‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 62 sur 116 · POUR LE JOUR DE L EPIPHANIE · texte numérisé non relu

POUR LE JOUR DE L EPIPHANIE

La vérité, cette lumière du ciel, figurée par l'étoile qui parait aujourd'hui aux mages , est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des recherches de l'homme. Elle seule est la lumière de notre esprit, la règle de notre cœur, la source des vrais plaisirs, le fondement de nos espérances, la consolation de nos craintes, l'adoucissement de nos maux , le remède de toutes nos peines : elle seule est la ressource tic la bonne conscience, la terreur de la mauvaise, la peine secrète du vice, la récompense intérieure de la vertu : elle seule immortalise ceux qui l'ont aimée , illustre les chaînes de ceux qui souffrent pour elle, attire des honneurs publics aux cendres de ses martyrs et de ses défenseurs, et rend

STiO MORCEAUX CHOISIS

n spectables l'abjection et la pauvreté de ceux qui ont tout quitté pour la suivre : enfin elle seule inspire des pensées magnanimes, forme des hommes héroïques, des âmes dont le monde n'est pas digne, des sages seuls dignes de ce nom. Tous nos soins devraient donc se borner à la connaître , tous nos talents à la manifester, tout notre zèle à la défendre ; nous ne devrions donc chercher dans les hommes que la vérité, ne vouloir leur plaire que par la vérité, n'estimer en eux que la vérité , et ne souffrir qu'ils voulussent nous plaire que par elle : en un mot , il semble donc qu'il devrait suffire qu'elle se montrât à nous pour se faire aimer, et qu'elle nous montrât à nous-mêmes pour nous apprendre à nous connaître.

Cependant il est étonnant combien la même vérité montrée aux hommes fait en eux d'impressions différentes. Pour les uns c'est une lumière qui les éclaire , qui les délivre , qui leur rend le devoir aimable en le leur montrant ; aux autres , c'est une lumière importune, et comme un éblouissemcnt qui les attriste et qui les gène; enfin, à plusieurs, un nuage épais qui les irrite, qui arme leur fureur, et qui achève de les aveugler.

J'appelle vérité cette règle éternelle, cette lumière intérieure, sans cesse présente au dedans de nous ; qui nous montre sur chaque action ce qu'il faut faire , ou ce qu'il faut éviter; qui éclaire nos doutes, qui juge nos jugements, qui nous approuve , qui nous condamne en secret , selon que nos mœurs sont conformes ou contraires ta sa lumière ; et qui , plus vive et plus lumineuse en certains moments, nous découvre plus évidemment la voie que nous devons suivre.

Or, je dis que le premier usage que nous devons faire de la vérité, c'est pour nous-mêmes.

Cependant combien d'àmes dans le monde , flottantes sur la foi, ou plutôt asservies par des passions qui leur rendent douteuse la vérité qui les condamne? Combien d'àmes ainsi flottantes voient bien qu'au fond la religion de nos pères a des caractères de vérité que la raison la plus emportée et la plus fière n'oserait lui disputer; que l'incrédulité mène trop loin ; qu'après tout , il faut s'en tenir à quelque chose; et que ne rien croire est un parti encore plus incompréhensible à la raison , que les mystères qui la révoltent ?

Le plus grand obstacle que la grâce et la vérité trouvent dans nos C<Eurs , c'est l'opinion publique. Combien d'àmes limiiles n'osent

DE MASSÎLLON. :5.'j7

prendre le bon parti , parce que le monde , auquel elles sont en specl-acle , ne serait pas pour elles? Ainsi ce roi d'Assyrie n'osait se déclarer pour le Dieu do Daniel , parce que les grands de sa cour auraient condamne sa démarche. Combien d'âmes faibles qui, dégoûtées des plaisirs , ne courent après eux que par un faux honneur, et pour ne pas se distinguer de celles qui leur en montrent l'exemple? Ainsi Aaron , au milieu des Israélites , dansait autour du veau d'or, et offrait avec eux de l'encens à l'idole qu'il détestait, parce qu'il n'avait pas la force de résister tout seul à l'eireur publique. Insensés que nous sommes ! c'est l'exemple public tout seul qui nous rassure contre la vérité, comme si les hommes étaient notre vérité , ou que ce fût sur la terre, et non pas dans le ciel , comme les mages , que nous dussions chercher la règle et la lumière qui doit nous conduire !

Eh quoi ! mes frères, n'est-ce pas assez que vous ne serviez pas le Dieu pour qui vous êtes faits ? (c'est ce que les premiers défenseurs de la foi, lesTertullien et lesCyprien, disaient autrefois aux païens persécuteurs des fidèles, et faut-il que ces mêmes plaintes se trouvent encore justes dans notre bouche contre des chrétiens ?) n'est ce pas assez? faut-il encore que vous persécutiez ceux qui le servent? Vous ne voulez donc ni l'adorer, ni souffrir qu'on l'adore? Deum nec colis , nec coli omnmo pcrmittis? Vous pardonnez tous les jours tant d'extravagances aux sectateurs du monde , tant de passions insensées : vous les excusez , que dis-je ? vous les louez dans les désirs déréglés de leur cœur: vous trouvez de la constance , de la fidélité , de la noblesse dans leurs passions les plus honteuses ; vous donnez des noms honorables à leurs vices les I)lus indignes ; et il n'y a qu'une âme juste et fidèle , qu'un serviteur du vrai Dieu, qui ne trouve auprès de vous aucune indulgence , et qui réussisse à s'attirer vos mépris et vos censures ? Soins tibi dispUcet Del cultor? Mais, mes frères, les plaisirs des théâtres et des spectacles sont ouverts parmi vous à la licence publique , et on n'y trouve point à redire; la fureur du jeu a ses partisans déclarés , et on les souffre ; l'ambition a ses adorateurs et ses esclaves , et on les loue ; la volupté a ses victimes et ses autels, et on ne les lui dispute pas ; l'avarice a ses idolâtres , et on n'en dit mot ; toutes les passions, comme autant de divinités sacrilét^es , ont leur culte établi , sans qu'on s'en formalise : et le Sei-

358 MORCEAUX CîlOISIS

gneur tout seul de l'univers, elle Souverain de tous les hommes, et Dieu tout seul sur la terre , ou ne sera point servi , ou ne pourra l'clre impunément , et sans qu'on y trouve à redire ! Et Deus soins in terris , aut 7ion colitur, autnon est impune quod coUtiir.

Grand Dieu ! vengez donc vous-même votre gloire ; rendez encore aujourd'hui à vos serviteurs l'honneur et l'éclat que les impies ne cessent de leur ravir ; ne faites plus sortir , comme autrefois , du fond des forêts , des bétes cruelles pour dévorer les contempteurs de la vertu et de la sainte simplicité de vos prophètes; mais livrez-les à leurs désirs déréglés , encore plus cruels et plus insatiables que les lions et les ours, afin que, fatigués, déchirés par les troubles secrets et par les fureurs de leurs propres passions , ils puissent connaître tout le prix et toute l'excellence de la vertu qu'ils méprisent, et aspirer au bonheur et à la destinée des âmes ipii vous servent!

(Sermon jiour le jour de ilCpiphnnie.)

David était un prince que les délices de la royauté auraient du sans doute amollir. Lisez dans ses divins cantiques l'histoire de ses austérités, et voyez quel fut le détail triste et édifiant de sa pénitence. Et si vous croyez que le sexe vous donne là-dessus quelque privilège , Esther, au milieu des plaisirs d'une cour superbe, savait affliger son àme par le jeûne et se dérober aux réjouissances publiques, pour offrir à Dieu, dans le fond d'un appartement, le pain de sa douleur et le sacrifice de ses larmes. Judith, si distinguée dans Israël , pleura constamment la mort de son époux dans le jeune et dans le cilice ; et rien ne put adoucir la douleur de sa perte , que les saintes rigueurs de sa retraite et de sa pénitence. Les Paule, les Marcelle, ces illustres femmes romaines , descendues des maîtres de l'univers , quels exemples d'austérité n'ont-elles pas laissés aux siècles suivants ?

Si l'Église avait ici des distinctions à faire et des privilèges à accorder, ah! ce devrait être en faveur de ces personnes qui, nées dans une condition obscure et dans une fortune médiocre, se sentent du dérégle'raent des saisons , du malheur des temps , du

poids des taxes et des charges publiques, et qui, renfermées dans un domestique frugal et malaisé, ne voient les plaisirs que de loin, et bornent toute leur félicité à pouvoir se défendre de la faim et de l'indigence. Mais vous, pour qui les plaisirs semblent être faits; vous qui n'éprouvez rien de plus triste dans votre état que le dégoût et la satiété inséparables d'une félicité sensuelle : mais je n'en dis pas assez; vous qui devant Dieu portez peut-être plus de crimes tout seul qu'un peuple entier de fidèles ; vous qui , par un fonds de corruption que tout favorise dans la prospérité , ne vous êtes pas borné aux faiblesses vulgaires , et avez peut-être poussé toutes les passions jusqu'aux excès les plus affreux ; vous qui, par l'éclat que votre rang a donné à vos désordres et à vos scandales, êtes peut-être coupable aux yeux de Dieu des crimes de tous ceux qui vous environnent, ah! la seule distinction que vous pouvez prétendre ici Cst une distinction de sévérité , et une prolongation des rigueurs canoniques.

Quel abus, mes frères ! Les grands et les puissants , eux qui seuls sembleraient avoir besoin de pénitence, e'ux pour qui l'Église l'a -principalement établie en ce saint temps, sont les seuls qui s'en dispensent ; tandis que le citoyen obscur, que le vil artisan qui mange son pain à la sueur de son front ; eux dont les jours les plus abondants seraient pour vous des jours d'austérités et de souffrance , respectent la loi de ce saint temps , et trouvent dans leur frugalité même de quoi faire des retranchements de piété et de pénitence ! Grand Dieu ! vous vengerez un jour les intérêts do votre loi contre les vains prétextes des cupidités humaines. Les pha- • risiens de l'Évangile défiguraient leur visage pour faire connaître aux hommes qu'ils jeûnaient : mais ce n'est plus là, ô mon Dieu, l'hypocrisie de notre siècle ; et, après une année entière de plaisirs et d'excès , on affecte à l'entrée de ces jours saints un extérieur pâle et défait , pour avoir un prétexte indigne de violer la loi du jeune et de l'abstinence.

Et en effet , souffrez que je vous demande encore : La faiblesse de votre complexion vous a-t-elle jamais privé d'un seul plaisir? Vous (|ui pouvez soutenir la fatigue des veilles , si capable d'altérer le corps le plus robuste; vous qui ne succombez point à l'application et au sérieux d'un jeu outré, dont la plus forte tête se trouverait accablée ; vous qui avez assez de force pour fournir à

l'agitation des assemblées et des plaisirs, où l'ordre des repas, les heures du sommeil et tout le reste se trouve si fort dérangé , qu'il n'est qu'un heureux tempérament qui puisse ne pas se sentir de ce désordre; vous qui , pour parvenir, dévorez toutes les fatigues du service, et vous accoutumez à une vie dont l'anachorète le plus pénitent aurait de la peine à s'accommoder ; vous, en un mot, qui, lorsque la gloire , l'intérêt ou le plaisir s'en mêlent , êtes sobre , laborieux , mortifié , dur à vous-même , sans que les soins de votre santé s'y opposent , l'austérité d'un jeûne vous alarme ?

Ah! c'est donc pour moi seul, dit le Seigneur dans son prophète , que vous refusez de souffrir, ô Israël ! Vous me paraissez infatigable dans les voies de l'iniquité, et tout vous rebute dans mon service ! Qu'avez-vous à répondre pour vous justifier ? narra, si quklhabcs ut justificeris. (Is., XLiil, 26. )

Oui, mes frères, les plaisirs n'incommodent personne : ce qu'on aime ne coûte jamais. Servir le monde , la fortune , les passions, n'a rien de pénible ^ parce qu'on est mondain, ambitieux, sensuel. Ah! so3^ez chrétien , et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ.

Voyez cette âme fidèle que la miséricorde de Dieu a retirée des égarements des passions. Lorsqu'elle vivait comme nous, livrée au monde, aux sens et aux plaisirs , rien n'égalait sa délicatesse; elle regardait la loi des jeûnes et des abstinences comme une loi meurtrière , et c'étaient toujours nouvelles raisons pour s'en dispenser. La voyez-vous depuis qu'elle est entrée dans les voies de la grâce et du salut? Loin de regarder les dispenses comme des besoins , elle les regarde comme des crimes. Sa santé et ses obligations ne sont plus incompatibles : elle ajoute même aux rigueurs de la loi des rigueurs de surcroit. Avec moins de précaution , elle jouit d'une santé plus assurée ; et, comme ces trois enfants juifs, on dirait qu'elle doit sa force et son embonpoint à une vie plusdure, et à l'abstinence des viandes défendues. Ah ! ce n'est pas son tempérament qui a changé, c'est son cœur ; ce n'est pas la nature qui s'est fortifiée en elle , c'est la grâce; ce n'est pas la main de l'homme qui agit sur son corps, c'est le doigt de Dieu qui a opéré sur son âme ; et toute la nouveauté que j'y trouve, n'est cpic le renouvellement de l'homme intérieur. Changez votre cœur, et tout vous deviendra possible.

Mais enfin , quand même l'absUnence affaiblirait votre corps , n'est-il pas juste d'iraprimcr le sceau douloureux de la croix sur une chair qui a été marquée tant de fois du caractère houleux de la bête ? Est-ce un corps de péché comme le vôtre qui mérite d'être tant ménagé? Vous vous plaignez de sa faiblesse : ah ! vous no sentez que trop encore les effets funestes de sa force. Ne faut- il pas enfin affaiblir un ennemi qui ne garde presque plus de mesures dans sa révolte? Pouvez-vous sans crime être encore idolâtre d'une chair qui a été si souvent l'écucil de votre innocence , ou de celle de vos frères? N'est-il pas temps entin que vous diminuiez , afin que Jésus-Christ croisse ; que des membres qui ont servi à l'iniquité servent à la justice; que la grâce se fortifie dans votre infirmité , et que vous appreniez à perdre votre âme pour la sauver ?

Mais l'Église elle-même, qui imi)osc ce joug, vous en a déchargé ; et vous ne vous dispensez de la loi , que sur l'autorité des supérieurs légitimes.

Ici votre conscience répond pour moi , que toute dispense obtenue contre les intentions de l'Église est une dispense vainc, et (pii vous laisse toute l'obligation de la loi ; c'est-à-dire que toute dispense qui ne suppose pas une impossibilité réelle d'obéir au précepte, ne vous décharge pdint devant Dieu, et rend votre transgression aussi criminelle que celle des contempteurs déclarés de la loi même. C'est la doctrine des saints. Donc, s'il n'y a rien en vous rpii doive obliger l'Église à se relâcher en votre faveur, vous lui Cil imposez en obtenant ces dispenses. Mais qu'avancez-vous eu la surprenant? Vous la faites consentir en apparence à votre transgression ; mais en étes-vous moins réellement transgresseur ? lartilice serait-il devenu pour vous un litre légitime ? Ah 1 tout ce (pre je trouve ici de favorable à votre égard , c'est que vous ajoutez au crime de la transgression le blàmc de la mauvaise foi et de la surprise.

Ce n'est pas que l'Église soit tellement abusée , qu'elle ne découvre ces désordres. Elle voit avec douleur ces lâches fidèles borner prescjue toute leur soumission à son égard à la faire consentir elle-même au violemcnt de ses préceptes ; el si , malgré ses lumières , elle paraît encore favoriser leurs injustes demandes , c'est pour ne pas révolter leur orgueil , c'est pour les tenir ton-

IU\SSILU)N. 31

jours unis à elle, liu moins par les liens extéiieurs du respect et de l'obéissance. Elle ne consent à voir ses lois inutiles , que de peur de les voir méprisées. C'est une mère compatissante, qui de deux maux souffre le moins dangereux. Mais malheur à vous qui l'obligez à ces égards injustes! il faut que le mal soit bien désespéré, lorsqu'on permet au malade le genre de vie qu'il souhaite. Souvenez-vous de ces Israélites charnels qui , ne pouvant plus s'accommoder de la manne, obtinrent de Moïse , à force de murmures, des oiseaux du ciel. A peine eurent-ils touché à cette viande accordée à la dureté de leur cœur, (ju'ils furent à l'instant frappés de mort , et que Dieu punit sur leurs personnes la sage condescendance de leur législateur : adhnc cscœ corinn erant in ore ipsorum, et ira T)ci ascendit super cos. (Ps. 77, 30.) Souvenez-vousen , et n'oubliez jamais que l'Église déteste quelquefois plus les abus qu'elle tolère , que ceux mêmes qu'elle punit.

En second lieu , remplacez-vous par d'autres œuvres mortifiantes le jeûne que vous ne sauriez observer ? Car , pour être dispensé de ce précepte, vous ne l'êtes pas pour cela de la pénitence. L'esprit de l'Église n'est pas de vous décharger de la croix , elle ne saurait : c'est seulement de vous l'adoucir. Il faut que par quelque endroit le carême soit pour vous un temps de rigueur et de souffrance. Saint Paul dit que ceux qui' ne discernent pas le pain eucharistique des viandes communes, se rendent coupables du corps du Seigneur : et je vous dis , quels que puissent être vos maux , que si vous ne discernez pas dans votre manière de vie le temps du carême des temps ordinaires , vous êtes coupables-de la loi du jeûne.

Or, priez-vous plus que dans un autre temps? étes-vous plus charitable envers les pauvres? et en les soulageant plus abondamment , dédommagez-vous Jésus-Christ en leur personne, des soulagements que vous êtes obligé de vous accorder à vous-même? Vous abstenez-vous de certains plaisirs légitimes peut-être en une autre saison ? Car désabusez-vous : il faut user ici de compensation. Dans la loi , ceux qui ne pouvaient pas offrir le sacrifice d'un agneau, on leur demandait l'offrande de deux colombes. Dieu veut être dédommagé par quelque endroit. Puisque vous ne pouvez pas affliger votre chair par le jeûne , il faut la punir par le retranchement de raille commodités dont elle peut se passer; mor-

L)i: MASSILLON. 363

tilior volrc esprit parla rcfraito; avoir, pendant ce saint temps , moins de commerce avec le monde; vous renfermer un peu plus dans vos devoirs domestiques; fréquenter plus souvent nos temples, les s.icrements, les lieux do miséricorde. Voilà le jeune, dit saint Clirysostome , que rÉglise demande de vous. Une faut pour cela ni force ni santé ; il ne faut que de la foi et de la crainte de Dieu. Mais c'est précisément ce qui vous manque. On ne veut rien souffrir, quelque grand pécheur que l'on soit. On se croit déchargé de tout, dès qu'on l'est de la loi du jeûne; et parce qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on doit, on se croit dispensé de faire du moins ce que l'on peut.

Enlîn , dans l'usage des viandes défendues, n'avez-vous égard qu'à la seule nécessité ? Rejetez-vous celles qui ne sont destinées qu'à flatter le goût et la volupté ? Vos repas se sentent-ils de la frugalité de ce temps de pénitence , et sont-ils marqués par quelque endroit du sceau de la mortification? car vous comprenez bien fjue l'intention de l'Église, en vous permettant l'usage des mets défendus , est de soulager votre faiblesse, et non d'aider votre sensualité : vous comprenez bien qu'elle ne veut point aigrir , à la vérité , vos maux par une abstinence qui vous serait nuisible ; mais aussi qu'elle ne prétend pas nourrir votre intempérance , en vous permettant des assaisonnements et des mets exquis dont vos maux peuvent se passer. Elle consent, à la bonne heure, que vous ne suiviez pas les Moïses sur la montagne, pour jeûner quarante jours avec eux ; mais elle n'entend pas aussi que , demeuré dans la plaine , vous imitiez les joies profanes , les excès et les festins des Israélites, et adoriez peut-être encore le veau d'or comme ce peuple infidèle.

Qu'est-ce donc que se propose l'Église en imposant celte pénitence aux fidèles ? elle se propose 1° en affail)lissant la chair , d'affaiblir nos passions, d'expier nos fragilités passées , et de nous mettre plus en état d'en éviter de nouvelles ; 2° en mortifiant le corps , de i)urificr l'àme, de la détacher des sens, de réveiller sa foi, et de l'élever au goût des biens éternels. Ce principe suppose comme incontestable , que de transgresseurs , mes frères, de cette loi sainte !

■La première fin de son inslitufion est de mortifier la chair , et par là , dit saint Chrysostonie , de servir et de préservatif à l'inno-

364 MOaCEAUK CHOISIS

conce , cl d'oxpialion au crime. Or lo joùnc , tel qu'un abus public l'a établi aujourd'hui dans le monde, ne saurait plus être une voie pour arriver à celle fin.

Car je vous demande , s'il mortifiait encore le corps et les passions de la chair , ce devrait être ou par la longueur do l'abstinence , ou par la simplicité des viandes dont on use , ou par la frugalité qu'on observe dans les repas. Pardonnez-moi ce détail ; il est ici indispensable, et je n'en abuserai pas.

Est-ce la longueur de l'abstinence ? Mais s'il faut, pour recueillir le fruit et le mérite du jeûne, que le corps sèche et languisse dans l'attente de sa nourriture , afin que l'àme en expiant ses voluptés profanes apprenne dans ce désir naturel quelle doit être sa faim et sa soif de la justice éternelle , et de cet état heureux où, rassasiés de la vérité , nous serons délivrés de toutes ces nécessités humiliantes, que de jeûnes inutiles et infructueux dans l'Église 1

Hélas ! les premiers fidèles, qui ne le rompaient qu'après le soleil couché; eux que mille exercices saints et laborieux avaient préparés à l'heure du repas ; eux qui, la nuit mémo qui précédait leur jeûne, avaient souvent veillé dans nos temples, et chaulé des hymnes et des cantiques sur les tombeaux des martjTs; ces pieux fidèles auraient pu rapporter à la seule longueur de l'abslinence tout le mérite de leur jeûne , et seule alors elle pouvait affaiblir la chair et les passions criminelles. Mais pour nous , mes frères , ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes ; car outre que l'Église, en consentant que l'heure du repas fût avancée , a épargné cette rigueur aux fidèles ; que d'indignes adoucissements n"ajoute-t-on pas à son indulgence? Il semble que toute notre attention se borne à faire en sorle qu'on puisse arriver à l'heure du repas sans s'être aperçu de la longueur et de la rigueur du jeûne.

Et de là (puisque vous nous obligez de le dire ici , et de mettre ces détails indécents à la place des grandes vérités de la religion), de là on prolonge les heures du sommeil pour abréger celles de l'abstinence; on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte ; on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon de la faim dont le jeûne même de Jésus-Christ ne fut pas exempt ; on nourrit, dans l'oisiveté d'un lit , une chair que l'Église avait prétendu

exténuer et affliger par la pénitence ; et, loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accorde entin à la longueur de Inbstinence , on y porte un corps encore tout plein dos fumées de la nuit , et on n'y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire.

Ah ! c'est en ce temps saint où il faudrait, avec un roi pénitent, prévenir le lever de l'aurore, pour unir nos prières à celles de ri> giise, pour prolonger le mérite de notre abstinence, pour offrir au Seigneur les prémices d'une journée que la pénitence doitsanclilier , pour mettre à profit tous les moments précieux de ce temps de grâce et de bénédiction, et enfin pour retrancher au corps une paresse si funeste jusques ici à notre innocence.

Ah ! nos jeûnes , mes frères , sont déjà si fort adoucis par la tolérance de l'Église , que pour peu que vous alliez au delà , vous ne sauriez manquer d'être prévaricateurs. Il semble qu'elle a poussé sa condescendance jusqu'à ces dernières bornes qui ne séparent que d'un point la transgression de l'observance , et qu'on ne saurait les franchir tant soit peu sans être coupable d'infraction.

Mais si le mérite de nos jeûnes ne peut plus se rapporter à la longueur de l'abstinence , il serait inutile de le vouloir chercher dans la simplicité des viandes dont on use. En ce temps de souffrance , disait autrefois saint Léon , où la vie devrait être simple et commune , où il faudrait nourrir les membres de Jésus-Christ de ce qu'on se retranche à soi-même , et que notre diminution, pour parler avec l'Apôtre, devint l'abondance et la richesse de nos frères , non-seulement il n'y a plus de simplicité dans les repas , mais il y entre plus de soins et d'artifices ; on y supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user , le goût y est plus flatté , la sensualité plus réveillée , la chère plus exquise , les dépenses plus excessives ; et non-seulement ce ne sont pas des repas sanctifiés par la pénitence, mais ils deviennent célèbres et renommés pour la volupté.

Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mérite de nos jeûnes ; c'est-à-dire que ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline , en est devenu la seule austérité; c'est-à-dire que ce que nos [lères auraient regaidé comme une infraction du |)réccple, nous le regardons comme le plus haut point de son observance.

ai.

366 MOKCEAUX CHOISIS

Car vous le savez, mes frères, ce soulagement ne fut accordé que bien tard au jeune des fidèles. On s'en est passé pendant plus lie mille ans. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces, terminait le jeùno de toute la journée. Et encore quel repas! Lisez l'histoire des premières mœurs des fidèles : des herbes et des légumes, un repas de larmes et de pénitence; tout y respirait la mortification de Jésus-Christ : les entretiens de piété , les lectures , les livres saints , les exhortations au martyre, en faisaient le principal assaisonnement ; et l'on y mangeait plutôt pour prolonger ses souffrances et satisfaire à la nécessité , (jue pour llattcr la cupidité..

Le seul refroidissement do la charité obligea depuis l'Église de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline. Dans la décadence des mœurs du christianisme, elle en usa, pour ainsi dire, comme on en use dans la déroute des familles ; elle composa avec notre faiblesse , elle retint du débris ce qu'elle put, et nous quitta à regret de tout le reste.

Jusqu'où n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Église , et qui d'abord n'était presque pas sensible ? Tout y est servi. Si l'on use de quelque distinction dans le choix des viandes , on se dédommage sur la quantité, et nos collations sont aujourd'hui plus abondantes et chargées de plus de mets que n'était autrefois !e seul repas que l'Église permettait aux fidèles.

Donc , mes frères , encore aujourd'hui ce que l'Église vous permet le soir est une grâce accordée h la pure nécessité. Les précautions n'y sauraient être trop rigoureuses. C'est cette eau du Jourdain dont il ne faut goûter qu'en passant et sans s'arrêter; c'est ce miel de Jonathas auquel , en ne faisant même que toucher , on court risque d'être prévaricateur et digne de mort. Mais qui s'en tient à ces bornes sacrées ? Hélas ! il n'est plus que quelques âmes retirées, des solitaires pénitents , des vierges pures et ferventes, accoutumées , ô mon Dieu , à porter votre joug depuis l'enfance , qui n'ajoutent rien aux adoucissements de l'Église , qui usent de son indulgence sans en abuser. Il semble que ce reste de sévérité ne soit plus que pour elles : tandis que les âmes criminelles et mondaines , après une vie entière d'excès et de plaisirs , adoucissent , retranchent tout ce qui se trouve encore de pénible à votre loi, entrent en contestation avec nous, et nous obligent à dégra-

DE .MASSILLO?^. 367

der votre parole sainte à des détails rampants, si peu convenables à la dignité de notre nainistère.

Voilà nos jeûnes , mes frères , voilà ce que la révolution de toute l'année offre à Dieu de plus pénible dans nos mœurs. Voilà les restes méconnaissables de cette tradition vénérable de pénitence que nous tenons de nos pères. Voilà ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens , et consacrés par les exemples mémorables d'un Moïse, d'un Élie, et de Jésus-Christ même. Voilà à quoi se réduisent ces saintes austérités si excessives alors, qu'elles faisaient passer les chrétiens pour des insensés dans l'esprit des infidèles; et qu'elles étaient tournées en dérision sur leurs théâtres impurs et dans leurs satires profanes. Voilà enfin ce que ces anciennes rigueurs, si chères à l'Église, si utiles à ses enfants, si redoutables aux tyrans, sont devenues entre nos mains.

Souvenez-vous donc, mes frères (pour achever de vous instruire sur tout ce que je m'étais proposé) , que l'intention de l'Église est que la pénitence de ce saint temps soit comme une cxpiatioji des plaisirs et des crimes de toute l'année. Ce n'est pas (jue toute la vie ne dût être une pénitence continuelle pour le péolieur : mais l'Église , qui voit en gémissant que les vérila!)les pénitents sont rares , a institué ces jours de salut pour empêcher du moins que l'esprit de pénitence ne s'éteigne tout à fait parmi les fidèles. Regardez donc ce temps comme une légère compensation qu'elle exige de vous. Du moins , que ce que vous y souffrez paisse remplacer devant Dieu ce que vous manquez de souffrir |)endant le cours de l'année : que ces quarante jours purifient tous les autres. Votre vie dans un autre temps est toute plongée dans les sens , dans l'oisiveté et dans la mollesse : vous n'y souffrez rien. Ce n'est pas ainsi qu'on se sauve quand on est pécheur ; vous le savez : voici de quoi réparer vos négligences. Soumettez-vous donc avec joie à une loi si douce. Ne murmurez pas sous la pesanteur d'un joug si léger; n'eu exagérez pas les incommodités; n'achevez pas d'affliger l'Église , en vous plaignant de son relâchement et de son indulgence même comme d'une rigueur. Confondez-vous plutôt, qu'après des excès et des plaisirs qu'una Tic entière de souffrances ne suffirait pas pour expier, ou vous demande si peu ; et que la ferveur et la gaieté , pour ainsi dire , de ce sacrifice de pénitence , en remplacent l'insuffisance aux yeux <le Dieu.

368 MOBCEAUX CHOISIS

Souvenez-vous encore que puisque vous allez satisfaire à sa justice durant cette sainte carrière pour vos infidélités passées, vous ne devez pas en ajouter de nouvelles ; détruire d'une main ce que vous édifierez de l'autre; ajjaiser votre jujie et l'irriter en même temps. Vous vous abstiendriez des viandes que Dieu a toutes créées , qui sont bonnes en elles-mêmes , et dont l'usage est permis dans un autre temps, et vous ne vous abstiendriez pas du crime , qui dans toute sorte de temps est défendu par la loi de Dieu? Eh! que serviraient vos jeûnes et vos abstinences, si vous ne les accompagniez pas de la pureté de conscience, qui seule en fait le mérite devant celui qui ne regarde que le cœur ? Vous souffririez , et Dieu détesterait vos souffrances; vous jeûneriez , dit le Prophète , et il rejetterait vos jeûnes. Et croyez-vous que jeûner soit simplement s'abstenir des viandes défendues ? ce serait le jeûne des Juifs, qui ne s'arrêtaient qu'à la lettre qui tue ; qu'à la chair qui ne sert de rien. Le jeûne des chrétiens , c'est surtout l'éloignement dû vice et la victoire des passions. Si vous n'êtes ni plus chastes, ni plus charitables, ni plus patients , ni plus Jumibles , vous ne jeûnez pas , ou du moins vous jeûnez en vain. La loi de l'abstinence est un moyen de conversion : si vous ne vous convertissez pas , vous ne l'accomplissez pas , c'est-à-dire vous l'accomplissez sans fruit.

{Sermon })our le mercredi des Cendres,)

BIOTIFS DE CONVERSION.

Dieu , dont les miséricordes semblent devenir plus abondantes à mesure que nos crimes augmentent, redouble, pour ainsi dire, ea ce temps saint, ses soins et ses empressements, pour nous rappeler à la pénitence.

Lorsque autrefois son peuple s'était égaré des voies de ses commandements, il leur suscitait des prophètes qui leur annonçaient les calamités dont leurs fautes allaient être suivies , et qui , par la terreur de ces images , s'efforçaient d'arrêter le cours des iniquités publiques.

Alors Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice; ses prêtres pleuraient entre le vestibule et l'autel ; les vieillards , rassemblés dans le temple , ranimaient leurs voix languissantes, pour invoquer

loi Miiséricordesdu Dieu de leurs pères; la nouvelle épouse m'gli- ;;eail les ornements de sa jeunesse et de ses jours de joie; les vierges désolées faisaient retentir les places publiques de leurs gémissements; et le Seigneur, touché de leurs larmes et de leur repentir, laissait tomber de ses mains la foudre destinée à punir celte ville intidele.

Notre ministère en ces jours de salut est encore le même, mes frères.

Rappelez toute la suite de votre vie; et, par cet enchaînement affreux de crimes qui l'ont toute souillée , et où vous vivez encore actuellement, jugez quelle est devant Dieu votre situation, et la triste destinée de votre àme. Faudrait-il un autre motif pour vous déterminera un changement et à une nouvelle vie? Gomment avezvous vécu jusqu'ici? A quoi vos jours, vos années se sont-ils écoulés ? Quel usage avez-vous fait , depuis que vous êtes sorti des mains de Dieu , de votre raison , de votre corps , de votre cœur, et de tout ce qui est en vous destiné à glorifier l'ouvrier éternel qui vous l'avait donné? Quel usage de votre jeunesse, de vos talents, de vos lumières, de votre temps, qui devait être le prix de votre éternité? Quel usage de vos biens, de vos places, de vos dignités, de votre nom, où vous deviez trouver les secours et les ressources de votre sanctification éternelle? Quel usage de vos aflliclions, de vos pertes, (le vos maladies, de vos (îisgrùces, (jui dans les desseins de Dieu devaient être pour vous des leçons de salut et des motifs de j é:iitence? Quel usage enfin de tous les mystères, de toutes les solennités, de toutes les instructions et de tous les autres secours que la religion vous a offerts, et où tant de justes ont trouve les soutiens de leur foi, les consolations de leur piété, et les facilités d'une vie sainte et fidèle? Rassemblez tous vos jours passés jusqu'ici: (|iiel vide ! quels abimes ! quel cours non interrompu d'excès , d'impiétés, de dissolutions! Et s'il y a eu (piekpies intervalles de foi, ipiekpics heures et quelques mouvements de grâce, quelques retours vers Dieu , ce sont des retours qui n'ont point eu de suite , et ([ui ont ajouté à tous vos autres crimes celui des grâces méprisées.

Qu'attendez-vous donc, mon cher auditeur, pour revenir à votre Dieu ? Vos jours s'écoulent , les années s'évanouissent , les plaisirs s'usent , la jeunesse vous échappe , la vie s'enfuit. Vos amis, \o.3 |)roclics, les compagnons de vos débauches el de vos e.xcco,

ont presque tous disparu. Vous avez vu tomber a vos côtés vos égaux, vos concurrents , vos envieux, vos protecteurs, vos sujets, vos maîtres. Que sais-je même si les circonstances de leur mort inopinée, terrible aux yeux de la foi , n'ont pas dû vous faire sentir encore plus vivement le frivole de tout ce qui passe , et le malheur d'une vie licencieuse et déréglée! Vous touchez vous-même au terme fatal. Tout ce qui s'est écoulé de vos jours n'est que comme un point qui disparait et qui vous échappe; tout ce qui vous reste va disparaître en un clin d'œil. Slettez donc à profit ce moment , pour pleurer les égarements d'une vie toute profane. Vous y êtes encore à temps ; mais il est temps de commencer. Le long usage du monde et des plaisirs ne vous permet plus de vous abuser sur le faux bonheur qu'on se promet dans le crime. Vous avez essayé de tout , et tout vous a lassé ; et tout ce que vous avez tenté pour vous rendre heureux, n'a fait qu'aigrir vos maux et augmenter vos inquiétudes. Dieu vous rappelle à lui par les dégoûts qu'il répand sur le crime, par le vide que vous trouvez dans le monde et dans les plaisirs, par le frivole et le faux de toutes les choses humaines. Quel prétexte auriez-vous donc de différer encore? Votre vie n'a-t-elle pas été assez criminelle, pour interrompre enfln une si affreuse carrière, et en venir à un changement? ^'ous attendez-vous que vos chaînes tombent d'elles-mêmes , et à un repentir qui ne vous coule rien.^ Gf oyez-vous qu'un seul sentiment de frayeur au lit de la mort expiera tous les crimes de votre vie? Avez-vous renoncé à l'espérance de votre salut, comme ces impies qui n'ont point de Dieu? Quand vous n'auriez eu le malheur que de tomber une seule fois, la vie ne serait pas assez longue pour pleurer votre chute ; et toute votre vie n'a été jusqu'ici qu'un crime continuel , et vous balancerez encore à consacrer à Dieu les restes d'une vie que le monde et les passions ont tout occupée ! Demain on va vous redemander votre àme ; et ce court intervalle qui vous reste , vous le disputez encore à Dieu ! Et n'étc,;-vous pas trop heureux que le Seigneur, toujours bon et miséricordieux , veuille bien accepter les restes languissants de vos passions et de votre vie; qu'il vous tende encore la main pour vous essuyer au sortir d'un si long et si triste naufrage ; qu'il vous accueille encore , usé par le monde et par les plaisirs , inhabile désormais aux passions , peu propre à son service , et que le rebut du monde et du dérégie-

ment puisse encore devenir l'objet de ses miséricordes cterneiles?

Grand Dieu ! qui peut me retenir encore en effet dans les voies du • crime où je marche depuis tant d'années? Détroni[)é du monde, où rien n'a jamais répondu à mes désirs et à mes vaines espérances; lassé des passions, dont les voies ont toujours été pour moi semées d'épines et d'amertumes; dégoûté des plaisirs que la bienséance elle-même commence à m'interdire; peu touché de tout ce qui fait l'empressement des autres pécheurs; portant partout un cœur malade et inquiet, et ne trouvant rien qui le fixe et qui io calme; cherchant à m'étourdir sur les horreurs do ma vie, et ne pouvant y réussir; fuyant tout ce qui peut réveiller les terreurs de la conscience , et les portant partout avec moi ; éloignant toutes les pensées de l'éternité, et ne pouvant la perdre de vue; faisant des efforts impies pour vous oublier, ô mon Dieu , et vous retrouvant partout sur mes pas : que prétends-je , en vous fuyant encore? Ne vous lasserez-vous pas de courir après moi? Suis-je encore une de ces brebis qui méritent vos empressements et vos recherches?

Grand Dieu ! (înissez mes peines , en guérissant mes plaies. Fixez mes irrésolutions : soulagez mon cœur, en le délivrant de ses crimes. Rompez des chaînes que je déteste , et auxquelles je n'ai pas la force d'oser toucher. Laissez-vous fléchir à mes vœux , cl ne regardez pas mes œuvres. Écbutez mes désirs, et fermez les yeux à mes faiblesses. Terminez le combat que je sens en moi. Rendezvous le maître de mon âme ; devenez le plus fort dans mon cœur. Ce n'est plus moi qui vous résiste, ô mon Dieu ; c'est la faiblesse , c'est l'ascendant de la corruption, c'est le long usage du crime. Prenez-moi donc pour votre partage. Arrachez-moi au monde et aux créatures , pour lesquelles vous ne m'avez pas fait , et détruisez en moi cet homme de péché que je hais , et ((ui est devenu plus fort que moi-même.

Mais vous, mon cher auditeur, que Dieu rappelle encore à la vérité et à la justice; vous à qui il fait encore entendre, dans le fond de l'abime où vous croupissez, la voix de sa miséricorde; vous à qui il tend encore à tous moments la main pour vous aider à sortir du tombeau, comme un autre Lazare ; vous à qui il a mar- (jué peut-être ce temps de pénitence connue le moment de votre salut , et le terme heureux de vos malheurs et de vos crimes ; entrez avec vos frères dana cette sainte carrière de pénitence; demaa-

dey. à Dieu quo vous n'y couriez pas en vain. Offrez-lui ce léj^of sacrifice, pour obtenir celui de vos passions. Commencez par la lellrc, afin que l'esprit qui vivifie vous soit donne : soumettezvous à Dieu, en vous soumettant h la loi de l'Église, et il vous soumettra les cupidités injustes qui vous dominent : plus la loi vous sera pénihic , plus vous devez faire en sorte que cette peine ne soit pas infructueuse et sans mérite pour vous. C'est toujours un commencement de salut , que d'accomplir le précepte ; c'est s'unir avec les justes; c'est craindre de désobéir à Dieu; c'est respecter ses lois saintes ; c'est rendre hommage à la religion ; ce n'est pas mettre un nouvel obstacle aux grâces que Dieu nous prépare en ces jours de propitiation : en un mot , le pécheur qui observe la loi peut du moins espérer toujours ; celui qui la méprise est déjà condamné.

Et cependant où sont ceux qui observent cette loi sainte? Que de prétextes frivoles et peu sérieux pour s'en dispenser! Oui , mes frères, que n'opposez-vous pas pour vous mettre à couvert de ce devoir? Des infirmités chimériques : mais , hélas ! les opposez-vous au monde , aux passions , aux plaisirs, mille fois plus laborieux et plus nuisibles que cette loi de pénitence ? Une santé faible et usée : mais quel usage en faites-vous pour le crime, pour l'ambition , pour des affaires terrestres mille fois plus dures à porter que le joug de Jésus-Christ? Quelque légère incommodité déjà éprouvée dans la pratique de l'abstinence : hélas! mais n'en éprouvez-vous pas tous les jours de plus grandes dans les excès de la table et du jeu, dans le dérangement d'une vie toute profane? vous en abstenez-vous pour cela? Où est ici la bonne foi, et cette équité dont vous faites tant d'observation dans vos démarches envers les hommes? N'êtes- vous donc faux et injuste qu'envers Dieu? qu'avezvous donc à opposer encore? un long usage de transgression , une habitude de violer la loi sainte , qui vous la rend désormais impraticable. Eh quoi ! seriez-vous dispensé du précepte , pour ne l'avoir jamais observé jusqu'ici? L'ancienneté de l'infraction vous rendrait-elle moins coupable? Nous allégueriez-vous la durée du crime comme une excuse? et ce qui devrait vous alarmer, deviendrait donc précisément ce qui vous calme? C'est à nous à vous opposer cette longue et criminelle habitude de transgression, et à nous en servir de motif pour vous couvrir de confusion; et non pas à

t)E MASSILtOlV. 37 3

VOUS à nous rallcgiior comme une raison qui vous justifie. Que de pécheurs voluplucuxet invétérés deviendraient innocents, si le long usage de la volupté tout seul les dispensait devant Dieu d'être chastes ! Qu'ouest à plaindre, mes frères, de s'aveugler dans l'affaire de l'éternité, sur des raisons puériles qu'on aurait honte d'avancer devant des hommes sérieux dans des affaires de néant !

Je sais qu'on nous dit tous les jours que ce n'est pas ici un point fort essentiel; que la grande affaire est de bien vivre; mais qu'au fond , user d'une viande plutôt que d'une autre n'a jamais paru un crime fort sérieux , et sur quoi il faille tant sonner l'alarme , et troubler les consciences des fidèles.

C'est-à-dire, ô mon Dieu, que la dernière ressource du pécheur pour se calmer est d'avilir dans son esprit la majesté de vos précej)tes : comme si vous n'étiez pas également grand lorsque voui défendez à Gain de répandre le sang innocent , ou lorscpie vous ordonnez au premier des hommes de ne pas goûter d'un fruit où vous vouliez ([ue sa soumission et son obéissance rendissent hommage à votre gloire, et témoignassent que l'usage des créatures est un don de votre souveraineté et de votre clémence.

Oui , mes frères , ce n'est pas assez pour le monde de violer la loi sainte du jeune et de l'abstinence ; on l'avilit , on la traite de minutie , on la regarde comme une dévotion populaire. C'est presque un air de force et de raison de la violer sans scrupule. Et c'est ainsi qu'on dégrade la tradition la plus vénérable de l'Église, la pratii^uelaplus ancienne et la plus universelle qui nous soit venue de nos pères. C'est ainsi que l'institution respectable du jeune, établie par les apôtres , consacrée par l'usage de tous les siècles , honorée par l'exemple des prophètes et de Jésus-Christ même , n'est plus dans les discours du monde qu'une pratique populaire de dévotion , sur laquelle il y a de la petitesse et de l'excès à vouloir être si vigoureux et si sévère.

Mes frères, le saint vieillard Éléazar était donc un esprit faible, Iors(]u'il aima mieux perdre la vie que de souiller son Ame par Tusage des viandes profanes, et défendues par la loi.' Lesupi)lice de la mère et des sept enfants dans les Machabées n'est donc qu'une histoire risible , puisque les tourments les plus affreux ne purent les déterminer à se permettre des mets que Moïse avait interdits au peuple de Dieu? Les trois jeunes Hébreux , à la cour du roi de

3 74 MOKCEAUX CHOISIS

15al)ylono, n'avaient donc que des frayeurs puériles, lorsqu'ils préféraient la sainte simplicité des viandes prescrites, à la faveur d'un monarque superbe ? Et les livres saints , qui ont consacré par des éloges la foi et le courage de tous ces anciens justes, n'ont donc fait que rehausser par des louanges magnifiques un scrupule vain et puérile?

Eli ! qui étcs-vous donc pour trouver de la petitesse où les saints ont trouve tant de force et de grandeur ? Avaient-ils de la majesté de la religion des idées moins nobles et moins sublimes que vous ? Étaient-ils moins instruits de la foi et de la dignité de ses préceptes , dont liiitelligence n'est donnée qu'à ceux qui les aiment et qui les observent? Étaient-ce des esprits faibles , eux qui ont eu la force de vaincre le monde, et qui ont été plus sages que toute la sagesse du siècle? Dans quels excès ne tomhe-t-on pas, pour s'étourdir sur l'infraction de cette loi sainte? On devient impie, pour être plus tran(iuillement transgresseur.

Oui , mes frères , la vérité a des charmes dont un bon cœur a peine à se défendre. Les règles de la foi sont pleines de noblesse et d'équité. Elles forcent en leur faveur une raison saine et épurée ; elles mettent tôt ou tard un esprit sage et élevé dans leurs intérêts. Les passions peuvent éblouir pendant quelque temps , l'âge peut séduire, les exemples peuvent entraîner , les discours de l'impiété et du libertinage peuvent étourdir; maisenlin la vérité perce le nuage : le grand , le solide de la religion prend la pl.ice dans un bon esprit de toutle frivole qui l'avait amusé. Lassé d'avoir couru longtemps après le songe et la chimère , on veut quelque chose de sur et de réel , et on ne le trouve que dans la religion , dans la vérité de ses maximes et la magnificence de ses promesses. 11 n'y a qu'un esprit faux et superficiel qui puisse demeurer jusqu'à la fin dans l'illusion. Le monde ne peut séduire pour toujours que des hommes sans réflexion et sans cai-actère. Et remarquez ici que le monde lui-même regarde comme tels ceux qui n'ont pas su mettre quelques jours sérieux dans toute leur course , quelque intervalle entre la vie et la mort. Le goût du frivole , qui nous avait fait d'abord applaudir , dès que l'âge ne l'excuse plus , nous rend à la fia méprisables.

Ne résistez donc pas à Dieu , mon cher auditeur , (jui vous ouvre , eu ce temps de propitiation, tant de moyens de salut. Ne vouj

DE MASSILtOrJ. 375

opposez pas vous seul à tous les efforts que rÉglise va faire pour vous rappeler à une vie plus pure et plus chrétienne. Ne vous obstinez plus à périr, tandis que tout va s'empresser à vous sauver du naufrage. Que faut-il encore pour vous déterminer à finir vos égarements, et à changer enfin une vie qui vous lasse , que le monde censure , dont vous sentez vous-même le vide , et peut-être aussi l'indécence et le ridicule ? Que reste-t-il à faire au Seigneur .' Il vous agite par des remords secrets , et vous combattez les saints mouvements de sa grâce : il vous offre tous les secours de la religion , et vous n'en faites aucun usage : il réunit toutes les prières de rÉghse en votre faveur, et vous les rendez inutiles par votreimpénitence : il fait tonner dans ces chaires chrétiennes les promesses el les menaces formidables de la loi , et elles s'effacent de votre cœur un moment après que son esprit les y a gravées. Que peut-il donc faire encore? châtier vos crimes el ceux de vos semblables par des calamités publiques ; répandre sur nous la terreur de sa colère, comme autrefois sur ces villes qui avaient attiré son indignation par l'excès de leurs dissolutions et de leurs débauches. C'était , mes frères , la seule ressource qui restait à la miséricorde de Dieu pour nous toucher. Il parlait en vain au fond de nos cœurs ; il nous frappe pour se faire entendre.

Comme nous avons mis le comble à nos crimes , il semble aussi rassembler sur nos têtes les traits de sa colère. Nos ennemis nous insultent. Les enfants d'Amalec ont la victoire sur le peuple de Dieu. Notre ancienne valeur semble s'être changée en faiblesse. Nos frontières sont ouvertes. Ces murs inaccessibles , en qui nous mettions notre confiance, sont renversés. Nos voisins , à peine autrefois en sûreté dans leurs places les plus reculées , semblent déjà méditer la conquête de nos provinces , et se partager par avance nos terres et nos foyers. La justice de nos armes semble en affaiblir la force et le succès. La paix, autrefois entre nos mains, s'éloigne de plus en plus de nous , et nos désirs ne font que la rendre plus difficile. Le fléau de la guerre et de la désolation répand le deuil et la misère sur nos villes et sur nos campagnes. Le peuple gémit sous le poids des charges que le malheur des temps a rendues nécessaires. La France, que nos premières années avaient vue si florissante, est maintenant plongée tlans une tristesse amère et profonde : et nos ennemis, si jaloux autrefois de nos prospé-

376 MOnCEAUX CHOISIS

rilûs, pcuvcnl à peine se persuader nos malheurs et nos pertes.

D'où vient ce cliangcmenl, mes frères ? Je l'ai déjà dit. La colère de Dieu éclate sur nos crimes : leur cnormité est enfin montée jusqu'au trône de ses vengeances. Il a regardé du haut de sa demeure éternelle , dit le prophète : Prospex'it de excclso sanrtn suo (Ps. ci , 20); et il a vu les abominations qui sont au milieu de nous; les lidèles sans moeurs , les grands sans religion , les ministres même sans piété ; le sexe sans pudeur et sans bienséance , s'avilissant par des indécences dont les siècles de nos pères auraient rougi , et n'étant plus en sûreté que par le dégoût qu'en ont ceux mémo à qui il s'étudie de plaire. Prospexit de excclso sancto suo.

11 a regardé du haut du ciel , et il a vu les adultères et les abominations en honneur au milieu de son peuple; les rapines et les injustices revêtues des titres et des dignités publiques ; les débauches et les excès affreux autorisés par de grands expmples ; un luxe monstrueux et insensé croître et augmenter avec la misère pul)lique ; les théâtres devenus des lieux de prostitution , par le dérèglement déclaré de ces victimes infortunées qu'on y court entendre ; et les mœurs publiques devenues des scandales publics. Proslicxit de excclso sancto siio.

Il a regardé du haut du ciel , et il a vu l'intrigue , l'ambition , le schisme et l'aigreur déshonorer son sanctuaire; les ministres de la paix eux-mêmes divisés ; la défense de la vérité devenue le prétexte des animosités personnelles; le zèle allumé par un vil intérêt; les passions appelées à la défense de la religion qui les condamne ; la piété changée en gain et en une indigne hypocrisie ; et ce royaume autrefois le soutien de la foi, et la plus pure portion de son Église, devenu, par la licence des discours et l'impiété des sentiments, le théâtre d'honneur des philosophes et des incrédules. Prospexit de excclso saucto suo.

Il a regardé du haut du ciel , et il a vu un souverain pieux environné d'une cour dissolue ; le courtisan, toujours parmi nous servile imitateur du maître, devenir ici son censeur secret ; la piété sur le trône devenue plus odieuse ; les crimes se multiplier par la contrainte ; le péril de la débauche en assaisonner les excès ; l'ambition se revêtir des apparences de la piété, pour attirer les largesses du souverain; l'hypocrisie s'enrichir des bienfaits destinés à récompenser la vertu ; et la religion plus déshonorée par les mœurs

et les nrtificesde ces faux justes, que par la licence des pécheurs les plus déclarés. Prospexit de cxrclso sancto suo.

Et alors il a versé sur nous la coupe de sa fureur et de sa colère. Il a fait périr, par le glaive de nos ennemis, nos enfants, nos époux, nos frères et nos proches. Il a répandu sur nos armées un esprit do terreur et de vertige. Il a fait échouer nos projets ; et nos prospérités passées n'ayant été pour nous que de nouveaux motifs d'orgueil et de dissolution , il a eu recours aux châtiments , afin que, si nous avons été ingrats à ses faveurs, nous ne soyons pas insensibles à notre affliction et à nos peines.

Et cependant quel usage faisons-nous de ces fléaux publics ? Qu'opposons-nous à la colère de Dieu pour la désarmer.^ Des plaintes inutiles, des terreurs humaines sur l'incertitude des événements, des inquiétudes sur les misères et sur les charges publiques ; que dirai-je ? des murmures peut-être contre le gouvernement , de vaines réflexions et des censures éternelles sur ceux qui sont à la tcle des affaires; des clameurs inutiles contre ceux qui sont chargés des entreprises et des projets ; des dérisions souvent et des chants satiriques et profanes , symbole éternel de la légèreté de la nation, et qui nous ont toujours consolés de nos malheurs, en éternisant le souvenir de nos pertes c'est ce qu'un ancien Père reprochait déjà de son temps à nos ancêtres: Cantilenis infortiiniu sua solontur. (Salvianus. )

Insensés que nous sommes! nous nous en prenons aux hommes, comme s'ils étaient les auteurs de nos calamités. Nous accusons leur imprudence , leur peu d'habileté , leurs méprises , de nos malheurs. Nous ne remontons pas |)lus haut : nous ne voyons pas que les coups qui nous frappent partent du ciel ; que c'est Dieu luimême (jui confond les conseils et la prutience de nos chefs ; (pii aveugle nos sages et nos vieillards ; qui répand l'épouvante et la terreur dans nos armées ; et que nos crimes seuls enfantent tous nos malheurs. Mettons Dieu de notre côté, mes frères, et alors nous serons les plus forts. Forçons le Seigscur, par un re|)cntir sincère , à combattre pour nous ; et alors , ou il donnera la paix à son peuple , ou nous dissiperons nos ennemis comme de la poussière.

Maison d'Israël , disait autrefois le grand prêtre Éliachim aux Juifs frappés cocnnic nous de la main de Dieu , et en prc.ie aux

:]78 MORCKAUX CHOISIS

troupes victorieuses des Assyriens, souvenez-vous comment Moïse, ce seivitcar de Dieu, brisa autrefois la force d'Amalec, qui se foiif!;iit dans sa puissance , dans le noml)re de ses troupes , et dans la multitude doses chariots : Memorcs cstoteMotjsi, servi Domini, qui Amalec , confulentcm in virtute sua et in exercitu sito. dejecit. Ainsi disparaîtront devant vous vos ennemis, continuait ce vénérable pontife , si vous demeurez fidèles dans la pratique des ordonnances de la loi, et si vous revenez au Seigneur par les gémissements d'un cœur brisé, et d'un repentir vif et sincère : Sic cmnt iinivcrsi hostcs Israël, si manentcs pcrmanseritis injejuniis et orationibus, in conspectu Bomini. (JuDrrii,iv, 12, 14.)

Et voilà , mes frères , ce que le pontife saint ' , qui nous honore ici de sa présence , et que le Seigneur a suscité à son peuple dans ce temps de calamité , vous a déjà dit avec les expressions les plus vives du zèle pastoral et de l'éloquence chrétienne. Voilà les ressources qu'il vous a marquées par une indication solennelle de jeûnes et de prières , pour remédier aux maux qui nous affligent. Mes frères, vous a-t-il dit, finissons nos désordres , et nos malheurs finiront bient(M. Devenons plus fidèles, et nous deviendrons bientôt plus heureux et plus tranquilles. Faisons cesser les scandales qui sont au milieu de nous, et nos larmes seront bientôt essuyées. Convertissons-nous au Seigneur, et le Seigneur combattra pour nous. Mettons-nous en pais avec Dieu, et nous l'aurons bientôt avec les hommes.

Voilà, mes frères, ce que ses exemples vous prêchent encore plus efficacement que ses discours. Il souffre des malheurs qui vous affligent ; mais il souffre encore plus des iniquités qui vous les attirent. Il porte avec vous le poids do vos afflictions et de vos pertes ; mais il porte encore plus le poids de vos crimes. Il demande pour vous au Seigneur des jours plus tranquilles et plus fortunés; mais il en demande aussi de plus saints.

Soulagez son zèle, mes frères, en répondant à sa tendresse. Consolez sa piété en secondant ses désirs. Récompensez ses soins en vous conformant à ses exemples. Dieu n'a pas encore abandonné son peuple , puisque , malgré tant de calamités dont il nous frappe , il vous suscite encore un pasteur fidèle, qui peut vous réconcilier

' Monseigneur le cardinal de Noaiiles, devant qui ce sermon fut prêché à Notre-Dame.

avec le Soigneur, el arrcler le bras de son indignation et de sa colère. N'abusez donc pas du don de Dieu , mon cher auditeur ; et ne rendez pas inutiles , par l'endurcissement do votre cœur, tant de moyens de sanctification que la bonté de Dieu vous offre , et les ressources les plus heureuses de votre salut.

Grand Dieu! que do justes sujets de condamnation n'aurez-vous pas un jour contre moi? Que n'aurez-vous pas fait pour me sauver, et qu'aurai-je omis moi-même pour me perdre? Vous avez mis tout en œuvre pour empêcher voire créature de périr ; vos grâces, vos inspirations, des lumières vives, des amertumes salutaires, des dégoûts infinis , des passions traversées, des projets confondus, des espérances évanouies , des calamités publiques et personnelles; que dirai-je encore? un cœur même tendre pour le bien; un cœur né avec des sentiments do vertu et de droiture; un cœur qui se refusait aux excès , qui ne paraissait point fait pourlcdéréglemenl, qui ne cesse de me rappeler à vous, et de me reprocher en secret ma honte et ma faiblesse. Que puis-je vous dire, tout couvert de vos bienfaits et de mes crimes? Seigneur, ne vous lassez pas de me tendre la main. Vous en avez trop fait jusqu'ici pour me laisser périr sans ressource : plus je me trouve indigne de nouvelles faveurs , plus j'en espère. L'horreur démon état augmente ma confiance; et l'excès de mes misères est le seul droit que j'offre h vos miséricordes éternelles. Ainsi soit-il.

(ir Sermon pour le mercredi des Cendres,)

SUR LA VERITI' DK LA RELIGION.

Les autres religions, qui se sont vantées d'une origine plus ancienne, ne nous ont donné pour garants de leur antiquité que des récils fabuleux , et qui tombaient d'eux-mêmes. Ils ont défiguré l'histoire du monde par un chaos de siècles innombrables et imaginaires dont il n'est resté aucun événement à la postérité , et (|ue l'histoire du monde n'a jamais connus. Les auteurs de ces grossières fictions n'ont écrit que plusieurs siècles après les faits qu'ils nous racontent; et c'est tout dire d'ajouler que celle théologie fut le fruit de la poésie ; el les inventions de cet art , les plus solides fondements de leur religion.

Ici c'est une suite de faits raisonnables, naturelle, d'accord avec elle-même. C'esirhisloire d'une famille coiilinuée depuis sou premier chef jusqu'à celui qui l'écrit, et justifiée dans toutes ses circonstances. C'est une généalogie où chaque chef est marqué par ses propres caractères , par des événements qui subsistaient encore alors , par des traits qu'on reconnaissait encore dans les lieux qu'ils avaient habités. C'est une tradition vivante , la plus sûre qu'il y eût alors sur la terre, puisque Moïse n'a écrit que ce qu'il avait ouï dire aux enfants des patriarches, et que les enfants des patriarches ne rapportaient que ce que leurs pères avaient euxmêmes vu. Tout s'y soutient, tout s'y suit, touts'yéclaircit de soimême. Les traits n'en sont pas imités, ni les aventures puisées ailleurs, et accommodées au sujet. Avant Moïse, le peuple de Dieu n'avait rien d'écrit. Il n'a laissé <à la postérité que ce qu'il avait recueilli do vive voix de ses ancêtres, c'est-à-dire toute la tradition du genre humain ; et le premier, il a rédigé en un volume l'histoire des merveilles de Dieu et de ses manifestations aux hommes, dont le souvcniravait fait jusque-là toute la religion, toute la science et toute la consolation de la famille d'Abraham. La bonne foi de cet auteur I)arait dans la naïveté de son histoire. Il ne prend point de précaution pour être cru , parce qu'il suppose que ceux pour qui il écrit n'en ont pas besoin pour croire, et qu'il ne raconte que des faits publics parmi eux, plutôt pour en conserver la mémoire à leurs descendants que pour les en instruire eux-mêmes.

Voîlà, mes frères, par où la religion chrétienne commence à s'acquérir du crédit sur l'esprit des hommes. Tournez-vous de tous les côtés , lisez l'histoire des peuples et des nations , vous ne trouverez rien de mieux établi sur la terre ; que dis-je ? rien même qui mérite les attentions d'uu esprit sensé. Si les hommes sont nés pour une religion, ils ne sont nés que pour celle-ci. S'il y a un Être souverain qui ait montré la vérité aux hommes , il n'y a que celle-ci qui soit digne des hommes et de lui. Partout ailleurs l'origine est fabuleuse : ici elle est aussi sùrc que tout le reste; et les derniers âges , qu'on ne peut contester, ne sont pourtant que les preuves de la certitude du premier. Donc, s'il y a une autorité dans le monde à laquelle la raison doive céder, c'est à celle de la religion chrétienne.

Au caractère de sou ancienneté, il faut ajouter celui de sa per-

Dli MAS3ILL0\. 381

péliiilé. Représentez-vous ici cette variété infinie de religions et de sectes , qui ont régné tour à tour sur la terre ; suivez l'histoire (les superstitions de chaque peuple et de chaque pays : elles ont duré un certain nomhre d'années, et tombé ensuite avec la puissance de leurs sectateurs. Où sont les dieux d'Emalh, d'Arphad et de Sepharvaïm ? Rappelez l'histoire de ces premiers conquérants : ils vainquaient les dieux des peuples en vainquant les peuples euxmêmes, et abolissaient leurs cultes en renversant leur domination. Qu'il est beau , mes frères, de voir la religion de nos pères toute seule se maintenir dès le commencement, survivre à toutes les sectes , et , malgré les diverses fortunes de ceux qui en ont fait profession , passer toujours des pères aux enfants, et ne pouvoir jamais être effacée du cœur des hommes ! Ce n'est pas un bras do chair qui l'a conservée. Ah! le peuple fidèle a presque toujours été faible, opprimé, persécuté. Non, ce n'est pas par le glaive, comme dit le Prophète, que nos pères possédèrent la terre : iVcc cnim in glud'io suo possedemnt terrain. ( Ps. xliii,4.) Tantôt esclaves, tantôt fugitifs, tantôt tributaires des nations , ils virent mille fois la Chaldcc, l'Assyrie, Babylone, les puissances les plus formidables de la terre , tout l'univers conjurer leur ruine et rexlinclion entière de leur culte; mais ce peuple si faible , opprimé en Egypte, errant dans un désert , transporté depuis captif dans des provinces étrangères , n'a jamais pu être exterminé , tandis que tant d'autres plus puissants ont suivi la destinée des choses humaines; et son culte a toujours subsisté avec lui , malgré tous les efforts que chaque siècle presque a faits pour le détruire.

Or, d'où vient, mes frères, qu'un culte si contredit, si pénible par ses observances , si rigoureux par les châtiments dont il [)unissaitles Iransgresseurs , si aisé même k s'établir et à tomber, l)ar l'inconslance et la grossièreté toute seule du peuple qui en fut d'abord dépositaire , d'où vient qu'il s'est seul perpétué dans le monde au milieu de tant de révolutions, tandis que les superstitions, soutenues de la puissance des empires et des royaumes, sont relond)ées dans le néant d'où elles étaient sorties ?lih! n'est-ce pas Dieu , et non l'homme , qui a fait toutes ces choses? N'est-ce pas le bras du Tout-Puissant qui a conserve son ouvrage? Et puisque tout ce que l'esprit humain avait invente a péri , ne faut-il pas conclure que ce qui a toujours demeuré était seul l'ouvrage de

382 MORCEIUX CHOISIS

la sagesse divine? Nonne Dciis fecil hœc omniu, et nonhomo? Enfin, si à son ancienneté cl à sa perpétuité vous ajoutez son uniformité , il ne restera plus de prétexte à la raison pour se défendre. Car, mes frères, tout change sur la terre, parce que tout suit la mutabilité de son origine. Les occasions , les différences des siècles, les diverses humeurs des climats, la nécessité des temps, ontintroduit mille changements à toutes les lois humaines. La foi seule n'a jamais changé. Telle que nos pères la reçurent , telle l'avons-nous aujourd'hui , telle nos descendants la recevront un jour. Elle s'est développée par la suite des siècles, et par la nécessité de la garantir des erreurs qu'on voulait y mêler , je l'avoue ; mais ce qui une fois a paru lui appartenir, a toujours paru tel. Il est aisé de durer, quand on s'accommode aux temps et aux con jonctures, et qu'on peut ajouter ou diminuer, selon le guùt des siècles et de ceux qui gouvernent : mais ne jamais rien rekicher , malgré le changement des mœurs et des temps ; voir tout changer autour de soi , et être toujours la même , c"est le grand privilège de la religion chrétienne. Et par ces trois caractères d'ancienneté , de perpétuité et d'uniformité qui lui sont propres, son autorité se trouve la seule sur la terre capable de déterminer un esprit sage. Mais si la soumission du fidèle est raisonnable du côté de l'autorité qui l'exige, elle ne l'est pas moins du côté des choses qu'on lui propose de croire. Et ici , mes frères , entrons dans le fonds du culte des chrétiens. Il ne craint pas d'être vu de près, comme ces mystères abominables de ridolàtrie dont les ténèbres cachai(MU la honte et l'horreur. Une religion , dit Tertullien , qui n'aimerait pas d'être approfondie , et qui craindrait l'examen , serait suspecte : Cœtcrum suspecta est Icxqnœprobarinon vult. Plus vous approfondissez le culte des chrétiens , plus vous y trouvez de beautés et de merveilles cachées. L'idolâtrie inspirait à l'homme des sentiments insensés de la Divinité ; la philosophie, des sentiments peu raisonnables de lui-même ; la cupidité, des sentiments injustes envers les autres hommes. Or , admirez la sagesse de la religion, qui remédie à ces trois plaies, que la raison de tous les siècles n'avait jamais pu ni guérir , ni même connaître.

Et premièrement , quel autre législateur a parlé de la Divinité comme celui des chrétiens? Trouvez ailleurs , si vous le pouvez , des idées plus sublimes de sa puissance , de son immensité , de sa

DE I.IASSILLON. 3S;i

sagesse, de sa bonté, de sa justice, que celles que nous eu tlon neutnos Écritures. S'il y a au-dessus de nous un Èlrc suprême c> éternel , en qui toutes choses vivent , il faut qu'il soit tel que la religion chrétienne le représente. Nous seuls ne le comparons pas à la ressemblance de l'homme. Nous seuls l'adorons assis sur les chérubins, remplissant tout par sa présence, réglant tout par sa sagesse, créant la lumière et les ténèbres, auteur du bien, vengeur du vice. Nous seuls l'honorons comme il veut être honore , c'està-dire, nous ne faisons pas consister le culte qui lui est dû, en la multitude des victimes , ni dans l'appareil extérieur de nos hommages ; mais dans l'adoration, dans l'amour , dans la louange , dans l'action de grâces. Nous lui rapportons le bien qui est en nous, comme à son principe ; et nous nous attribuons toujours le vice, qui n'a sa source que dans notre corruption. Nous espérons de trouver en lui la récompense d'une fidélité qui est le don de sa grâce, et la peine des transgressions, qui sont toujours la suite du mauvais usage que nous faisons de notre liberté. Or , quoi de plus digne de l'Être souverain que toutes ces idées?

En second lieu, une vaine philosophie, ou avait dégradé l'homme jusqu'au rang des bêtes , en lui faisant chercher sa félicité dansles sens ; ou l'avait follement élevéjusqu'à la ressemblance de Dieu, en lui persuadant qu'il pouvait trouver son bonheur dans sa propre sagesse. Or, la morale des chrétiens évite ces deux excès : elle retire l'homme des plaisirs charnels, en lui découvrant l'excellence de sa nature et la sainteté de sa destination ; elle corrige son orgueil en lui faisant sentir sa misère et sa bassesse.

Enfin , la cupidité rendait l'homme injuste envers les autres hommes. Or, quelle autre doctrine que celle des chrétiens a jamais mieux réglé nos devoirs à cet égard.' Elle nous apprend à obéir aux puissances , comme établies de Dieu , non-seulement par la crainte de l'autorité, mais par une obligation de conscience ; à respecter nos maîtres , souffrir nos égaux , être affables envers nos inférieurs, aimer tous les hommes comme nous-mêmes. Elle seule sait former de bons citoyens, des sujets fidèles , des serviteurs patients, des maîtres humbles , des magistrats incorruptibles , des princes cléments , des amis véritables. Elle seule rend inviolable la bonne foi des mariages , assure la paix des familles, maintient la tranciuillité des États. Non-seulement elle arrête les usurpations,

384 MORCF.AllX OHOÎSIS

mais elle interdit jusqu'au désir d'un bien étranger : non-seulement elle ne veut pas qu'on regarde d'un œil d'envie la prospénlé de son frère , mais elle ordonne qu'on partage avec lui son propre bien lorsqu'il en a besoin : non-seulement clic nous défend d'attenler à sa vie , mais elle veut (juc nous fassions du bien à ceux même qui nous font du mal ; que nous bénissions ceux cpii nous maudissent , cl que nous n'ayons tous qu'un cœur et qu'une àme. Donnez-moi , disait autrefois saint Augustin aux païens de son temps , un royaume tout composé de gens de cette sorte : bon Dieu! quelle paix! quelle félicité! quelle image du ciel sur la terre! Toutes les idées de la philosophie ont-elles jamais approché du plan de cette république céleste? et n'est-il pas vrai que si un Dieu a parlé aux hommes pour leur montrer les voies du salut , il n'a pu leur tenir un autre langage ?

Il est vrai qu'à toutes ces maximes si dignes de la raison , la religion ajoute des mystères qui nous passent. Mais outre que le bon sens voulait qu'on se soumit là-dessus à une religion si vénérable dans son antiquité, si divine dans sa morale , si supérieure à tout ce qui est sur la terre dans son autorité, et la seule digne d'être crue , les motifs dont elle se sert pour nous persuader achèvent de forcer l'incrédulité.

Premièrement. Ces mystères ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement , et prédits avec toutes les circonstiuices des temps , des lieux et des moindres événements ; et ce ne sont pas ici de ces prophéties vagues, renvoyées à la crédulité du simple vulgaire, qu'on débite dans un coin de la terre, qui sont toujours du même âge que les événements, et qu'on ignore dans le reste de l'univers. Ce sont des prophéties qui ont fait , depuis la naissance du monde , toute la religion d'un peuple entier ; que les pères transmettaient à leurs enfants comme leur plus précieux héritage ; qui étaient conservées dans le temple saint comme le gage le plus sacré des promesses divines ; et enîin , dont la nation la plus ennemie de Jésus-Christ, qui en a été la première dépositaire , atteste encore aujourd'hui la vérité à la face de l'univers : des prophéties qu'on ne cachait point mystérieusement au peuple, de peur qu'il n'en découvrit la fausseté , comme ces vains oracles des sibylles resserrés avec soin dans le Gapitole , fabriqués pour soutenir l'orgueil des Romains , exposés aux yeux des seuls pontifes,

hE MASSILLvOX. SS.j

el produits de leiiips en temps par morceaux, pour autoriser daii". l'esprit du peuple, ou une entreprise périlleuse, ou une guerre injuste. Ici , nos livres prophétiques étaient la lecture journalière de tout un peuple. Les jeunes et les vieillards , les femmes et les enfants , les prêtres et les hommes du commun , les rois et les sujets , devaient les avoir sans cesse entre les mains ; chacun avait droit d'y étudier ses devoirs, et d'y découvrir ses espérances. Loin de flatter leur orgueil, ils ne leur parlaient que de l'ingratitude de leurs pères : ils leur annonçaient à chaque page des malheurs , comme le juste châtiment de leurs crimes; ils reprochaient aux rois leur dissolution, aux pontifes leurs injustices; aux grands leur profusion , au peuple son inconstance et son incrédulité ; et cependant ces livres saints leur étaient chers ; et, par les oracles qu'ils y voyaient s'accomplir tous les jours, ils attendaient avec confiance l'accomplissement de ceux dont tout l'univers est aujourd'hui témoin. Or, la connaissance de l'avenir est le caractère le moins suspect de la Divinité.

Secondement. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux si éclatants , si puhlics dans la Judée, si convenus alors même par ceux qui avaient intérêt de les nier , si marqués par des événements qui intéressaient toute la nation, si répétés dans les villes, dans les campagnes, dans le temple, dans les places publiques, qu'il faut fermer les yeux à la lumière pour les révoquer en doute. Les apôtres les ont prêches , les ont écrits dans la Judée même peu de temps après leur accomplissement, c'est-à-dire, dans un temps où les pontifes qui avaient condamné Jésus-Christ, encore vivants, auraient pu les confondre et crier à l'imposture , s'ils avaient imposé au genre humain. Jésus-Christ, en ressuscitant selon sa promesse , confirma son Evangile. Et l'on ne peut supposer ni que les apôtres se soient trompés sur ce fait si décisif, si essentiel pour eux; sur ce fait tant de fois prédit, attendu comme le point principal où tout le reste se rapportait; ce fait tant de fois confirmé, et dovantdos témoins si nombreux; ni qu'ils aient voulu nous tromper eux-mêmes, et aller prêcher aux hommes un mensonge aux dépens de leur repos, de leur honneur et de leur vie, le seul prix qu'ils attendaient de leur imposture. Ces hommes , qui ne nous ont laissé que des enseignements si sages et si pieux , auraient donc donné à la terre un exemple d'extravagances inconnu jusqu'à eux à tous les peujdes,

;jSG MORCEAUX CHOISIS

et se seraient , de sang-froiil , sans vue, sans intérêt, sans motif, dévoués aux tourments les plus affreux , et à une mort soufferte avec une piété héroïque, seulLMncnt pour aller soutenir la vérité d'un fait dont ils connaissaient eux-mêmes la fausseté? Ces hommes seraient tous morts tran(iiiillcment pour un autre homme qui les aurait trompés , et qui , n'ayant pas ressuscité, comme il l'avait promis , se serait joué pendant sa vie de leur crédulité et de leui faiblesse ? Que l'impie ne nous reproche plus, comme une crédulité, les mystères incompréhensibles de la foi. Il faut qu'il soit bien crédule fui-méme , pour pouvoir se persuader des suppositions si incroyables.

Enfin la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers docile : les Césars, qu'elle dégradait du rang des dieux; les philosophes, qu'elle convainquait d'ignorance et de vanité ; les voluptueux, à qui elle ne prêchait que des croix et des souffrances ; les riches , qu'elle obligeait à la pauvreté et au dépouillement; les pauvres, à qui elle ordonnait d'aimer leur abjection et leur indigence ; tous les hommes, dont elle combattait toutes les passions. Cette foi, préchée par douze pauvres sans science , sans talent , sans appui , a soumis les empereurs , les savants , les ignorants , les villes , les empires. Des mystères si insensés en apparence ont renversé toutes les sectes et tous les monuments d'une orgueilleuse raison; et la folie de la croix a été plus sage que toute la sagesse du siècle. Que dis-je.^ tout l'univers a conspiré contre elle , et les efforts de ses ennemis l'ont affermie. Être fidèle, et être destiné à la mort , étaient deux choses inséparables ; et cependant le danger était un nouvel attrait : plus les persécutions étaient violentes , plus la foi faisait de progrès ; et le sang des martyrs était la semence des fidèles. 0 Dieu ! qui ne sentirait ici votre doigt ? qui ne reconnaîtrait à ces traits le caractère de votre ouvrage ? Où est la raison qui ne sente tomber ici la vanité de ses doutes , et qui rougisse encore de se soumettre à une doctrine qui a soumis tout l'univers.' Mais non-seulement cette soumission est raisonnable , elle est encore glorieuse à l'homme.

L'orgueil est la source secrète de l'incrédulité. Il y a dans cette ostentation de raison , qui fait mépriser à l'incrédule la croyance commune, une déplorable singularité qui le flatte, et fait qu'il suppose en lui plus de lumière que dans le reste des houîmes ,

paiTC qu'il a osé secouer un joug qui les assujeltit tous , et contredire témérairement ce que les autres jusqu'à lui s'étaient conlentés d'adorer.

Or , pour ôter à l'incrédule une si affreuse consolation , il n'y a qu'à démontrer d'abord qu'il n'est rien de plus glorieux à la raison que la foi : glorieux du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir, glorieux par la situation où elle met le fidèle pour le présent; glorieux e!i(in du côté des grands modèles qu'elle lui prol)ose à imiter.

Glorieux du côté des promesses qu'elle renferme. Quelles sont les promesses delà foi, mes frères? L'adoption de Dieu, une société immortelle avec lui , la rédemption parfaite de nos corps , l'éternelle félicité de nos âmes , la délivrance des passions , nos cœurs fixés par la possession du bien véritable , nos esprits pénétrés de la lumière ineffable de la raison souveraine , et heureux par la vue claire et toujours durable de la vérité. Telles sont les promesses de la foi : elle nous apprend que notre origine est di vine, et nos espérances éternelles.

Or, je vous demande , est-il honteux à la raison de croire des vérités qui font tant d'honneur à l'immortalité de sa nature? Eh quoi, mes frères, serait-il donc plus glorieux à l'homme de se croire de la même nature que les bêtes , et d'attendre la même fin? Quoi! l'incrédule croirait se faire plus d'honneur en se persuadant qu'il n'est qu'une vile boue que le hasard a assemblée , et que le hasard dissoudra , sans fin, sans destination , sans espérance , sans aucun autre usage de sa raison et de son corps , que celui de se plonger brutalement, comme les animaux, dans les voluptés charnelles! Quoi ! il aurait meilleure opinion de lui-même, en se regardant comme un infortuné que le hasard a placé sur la terre ,qui n'attend rien au delà de la vie , dont la plus douce espérance est de retomber bientôt dans le néant ; qui ne tient à aucun être hors de lui ; qui est réduit à trouver en lui-même sa félicité, quoiqu'il n'y trouve que des inquiétudes et des terreurs secrètes! Est-ce donc là cette affreuse distinction qui Halte tant l'orgueil de l'incrédule ? Grand Dieu ! qu'il est glorieux à votre 'vérité de n'avoir pour ennemis que des hommes de ce caractère ! Pour moi , disait autrefois saint Ambroise (Ambr., Orat. de resurrecUone) aux incrédules de son temps , je me fais honneur de croire des vérités si

honorables à l'homme : Jurât hoccrcdcre; d'attendre des promesses si consolantes : Sporare dclcrtal. C'est se punir bien tristement soi-même, que de refuser de les croire : Non crcdidissc pœna est. Ah ! si je me trompe en aimant mieux attendre l'éternelle société des justes dans le sein de Dieu , que me croire de la même nature que les bêtes ; c'est une erreur que j'aime , qui m'est choro , cl dont je ne veux jamais être détrompé : Qnod si in hoc erra, quod vie angclis post mortem sociare malo quam bestiis , libcnter in hoc erro , ncc unquàm abhac opinione, dum vivo, fraudari j)at\ar. (Amcr., Orat. de resurrectione.)

Mais si la foi est glorieuse du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir , elle ne l'est pas moins du coté de la situation où elle met le lidcle pour le présent. Et ici, mes frères, représentez vous un véritable juste qui vit delà foi : vous avouerez qu'il n'est rien de si grand sur la terre. Maître de ses désirs , et de tous les mouvements de son cœur ; exerçant un empire glorieux sur luimême ; possédant son ame dans la patience et dans l'égalité , et régissant toutes ses passions par le frein de la tempérance; humble dans la prospérité , constant dans la disgrâce ; joyeux dans les tribulations, paisible avec ceux qui haïssent la paix ; insensible aux injures, sensible aux afllictions de ceux qui l'outragent; fidèle dans ses promesses , religieux dans ses devoirs ; peu touché des i-ichesses, qu'il méprise ; embarrassé des honneurs , qu'il craint ; plus grand que le monde entier, qu'il regarde comme un monceau de poussière : quelle élévation !

La philosophie ne détruisait les vices que par le vice. Elle n"apju-enait avec faste à mépriser le monde ,que pour s'attirer les applaudissements du monde : elle cherchait plus la gloire de la sagesse, que la sagesse elle-même. En détruisant les autres passions , elle en élevait toujours une plus dangereuse sur leurs ruines; je veux dire, l'orgueil : semblable à ce prince de Babylone , qui n'avait renversé les autels des dieux des nations que pour élever sur leurs débris sa statue impie , et ce colosse monstrueux d'orgueil qu'il voulut faire adorer à toute la terre.

Mais la foi élève le juste au-dessus de sa vertu même. Elle le rend encore plus grand dans le secret du cœur , et aux yeux de Dieu , que devant les hommes. Il pardonne sans orgueil; il est désintéressé sans faste; il souffre sans vouloir qu'on s'en aperçoive ; il

PE xMASSILLON. 389

moiicrc sps passions sans s'en apercevoir lui-même; lui seul ignore la gloire et le mérite de seâ actions; loin de jeter des regards de romplaisance sur lui-même , il a honte de ses vertus , plus que le pécheur n'en a de ses vices ; loin de chercher d'être applaudi , il cache ses œuvres de lumière, comme si c'étaient des œuvres de ténèbres : il n'entre dans sa vertu que l'amour du devoir; il n'agit que sous les yeux de Dieu seul , et comme s'il n'y avait plus d'hommes sur la terre : quelle élévation! Trouvez, si vous le pouvez, quelque chose de plus grand dans l'univers. Repassez sur tous les divers genres de gloire dont le monde honore la vanité des hommes ; et voyez si tous ensemble ils peuvent atteindre ù ce degré de grandeur où la foi élève l'homme de bien. . Hélas ! mes frères , nous ne nous connaissons , ni nous-mêmes , ni tout ce qui est au dehors de nous. Nous ignorons comment nous avons été formés , par quels progrès imperceptibles notre corps a reçu l'arrangement et la vie, et quels sont les ressorts infinis, et l'artifice divin, qui en font mouvoir toute la machine. Je ne sais, disait autrefois celte illustre mère des Machabées à ses enfants, comment vous avez paru dans mon sein ; ce n'est pas moi qui vous ai donné 1 ame , l'esprit, et la vie que vous y avez reçue ; ce n'est pas moi qui ai disposé la structure merveilleuse de vos membres , cl qui les ai mis chacun à leur place ; c'est la main invisible de l'Auteur de l'univers : Ncscio qualiler in ulero mco apparuistis : ncque enim ego spiritumet animam donavi vobiset vitam, et singuloruvi mcmbra non ego ipsa compegi , sed miindi Creator qui formuvil hominis nativitntcm. (Mach., vu, 22, 23.) Notre corps seul est un mystère où l'esprit humain se perd et se confond , et dont on n'ajjprofondira jamais tous les secrets; et il n'est que celui (jui a présidé à sa formation qui puisse les connaître.

Ce soufllc de la Divinité qui nous anime, cette portion de nousmêmes qui nous rend capables d'aimer et de connaître , ne nous est pas moins inconnue : nous ne savons comment se forment ses désirs, ses craintes, ses espérances, ni comment elle peut se donner ;i elle-même ses idées et ses images. Personne juscju'ici n'a pu comprendre comment cet être spirituel, si éloigné par sa nature de la matière ,a pu lui être uni en nous par des liens si indissolu- J)les, que ces deux substances ne forment plus que le même tout , cl (juc les biens et les maux de l'une deviennent ceux de l'autre.

Nous sommes donc un mystère à nous-mêmes, comme disait saint Augustin; et cette vaine curiosité même qui veut tout savoir, nous serions en peine de direco qu'elle est , et comment elle s'est formée dans notre àme.

Au dehors nous ne trouvons encore que des énigmes ; nous vivons comme étrangers sur la terre , et au milieu des objets que nous ne connaissons pas. La nature est pour Ihommc un livre fermé; et le Créateur, pour confondre, ce semble, l'orgueil humain , s'est plu à répandre des ténèbres sur la face de cet abîme.

Levez les yeux , ô homme ! considérez ces grands corps de lumière qui sont suspendus sur votre tète , et qui nagent pour ainsi dire dans ces espaces immenses où votre raison se confond. Qui a formé le soleil , dit Job , et donné le nom à la multitude infinie des étoiles.^ Comprenez, si vous le pouvez, leur nature, leur usage, leurs propriétés , ieur situation, leur distance, leurs apparitions, l'égalité ou l'inégalité de leurs mouvements. Notre siècle en a découvert quelque chose, c'est-à-dire, il a un peu mieux conjecturé que les siècles qui nous ont précédés ; mais qu'est-ce qu'il nous en a appris , si nous le comparons à ce que nous ignorons encore ? Descendez sur la terre , et dites-nous , si vous le savez , qui tient les vents dans les lieux où ils sont enfermés ; qui règle le cours des foudres et des tempêtes ; quel est le point fatal qui met des bornes à rimpétuosité des ilofs de la mer, et comment se forme le prodige si régulier de ses mouvements ? Expliquez-nous les effets surprenants des plantes, des métaux, des éléments? cherchez comment l'or se purifie dans les entrailles de la terre ; démêlez , si vous le pouvez , l'artifice infini qui entre dans la formation des insectes qui rampent à nos yeux ; rendez-nous raison des différentsinstincls des animaux; tournez-vous de tous les côtés; la nature, de toutes parts, ne vous offre que des énigmes. 0 homme ! vous ne connaissez pas les objets que vous avez sous l'œil, et vous voulez voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi? La nature est pour vous un mystère , et vous voudriez une religion qui n'en eût point ? Vous ignorez les secrets de l'homme, et vous voudriez connaître les secrets de Dieu ? Vous ne vous connaissez pas vous-même , et vous voulez approfondir ce qui est si fort au-dessus de vous? L'univers, que Dieu a livré à votre curiosité et a vos disputes, est un

abime où vous vous perdez; et vous voulez que les mystères de la foi, qu'il n'a exposés qu'à votre docilité et à votre respect , n'aient rien qui échappe à vos faibles lumières ! 0 égarement! Si tout était clair, hors la religion, vous pourriez , avec quelque apjîarence de raison, vous défier de ses ténèiires; mais puisqu'au dehors même tout est obscurité pour vous, le secret de Dieu, dit saint Augustin, doit vous rendre plus respectueux et plus attentif, mais non pas plus incrédule : Sccretiiia Del intentos dcbct l'accrc , non adversos. (Trac, xxviii , in Joann.)

La nécessité de la foi est donc fondée en premier lieu sur la faiblesse de la raison , mais elle est encore fondée sur sa profonde dépravation. Et en effet , qu'y avait-il de plus naturel à l'homme que de connaître son Dieu , l'auteur de son être et de sa félicité, sa fin et son principe; que d'adorer sa sagesse , sa puissance, sa bonté, et toutes les divines perfections dont il a gravé des traits si profonds et si bien marqués dans son ouvrage i' Ces lumières étaient nées avec nous. Cependant repassez sur ces siècles de ténèbres et de superstitions qui précédèrent l'Évangile , et voyez jusqu'où l'homme avait dégradé son Créateur, et à qui il avait fait Dieu semblable. Il ne se trouva rien de si vil dans les créatures, dont son impiété ne se fit des dieux ; et l'homme fut la divinité la plus noble que l'homme adora.

Si de la religion vous passez h la morale, tous les principes de l'équité naturelle étaient effacés, et l'iiomme ne portait plus écrit dans son cœur l'ouvrage de cette loi que la nature y avait gravée. l'Iaton, cet homme si sage, et qui, selon saint Augustin, avait si fort approché de la vérité, anéantit néanmoins la sainte situation du mariage ; et , permettant une brutale confusion parmi les hommes , il confond les noms et les droits paternels (pie la nature ellemême a toujours le plus respectés jusijue parmi les animaux, et donne à la terre des hommes tous incertains de leur origine, tous venant au monde sans parents, pour ainsi dire, et parla, sans tendresse, sans affection, sans humanité; tous en état de devenir incestueux ou parricides sans le savoir.

D'autres vinrent annoncer aux hommes que la volupté était le souverain bien ; et , quelle que pût être l'intention du premier auteur de cette secte , il est certain que ses disciples ne cherchèrent point d'autre félicité que celle des bctes : les plus honteuses disso-

liilions devinrent des maximes de pliilosopliie. Rome, Alhènes, (lorinlhc , virent des excès où l'on clierche l'Iiomme dans l'iiomme même. C'est peu ; les vices les plus abominables y furent consacrés : on leur dressa des temples et des autels : l'impudicité , lincesle, la cruauté, la pertidie, et des crimes encore plus honteux , furent érigés en divinités : le culte devint une débauche et une prostitution publiques; et des dieux si criminels ne furent plus honorés que par des crimes : et l'apôtre qui nous les rapporte prend soin de nousavcrtir que ce n'était pas là seulement le dérèglement des peuples, mais des sages et des pliilosophes qui s'étaient égarés dans la vanité de leurs pensées, et que Dieu avait livrés aux désirs corrompus de leur cœur. 0 Dieu I en permettant que la sagesse humaine tombât dans des égarements si monstrueux, vous vouliez apprendre à l'homme que la raison toute seule , livrée à ses propres ténèbres, est capable de tout, et qu'elle ne saurait être à elle-même son guide, sans tomber dans les abimes dont votre foi et votre lumière seules peuvent la tirer.

Enhn, si la dépravation de la raison nous fait sentir le besoin que nous avons d'un remède qui la guérisse , ses inconstances cl ses variations éternelles apprennent encore à l'homtne qu'il ne peut se passer d'un frein et d'une règle qui la fixe.

Et ici, mes frères, si la brièveté d'un discours permettait de tout dire, que de vaines disputes, que de questions sans fin, que d'opinions différentes ont partagé autrefois les écoles de la philosophie païenne ! Et ne croyez pas que ce fut sur des matières que Dieu semble avoir livrées à la dispute des hommes ; c'était sur la nature de Dieu même, sur son existence, sur limmortalité do l'àme, sur la véritable félicité.

Les uns doutaient de tout; les autres croyaient tout savoir. Les uns ne voulaient point de Dieu ; les autres nous en donnaient un de leur façon, c'est-à-dire, quelques-uns, oisif, spectateur indolent des choses humaines, et laissant tranquillement au hasard la conduite de son propre ouvrage , comme un soin indigne de sa grandeur, et incompatible avec son repos : quelques autres, esclave des destinées , et soumis à des lois qu'il ne s'était pas imposées lui-même : ceux-ci, incorporé avec tout l'univers, l'àme de ce vaste corps, et faisant comme une partie d'un monde qui tout entier est son ouvrage. Que sais-je? car je ne prétends pas tout

dire ; autant d'écoles , autant de senlimeuts sur un point si essentiel. Autant de siècles , autant de nouvelles extravagances sur l'immortalité et la nature de l'âme : ici c'était un assemblage d'atomes ; là, un feu subtil; ailleurs, un air délié; dans une autre école , une jjortion de la Divinité. Les uns la faisaient mourir avec le corps ; d'autres la faisaient vivre avant le corps : quelques autres la faisaient passer d'un corps à un autre corps ; de l'homme au cheval, de la condition d'une nature raisonnable à celle des animaux sans raison. Il s'en trouvait qui enseignaient que la véritable félicité de l'homme est dans les sens; un plus grand nombre la mettaient dans la raison ; d'autres ne la trouvaient que dans la réputation et dans la gloire ; plusieurs, dans la paresse et dans l'indolence. El ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est que l'exislence de Dieu , sa nature , l'immortalité de l'àme , la tin et la félicité de l'homme, tous points si essentiels à sa destinée, si décisifs pour son malheur ou pour son bonheur éternel , étaient pourtant devenus des problèmes , qui , départ et d'autre , n'étaient destinés qu'à amuser le loisir des écoles et la vanité des sophistes; des questions oiseuses où l'on ne s'intéressait pas pour le fond de la vérité , mais seulement pour la gloire de l'avoir emporté. Grand Dieu! c'est ainsi que vous vous jouiez de la sagesse humaine.

Si de là nous entrions dans les siècles chrétiens, qui pourrait rapporter ici cette variété infinie de sectes , qui dans tous les temps ont rompu l'unité pour suivre des doctrines étrangères .^ Quelles furent les abominations des guostiques , les extravagances des valcntiniens, le fanatisme de Montan, les contradictions des aianicbéens.^ Suivez de siècle en siècle : comme il est nécessaire qu'il y ait des hérésies pour éprouver les justes, vous trouverez que chaque âge en a vu l'Église tristement déchirée.

Rappelez seulement les tristes dissensions du siècle passé. Depuis la séparation de nos frères, quelle monstrueuse variété dans leur doctrine! que de sectes sont nées d'une secte! que d'assemblées particulières dans un même schisme ! Ce royaume illustre ', que son voisinage, ses malheurs, et des gages sacrés et augustes ^, nous rendent si cher, à combien de différents partis sur la religion

' L'Angleterre.

Macciucs II, roi d'Aiifileterrc , et la reine sa femme , étaient alors à Saint- Uermaiu en Laye,

394 MOBCEAUX CHOISIS

cst-il aujourd'hui en proie? Celle É^Visa si vénérable, si féconde autrefois en saints , par combien d'opinions et de sectes est-elle aujourd'hui déchirée ? Chacun y est à soi-même sa loi et son juge ; et la religion dominante est , pour ainsi dire , de n'en avoir plus. 0 foi ! ô don de Dieu ! ô flambeau divin qui venez éclairer un lien obscur, que vous êtes donc nécessaire à l'homme! 0 règle infaillible descendue du ciel , et donnée en dépôt à l'Épouse de Jésus- Christ, toujours la même dans tous les siècles , toujours indépendante des lieux, des temps, des nations, des intérêts, qu'il est donc nécessaire que vous serviez de frein aux variations éternelles de l'esprit humain ! 0 colonne de feu , si obscure et si lumineuse en même temps , qu'il est important que vous conduisiez toujours le camp du Seigneur, le tabernacle et les tentes d'Israël , à travers les périls du désert, les écueils, les tentations, et les voies ténébreuses et inconnues de cette vie !

Pour vous, mes frères, quelle instruction tirerions-nous de ce discours , et que pourrais-je vous dire en Unissant? Vous dites que vous avez la foi ; montrez votre foi par vos œuvres. Que vous aura-t-il servi de croire , si vos mœurs ont démenti votre croyance ? L'Évangile est encore plus la religion du cœur que de l'esprit. La foi, qui failles chrétiens, n'est pas une simple soumission de la raison ; c'est une pieuse tendresse de l'àrae ; c'est un désir continuel de devenir semblable à Jésus-Christ; c'est une application infatigable à détruire tout ce qui se trouve en nous d'opposé à la vie de la foi. Il y a une incrédulité de cœur, aussi dangereuse pour le salut que celle de l'esprit.

(Sermon jwiir le jeudi après les Cendres.)

Page 1