir un monde qui nous piait, pour s'arracher à des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, pour résister à des exemples que la foule autorise , et dont l'usage a presque fait des lois. Il faut de la foice pour user chrétiennement de la prospérité , pour être humble dans l'élévation , mortifié dans l'abondance, pauvre de cœur au milieu dos biens périssables, détaché de tout, plein de d ''sirs pour le ci^l, au milieu de tous les plaisirs et de toutes les fé-
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licites de la terre. Il faut de la force pour se vaincre soi-même , pour réprimer un désir qui s'éicve , pour étouffer un sentiment qui plait , pour ramener sans cesse à la règle un cœur qui s'en écarte sans cesse. Enfin , parcourez tous les préceptes de l'Évangile, il n'en est pas un seul quine suppose une came forte et généreuse; partout il faut se faire violence à soi-même, partout le royaume de Dieu est un champ qu'il fairt défricher, une vigne où il faut porterie poids du jour et de la chaleur, une carrière "où il faut vaillamment et continuellement combattre; en un mot , le disciple de .lésus-Christ ne saurait jamais être faible sans être vaincu; et jusqu'aux moindres obligations de la foi, tout porte le caractère de la croix , qui en est l'esprit dominant : si vous manquez un instant de force, vous êtes perdu. Dire donc que l'on est faible , c'est dire que l'Évangile tout entier n'est pas fait pour nous , et qu'on ue peut cire non-seulement ni soumis , ni patient , mais encore ni chaste, ni humble, ni désintéressé, ni mortifié, ni doux , ni charitable.
Que plus nos aftiictions nous paraissent extraordinaires , moins nous devons croire qu'il y entre du hasard ; plus nous devons y découvrir les ordres secrets et impénétrables d'un Dieu singulièrement attentif sur notre destinée ; plus nous devons présumer que , sous des événements si nouveaux , il cache sans doute des vues nouvelles et des desseins singuliers de miséricorde sur notre Ame ; plus nous devons nous dire à nous-mêmes qu'il ne veut donc pas nous laisser périr avec la multitude, qui est le parti des reprouvés, puisqu'il nous mène par des voies si singulières et si peu battues. Cette singularité de malheurs doit être aux yeux de notre foi une distinction qui nous console : il a toujours conduit les siens, en matière d'afflictions , comme sur tout le reste ,. par des voies nouvelles et extraordinaires. Quelles aventures tristes et surprenantes dans la vie d'un Noé, d'un Loth, d'un Joseph, d'un Moïse, d'un Job ! Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, vous y trouverez toujours, dans les contradictions qui les ont éprouvés, je ne sais quoi d'incroyable et de singulier, qui a même révolté, depuis, la crédulité des âges suivants. Ainsi , moins vos afflictions ressemblent à celles des autres hommes , plus vous devez les re garder comme les afflictions des élus de Dieu : elles sont marquées du caractère des justes, elles entrent dans cette tradition
de calamités singulières, qui forment leur liisloiie depuis le commencement des siècles. Des batailles perdues , lors même que ia victoire nous paraissait assurée ; des villes imprenables tombées à la présence seule de nos ennemis ; des États et des provinces conquis sur nous ; un royaume , le plus florissant de l'Europe , frapi)c de tous les fléaux que Dieu peut verser sur les peuples dans sa colère; la cour remplie de deuil , et toute la race royale presque éteinte : voilà, Sire, ce que le Seigneur, dans sa miséricorde, réservait à votre piété, et les malheurs singuliers qu'il vous préparait pour purifrer les prospérités d'un règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires. Les événements pomjieux el singuliers qui ont partage toute votre vie vous ont rendu le plus grand roi que la monarchie et les autres nations même aient jamais vu sur le trône ; la singularité des événements malheureux dont Dieu vous afflige ne sont destinés, par la soumission et la constance chrétienne avec laquelle nous vous les vojons soutenir, (ju'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez été un grand roi. 11 fallait que tout fiit singulier dans votre règne, les prospérités et les malheurs, afin que rien ne manquât à votre gloire devant les hommes , et à votre piété devant Dieu. C'est un grand exemple que sa bonté préparait à notre siècle.
Quoi 1 il n'y a jias eu peut-être un seul moment dans votre vie mondaine qui ne vous ait rendu digne d'un malheur éternel, et vous murmurez, contre la bonté d'un Dieu qui veut bien changer ces flannnes éternelles que vous avez tant de fois méritées , en quelques peines rapides et passagères, et auxquelles même les consolations de la foi vous oITrent tant de ressources !
Quelle injustice ! quelle ingratitude! Rh ! prenezgardc, âme infidèle , que le Seigneur ne vous exauce dans sa colère ; prenez garde qu'il ne punisse vos passions, en vous ménageant ici-bas tout ce qui les favorise ; que vous ne soyez pas trouvé digne à ses yeux de ses afflictions temporelles ; qu'il ne vous réserve pour le temps de sa justice et de ses vengeances , et qu'il ne vous traite comme ces victimes infortunées , qu'on n'orne de fleurs , qu'on ne ménage et qu'on n'engraisseavec tantde soins, queiiarce qu'on les destine au sacrifice; et que le glaive qui va les égorger et le bûcher- qui doit les consumer, est déjà tout prêt sur l'autel. Il est terrible dans .ses dons comme dans sa colère ; et puisqu'il faut que le crime soit
|)uni , ou par des supplices passagers ici-bas , ou par des douleurs l'iernellcs après celte vie , rien ne doit paraître plus effrayant aux yeux de la foi , que d'être pécheur et de vivre heureux sur la terre.
Grand Dieu , que ce soit donc ici pour moi le temps de vos vengeances! et puisque mes crimes ne sauraientétrc impunis, hàtezvous , Seigneur, de satisfaire votre justice. Plus vous m'épargnerez ici-bas, plus vous me paraîtrez un Dieu terrible, qui ne veut point me quitter pour quelques afilictions i)assagères, et dont la colère ne peut être apaisée que par mon infortune éternelle. N'écoutez plus les cris de ma douleur, et les plaintes d'un cœur corrompu, qui ne connaît pas ses intérêts véritables. Je désavoue, Seigneur, ces soupirs trop humains, que la tristesse de mon état m'arrache tous les jours encore; ces larmes charnelles, que l'affliction me fait si souvent répandre en votre présence. N'exaucez pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines : achevez plutôt de vous venger ici-bas ; ne réservez rien pour celte élernité terrible , où vos châtiments seront sans fin et sans mesure. Soutenez seulement ma faiblesse ; et en répandant des amertumes sur ma vie, répandez-y ces grâces qui consolent, et qui dédommagent avec tant d'usure un cœur afiligé.
Telle est , mes frères , l'illusion perpétuelle de notre amour-propre. Quand nous sommes heureux , que tout répond à nos désirs , et que nous jouissons d'ime fortune douce et riante, nous alléguons les dangers de notre état pour justifier les égarements de nos mœurs mondaines; nous disons qu'il est bien difficile en un certain âge et en une certaine situation , quand on a un rang à soutenir et des bienséances à garder dans le monde, de se condamner à la retraite , à la prière , à la fuite des plaisirs, et à tous les devoirs d'une vie triste et chrétienne. Mais de l'autre côté, quand nous sommes affligés, que le corps est frappé de langueur, que la fortune nous abandonne, que nos amis nous trompent, que nos maîtres nous liégligent , que nos ennemis nous accablent , que nos proches deviennent nos persécuteurs, nous nous plaignons que tout nous éloigne de Dieu dans cet état de chagrin et d'amertume , que l'esprit n'est pas assez tranquille pour penser au salut , que le cœur est trop ulcéré pour sentir autre chose que ses propres malheurs , qu'il faut chercher à étourdir sa douleur par des diversions et des
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plaisirs devenus nécessaires, et ne pas acliever de perdre la raison cil se livrant tout entier aux hori'euis d'une profonde tristesse. C'est ainsi , ô mon Dieu , que, par nos contradictions éternelles, nous justifions les voies adorables de votre sagesse sur les destinées des hommes , et que nous préparons à votre justice des raisons puissantes pour confondre un jour l'illusion et la mauvaise foi de nos prétextes.
Car d'ailleurs, mes frères , de quelque nature que soient nos peines, l'histoire de la religion nous propose des justes qui , dans le même état que nous , ont possédé leur àme dans la patience , cl ont fait de leurs afflictions une ressource de salut. Si vous pleurez kl perle d'une personne chère , Judith trouva, dans une semblable douleur, l'accroissement de sa foi et de sa piété, et changea les larmes de sa viduité en des larihes de retraite et de pénitence. Si une santé languissante vous rend la vie plus triste et plus amère que la mort même , Job trouva dans les débris d'un corps ulcéré des motifs de componction, des désirs d'éternité, et des espérances de sa résurrection immortelle. Si l'on flétrit votre réputation par des impostures, Suzanne offrait une àme constante à la plus noire calomnie ; et, sachant qu'elle avait le Seigneur pour témoin de son innocence, elle lui laissa le soin de la venger de l'injustice des hommes. Si l'on renverse votre fortune par des artifices, David détrôné regarda l'humiliation de son nouvel état comme la peine de l'abus qu'il avait fait de sa prospérité passée. Si un lien mal assorti devient votre croix de tous les jours , Esther trouva, dans les ca- [jrieesotdans les fureurs d'un époux infidèle, l'épreuve de sa vertu, et le mérite de sa douceur et de sa palience. Enfin , placez-vous dans les situations, les plus tristes , vous y trouverez des justes qui y ont opéré leur salut ; et , sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés, regardez autour de vous ( la main du Seigneur n'est pas encore raccourcie) , et vous verrez des âmes qui, chargées des mêmes croix que vous, en font un usage bien différent , et trouvent des moyens de salut dans les mêmes événements où vous trouvez vous-même ou l'écueil de votre innocence, ou le prétexte de vos murmures.
{Sermon pour le II" Dimanche de l'Avenl.)
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SUR LE DKL.\1 DE i.K CONVERSION .
Il est étonnant , mes frères, que la vie étant si courte , le moment de la mort si incertain , tous les instants si précieux, les conversions si TAres , les exemples de ceux qui sont surpris si fréquents, l'avenir si terrible, on puisse se former à soi-même tant de prétextes frivoles pour différer de changer de vie. Dans tous \es autres dangers qui menacent ou notre vie , ou notre honneur , ou notre fortune , les précautions sont promptes et présentes; il n'est que le péril qui soit douteux et éloigné : ici le péril est certain et présent , et les précautions sont toujours incertaines et reculées. Il semble ou que le salut soit une chose arbitraire, ou que notre vie soit entre nos mains , ou que le temps de faire pénitence nous ait été promis , ou que mourir sans l'avoir faite ne soit pas un fort grand malheur; tous les pécheurs s'endorment tranquillement dans celte espérance qu'ils se convertiront un jour, sans travailler jamais à changer de vie ! Et ce qu'il y a de plus incompréhensible dans le délai de leur pénitence, c'est qu'ils conviennent tous du besoin qu'ils ont de se convertir, du mauvais état do leur conscience , qu'ils regardent tous comme le dernier des malheurs de mourir dans cet état funeste, et cependant qu'ils diffèrent tous d'en sortir sur des prétextes si puérils , que le sérieux même de la chaire chrétienne souffre de les réfuter et de les combattre.
L'âge , les passions , les suites d'un changement de vie qu'on craint de ne pouvoir soutenir, voilà les vains prétextes qu'on s'oppose à soi-même pour différer la conversion que Dieu demande de nous.
Je (lis premièrement Tàge. On veut laisser passer les années de la jeunesse, à laquelle un parti aussi sérieux que celui de la piété ne parait pas convenir : on attend une certaine saison de la vie où, la première fleur de l'âge effacée, les mœurs devenues plus sérieuses , les bienséances plus exactes , le monde moins attentif sur nous, l'esprit même plus mûr, et plus capable de soutenir cette grande entreprise , on se promet à soi-même qu'on y travaillera , et que rien ne sera p\us capable alors de nous en détourner.
Mais il serait naturel de vous demander d'abord qui vous a dit que vous arriverez au terme que vous vous marquez à vous-même , que la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années
que vous destinez encore au nioude et aux passions , et que le Seigneur, que vous n'attendez que vers la tin du jour, n'arrivera pas dès le matin, et lorsque vous y penserez le moins ? La jeunesse est-elle un garant bien sur contre la mort ? Voyez, sans parler ici de ce qui arrive tous les jours au reste des hommes, si , en vous renfermant même dans le petit nombre de vos amis et de vos proches , vous n'en.trouverez point à qui la justice de Dieu ait creusé un tombeau dès les premières années de leur course; qui, comme la fleur des champs, aient séché du matin au soir , et ne vous aient laissé que le triste regret de voir éciore une vie qui a été aussitôt éteinte. Insensé ! on va peut-être au premier jour vous demander votre âme : et ces projets de conversion que vous renvoyez à l'avenir, de quoi vous serviront-ils? Et ces grandes résolutions que vous vous promettez d'exécuter un jour, que changeront-elles à votre mallicur éternel, si la mort les prévient comme elle les prévient tous les jours , et ne vous laisse que le regret iimtile de les avoir en vain formées ?
Mais je veux que la mort ne vous surprenne pas , et je vous demande sur quoi vous promettez-vous que l'àgc changera votre cœur, et vous disposera plus que vous ne l'êtes aujourd'hui à une vie nouvelle ? L'àgc changea-t-H le cœur de Salomon? ah! c'est alors que sCs dissolutions montèrent au plus haut point, et que sa honteuse fragilité ne connut plus debornes. L'àgc prépara-t-il Saiil à sa conversion? ah! c'est alors qu'il ajouta à ses égarements passés la superstition, l'impiété, l'endurcissement et le désespoir. L'âge apporta-t-il quelque remède aux désordres de Jézabel et de l'incestueuse Ilérodias? c'est alors qu'elles parurent plus ambitieuses, plus voluptueuses, plus attentives à plaire que jamais. Peut-être , en avançant en âge, sortirez-vous de certaines mœurs déréglées, parce que le dégoût tout seul qui les suit vous en aura retiré ; mais vous ne vous convertirez pas pour cela : vous ne vivrez plus dans le désordre , mais vous ne vous repentirez pas , mais vous ne ferez pas pénitence , mais voire cœur ne sera pas changé ; vous serez encore mondain , ambitieux , voluptueux , sensuel ; vous vivrez tranquille dans cet état, parce que vous n'aurez plus que toutes les dispositions de ces vices, sans vous livrera leurs excès. Les années, les exemples, le long usage du monde, n'auront servi qu'à vous endurcir la conscience , qu'à
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substituer une indolence cl une sagesse mondaine aux i)assions , et à effacer cette sensibilité de religion que le premier ùge laisse dans l'àme encore alors craintive et timorée; vous mourrez impénitent.
Et si vous croyez que ce soit ici un simple mouvement de zèle , et non une vérité fondée sur l'expérience , examinez ce qui se passe tous les jours à vos yeux , voyez toutes les âmes qui ont vieilli dans le monde, et que l'àgc tout seul a retirées des plaisir» : l'amour du monde ne meurt qu'avec elles ; sous des dehors différents, et que la bienséance seule a changés , vous voyez le même goût pour le monde , les mêmes penchants , la même vivacité pour les plaisirs, un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé. On rappelle avec complaisance les joies des premières années ; on fait revivre par l'erreur de l'imagination tout ce que l'âge et le temps nous ont ôté ; on regarde avec envie une jeunesse florissante, ot les amusements qui la suivent; on en prend tout ce qui peut encore compatir avec le sérieux de son état ; on se fait des prétextes pour être encore de certains plaisirs avec bienséance, et sans s'exposer à la risée publique. Entin , à mesure que le monde s'enfuit et nous échappe, on court après lui avec plus de goût que jamais : le long usage qu'on en a fait n'a servi qu'à nous le rendre plus nécessaire , et nous mettre hors d'état de nous en passer ; et l'âge n'a point fait encore de conversion.
Mais quand ce malheur ne serait point à craindre , le Seigneur n'est-il pas le Dieu de tous les temps et de tous les âges? Est-il un seul de nos jours qui ne lui appartienne; et qu'il nous ait laissé pour le monde et pour la vanité ? N'est-il pas jaloux même des prémices de notre cœur et de notre vie , tigurées par ces prémices des fruits de la terre que la loi ordonnait de lui offrir? Pourquoi lui retrancheriez-vousdoncla plus belle partie devos années, pour la consacrer au démon et à ses œuvres? La vie est-elle trop longue, pour être tout entière employée à la gloire du Seigneur , qui nous l'a donnée, et qui nous en promet une immortelle? Le premier àgc est-il trop précieux, pour être consacré à mériter la possession éler nelle de l'Être souverain? Vous ne lui réservez donc que les restes et le rebut de vos passions et de votre vie? et c'est comme si vous lui disiez : Seigneur , tant que je serai propre au monde et aux plaisirs , n'attendez pas que je revienne à vous et que je vous
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Cherche ; tant que le monde voudra de moi , je ne saurais me résoudre à vouloir de vous; quand il commencera à m'oublier, à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage , alors je me tournerai vers vous , je vous dirai , Me voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le monde rejettera, et qui sera mcme triste de la dure nécessité où il se trouvera de se donner à vous : mais jusque-là n'attendez de moi qu'une indifférence entière et un oubli parfait ; au fond vous n'êtes bon à servir que lorsqu'on n'est plus soi-même bon à rien ; on est sur du moins qu'on vous trouve toujours, tous les temps vous sont les mêmes : mais le monde, après une certaine saison de la vie , on n'y est plus propre, et il faut se hâter d'enjouiravant qu'il nous échappe, et tandis qu'il est encore temps. Ame indigne de confesser jamais les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec tant d'outrage ! Et croyez-vous qu'alors il acceptera des hommages si forcés et si honteux àsa gloire , lui qui ne veut que des sacrifices volontaires, lui qui n'a pas besoin de l'homme , et qui lui fait grâce lors même qu'il accei (c ses vœux les plus purs et ses hommages les plus sincères ?
Le prophète Isaïe insultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Libai) , leur disait-il ; vous en retranchez la plus belle et la meilleure partie, pour fournira vos besoins , à vos plaisirs , au luxe et à l'ornement de vos palais; et quand vous ne savez plus à quoi employer ce qui vous reste, vous en faites une vaine idole , et vous lui offrez des vœux et des hommages ridicules : Et de rcliquo cjus idolumfnnam.(Is. XLiv, 19.), Et voilà ce queje puis vous dire ici à mon tour: Vous retranchez de votre vie les plus belles et les plus florissantes années, pour satisfaire vos goûts et vos passions injustes; et quand vous ne savez plus quel usage faire de ce qui vous reste , et qu'il devient inutile au monde et aux plaisirs, alors vous en faites une idole, vous le faites servir à la religion , vous en formez une vertu fausse, superlicielie, inanimée, à laquelle vous consacrez à regret les restes de vos passions et de vos désordres : Et de rcliquo cjus idohun faciam. 0 mon Dieu , est-ce donc là vous regarder comme un Dieu jaloux qu'une tache légère dans les offrandes les i)l us pures blesse et offense , ou comme une vaine idole qui ne sentirait [;a.-; l'indignité cl la simulation 'des hommages qu'on lui offre? Et de reliquo ejus idolum faciam.
Oui, mes frères, ou ne recueille dans un âge avancé que ce qu'on a semé les premières années de la vie. Si vous semez dans la corruption , dit l'Apotre, vous moissonnerez dans la corruption : vous le dites tous les jours vous-mêmes , qu'on meurt toujours comme on a vécu; que les caractères ne changent point ; qu'on porte dans la vieillesse tous les défauts et tous les penchants du premier âge; et que rien n'est plus heureux que de se former de honne heure des inclinations louables , et de s'accoutumer, comme dit un prophète, à porter le joug du Seigneur dès une tendre jeunesse : Bonum est viro, cum portaverîtjugumab odo^escenfia sua (Thren., III, 27).
Et en effet, mes frères, quand nous n'aurions égard qu'au repos seul de notre vie ; quand nous n'aurions point d'autre intérêt que de nous préparer même ici-bas des jours heureux et paisibles ; quel bonheur de prévenir d'avance , et d'étouffer dans leur naissance , en se tournant d'abord à la vertu , tant de passions violentes qui déchirent ensuite le cœur, et qui font tout le malheur et toute l'amertume de notre vie! Bonum est viro, cum j^ortaverit jugum ab adolesccntia sua. Quel bonhem* de n'avoir mis en soi que des idées douces et innocentes, de s'épargner la funeste expérience de tant de plaisirs criminels , qui corrompent le cœur pour toujours, qui souillent l'imagination, qui nous laissent mille images honteuses et importunes, desquelles nous accompagnent jusque dans la vertu , survivent toujours à nos crimes, et en deviennent souvent de nouveaux elles-mêmes ! Bonum est viro, cum portavcril jugum ab adolesccntia sua. Quel bonheur de s'être fait , dans ses premières années, des plaisirs innocents et tranquilles , d'avoir accoutumé le cœur à s'en contenter, de n"avoir pas contracté la triste nécessité de ne pouvoir plus se passer des plaisirs violents et criminels; et de ne s'être pas rendu insupportable, par un long usage des passions vives et tumultueuses , la douceur et la tranquillité de la vertu et de l'innocence! Bonum est viro , cum porta- Vf rit jugum ab adolesccntia sua. Que ces premières années passées dans la pudeur et dans l'horreur du vice attirent de grâces sur tout le reste de la vie ! qu'elles rendent le Seigneur attentif à toutes nos voies! et qu'elles nous rendent nous-mêmes l'objet bien-aimc de ses soins et de ses complaisances paternelles! Bonum est viro, aivi portaverit jugum ab adolesccntia sua.
Mais on comient, direz-vous , qu'il est heureux de s'être donné à Dieu de bonne heure , et d'avoir pu se préserver de tous les inconvénients de l'âge et des plaisirs. Mais on n'en est pas là : on a suivi la route ordinaire ; le torrent du monde et des passions ont entraîné ; on se trouve même encore actuellement dans des engagements trop vifs, et qu'il n'est point en soi de rompre ; on attend une situation plus favorable; et on se promet que, lorsque la passion qui nous captive sera éteinte, on ne se rengagera plus dans de nouveaux liens , et on se rangera tout de bon au devoir et à la vertu. Second prétexte : les passions et les engagements dont on ne peut encore sortir.
Mais, premièrement, cette situation plus favorable que vous attendez pour revenir à Dieu , ètes-vous bien sur qu'elle arrive ? Qui vous a révélé le cours et la durée des passions qui vous arrêtent actuellement? Qui leur a marqué un terme , et leur a dit , comme le Seigneur aux flots d'une mer agitée : Vous viendrez jusque-là, et vous y verrez briser votre impétuosité et la fureur de vos vagues.^ Usqiie hiici'enies. (JoB,xxxviii, 11.) Quand finiront-elles, le savez-vous? Pouvez-vous répondre qu'elles finiront, un jour? {[u'elles finiront du moins avant que vous finissiez vous-même ? Seriez-vous le premier pécheur surpris dans ses passions déplorables ? Tous les hommes presque qui meurent à vos yeux , ne meurent-ils pas dans ce triste état? meurt-on autrement dans le monde? les ministres appelés au secours des mourants trouventils au lit de la mort beaucoup de pécheurs qui, depuis longtemps quittes de leurs habitudes, se préparaient à ce dernier moment? Qu'y trouvons-nous, que des âmes encore liées de raille chaînes, ([ue la mort seule va dissoudre? que des consciences inexplicables , si j'ose parler ainsi , et encore enveloppées dans le chaos d'une vie toute désordonnée? Qu'y entendons-nous , que des regrets inutiles sur cette terrible surprise, et de vaines protestations qu'on aurait pris d'autres mesures, si l'on avait pu la prévoir ? Quels sont les soins ordinaires qui occupent notre ministère dans ces derniers moments? D'éclaircir des consciences, que nous ne devrions plus alors que consoler ; d'aider à rappeler des crimes , que nous ne devrions plus alors qu'exhorter à oublier ; de faire expli- (|uer au pécheur mourant ses désordres, nous qui devrions alors le soutenir et l'animor par le souvenir de ses vertus ; en un mot ,
d'ouvrir les abîmes de son cœur, nous qui ne devrions plus ouvrir alors à l'ànac prèle à se dégager de son corps que le sein d'Abraham et les trésors d'une gloire immortelle. Voilà les tristes offices que nous vous rendrons peut-être un jour : vous nous appellerez à votre tour; et, au lieu que nous aurions dû nous consoler alors avec vous , en vous entretenant des avantages que promet au fidèle une sainte mort, nous ne serons occupes qu'à vous faire raconter les crimes de votre vie.
On sent le vide du mondé et des plaisirs ; on se prête aux amusements et à une certaine dissipation, sans goût et comme à regret ; on souhaiterait d'y renoncer, et de travailler sérieusement à son salut; mais celte première démarche fait peur. C'est un coup d'éclat qui nous engage envers le public , et qu'on craint de ne pouvoir soutenir : on est d'un rang où le plus petit changement sera remarqué, et l'on craint de n'aller donner, comme tant d'autres , qu'une scène qui ne durera pas , et qui ne nous laissera que le ridicule de la dévotion , sans nous en laisser le mérite.
Vous craignez de ne pouvoir vous soutenir, mon cher auditeur! Eh quoi ! en différant de vous convertir, vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour ; et, en vous convertissant aujourd'hui, vous n'osez vous promettre qu'd vous soutiendra! Vous comptez sur ses miséricordes en l'outrageant, et vous n'osez y compter en le glorifiant ! Vous croyez ne rien risquer de son côté en continuant à l'offenser, et vous vous en défiez en commençant à le servir! 0 homme! où est ici cette raison et cette équité de jugement dont vous vous piquez si fort? Et faut-il que, sur l'affaire de votre salut seulement, vous soyez un abîme de contradiclion, et un paradoxe incompréhensible ?
D'ailleurs, n'aurions-nous pas raison de vous dire : Commencez toujours ; essayez si en effet vous ne pourrez pas vous soutenir dans le service de Dieu? La chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée? Est-ce qu'un homme que la tempête a jeté au milieu de la mer , et qui serait à la merci des flots et sur le point d'un triste naufrage , ne tente pas premièrement s'il pourra aborder au port à la nage , avant de se laisser submerger aux ondes? ne fait-il point d'efforts ? n'essaye-t-il rien? se dil-il à lui-même, pour ne rien tenter : Peut-être je ne me soutiendrai pas ; les forces peut-être me manqueront en chemin ? Ah ! il essaye, il fait des
cl forts , il coinb.il contre le danger; il va jusqu'au dernier moment de sa force , et ne succombe enfin que lorsque , gagn-c par la violence des flots , il est forcé de céder au malheur de sa destinée. Vous périssez , mon cher auditeur; les ondes vous gagnent; le torrent vous entraîne; et vous balancez si vous essayerez de vous sauver du danger! et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous restent pour pourvoira votre sûreté! et vous perdez à délibérer un temps qui ne vous est laissé que pour vous dégager du péril qui presse, et où tant d'autres périssent à vos yeux.
(Sermon j^our le HT Dimanche de l'Avent.)
SUR LES DISPOSrnONS A LA COMMUNION.
On ne pouvait autrefois voir Dieu sans être frappé de mort sur l'heure : un peuple entier do Betsamites , pour avoir seulement jeté sur l'arche des yeux trop curieux, fut exterminé ; l'ange du Seigneur couvrit de plaies Héliodore , parce qu'il avait osé entrer dans le sanctuaire de Jérusalem. Il n'était pas permis aux Israélites dans le désert d'approcher même de la montagne où le Seigneur donnait sa loi : les foudres et les éclairs en défendaient l'accès; la terreur et la mort précédaient partout la face du Dieu d'Abraham. Quoi! parce qu'il ne sort plus des tourbillons de feu du fond de nos sanctuaires pour punir les profanateurs et les indiscrets , le respect et la frayeur ne nous y accompagnent pas! Faibles hommes sur qui les sens ont tant de pouvoir , et qui ne sont religieux que lorsque le Dieu qu'ils adorent est terrible ! Car, dites-moi, si nous discernions le corps du Soigneur, si la foi dosa présence faisait sur nous les grandes impressions qu'elle ferait sans doute , si nous le voyions à découvert ; eh ! viendrions-nous, tranquilles et presque insensibles, nous asseoir à sa table? Quehpies moments employés souvent à réciter avec un cœur tiède et un esprit égaré de légères formules, suffiraient-ils pour nous préparer à une action si redoutable? Une communion serait-elle l'affaire d'une matinée , dérobée peut-être, ou à l'inutilité d'un sommeil accoutumé, ou aux soins de l'ajustement ? Ah ! ce souvenir nous occuperait , nous agiterait , nous frapperait un mois par avance : il nous faudrait du
temps pour nous rassurer, si j'ose le dire , contre notre propre aspect , et contre l'idée de sa majesté ; les jours qui précéderaient ce festin sacré seraient dos jours de retraite , de silence , de prière, de mortification; chaque jour, en nous approchant de ce terme heureux , verrait croître nos soins , notre frayeur, notre joie. Cette pensée serait de toutes nos affaires, de nos entretiens, de nos repas , de nos délassements , de notre sommeil même : notre esprit plein de foi ne pourrait s'en désoccuper; nous ne verrions plus que Jésus-Christ ; la figure du monde , loin de nous enchanter, nous appliquerait à peine; nous aurions des yeux, et nous ne verrions pas; cette image seule fixerait toute notre attention. Voilà ce qui s'appelle discerner le corps du Seigneur.
Je sais qu'une àme mondaine sent des troubles secrets à l'approche d'une solennité , où la bienséance et la loi peut-être veulent qu'elle se présente à l'autel. Mais , ô mon Dieu , vous qui sondez les cœurs, d'où naissent ces troubles? sont-ce là de ces frayeurs de foi et de religion qui doivent conduire à votre table une humble créature? Ah ! c'est une tristesse qui opère la mort ; ce sont des inquiétudes qui naissent des embarras d'une conscience qu'il faut cclaircir. On est sombre et inquiet comme le jeune homme de l'Évangile à qui vous aviez fait une loi de vous suivre ; on craint ces jours heureux comme des jours funestes : on regarde les solennités des chrétiens comme des mystères tristes etlugubrès; on se fait une fatigue des délices de votre banquet : on n'y entre que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Évangile; c'est-à-dire qu'il faut que les lois de votre Église aillent arracher ces infidèles, comme par force, des places publiques , des plaisirs du siècle et du grand chemin de la perdition , et les traînent malgré eux à la table du festin; on remet , autant qu'on peut, ce devoir de religion : cette seule pensée empoisonne tous les plaisirs. Vous voyez ces âmes infidèles traîner le poids d'une conscience irrésolue; balancer longtemps entre leurs devoirs et leurs passions ; adoucir enfin , par le choix d'un confesseur indulgent, l'amertume de cette démarche; aller paraître devant vous , 6 Dieu qui devenez leur nourriture dans ce mystère d'amour, avec autant de répugnance que s'ils allaient se présenter à un eimemi ; et ne se sentir peut-être pas (i'autre peine, dans toute une année, que la peine de recevoir un Dieu qui se donne à elles. Ah.! Seigneur, aussi rejetez-vous invi-
siblement ces victimes coupables qui se font traiiier par force à l'autel , vous qui ne voulez que des sacrifices volontaires ; aussi ne vous donnez-vous que malgré vous à ces cœurs ingrats, qui ne vous reçoivent que malgré eux-mêmes : et si vous étiez encore capable de ces saints frémissements que vous laissâtes paraître sur le tombeau du Lazare , ah ! on vous verrait frémir encore lorsque vous entrez dans ces bouches profanes , qui ne sont à vos yeux que des sépulcres ouverts.
Avouons-le donc , mes très-chers frères , la foi qui nous fait discerner le corps de Jésus-Christ est.une foi rare. On croit, mais d'une foi superficielle , qui s'en tient , pour ainsi dire , à la surface de ce sacrement, et n'en approfondit pas la vertu et les mystères ; on croit, mais d'une foi oiseuse qui borne tout son mérite à se soumettre et à ne pas contredire ; on croit , mais d'une foi volage, qui se dément dans les œuvres; on croit , mais d'une foi humaine qui est le don de nos pères selon la chair, plutôt que le don du Père des lumières ; on croit , mais d'une foi populaire qui ne nous laisse que des idées faibles et puériles; on croit , mais d'une foi superstitieuse qui n'aboutit qu'à des hommages vaiiis et extérieurs ; on croit , mais d'une foi d'habitude qui ne sent rien ; on croit , mais d'une foi insipide qui ne discerne plus; on croit, mais d'une foi commode qui n'a point de suites ; on croit, mais d'une foi peu éclairée qui manque , ou au respect en se familiarisant , ou à l'amour en s'éloignant ; on croit, mais d'une foi qui captive l'esprit, et qui laisse errer le cœur ; on croit enfin , mais d'une foi tranquille et vulgaire qui n'a rien de vif, rien de grand, de sublime, et digne du Dieu qu'elle nous découvre. C'est donc sur les règles de la foi qu'il faut s'éprouver, mes frères ; les doctrines humaines, les adoucissements de l'usage, les exemples de la multitude , nos propres lumières, sont des guides trompeurs; et si jamais il importa de ne point prendre le change , sans doute c'est dans une conjoncture où le sacrilège est la peine de la méprise.
Mais sur quoi nous éprouverons-nous? Sur quoi! sur la sainteté de ce sacrement, et sur notre propre corruption. C'est la chair de Jésus-Christ , c'est le pain des anges , c'est l'Agneau sans tache qui ne veut autour de son autel que ceux , ou qui n'ont pas souillé leurs vêtements , ou qui les ont lavés dans le sang de la pénitence. Et qui ètes-vous , âme téméraire , que je vois approcher avec tant
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de sécurité ? Y portez-vous votre pudeur, votre innocence ? avez.vous toujours possédé le vase de votre corps dans l'honneur et dans la sainteté? n'avez-vous pas traîné votre cœur sur la boue de mille passions? votre âme n'est-clle pas, aux yeux de Dieu, ce tison noirci dont parle le prophète , que des flammes impures ont , dès vos premiers ans, flétrie , consumée , et qui n'est plus qu'un reste hideux de leur violence? n'ctcs-vous pas tout couvert de plaies honteuses? parait-il sur votre corps un seul endroit qui ne soit marqué de quelques crimes? où placerez-vous la chair de l'Agneau ? Quoi ! elle reposera sur votre langue ! cette chair pure , sur un tombeau qui n'a jamais exhalé que la puanteur et l'infection ; cette chair immolée avec tant de douceur, sur l'instrument de vos vengeances et de votre amertume ; cette chair crucifiée , sur le siège de vos sensualités et de vos débauches ? Quoi ! il descendra dans votre cœur! mais y trouvera-t-il où reposer sa tète? n'avez-vous pas fait de ce temple saint une caverne de brigands? Quoi ! vous l'allez placer parmi tant de désirs impurs, d'attachements profanes, de projets d'ambition , de mouvements de haine, de jalousie, d'orgueil! c'est au milieu de tous ces monstres que vous lui avez préparé sa demeure ? Ah ! vous le livrez à ses ennemis, vous le mettez encore entre les mains de ses bourreaux.
On s'est éprouvé , me dit-on; on s'est confessé avant que d'approcher. Ah ! mes frères , et, de la même bouche dont vous venez de vomir vos iniquités, vous allez recevoir Jésus-Christ? et le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes, et que le lendemain va voir rallumer, vous osez venir offrir votre présenta l'autel, et participer aux mystères saints? et, l'imagination souillée des idées toutes fraîches de vos excès que vous venez de raconter au prêtre , vous allez goûter le froment des élus ? Quoi ! au sortir du tribunal, la communion vous tient lieu de pénitence? vous allez de plain pied du crime cà l'autel? au lieu de répandre des larmes avec les pénitents , vous venez vous consoler avec les justes ? au lieu de vous nourrir d'un pain de tribulation , vous courez au festin délicieux ? au lieu de vous tenir comme le publicain à la porte du temple , vous approchez témérairement du Saint des saints ? Un pénitent n'arrivait autrefois à la table du Seigneur qu'à travers des années entières d'humiliation, déjeune, de prière, d'austérité ; et on se puriîîait dans les larmes , dans la douleur , dans Içg exer-
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cices publics d'une discipline pénible : on devenait des hommes nouveaux; il ne restait plus rien de la première vie qu'un regret sincère : on ne reconnaissait enfin de traces des crimes passés que dans les traces de la pénitence et des macérations qui venaient de les expier ; et l'Eucharistie était le pain céleste que l'homme pécheur ne mangeait alors qu'à la sueur de son front. Et aujourd'hui on croit qu'avoir confessé ses crimes, c'est les avoir punis; qu'une absolution qui suppose un cœur contrit et humilié, le crée et le donne elle-même ; que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus- Christ de celui ([ui la reçoit , c'est qu'il ait découvert la pourriture et l'infection de ses plaies. Communions indignés, mes frères; vous mangez et vous buvez votre jugement. Ou a beau vous rassurer : l'homme peut-il vous justifier, lorsque Dieu vous condamne ?
Vous enviez , dit saint Chrysostome , le sort d'une hémorroïsse qui touche ses vêlements, d'une pécheresse qui arrose ses pieds de ses larmes, des femmes de Galilée qui eurent le bonheur de le suivre et de le servir dans les courses de son ministère , de ses disci[)les avec qui il conversait familièrement , des peuples de ce temps-là qui entendirent les paroles de grâce et de salut qui sortaient de sa bouche : vous appelez heureux ceux qui le virent ; bien des prophètes et des rois l'ont souhaité en vain : mais vous, mes frères, venez à l'autel, vous le verrez, vous le toucherez, vous lui donnerez un saint baiser ; vous l'arroserez de vos larmes, et vos entrailles mêmes le porteront comme celles de Marie. Hélas ! nos pères allaient dans une terre sainte y adorer les traces de ses pieds, et les lieux cpi'il avait consacrés par sa présence. Ici , leur disaiton, il proposait la parabole du bon pasteur et de la brebis égarée; ici il réconciliait une femme adultère ; ici il consolait une pécheresse ; ici il sanctifiait les noces et les festins par sa présence; ici il multipliait des pains pour rassasier un peuple affamé; ici il délend.iit à ses disciples de faire descendre le feu du ciel sur une ville criminelle; ici il s'abaissait jusqu'à converser avec une femme de Samarie; ici il souffrait les enfants autour de lui, et blâmait ceux qui voulaient les éloigner ; ici il rendait la vue aux aveugles, il redressait les boiteux, il délivrait les possédés , il faisait parler les muets el ouïr les sourds. A ces paroles nos pères se sentaient saisis d'une joie sainte; ils versaient sur celte terre heu-
reuse des larmes de tendresse et de religion : ce spectacle, ces images leur rapprochaient les temps, les actions, les mystères do Jésus-Christ , rallumaient leur ardeur, consolaient leur foi : les pécheurs y trouvaient une douce confiance , les faihles une nouvelle force, les justes de nouveaux désirs.
Ah ! chrétiens , non , il n'est pas nécessaire de traverser les mers; le salut est proche de vous ; la parole que nous vous prêchons sera, si vous voulez, sur votre bouche et dans votre cœur : ouvrez les yeux de la foi, regardez sur ces autels , ce ne sont pas des lieux consacrés autrefois par sa présence , c'est Jésus-Christ lui-même : approchez en mémoire de lui ; venez y rallumer tout ce que votre cœur a jamais senti de tendre , de touchant , de vif pour ce divin Sauveur. Que le souvenir do sa douceur, qui ne lui permettait pas de briser un roseau déjà cassé, et d'éteindre une lampe encore fumante, calme vos emportements et vos impatiences : que le souvenir de ses travaux et de sa vie pénible vous confonde sur votre mollesse : que le spuvenir de sa modestie et de sou humilité , qui lui faisait prendre la fuite lorsqu'on voulait le faire roi , vous guérisse de vos vanités , de vos projets , de vos prétentions frivoles : que le souvenir de son jeûne de quarante jours vous détrompe sur les fausses raisons qui vous portent ou à rompre le vôtre , ou à l'adoucir : que le souvenir de son zèle contre les profanateurs du temple vous apprenne avec quel res-. pect et quelle sainte frayeur vous devez y entrer : que le souvenir de la simplicité et de la frugalité de ses mœurs condamne les vaines superfluités et les excès des vôtres : que le souvenir de ses retraites et de ses prières vous avertisse de fuir le monde, de vous retirer quelquefois dans le secret de votre maison, de passer du moins quelques heures de la journée dans la pratique indispensable de la prière : que le souvenir de sa tendresse et de sa compassion pour un peuple affamé , vous donne des entrailles de charité pour les malheureux : que le souvenir de ses saints entretiens vous instruise à converser innocemment, saintement, utilement avec les hommes; en un mot, que le souvenir de toutes ses vertus, plus vif alors, plus présent au cœur, à l'esprit, vous corrige de toutes vos faiblesses : voilà ce qu'on appelle communier en mémoire de lui.
Dans les premiers temps, l'Eucharistie était un prélude du maityre. Du moment que la fureur du tyran s'était déclarée , et
que la persécution commençait à s'élever, tous les fidèles couraient se munir de ce pain de vie : ils emportaient ce cher dépôt dans leurs maisons: la mort leur paraissait moins terrible, lorsqu'ils avaient devant leurs yeux le gage précieux de leur immortalité : ils la désiraient même ; et les consolations ineffables que la présence de Jésus-Christ , cachée sous des voiles mystiques, répandait déjà dans leur àrae , les faisait soui>irer après ce torrent de volupté dont il enivrera ses élus , lorsqu'ils le verront face à face. Étaient-ils traînés dans les prisons, chargés de fers comme les scélérats , eux dont le monde n'était pas digne ; ils cachaient avec soin dans leur sein la divine Eucharistie ; ils s'en nourrissaient dans l'attente du martyre ; ils s'engraissaient de cette viande céleste , comme des victimes pures , afin que leur sacrifice fut plus agréable au Seigneur. Des vierges chastes , des fidèles fervents , des ministres saints , participaient tous ensemble dans les cachots au pain de bénédiction : aussi quelle joie dans leurs chaînes! quelle sérénité dans ces lieux sombres et affreux ! quels cantiques d'actions de grâces dans ces demeures lugubres , où les yeux ne l'c- • trouvaient partout que de tristes images de la mort , et les préparatifs des plus cruels supplices ! Combien de fois disaient-ils à Jésus-Christ , présent au milieu d'eux dans ce sacrement adorable : Ah! nous ne craindrons pas les maux. Seigneur, puisque vous êtes avec nous : que des armées entières nous environnent , nous ne serons point troublés; nos ennemis peuvent perdre notre corps, et même en dissiper les restes ; mais vous nous le rendrez glorieux et immortel. Eh ! qui peut perdre ceux que le Père vous a donnés ? Heureuses chaînes que vous daignez soutenir ! saintes prisons que vous consacrez par votre présence ! ténèbres aimables où vous remplissez nos âmes de tant de lumières ! mort précieuse qui va nous unir à vous, et déchirer les voiles qui vous dérobent à nos yeux ! De là , quelle force dans les tourments ! Pleins de la chair do Jésus-Christ , teints de son sang , ils sortai'^nt , dit saint Chrysostome, de leurs cachots comme des lions encore tout sanglants, et altérés de mort et de carnage ; ils volaient sur les échafauds; ils y portaient une sainte (ierté, lançaient çà et là des regards de constance et de magnanimité qui glaçaient les tyrans les plus barbares , et désarmaient leurs propres bourreaux ; ils annonçaient donc la mort du Seigneur, en se préparant au martyre par la communion.
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Sont-ce là nos senlimonls , mes frères, quand noUs approchons des aulols ? Où sont aujourd'liiii les chrétiens qui, comme les premiers (idèles , attendent la bienheureuse espérance , et hâtent par leurs soupirs la fin de leurexii , et i'avénement de Jésus Christ? C'est un raffinement de piété qu'on n'entend point , c'est un langage presque contemplatif; et cependant c'est le fondement de la religion et la première démarche de la foi. On regarde la nécessité de mourir comme une peine cruelle ; la seule idée de la mort, qui consolait tant nos pères , nous fait frémir ; la fin de la vie est le terme de nos plaisirs, au lieu d'être celui do nos peines; on la ménage aux dépens de la loi de Dieu et des ohligations de l'Église : les soins qui aboutissent au corps sont infinis ; nos précautions sur ce point vont jusqu'à la faiblesse ; ou s'il arrive quelquefois de souhaiter ce dernier moment, c'est lassitude de la vie et de ses chagrins, c'est une disgrâce, une infirmité habituelle qui nous mine, une révolution dans nos affaires, qui ne nous laisse plus espérer de plaisirs en ce monde, un établissement manqué , une mort, un accident, enfin un dégoût et un souhait d'amour-propre; on s'enimie d'être malheureux , mais on n'est point empressé d'aller se réunir à Jésus-Christ ; et là-dessus on vient manger la cène du Seigneur, se renouveler le souvenir de sa passion , et au noncer sa mort jusqu'à ce qu'il vienne : quelle indignité!
Car si l'Apôtre se plaignait autrefois que les corps frappés de plaies, les maladies populaires, les morts soudaines n'étaient qu'une suite de ce sacrement profané; ah ! vous nous frappez depuis longtemps , Seigneur ; vous versez sur nos villes et sur nos provinces la coupe de votre fureur ; vous armez les rois contre les rois, et les peuples contre les peuples ; on n'entend parler que de combats et de bruits de guerre ; vous faites pleuvoir du ciel la stérilité sur nos campagnes ; le glaive de l'ennemi dépeuple nos familles, et ôte aux pères la consolation de leurs vieux ans ; nous gémissons sous des charges qui, en éloignant de nos murs l'ennemi de l'État , nous livrent à la faim et à la misère ; les arts sont presque inutiles au peuple, les gains et les trafics languissent, et l'industrie peut à peine fournir aux besoins; les calamités secrètes , et connues de vous seul, sont encore plus touchantes que les publiques ; nous avons vu la faim et la mort moissonner nos citoyens, et changer nos villes en déserts affreux ; l'ennemi de votre nom profile de nos dissensions , et usurpe votre héritage.
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t)'où partent ces fléaux si longs et si terribles, grand Dieu? où se forment ces nuées de fureur et d'indignation , qui éclatent depuis si longtemps sur nos tètes ? N'ètes-vous pas armé pour punir les sacrilèges ? les attentats que l'on commet tous les jours au pied de vos autels , contre votre corps , ne nous attirent-ils pas ces marques de votre colère? Eh ! frappez-nous donc, Seigneur ; vengez votre gloire , ordonnez à l'ange qui est dans les airs , de ne pas arrêter son bras; qu'il n'épargne pas les maisons où sont encore empreintes les traces d'un sang profané : votre courroux est juste. Mais non , ne vengez point des crimes par d'autres crimes ; donnez la paix, à nos jours, écoutez les cris des justes qui vous la demandent : Seigneur, vous disent-ils avec le Prophète, nous attendions lapaix, et ce bien n'est pus encore venu. ( Jkrém., viii, 15.) Faites cesser les profanations que les guerres traînent toujours après elles ; ne punissez plus les sacrilèges en les muUiplianl sur la terre ; rendez la majesté à. tant de temples profanés, le culte et la dignité à tant d'églises dépouillées, la splendeur et la magnificence à tant d'autels renversés, la paix à nos villes, l'abondance à nos familles, la consolation et l'allégresse à Israèl ; rendez les enfants aux pères, et aux épouses désolées leurs époux ; et si n: s malheurs ne vous louchent pas, laissez-vous toucher du moins à ceux de votre Église.
{Scriaon pour le ly"^ Dim. de l'Arcnt.)
POUR LE JOUn DE KOEI,.
I/liomme n'avait été placé sur la terre que pour rendre h l'auteur de son être la gloire et l'hommage qui lui étaient dus. Tout le rappelait à ses devoirs , et tout ce qui devait l'y rappeler l'en éloigna. II devait à sa majesté suprême son adoration et ses hommages ; à sa bonté paternelle , son amour ; à sa sagesse infinie , le sacrifice de sa raison et de sa lumière. Ces devoirs, gravés dans le for^d de son cœur, et nés avec lui , lui étaient encore sans cesse annoncés par toutes les créatures ; il ne pouvait ni s'écouter luimême , ni écouter tout ce qui était autour de lui , sans les retrouver. Cependant il les oublie, il les efface de son rreur : il ne vit plus , dans l'ouvrage , l'honneur et le culte qui étaient dus à l'ou-
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vrior souverain; dans les bienfaits dont il le comblait, l'aniom ([uil devait à son bienfaiteur ; dans les ténèbres répandues sur les effets inénic de la nature , l'impossibilité de sonder, à plus forte raison , les secrets de Dieu , et la défiance où il devait vivre de ses propres lumières. L'idolâtrie rendait donc h la créature le culte que le Créateur s'était réservé à lui seul : la synagogue l'honorait des lè'-es , et l'amour qu'elle lui devait se bornait à des hommages extérieurs qui n'étaient pas dignes de lui : la philosophie s'égarait dans ses pensées , mesurait les lumières de Dieu à celles de rhomme, et croyait que la raison , qui se méconnaissait ellemême , pouvait connaître toute vérité : trois plaies répandues sur toute la face de la terre. En un mot. Dieu n'était plus connu ni glorifié , et l'homme ne se connaissait plus lui-même.
A quels excès l'idolâtrie n'avait-clle pas poussé son culte profane? La mort d'une personne chère l'érigeait bientôt en divinité; et ses viles cendres, sur lesquelles son néant était écrit en caractères si ineffaçables, devenaient elles-mêmes le titre de sa gloire et de son immortalité. L'amour conjugal se fit des dieux; l'amour impur l'imita, et voulut avoir ses autels : l'épouse et l'amante, l'époux et l'amant criminels eurenf des temples , des prêtres et lies sacrifices. La folie ou la corruption générale adopta un culte si bizarre et si abominable; tout l'univers en fut infecté; la majesté des lois (le l'empire l'autorisa ; la magnificence des temples , l'appareil des sacrifices, la richesse immense des simulacres, rendirent cette extravagance respectable. Chaque peuple fut jaloux d'avoir ses dieux ; au défaut de l'iiomme , il offrit de l'encens à la bête ; les hommages impurs devinrent le culte de ces divinités impures ; les villes , les montagnes , les champs , les déserts en furent souillés , et virent des édifices superbes consacrés à l'orgueil, h fimpudicité, à la vengeance. La multitude des divinités égala celle des passions ; les dieux furent presque aussi multipliés que les hommes : tout devint dieu pour l'homme , et le Dieu • véritable fut le seul que l'homme ne connut point.
Le monde était plongé , depuis sa naissance presque , dans fhorreur de ces ténèbres ; chaque siècle y avait ajouté de nouvelles impiétés. Plus les temps marqués du Libérateur approchaient, plus la dépravation semblait croître parmi les hommes. Rome elle-même, maîtresse de l'univers, s'était soumise aux différents
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cultes des uations qu'elle avait subjuguées , et voyait s'élever au milieu de ses murs les idoles diverses de tant de peuples soumis, qui devenaient plutôt des monuments publics de sa folie et de son aveuglement que de ses victoires.
Mais, mes frères, ce grand bienfait ( la naissance de Jésus- Christ) est-il pour nous? nous n'adorons plus de vaines idoles, un Jupiter incestueux, une Vénus impudi(|ue, un Mars vindicatif et cruel ; mais Dieu en est-il plus glorifié parmi nous? ne mettonsnous pas à leur place la fortune, la volupté , la faveur du maître, le monde avec tous ses plaisirs? car tout ce que nous aimons plus que Dieu , nous l'adorons ; tout ce que nous préférons à Dieu devient notre Dieu lui-même ; tout ce qui fait le seul objet de nos pensées , de nos désirs et de nos affections , de nos craintes et de nos espérances, fait aussi tout notre culte; et nos dieux sont nos passions, auxquelles nous sacrilions le Dieu véritable.
Enfin les hommes avaient voulu encore ravir à Dieu la gloire de sa providence et de sa sagesse éternelle. Les philosophes, frappés de l'extravagance d'un culte qui multiphaît les dieux àl'inflni, et forcés, parles lumières seules de la raison, de reconnaître un seul Être suprême, en défiguraient la nature par mille opinions insensées. Les uns se représentaient un dieu oisif, retiré en lui-même, jouissant de son propre bonheur, ne daignant pas s'abaisser à regarder ce qui se passe sur la terre , ne comptant pour rien les hommes qu'il avait créés , aussi peu touché de leurs vertus que de leurs vices , et laissant au hasard le cours des siècles et des saisons , les révolutions des empires , la destinée de chaque particulier, la machine entière de ce vaste univers , et toute la dispensation des choses humaines. Les autres l'assujettissaient à un enchaînement fatal d'événements; ils en faisaient un dieu sans liberté et sans puissance, et, en le regardant comme le maître des hommes , ils le croyaient l'esclave des destinées. Les égarements de la raison étaient alors la seule règle de la religion et de la croyance de ceux qui passaient i)Our être les plus éclairés et les plus sages. Jésus-Christ vient rendre à son Père la gloire que les vains raisonnements de la philosophie lui avaient ôtée. Il vient apprendre aux hommes que la foi est la source des véritables lumières, cl que le sacrilice de la raison est le premier pas de la philosophie chrétienne ; il vient en fixer les incertitudes en nous ap-
prenant ce que nous devons connaître de l'Être supiéme, cl ce que nous en devons ignorer.
La plupart des fidèles ont de la Divinité une idée presque aussi fausse et aussi humaine qu'en avaient autrefois les philosophes païens, qui ne la comptent pour rien dans tous les événements de la vie, qui vivent comme si le hasard ouïe caprice des hommes décidait de toutes les choses d'ici bas , et qui ne connaissent que le bonheur ou le malheur comme les deux seules divinités qui gouvernent le monde, et qui président à tout ce qui se passe sur la terre.
Une paix universelle régnait dans tout l'univers quan.iJésus- Christ, le Prince de la paix {h., IX, 6), parut sur la terre : toutes les nations soumises à l'empire romain portaient paisiblement le joug de ces maîtres orgueilleux du monde; Rome elle-même, après les dissensions civiles qui avaient dépeuplé ses murs, répandu ses proscrits dans les iics et dans les déserts, et inondé l'Asie et l'Europe du sang de ses citoyens , respirait de l'horreur de tous ces tiouijles , et , réunie sous l'autorité d'un césar, elle trouvait dans sa servitude la paix dont elle n'avait jamais pu jouir dans sa liberté.
L'univers était donc paisible ; mais ce n'était là qu'une fausse paix. L'homme, en proie à ses passions injustes et violentes, éprouvait au dedans de lui-même la guerre et la dissension la plus cruelle : éloigne de Dieu, livré aux agitations et aux fureurs de son propre cœur, combattu par la multiplicité et la contrariété éternelle de ses penchants déréglés , il ne pouvait trouver la paix, parce qu'il ne la cherchait que dans la source même de ses troubles et de ses inquiétudes. Les philosophes s'étaient vantés de pouvoir la donner à leurs disciples ; mais ce calme universel des passions qu'ils promettaient à leur sage, et qu'ils annonçaient avec tant d'emphase, en pouvait réprimer les saillies, mais en laissait tout le venin et tout le tumulte dans le cœur. C'était une paix d'orgueil et d'ostentation; elle masquait les dehors; mais, sous ce masque d'appareil, l'homme se retrouvait toujours lui-même.
Jésus-Christ descend aujourd'hui sur la terre, pour apporter aux hommes cette paix véritable que le monde jusque-là n'avait pu leur donner. Il vient porter le remède jusqu'à la source du
mal ; sa divine philosophie ne se borne pas à donner de ces préceptes pompeux qui pouvaient plaire à la raison , mais qui ne guérissaient pas les plaies du cœur ; et comme l'orgueil, la volupté, les haines et les vengeances avaient été les sources fatales de toutes les agitations que le cœur de l'homme avait éprouvées , il vient lui rendre la paix en les tarissant par sa grâce , par sa doctrine et par son exemple.
Oui , mes frères , je dis que l'orgueil avait été la première source des troubles qui déchiraient le cœur des hommes. Quelles guerres , quelles fureurs cette funeste passion n'avait-elle pas allumées sur la terre? De quels torrents de sang n'avait-elle pas inondé l'univers ? Et l'histoire des peuples et des empires , des princes et des conquérants , l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, qu' est-elle que l'histoire des calamités dont l'orgueil avait, depuis le commencement, affligé les hommes.^ Le monde entier n'était qu'un théâtre lugubre où cette passion hautaine et insensée donnait tousles jours les scènes les plus sanglantes. Mais ce qui se passait au dehors n'était que l'image des troubles que l'homme orgueilleux éprouvait au dedans de lui-mcme. Le désir de s'élever était une vertu ; la modération passait pour lâcheté ; un homme seul bouleversait sa patrie, renversait les lois et les coutumes , faisait des millions de malheureux pour usurper la première place parmi ses concitoyens ; et le succès de son crime lui attirait des hommages; et son nom, souillé du sang de ses frères, n'en avait que plus d'éclat dans les annales publiques, qui en conservaient la mémoire ; et un scélérat heureux devenait le plus grand homme de son siècle. Cette passion , en descendant dans la foule, était moins éclatante, mais elle n'en était pas moins vive et furieuse. L'homme obscur n'était pas plus tranquille que l'homme public ; chacun voulait l'emporter sur ses égaux : l'orateur, le philosophe se disputaient, s'arrachaient la gloire, l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles; et comme les désirs de l'orgueil sont insatiables , l'homme , h qui il était alors honorable de s'y livrer tout entier, ne pouvant s'y fixer, ne pouvait aussi être calme et paisible. L'orgueil, devenu la seule source de l'honneur et de la gloire humaine , était devenu l'écueil fatal du repos et du bonheur des hommes.
La naissance de Jésus-Christ, en corrigeant le monde de cette erreur, y établit la paix que l'orgueil avait bannie de la terre. Il pouvait se manifester aux hommes avec tous les traits éclatants que les prophètes lui avaient attribués ; il pouvait prendre les titres pompeux de conquérant de Juda , de législateur des peu[)les, de libérateur d'Israël : Jérusalem , à ces caractères glorieux , aurait reconnu celui qu'elle attendait : mais Jérusalem ne voyait dans ces litres qu'une gloire humaine , et Jésus-Christ vient la détromper, et lui apprendre que cette gloire n'est rien ; qu'une pareille attente n'eût jjas été digne des oracles de tant de prophètes qui l'avaient annoncé; que l'Esprit saint, qui les avait inspirés, ne pouvait promettre que la sainteté et des biens éternels aux hommes; que tous les autres biens , loin de les rendre heureux , multipliaient leurs malheurs et leurs crimes ; et que son ministère visible n'allait réi)ondre aux promesses éclatantes qui l'annonçaient depuis tant de siècles, que parce qu'il serait tout spirituel, et (lu'il ne se proposerait que le salut de tous les hommes.
Aussi il nait à Bethléem, dans un état pauvre et abject, sans appareil extérieur, lui dont les cantiques de toute la milice du ciel célébraient alors la naissance ; sans titre qui le distingue aux yeux des hommes, lui qui était élevé au-dessus de toute principauté et de toute puissance ; il souffre que son nom soit inscrit avec les noms les plus obscurs des sujets de César, lui dont le nom était au-dessus de tout autre nom, et qui seul avait le droit d'écrire le nom de ses élus dans le livre de l'éternité : des pasteurs simples et grossiers tout seuls viennent lui rendre hommage, lui devant qui tout ce qu'il y a de grand dans le ciel , sur la terre et dans les enfers doit fléchir le genou : en effet , tout ce qui peut confondre l'orgueil humain est rassemblé dans le spectacle de sa naissance. Si les titres, si l'élévation, si les prospérités avaient pu nous rendre heureux ici-bas et mettre la paix dans notre cœur, Jésus-Christ en aurait paru revêtu, et aurait apporté ces biens à ses disciples ; mais il ne nous apporte La paix qu'en les méprisant, et en nous apprenant à les mépriser nous-mêmes; il ne vient nous rendre heureux qu'en venant réprimer les désirs qui jusquelà avaient formé foutes nos inquiétudes; il vient nous montrer des biens plus réels et plus durables, seuls capables de calmep nos
cœurs , de remplir nos désirs , de soulager nos peines ; des biens que les hommes ne peuvent nous ôter, et qu'il suffit d'aimer et de désirer pour être assuré de les posséder.
Cependant, cette paix heureuse, qui la goûte? Les guerres, les troubles, les fureurs en sont-elles plus rares dans l'univers depuis sa naissance? les empires et les États qui l'adorent en sontils plus paisibles? L'orgueil, qu'il est venu anéantir, en met-il moins le tumulte et la confusion parmi les hommes? Cherchez au milieu des chrétiens cette paix qui devrait être leur héritage : où la trouverez-vous ? Dans les villes? l'orgueil y met tout en mouvement , chacun veut monter plus haut que ses ancêtres : un seul que la fortune élève , y fait mille malheureux qui suivent ses traces, sans pouvoir atteindre où il est parvenu. Dans l'enceinte des murs domestiques ? elle ne cache que des soins et des inquiétudes; et le père de famille, sans cesse occupé, agité plus de l'avancement que de l'éducation chrétienne des siens, leur laisse pour héritage ses agitations et ses inquiétudes, qu'ils transmettront un jour euxmêmes à leurs descendants. Dans le palais des rois? mais c'est ici qu'une ambition démesurée ronge, dévore tous les cœurs; c'est ici que , sous les dehors spécieux de la joie et de la tranquillité , se nourrissent les passions les plus violentes et les plus amères; c'est ici où le bonheur semble résider , et où l'orgueil fait plus de malheureux et de mécontents. Dans le sanctuaire? hélas ! ce devrait être là sans doute l'asile de la paix : mais l'ambition est entrée même dans le lieu saint : on y cherche plus à s'élever qu'à se rendre utile à ses frères ; les dignités saintes de l'Église deviennent , comme celles du siècle , le prix de l'intrigue et des empressements ; la religieuse circonspection du prince ne peut arrêter les sollicitations et les pratiques secrètes ; on y voit la même vivacité dans les concurrences, la même tristesse dans l'oubli où l'on nous laisse, la même jalousie envers ceux qu'on nous préfère. Un ministère qu'on ne deviviil accepter qu'en tremhlanl, on le brigue avec audace : on s'assied dans le temple de Dieu sans y avoir été placé de sa main ; on est à la tête du troupeau sans l'agrément de celui à qui il appartient, et sans qu'il nous ail dit, comme à Pierre : Paisse;; mes brebis (Jean , xxi , 17) ; et comme on en a pris le soin sans vocation et sans talent , on le conduit sans édification et sans fruit, hélas! et souvent avec scandale. 0 paix de Jésus-
Chrisl ! qui surpassez tout sentiment , seul remède des troubles que l'orj^ueil ne cesse d'exciter dans nos cœurs, qui pourra donc vous donner à l'homme ?
Mais en second lieu , si les inquiétudes de l'orgueil avaient banni la paix de la terre, les désirs impurs de la chair n'y avaient pas excité moins de troubles. L'homme, ne se souvenant plus de l'excellence de sa nature et de la sainteté de son origine, se livrait sans scrupule, comme les bêles, à l'impétuosité de cet instinct brutal. Le trouvant dans son cœur le plus violent et le plus universel de ses penchants , il le croyait aussi le plus innocent et le plus légitime. Pour l'autoriser même davantage , il le fit entrer dans son culte, et se forma des dieux impurs, dans le temple desquels ce vice infâme détenait le seul hommage qui honorait leurs autels. Un philosophe même , le plus sage d'ailleurs des païens , craignant que le mariage ne mit une espèce de frein à cette passion déplorable , avait voulu abolir ce lien sacre , permettre une brutale confusion parmi les hommes comme parmi les animaux, et ne multiplier le genre humain que par des crimes. Plus ce vice était universel , plus il perdait le nom de vice ; et cefvendant quel déluge de maux u'avait-il pas répandu sur la terre .' avec quelle fureur ne l'avait-on pas vu armer les peuples contre les peuples, les rois contre les rois , le sang contre le sang , les frères contre les frères , porter partout le trouble et le carnage , et ébranler l'univers entier? Les ruines des villes, les débris des empires les plus florissants , les sceptres et les couronnes renversées , devenaient les monuments publics et lugubres que chaque siècle élevait , pour conserver, ce semble , aux âges suivants, le souvenir et la tradition funeste des calamités dont ce vice n'avait cessé d'affliger le genre humain. Il devenait lui-même un fonds inépuisable de troubles et de chagins pour l'homme qui s'y livrait alors sans mesure. Il promettait la paix et les plaisirs ; mais les jalousies , les soupçons, les fureurs, les excès, les dégoûts, les inconstances , les noirs chagrins , marchaient toujours sur ses pas ; jusque-là que les lois, la religion, l'exemple commun l'autorisant , le seul amour du repos , dans ces siècles mêmes de ténèbres et de corruption, en éloignait un petit nombre de sages.
Mais ce motif était trop faible pour en arrêter le cours impétueux , (X en éteindre les feux dans le coeur des hommes : il fal-
lait un rcmcde plus puissant, et c'est la naissance du Libérateur qui vient retirer les hommes de cet abime de corruption , pour les rendre purs et sans tache , les dégager de ces liens honteux , et leur donner la paix, en leur rendant la liberté et l'innocence que la servitude et la tyrannie de ce vice leur avaient ôtées. 11 nait d'une mère vierge , et la plus pure de toutes les créatures : par là il met déjà en honneur une vertu inconnue au monde, et que son peuple même regardait comme un opprobre. De plus, eu s'unissant à nous il devient notre chef, nous incorpore avec lui, nous fait devenir les membres de son corps mystique, de ce corps qui ne reçoit plus de vie et d'influence que de lui , de ce corps dont tous les ministères sont saints , qui doit être assis à la droite du Dieu vivant, et le glorifier dans tous les siècles.
Enfin , la naissance de Jésus-Christ réconcilie les hommes avec son Père : elle réunit les gentils et les Juifs; elle anéantit toutes ces distinctions odieuses de Grec et de Barbare , de Romain et do Scythe ; elle éteint toutes les inimitiés et toutes les haines ; de tou5 les peuples elle n'en fait plus qu'un peuple ; de tous ses disciples, qu'un cœur et qu'une âme : dernier genre de paix qu'elle vient apporter aux hommes. Ils n'étaient liés auparavant entre eux , ni par le culte , ni par une espérance commune , ni par l'alliance nouvelle , qui dans un ennemi nous découvre un frère. Us se regardaient presque comme des créatures d'une espèce différente : la diversité des religions, des mœurs, des pays, des langages, des intérêts, avait, ce semble, diversifié en eux la même nature ; à peine se reconnaissaient-ils mutuellement à la figure de l'humanité , le seul signe d'union quileurrestaitencore. Ilss'exterrainaientcommc des bêtes féroces ; ils faisaient consister leur gloire à dépeupler la terre de leurs semblables , et à porter en triomphe leurs tètes sanglantes , comme les monuments éclatants de leur victoire : on aurait dit qu'ils tenaient leur être de différents créateurs irréconciliables, toujours occupés à se détruire, et qui ne les avaient placés ici-bas que pour venger leur querelle et terminer leurs différends par l'extinction universelle de l'un des deux partis : tout divisait les hommes , et rien ne les liait entre eux que les passions et les intérêts , qui étaient eux-mêmes la source unique de leurs divisions et de leur discorde.
Mais Jésus-Christ est devenu notre paix , notre réconciliation ,
la pierre angulaire qui rassemble et réunit tout l'cdifice, le chef vivifiant qui unit tous ses menabres, et n'en fait qu'un même corps. Tout nous lie à lui; et tout ce qui nous lie à lui nous unit ensemble. C'est le même esprit qui nous anime , la même espérance qui nous soutient , le même sein qui nous enfante, le même bercail qui nous rassemble, et le même pasteur qui nous conduit: nous sommes les enfants d'un même père , les héritiers des mêmes promesses, les citoyens de la même cité éternelle , les membres d'un même corps.
Or , mes frères , tant de liens sacrés ont-ils pu réussir à nous unir ensemble ? Le christianisme , qui ne devait être que l'union des cœurs , le lien des fidèles entre eux, et de Jésus-Christ avec les fidèles , et qui devait retracer l'image de la paix du ciel sur la terre , le christianisme n'est plus lui-même qu'un théâtre affreux de dissensions et de troubles ; la guerre et la fureur semblent avoir établi parmi les chrétiens une demeure éternelle : la religion, qui devait les unir, les divise elle-même. L'infidèle, l'ennemi de Jésus-Christ , les enfants du faux prophète qui n'est venu porter que la guerre et le carnage parmi les hommes, sont en paix ; et les enfants de la paix, et les disciples de celui qui vient l'apporter aujourd'hui aux hommes, ont toujours en main le fer et le feu les uns contre les autres ! Je le dis hardiment devant un prince qui a mille fois préféré la paix à la victoire. Les rois s'élèvent contre les rois , les peuples contre les peuples ; les mers qui les séparent les rejoignent pour s'entre-détruire ; un vil monceau de pierres arme leur fureur et leur vengeance : et des nations entières vont périr et s'ensevelir sous ses murs , pour disputer à qui demeureront ses ruines. La terre n'est pas assez vaste pour les contenir, et les fixer chacun dans les bornes que la nature elle-même semble avoir mises aux États et aux empires : chacun veut usurper sur son voisin ; et un misérable champ de bataille, qui suffit à peine pour la sépulture de ceux qui l'ont disputé, devient le prix des ruisseaux de sang dont il demeure à jamais souillé. 0 divin réconciliateur des hommes! revenez donc encore sur la terre, puisque la paix que vous y apportâtes en naissant laisse encore tant de guerres et de calamités dans l'univers !
(Sermon jmur le jour de .\oêl,)
r>E MASSILLO!«. 347
• .. SUR LA DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST. . ' ' .v'
Un Dieu qui s'abaisse jusqu'à se faire homme étonne et confond la raison ; et dans quels abiines d'erreur ne se précipite-t-elle pas, si la lumière de la foi ne vient proraptement à son secours , pour lui dt'couvrir toute la profondeur de la sagesse divine, caclicc dans la folie apparente du mj'stère de l'Homme-Dieu? Aussi, dans tous les temps, ce point fondamental de notre sainte religion (j'entends la divinité de Jésus-Christ ) a-t-il été l'objet le plus exposé aux contradictions insensées de l'esprit humain. Les honmics orgueilleux , qui ne devaient avoir dans la bouche que des actions de grâces pour le don ineffable que le Père des miséricordes leur a fait de son Fils unique, n'ont cessé de l'outrager, en vomissant contre ce Fils adorable les blasphèmes les plus impics. Aveugles , qui n'ont pas vu que le nom seul de Jésus qui lui est imposé en ce jour, ce nom qu'il reçoit d'abord dans le ciel, et qu'un ange apporte sur la terre à Marie et à Joseph , est la preuve incontestable de sa divinité. Ce nom sacré l'établit sauveur du genre humain; sauveur, en ce que, par l'effusion de son sang, qui devient notre rançon , il nous délivre du péché , et des suites qui en sont inséparables; la tyrannie du démon et de l'enfer; sauveur , en ce qu'attirant sur sa tête le châtiment qui était dii h nos prévarications, il nous réconcilie avec Dieu, et nous ouvre de nouveau l'entrée du sanctuaire éternel que le péché nous avait fermée. Mais, mes frères, si le Fils de Marie n'est qu'un pur homme , de quel prix sera aux yeux de Dieu l'oblation de son sang ? Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, comment sa médiation sera-t-ellc acceptée, tandis qu'il aurait besoin lui-même de médiateur pour se réconcilier avec Dieu ?
Dieu no peut se manifester aux hommes que pour leur apprendre ce qu'il est, et ce que les hommes lui doivent; et la religion n'est proi)rement qu'une lumière divine qui découvre Dieu à l'homme, cl qui règle les devoirs de l'homme envers Dieu : soit que le Très- Haut se montre lui-même à la terre , soit qu'il remplisse de son esprit des hommes extraordinaires, la fin de toutes ses démarches ne peut être que la connaissance et la sanctification de son nom dans l'univers, et l'établissement d'un culte où l'on rende à lui seul ce qui n'est dû qu'à lui seul.
Or, si le Seigneur Jésus , venu dans la plénitude des temps , n'était qu'un homme juste et innocent , choisi seulement pour être l'envoyé de Dieu sur la terre , la fin principale de son ministère aurait été de rendre le monde idolâtre, et de ravir à la Divinité la gloire qui lui est due , pour se l'attribuer à lui-même.
En effet , mes frères , soit que nous considérions l'éclat de son ministère dans cet appareil pompeux d'oracles et de figures qui l'ont précédé, dans les circonstances merveilleuses qui l'ont accompagné , et enfin dans les œuvres qu'il a lui-même oj)érées , l'éclat en est tel, que si Jésus-Christ n'était qu'un homme semblable à nous , Dieu , qui l'a envoyé sur la terre , revêtu de tant de gloire et de puissance , nous aurait lui-même trompés , et serait coupable de l'idolâtrie de ceux qui l'adorent.
Le premier caractère éclatant du ministère de Jésus-Christ , c'est d'avoir été prédit et promis aux hommes depuis la naissiince du monde. A peine Adam est-il tombé, qu'on lui montre de loin le Réparateur que sa chute a rendu nécessaire à la terre. Dans les siècles suivants , Dieu ne parait , ce semble , occupé qu'à préparer les hommes à son arrivée : s'il se manifeste aux patriarches , c'est pour les confirmer dans la foi de cette attente ; s'il inspire des prophètes , c'est pour l'annoncer ; s'il se choisit un peuple , c'est pour le rendre dépositaire de cette grande promesse; s'il prescrit aux hommes des sacrifices et des cérémonies religieuses , c'est pour y tracer, comme de loin , l'histoire de celui qui doit venir. Tous les événements qui se passent sur la terre semblent conduire à ce grand événement ; les empires et les royaumes ne tombent ou ne s'élèvent que pour y préparer les voies ; les yeux ne s'ouvrent que pour le promettre ; et toute la nature , comme dit saint Paul , semble être dans l'impatience d'enfanter le Juste qu'elle porte dans son sein , et qui doit venir la délivrer de la malédiction où elle est tombée : Omnis crealura ingcmisclt et j)aiiurit. (RoM., viii, 22.)
Or, mes frères, faire attendre un homme à la terre , et l'annoncer du haut du ciel , depuis la naissance des siècles , c'est déjà préparer les hommes à le recevoir avec un respect de religion et de culte ; et quand Jésus-Christ n'aurait que cet éclat particulier qui le distingue de tous les autres hommes, la superstition des peuples à oon égard eût été à craindre , s'il n'avait été qu'une simple créaluic. Mais ce n'est rien même pour Jésus-Christ d'a\oir été
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prédit : toutes les circonstances dans lesquelles il l'a été sont encore plus merveilleuses et plus étonnantes que les prédictions mêmes. En effet , mes frères , si Gyrus et Jean-Baptiste ont été prédits longtemps avant leur naissance dans les prophéties d'Isaïe et de Malachie , ce n'ont été là que des prédictions uniques , sans suite, sans appareil , et qu'on trouve dans un seul prophète; des prédictions qui n'annoncent que des événements particuliers, et où la religion des peuples ne pouvait être surprise : Gyrus , pour cire le restaurateur des murs de Jérusalem; Jean-Baptiste, pour préparer les voies à celui qui doit venir ; l'un et l'autre , pour conlirmer, par l'accomplissement de ces prophéties particulières , la vérité et la divinité de toutes les prophéties qui annonçaient Jésus-Christ.
Mais ici , mes frères , c'est un envoyé du ciel prédit par tout un peuple , annoncé pendant quatre mille ans par une longue suite de j)rophètes , désiré de toutes les nations , figuré par toutes les cérémonies, attendu de tous les justes, montré de loin dans tous les âges. Les patriarches meurent en souhaitant de le voir; les justes vivent dans cette attente; les pères apprennent à leurs enfants à le désirer; et ce désir est comme une religion domestique qui se perpétue de siècle en siècle. Les prophètes eux-mêmes des gentils voient briller de loin l'étoile de Jacob ; et jusque dans les oracles des idoles, ce grand événement est annoncé. Ici, ce n'est pas pour urt événement particulier, c'est pour être la ressource du monde condamné, le législateur des peuples, la lumière des nations, le salut d'israèl; c'est pour effacer l'iniquité de la terre, pour amener une justice éternelle , pour remplir l'univers de l'Esprit de Dieu , et porter à tous les hommes une paix immortelle. Quel appareil ! quel piège pour la religion de tous les siècles , si des préparatifs si magnifiques n'annoncent qu'une simple créature, et dans des temps surtout où la crédulité des peuples mettait si facilement au rang des dieux les hommes extraordinaires !
D'ailleurs, mes frères , lorsque Jean-Baptiste parait sur les bords du Jourdain, de peur, ce semble, que le seul oracle qui l'avait prédit ne devint une occasion d'idolâtrie au peuple que le bruit de sa sainteté attirait autour de lui , il ne fait point de miracles ; il ne cesse point de dire : Je ne suis pas celui .,uc vous attendez ; il n'e>l attentif, ce semble, qu'à prévenir d-i-s honneurs superslilicux. Jé-
sus-Christ, au contraire, que quatre mille ans d'attente , de figures , de prophéties , de promesses, avaient annoncé avec tant de magnificence à la terre ; Jésus-Christ, loin de prévenir la superstition des peuples à son égard , vient en grande vertu et puissance ; il fait des œuvres et des merveilles que personne avant lui n'avait faites ; et non-seulement il s'élève au-dessus de Jean-Baptiste , mais il se dit égal à Dieu même. Où serait son zèle pour la gloire de celui qui l'envoie , et son amour pour les hommes , si la méprise eût été à craindre, et si c'eut été une idolâtrie de lui rendre des honneurs divins ?
Enfin les poètes nous représentaient leurs sibylles et leurs prétresses comme des furieuses lorsqu'elles prédisaient l'avenir; il semble qu'elles ne pouvaient porter la présence de l'esprit imposteur qui résidait en elles. Nos prophètes eux-mêmes annonçant les choses futures , sans perdre l'usage de la raison ni sortir de la gravité et de la décence de leur ministère, entraient dans un enthousiasme divin ; il fallait souvent que le son d'une lyre réveillât en eux l'esprit prophétique; on sentait bien qu'une impulsion étrangère les animait, et que ce n'était pas de leur propre fonds qu'ils tiraient la science de l'avenir et les mystères cachés qu'ils annonçaient aux hommes. Jésus-Christ prophétise comme il parle; la science de l'avenir n'a rien qui le frappe , qui le trouble , qui le surprenne , parce qu'il renferme tous les temps dans son esprit : les mystères futurs qu'il annonce ne sont point dans son àme des lumières soudaines et infuses quil'éblouissent; ce sont des objets familiers qu'il ne perd jamais de vue , et dont il trouve les images au dedans de lui ; et tous les siècles à venir sont sous l'immensité de ses regards comme le jour présent qui nous éclaire. Ainsi , ni la résurrection des morts, ni la prédiction de l'avenir, ne le tirent de sa tranquillité ordinaire ; il se joue , pour ainsi dire , en opérant des prodiges dans l'univers ; et s'il parait quelquefois frémir et se troubler, ce n'est qu'à la vue du péché et de l'endurcissement de son peuple; parce que plus on est grand en sainteté, plus le péché offre d'horreurs nouvelles, et que la seule chose qu'un Homme-Dieu puissevoir avec frémissement, c'est le spectacle d'une conscience souillée de crimes.
L'éclat du rainistèrode Jésus-Christ n'en est pas le coté le plus auguste et le plus magnifique. Quelque grand qu'il nous ait paru
par les oracles qui l'ont annoncé, par les œuvres qu'il a opérées, et par les circonstances éclatantes de ses mystères , ce ne sont encore là , pour ainsi dire , que les dehors de sa gloire et de sa grandeur ; et, pour connaître tout ce qu'il est , il faut entrer dans le fond et dans l'esprit de son ministère. Or, l'esprit de son ministère renferme sa doctrine, ses bienfaits et ses promesses. Développons' en toute l'étendue , et montrons qu'il faut refuser à Jésus-Christ sa qualité d'homme juste, et d'envoyé du Dieu tout-puissant, que les ennemis de sa divinité lui accordent , ou convenir qu'il est luimême un Dieu manifesté en chair, et descendu sur la terre pour sauver les hommes.
Oui ,mes frères , c'est une alternative inévitable : si Jésus-Christ est saint , il est Dieu ; et si son ministère n'est pas un ministère d'erreur et d'imposture , c'est le ministère de la Vérité éternelle elle-même , qui s'est manifestée pour nous instruire. Or, les ennemis de sa naissance divine sont forcés d'avouer qu'il a été un homme juste, innocent, ami de Dieu; et si le monde a vu des esprits noirs et impies , qui ont encore osé blasphémer contre son innocence , et le confondre avec les séducteurs , ce n'ont été que quelques monstres dont le genre humain a eu horreur , et dont le nom même , trop odieux à toute la nature , est demeuré enseveli dans les mêmes ténèbres d'où l'horreur de leur impiété était sortie.
En effet , quel homme jusque-là avait paiiu sur la terre avec plus de caractères incontestables d'innocence et de sainteté, que Jésus, Fils du Dieu vivant? En que! philosophe avait-on jamais remarqué tant d'amour pour la vertu, tant de mépris sincère pour le monde, tant de charité pour les hommes, tant d'indifférence pour la gloire humaine, tant de zèle pour la gloire de l'Être souverain , tant d'élévation au-dessus de tout ce que les hommes admirent et recherchent ? Quel est son zèle pour le salut des hommes ? c'est là que se rapportent tous ses discours , tous ses soins , tous ses désirs , toutes ses inquiétudes. Les philosophes critiquaient seulement les hommes , et ne cherchaient qu'à faire sentir leur faible ou leur ridicule : Jésus-Christ ne parle de leurs vices que pour leur en prescrire les remèdes. Les uns étaient les censeurs des faiblesses humaines; Jésus-Christ en est le médecin : les uns se faisaient honneur de remarquer en autrui des vices dont ils n'étaient pas exempts eux-mêmes ; celui-ci ne parle qu'avec une douleur amère
des fautes dont son innocence le met à couvert, et répand même des larmes sur les dérèglements d'une ville infidèle : on voit bien que les uns ne voulaient pas corriger les hommes, mais s'en faire estimer en les méprisant ; el que l'autre ne pense qu'à les sauver, et est peu touché do leurs applaudissements et de leur estime.
Suivez le détail de ses mœurs et de sa conduite , et voyez s'il a jamais paru sur la terre un juste plus universellement exempt de toutes les faiblesses les plus inséparables de l'humanité. Plus on l'observe , plus sa sainteté se développe. Ses disciples , qui le voient de plus près , sont le plus frappés de l'innocence de sa vie ; et la familiarité , si dangereuse à la vertu la plus héroïque , ne sert qu'à découvrir tous les jours de nouvelles merveilles dans les siennes. Il ne parle que le langage du ciel : il ne répond que lorsque ses réponses peuvent être utiles au salut de ceux qui l'interrogent. On ne voit point en lui de ces intervalles où l'homme se retrouve ; partout il parait un envoyé du Très-Haut. Les actions les plus communes sont en lui singulières , par la nouveauté et la sublimité des dispositions dont il les accompagne ; el il ne parait pas moins un homme divin lorsqu'il mange chez un pharisien que lorsqu'd ressuscite Lazare. Certes, mes frères, la nature toute seule ne saurait mener si loin la faiblesse humaine. Ce n'est pas ici un philosophe qui impose : c'est un juste qui prend , dans ses piopres exemples , les règles e.t les préceptes de sa doctrine : il faut bien qu'il soit saint, puisque le disciple lui-même qui le trahit, intéressé à justifier sa perfidie en découvrant ses défauts, rend pourtant un témoignage public à son innocence et à sa sainteté , et que toute la malice de ses ennemis déliée n'a su le reprendre d'aucun péché.
Lorsque les prophètes parlent du Dieu du ciel et de la terre, les expressions manquent à la grandeur et à la magnificence de leurs idées. Pleins de l'immensilé, de la toute-puissance et delà majesté de l'Être suprême , ils épuisent la faiblesse du langage humain , pour répondre à la sublimité de ces images. Ce Dieu , c'est celui qui mesure les eaux de la mer dans le creux de sa main , qui pèse les montagnes dans sa balance , qui tient entre ses mains les foudres et les tempêtes; qui dit, et tout est fait; qui se joue en soutenant l'univers. De simples hommes devaient parler ainsi de la gloire du Très-Haut : la disproportion infinie qui se trouve entre l'immensité de l'Être suprême et la faiblesse de l'esjirit humain doit
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le frapper, l'éblouir, le confoncire ; et les termes les plus pompeux ne le sont jamais assez pour suffire à son admiration et à sa surprise.
Mais lorsque Jésus-Christ parle de la gloire du Seigneur , ce ne sont plus ces expressions pompeuses dos prophètes : il l'appelle un père saint, un père juste, un père clément; un pasteur qui court après la brebis égarée , et qui la met avec bonté sur ses épaules ; un ami qui se laisse vaincre par les importunités de son ami , un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils ; on voit bien que c'est ici un enfant qui parle un langage domestique, que la familiarité et la simplicité de ses expressions supposent on lui une sublimité de connaissance qui lui rend l'idée de l'Être souverain familière, et fait qu'il n'est point frappé et ébloui comme nous de sa majesté et de sa gloire , et qu'enfin il ne parle que de ce qu'il voit à découvert et qu'il possède lui-même. On est bien moins frappé de l'éclat des titres qu'on a portés , pour ainsi dire , en naissant : les enfants des rois parlent simplement des sceptres et des couronnes ; et il n'est aussi que le Fils éternel du Dieu vivant qui puisse parler si familièrement de la gloire de Dieu même.
Remarquez , mes frères, que c'est la reconnaissance toute seule qui, autrefois, a fait les faux dieux. Les hommes, oubliant l'Auteur de leur être et de l'univers, adorèrent d'abord l'air, qui les faisait vivre ; la terre , qui les nourrissait ; le soleil , qui les éclairait ; la lune , qui présidait à la nuit : c'était là leur Cybèlc , leur Apollon , leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avaient délivrés de leurs ennemis, les princes bienfaisants et équitables qui avaient rendu leurs sujets heureux, et la mémoire de leur règne immortelle : et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux, l'un par le nombre de ses victoires , l'autre par le bonheur et la tranquillité de son règne : les hommes , dans ce siècle de superstition et de crédulité, ne connaissaient point d'autres dieux que ceux qui leur faisaient du bien. Et tel est le caractère de l'homme , son culte n'est que son amour et sa reconnaissance.
Or, mes frères , quel homme a jamais fait tant de bien aux hommes que Jésus-Christ .3 Rappelez tout ce que les siècles païens nous rapportent de l'histoire de leurs dieux, et voyez s'ils ont cru leur devoir tout ce que l'incrédulité elle-même avoue , avec les livres saints, que le monde doit à Jésus-Christ. Aux uns, ils croient être
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redevables de la sérénité de l'air et d'une heureuse navigation ; aux autres , de la fertilité des saisons ; à leur Mars , du succès des batailles ; à leur Jaiius , de la pais ot de la tranquillité des peuples ; de la santé, à leur Esculapc. Mais que sont ces faibles bienfaits , si vous les comparez à ceux dont Jésus-Gbrist a comblé le monde? Il y a porté une paix éternelle, une sainteté durable, la justice et la vérité ; il en a fait un monde nouveau et une terre nouvelle. Ce n'est pas un peuple seul qu'il a comblé de biens, ce sont tous les peuples , c'est l'univers entier ; et , de plus , il n'est devenu notre bienfaiteur qu'en devenant notre victime. Que pouvait-il faire de plus grand pour la terre? Si la reconnaissance a fait les dieux , Jésus-Christ pouvait-il manquer de trouver des adorateurs parmi les hommes ? Aussi , mes frères , les païens eux-mêmes reprochaient alors aux chrétiens de rendre càleur Christdes honneurs divins. (Plin., lib. x , ep. 97.) Un proconsul romain, célèbre par ses ouvrages, rendant compte à l'empereur Trajan de leurs mœurs et de leur doctrine , après avoir été forcé d'avouer que les chrétiens étaient des hommes justes, innocents, équitables, et qu'ils s'assemblaient avant le le- \er du soleil, non pour s'engager entre eux à commettre des crimes et à troubler la tranciuillité de l'empire, mais à vivre avec piété et avec justice, à détester les fraudes, les adultères, les désirs même du bien d'autrui ; il ne leur reproche que de chanter des hymnes et des cantiques en l'honneur de leur Christ , et de lui ren- (b'e les mêmes hommages qu'à un Dieu. Or, si ces premiers fidèles n'eussent pas rendu k Jésus-Christ des honneurs divins, ils se sel'aient justifiés de cette calomnie, ils auraient ôté ce scandale de leur religion , le seul presque qui révoltait le zèle des Juifs et la sagesse des gentils; ils auraient dit hautement : Nous n'adorons pas Jésus-Christ , et nous n'avons garde de transporter à la créature les honneurs et le culte qui ne sont dus qu'à Dieu seul. Cependant ils ne se défendent pas contre cette accusation. Leurs apologistes réfutent toutes les autres calomnies dont les païens tâchaient de noircir leur doctrine ; ils se justifient sur tout le reste ; ils éclaircissent , ils confondent les plus légères accusations ; et leurs apologies, adressées au sénat, se font admirer à Rome même, et ferment partout la bouche à leurs ennemis. Et sur l'accusation d'idolàtrie envers Jésus-Christ , qui serait la plus criante et la plus horrible; et sur lo reproche qu'on leur fait d'adorer un crucifié,
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qui était le plus plausible et le plus capable de les décrier, qui devait être même le plus douloureux à des hommes si saints , si déclarés contre l'idolâtrie, si jaloux de la gloire de Dieu , ils ne disent mot ; ils ne se défendent pas ; ils justifient même cette accusation par leur silence. Que dis-je , par leur silence ? ils l'autorisent même par leur langage envers Jésus-Christ , en souffrant pour son nom, en mourant pour lui, en le confessant devant les tyrans, en expirant avec joie sur les gibets , dans l'attente consolante d'aller jouir de lui , et de retrouver dans son sein une vie plus immortelle que celle qu'ils perdaient pour sa gloire. Ils souffraient le martyi-e plutôt que de fléchir même le genou devant la statue des césars, plutôt même que de souffrir que leurs amis d'entre les païens, par une compassion humaine , et pour les dérober aux supplices, allassent faussement attester devant les magisti'ats qu'ils avaient offert de l'encens aux idoles ; et ils auraient souffert qu'on les accusât de rendre des honneurs divins à Jésus-Christ , sans jamais détruire cette fausse imputation? Ah! ils auraient publié le contraire sur les toits, ils se seraient exposés même à la mort , plutôt que de donner lieu à un soupçon si odieux et si exécrable. Que peut opposer ici l'incrédulité? Et si c'est une erreur de croire Jésus-Christ égal à Dieu, c'est donc une erreur qui est née avec l'Église , et qui en a élevé tout l'édifice, qui a formé tant de martyrs, et converti tout l'univers.
(Sermon i)our le jour de la Circoncision.)