SUR LA. CONFESSION
L'aveuglement est de toutes les peines du péché la plus universelle ; il n'est personne qui ne soit aveugle à certains égards , et (jui ne se séduise soi-même par quelque endroit : l'homme est presque toujours un mystère à lui-même ; entre sa raison et son cœur réside sans cesse l'amoor-propre; tout ce que nous voyons de nous-mêmes , nous ne le voyons plus qu'à travers ce nuage trompeur ; l'œil de la foi tout seul peut le dissiper, et luire dans ce lieu obscur, comme parle un apôtre : mais comme rien n'est moins commun que l'usage de la foi , rien n'est plus rare que de se connaître.
On ne s'examine pas avec assez de loisir. Oui , mes frères , toute la vie du chrétien doit être un examen , et une censure continuelle et secrète de ses actions , de ses désirs et de ses pensées. Comme l'inconstance est le vrai caractère de notre cœur , et que ciiaque instant et chaque objet voient presque naître en nous de nouvelles impressions ; si nous nous perdons ut- moment de vue, nous ne
nous connaissons plus. Il se forme au dedans de nous une succession si continuelle et si rapide de désirs, de jalousies , de craintes , d'espérances , de joies , de chagrins , de haines et d'amours , (juc si nous ne suivons sans cesse ces routes diverses et secrètes de nos passions , nous n'en voyons plus ni les principes , ni les suites : elles se confondent , pour ainsi dire , dans leur multiplicité , et notre cœur devient un abime que nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surface.
C'est donc un abus de croire que , pour porter au tribunal une connaissance exacte, il suffise, après une vie toute dissipée et toute mondaine, de donner, avant de venir se présenter au pré- Ire, quelques moments seulement à la révision de la conscience. La vigilance continuelle sur toutes nos actions , seule, peut nous disposera la confession de nos fautes, parce que, seule, elle peut nous découvrir à nous-mêmes. Il faut s'accoutumer à rendre compte sans cesse à soi-même , de soi-même; entrer presque sur chaque action en jugement avec son propre cœur; et du moins dans le silence de la nuit , comme le prophète , et après que les inutilités , les bienséances ou les devoirs de notre état ont terminé chaque journée , mettre notre àme sur nos mains devant le Seigneur ; peser sous ses yeux l'usage que nous avons fait du jour écoulé ; et, par ces jugements journaliers de notre conscience , nous familiariser , pour ainsi dire , avec nous-mêmes ; et nous disposer à porter aux pieds du prêtre un cœur éprouvé , et des inclinations mille fois approfondies.
Tel est l'examen qui doit nous préparer à la confession de nos fautes; une attention de tous les jours sur nous-mêmes. Or, souffrez que je vous demande , mes frères : avez-vous jusqu'ici porté au tribunal une conscience ainsi éprouvée ? Toute votre vie est une absence continuelle de vous-mêmes; une vie toute de soins, de plaisirs , d'agitations : toute votre attention même se borne à n'être jamais un seul moment avec vous , à chercher des diversions (jui vous empêchent de retomber sur vous-mêmes: le seul instant (pii vous y laisse est cet instant d'ennui mortel qui vous accable , et dont vous ne pouvez soutenir la tristesse, (lonnnent voulez-vous donc (pi'un léger intervalle , (pie vous donnez avant la confession à l'examen de votre vie ; un inlervalle qui suffit à peine pour calmer votre imagination , pour en baïuiir les images tumultueuses
-ICO MORCEAUX CHOISIS
(jijcle monde cl les plaisirs y ontlaissées, suffise pour sonder votre cœur, l'cclaircir, le connaître, et venir le découvrir au prêtre? Comment voulez-vous que tant de désirs injustes que vous avez formés presque à votre insu ; tant de complaisances criminelles, sur lesquelles vous n'avez pas raéme fait attention ; tant d'intentions suspectes que vous n'avez jamais connues ; tant de soins sur votre corps , dont le principe était corrompu , et que vous n'avez jamais examinés ; tant de passions naissantes , qui n'ayant souillé ([uc votre cœur , et aux(pielles les occasions ayant manqué plutôt que les désirs, se sont effacées même de votre souvenir: comment voulez-vous que cet abime, où vous n'avez jamais porté la lumière, s'éclaircisse en un instant ; et qu'une conscience avec laquelle vous n'avez jamais vécu , pour ainsi dire, vous soit d'abord connue et familière?
Le second défaut de nos examens , c'est que nous ne nous examinons jamais que dans nos propres préjugés. Car qu'est-ce que s'examiner? C'est mettre d'un côté les maximes do Jésus-Christ ; de l'autre , cette partie de notre vie que nous voulons connaître : voir sur chaque action ce que l'Évangile ordonne, permet ou défend; placer ces règles saintes vis-à-vis de nos démarches; et par ce parallèle , sur lequel nous serons jugés un jour , nous juger d'avance nous-mêmes.
Or , à ces règles saintes , chacun , dans la discussion de sa conscience , substitue les préjugés de son amour-propre ; car à tout ce qui nous impose des devoirs , l'amour-propre trouve le secret d'opposer des préjugés , ou qui les combattent , ou qui les adoucissent ; des préjugés sur la naissance , sur les dignités , sur l'ambition , sur l'usage des biens, sur les périls, sur les coutumes ; des préjugés sur toutes les règles.
Sur la naissance : la règle , c'est qu'en Jésus-Christ il n'y a ni noble, ni roturier ; et que l'Évangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple , l'élévation de la naissance , loin d'être un privilège , devient plutôt un obstacle , et par conséquent un malheur par rapport au salut , parce qu'elle nous rend l'accomplissement de ces devoirs plus difficile: voilà la règle sur quoi il faut s'examiner. Le préjugé ; c'est que plus la naissance est élevée , plus nous la regardons comme une prérogative , qui adoucit à notre égard les devoirs pénibles de la loi ; qui nous
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dispense ùc la Iiaiiie du monde, de la fuite des plaisirs , des austérités de ce saint temps ; qui nous permet la sensibilité dans les injures, la dissimulation et la duplicité dans les concurrences, la hauteur dans l'autorité , la mollesse dans les mœurs : et c'est làdessus qu'on se juge soi-même.
Sur les dignités : Ja règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples , et non pour soutenir l'orgueil et fournir aux plaisirs de ceux qui en sont revêtus; et qu'on n'est prince , minitre , magistrat , homme public , que pour les autres , et non pas pour soi-même : voilà la règle. Le préjugé; c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage , et non sur leur institution ; on s'en lient à ce qu'ont fait ceux qui nous ont précédés ; on n'examine pas ce qu'ils ont dû faire; on croit que, successeurs légitimes de leur autorité, on l'est aussi de l'abus qu'ils en ont toujours fait; et que des désordres manifestes , qui nous sont venus par tradition , sont des droits incontestables attachés à nos charges : et c'est là-dessus qu'on examine ses devoirs publics.
Sur l'ambition : la règle , c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre , et de n'aimer ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde , nous devons craindre tout ce qui peut nous rendre notre exil trop aimable : voilà la règle. Le préjugé ; c'est qu'on regarde les soins, les intrigues, les empressements pour s'élever , le chagrin vif et profond de se voir devancé ; la disposition secrète de sacrifier nos concurrents à notre fortune, si l'on ne pouvait s'établir que sur leurs ruines ; l'aversion cachée pour tous ceux qu'on nous préfère ; en un mot , ce fonds dominant d'ambition qui fait proprement toute la vie de la cour , et qui est l'àme aussi de toute notre conduite , on la regarde comme une noble érauhtion que la naissance donne , comme des inclinations sages et sériîuses , plus dignes de la raison , que les plaisirs frivoles et les t'xcès où s'abandonnent ceux qui ne pensent à rien de solide, et qui sacrifient leur fortune à leurs plaisirs : et c'est sur ces fausses idées, qu'on sonde son cœur devant Dieu.
Sur l'usage des biens : la règle, c'est (jue vous n'en êtes pas le maître absolu ; que votre abondance est le patrimoine des malheureux ; et que l'Évangile seul , et non pas le monde, doit régler les bienséances de votre état : voilà la règle. Le préjugé ; c'est ([ue toutes les profusions que le revenu peut soutenir , on ne les croit
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jamais -excessives : toutes celles même qui nous dérangent , mais que l'usage semble exiger , on se persuade qu'elles peuvent bien altérernos affaires, mais qu'elles ne touchent point à la conscience : et c'est sur ce fonds de sécurité , qu'on examine l'usage de ses biens.
Enfin sur les coutumes : la règle, c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ , et non pas sur les mœurs de notre siècle; que les exemples, quelque universels qu'Us puissent être , n'autorisent pas les abus que la loi condamne ; et qu'au contraire , se conformer à la multitude est suivre la voie qui conduit toujours à la mort : voilà la règle. Le préjugé ; c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne saurait être un crime. Toutes les personnes de notre rang et de notre âge usent de cette paiure, ont recours à cetartificepour relever une vaine beauté, et ajoutera l'ouvrage du Créateur une grâce qu'il n'a pas voulu y mettre luimême ; on n'en fait plus de scrupule. Tous ceux de notre état briguent, sollicitent les honneurs du sanctuaire ; on croit que c'est l'unique voie pour y parvenir. Presque tout le monde se permet cette manière de faire valoir son argent, on la croit permise. On se repose sur l'exemple commun de l'innocence de ses propres démarches ; l'usage est notre seul Évangile : et l'illusion va si loin , qu'on ne daigne pas même porter autrii)unal ces sortes de fautes ; qu'on se fait une manière de force et de raison de les mépriser, et qu'on les regarde comme les scrupules des âmes faibles et timides.
Voilà une des grandes sources de l'inutilité des confessions. Personne ne s'examine dans les lumières de la foi et dans les règles de l'Évangile; chacun porte au tribunal ses préjugés, loin d'y porter ses crimes : nos erreurs sont les seules lumières consultées sur nous-mêmes ; et sonder sa conscience , pour la plupart des fidèles, c'est y répandre de nouvelles ténèbres. Aussi , nous entendons tous les jours au tribunal des pécheurs qui mêlent à l'accusation de leurs fautes , les maximes du siècle et le langage des passions ; qui parlent comme le monde , dans un lieu destiné à le condamner; et qui, par la manière dont ils s'avouent coupables, nous font connaître qu'ils ignorent encore leurs ])lus grands crimes.
Enfin le dernier défaut de nos examens, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous ses devoirs; de père de famille, do personae
publique , de membre du corps des lidclos ; ou ne connaît de soi que ses défauts personnels.
Comme père de famille, avez-vous fait de votre maison une église domestique? vous a-t-on vu, à la télé de vos enfants el de vos esclaves , offrir à Dieu , comme les patriarches , le sacrifice du soir et du matin , et les vœux communs et innocents d'une sainte famille ? Avez-vous cultivé dans vos enfants la grâce de leur baptême confiée à vos soins , en les élevant dans la foi et dans la piété ? Vos exemples ont-ils soutenu vos instructions ? Avez-vous, dans la destination de leur sort , eu plus d'égards à leur salut , qu'à vos intérêts temporels ? et vos arrangements n'ont-ils pas plus décidé de leur vocation , que l'ordre du ciel? Vous êtes-vous regardé comme le père et le [)asteur de vos domestiques ? et n'avcz-vous ])as oublié , que négliger le soin de leur àme , c'est être |)ire qu'un infidèle ? Où sont ceux qui , dans le jugement de leur conscience , entrent dans ce détail de foi et de religion ?
Comme m(;mbre du corps des fidèles , vous devez à vos frères l'éditication , et le spectacle d'une vie sage et irrépréhensible : plus même vous êtes élevé , plus votre obligation là-dessus devient rigoureuse , parce que plus vos exemples deviennent utiles ou dangereux. Or , que d'imitateurs votre rang n'a-t-il pas donnés à vos désordres? que d'àmes ont péri pour avoir servi à vos plaisirs et à vos passions ! Combien d'autres avez-vous séduites par vos persuasions, entraînées par votre autorité, ébranlées par vos dérisions et par vos censures ? Combien d'autres , femmes du monde , dont la liberté de vos discours , l'indécence de vos manières , la facilité de vos mœurs ont corrompu, le cœur? ces hommes faibles qui ont tant de fois péri sous vos yeux , et dont la faiblesse flattait tant votre vanité ? ces domestiques infortunés devant lesquels vous paraissiez sans précaution , ou que vous employiez à des soins sur votre corps , d'où leur innocence ne sortait jamais entière? Que de crimes étrangers sur lesquels on ne s'avise pas même d'entrer en scrupule !
Fnfin , si vous êtes homme public , que de malheurs votre inapplication , votre faiblesse , votre complaisance , votre dureté , vos intérêts peut-être particuliers , ont attirés sur les peuples ! que de méchants protégés ! que de gens de bien négligés ! que d'innocents opprimés ! que de violences et d'injustices auxquelles votre nom
a servi de prétpxte , par votre confiance excessive en des subalternes iniques et corrompus ! que de crimes qui se multiplient h Tinfini , qui naissent tous les jours les uns des autres, et que le Dieu juste vous impute ! Sondez cet abîme , si vous le pouvez ; et ce- |>endant , y regardez-vous seulement ?
Rien ne coûte plus à l'homme que de s'avouer coupable. Comme l'orgueil est le premier de nos penchants , et que d'ailleurs le sentiment secret de nos défauts ne nous permet pas d'ignorer (jue, si nous nous montrions tels que nous sommes , nous serions dignes du dernier mépris; nous naissons tous avec un fonds de dissimulation sur ce qui se passe au dedans de nous-mêmes : toute notre vie ly'est presque qu'un déguisement continuel ; nous jouons dans toutes nos actions le personnage d'un autre ; et ce qui parait de nousmêmes n'est jamais nous. Telle est la condition do l'homme : né orgueilleux et misérable, il ne peut paraître grand qu'en ne se montrant pas tel qu'il est; et le déguisement est la seule ressource de sa vanité.
J'avoue qu'il est raie de trouver de ces àmcs noires et maudites de Dieu, qui, de ])ropos délibéré, viennent mentir au Saint-Esprit , cacher au piètre les horreurs d'une conscience corrompue , insulter la religion jusque dans le lieu même du repentir et de la miséricorde , et faire du sacrement qui nous absout , le plus grand de tous leurs crimes. 11 faudrait des foudres et non des instructions, pour des âmes de ce caractère; ou ne leur parler que comme Pierre parla autrefois à Ananie et à Saphire , l'affreux modèle de ceux qui viennent aux pieds des ministres mentir à l'Esprit saint. Cette sorte de dissimulation suppose une extinction de toute foi et de toute crainte de Dieu, dont peu d'àmes sont capables.
Mais il est des déguisements d'une autre nature , sur lesquels on se fait une sorte de conscience; qui mêlent à l'aveu du crime les nrtitices et les palliations de l'orgueil ; qui ne montrent qu'à demi la conscience , et qui comptent l'avoir suffisamment montrée ; qui découvrent le péché, et qui cachent , pour ainsi dire , le pécheur. Or, ce défaut de droiture et de sincérité , si ordinaire dans le tribunal , se trouve ou dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse , ou dans les motifs et les principes des actions (lu'on supprime , ou dans les points douteux qui ont plusieurs faces , et qu'on montre toujours du côté qui nous est favorable.
Je dis dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Oui , mes frères , le premier soin de la plupart des pécheurs , lorsqu'ils se préparent à la pénitence, n'est pas de connaître leurs fautes ; c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire connaître au ministre sacré qui doit les entendre. L'arrangement étudié des expressions qui adoucissent l'horreur de leurs crimes , est presque le seul examen et la seule préparation qui en précède la confession ; et être prêt pour le sacrement , c'est précisément pour eux avoir trouvé , après bien des recherches secrètes , de toutes les manières de s'avouer coupables, celle qui laisse moins connaître leurs fautes.
Premièrement : on passe rapidement sur les plaies les plus honteuses, de peur d'y trop arrêter l'attention du ministre; on renferme en un seul mot les chutes les plus humiliantes ; on les place dans des intervalles si heureux, qu'elles échappent presque avant que le prêtre ait pu s'ep apercevoir ; et on estcontent de soi , quand on a pu, en lui avouant ses crimes , faire en sorte pourtant qu'il les ignore encore.
Secondement : on taitdes circonstances et des incidents plus honteux que le crime même, et qui seuls auraient pu faire sentir tout l'emportement de notre cœur , et toute l'indignité de notre caractère. Je ne parle pas ici de ces circonstances qui changent la nature du péché; je parle de celles qui l'aggravent , qui découvrent toute la bassesse de nos penchants , et toute la honte de nos faiblesses : des mesures honteuses qu'on a prises pour inspirer une passion; des avances mille fois rejetées, autant de fois renouvelées; des choix indignes, et que l'emportement tout seul pouvait justifier; des désirs dont on rougissait, et qu'on se cachait à soimême. Que sais-je ? tout ce détail qui nous manifeste trop , nous le supprimons ; et nous substituons habilement à ces termes précis que la simple vérité emprunte , et qui nous auraient fait connaître , des expressions vagues et générales qui découvrent nos actions, mais qui ne montrent pas notre cœur.
Troisièmement : on s'accuse avec complaisance de certains défauts qui nous sont glorieux selon le monde ; on fait entrer dans la confession de ses crimes la générosité de son cœur, les talents du corps et de l'esprit , les titres de la naissance, les avantages do la ferveur ou de la fortune; on mêle habilement ce qui nous élève
aux yeux des liommes , avec ce qui nous humilie devant Dieu ; et on sent presque plus de vanité de ces frivoles distinctions qui ne sont pas à nous, que de confusion et de douleur des crimes qui nous sont propres.
Enfin , pour ne pas découvrir toute la honte d'une longue et ancienne habitude , à chaque confession on cherche un nouveau guide , un nouveau témoin de ses faiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles, et arrivées depuis la dernière pénitence ; on ne montre que les extrémités et les progrès les plus nouveaux de la plaie; on n'a garde d'en creuser toute la profondeur, et d'en révéler l'ancienne corruption ; on ensevelit le passé dans un silence de dissimulation; on craint d'être trop connu du médecin sacré ; on ne tire qu'à demi et comme en tremblant le voile qui couvre des mystères honteux : on cache sous des feuilles, comme le premier pécheur , sa honte et son ignominie ; et en venant se montrer, on réussit à se faire méconnaître.
Or , mes frères , outre que le langage de la douleur est un langage humble, simple, naturel, sincère; qu'une àme véritablement touchée ne sait ni dissimuler ses fautes, ni les excuser; et qu'ainsi les confesser avec ces adoucissements et ces rélicences , c'est confesser seulement qu'on ne s'en repent pas; outre cela , si c'était à Ihomme , qui ne voit pas le fond des cœurs , que vous veniez manifester votre conscience au tribunal , le fruit de votre dissimulation et de vos artifices serait du moins de vous être caché à votre juge : mais vous venez parler à Jésus-Christ , qui vous connaît , qui a été le témoin invisible de toute l'histoire secrète de voire vie , qui lit dans votre cœur , comme dans un livre ouvert , tout ce que vous y cachez de plus honteux ; et qui, dans le temps même que vous tâchez par tous vos déguisements de vous dérober à ses yeux , insulte aux ridicules efforts de votre honte , et vous dit, comme autrefois un prophète à cette reine d'Israël, qui, déguisée sous des habits empruntés, avait cru pouvoir être méconnue (le l'homme de Dieu , et tromper la lumière du ministère prophétique : Quare aViamte esse simulas? (Reg., xiv,4.) 0 àme, si-indigne de mes regards, paraissez telle que vous êtes , et telle que je vous connais ; ces dehors spécieux qui vous déguisent , ne sont pas vous-même : démasquez ce cœur dont je vois toute la misère ; montrez ces œuvres de ténèbres telles que mon œil invi-
sible les a éclairées en secret ; déconcertez tout cet appareil étudié, qui trompe les hommes , mais qui ne saurait tromper celui qui sonde les cœurs : Quare aliam te esse simulas ? Imensée , de croire que des toiles légères déroberont votre honte aux yeux de celui qui perce dé ses regards les plus profonds abîmes! plus insensée encore de cacher la vieillesse et toute la corruption de vos maux à celui de qui seul vous pouvez en obtenir la délivrance ! Qiiare aliam te esse simulas? Premier défaut de sincérité dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse.
Le second se trouve dans les motifs et les principes des actions, auxquels on ne remonte presque jamais. En effet, comme c'est la disposition du cœur qui décide de nos œuvres , c'est là qu'il faut remonter pour en connaître le mérite ou le défaut : c'est du trésor de notre cœur, dit Jésus-Christ, que se tire la réalité de nos vertus comme de nos vices; c'est là que nos actions sont tout ce qu'elles sont aux yeux de -Dieu. Il importe donc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit , et do taxer toutes nos actions dans notre cœur même. Esther est innocente, en se révélant aux jours solennels de tous les ornements les plus éclatants de la royauté ; parce que cette vaine pompe lui est à charge , et que son cœur est simple et sincère. Jézabel est criminelle, en se montrant environnée de faste aux fenêtres de son palais de Samarie; parce que, dans les mêmes soins, elle cache des désirs fort dissemblables. Salomon ne se rend pas indigne des faveurs du ciel, en exposant toute la gloire et toute la magnificence (|ui l'environne aux yeux d'une reine étrangère ; parce qu'il ne voit, dans l'éclat et l'abondance de son règne, que la protection et les bienfaits du Dieu de ses pères. Ézéchias attire l'indignation du Seigneur sur toute sa postérité, en étalant avec complaisance aux envoyés de Babylone les trésors du temple et les richesses de son palais; parce que son cœur s'élève de cette prospérité, y met une vaine confiance , et fonde là-dessus, plus que sur le secours du ciel , la sûreté de Jérusalem et l'espérance d? ses victoires. C'est donc le cœur qui décide de tout l'homme. Or, c'est le cœur qu'on ne manifeste presque jamais au tribunal : on expose les actions ; on n'entre jamais dans les motifs : on raconte ses péchés ; on ne découvre pas sa conscience.
Ainsi vous venez vous accuser de quelques traits mordants
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conlre la ropulation de votre frère : mais vous ne dites pas qtie ses talents , son crédit ou sa fortune , font tout son crime dans votre esprit; que vous éles né envieux; que tout ce qui vous efface blesse votre orgueil ; et que de là vous vient cet air censeur et chagrin , et ce talent de saisir d'abord le ridicule de ceux qui sont trop au-dessus de vous pour vous plaire.
Ainsi vous venez nous raconter vos emportements et votre antipathie envers la personne qu'un lien sacré vous a unie : mais vous ne dites pas que des goûts frivoles et étrangers vous inspirent Cette mauvaise humeur ; que l'entêtement des plaisirs vous rend le sérieux et la tranquillité domestique insupportable ; et que votre cœur , trop livré au monde et à l'amusement, ne saurait plus revenir au devoir.
Ainsi vous venez vous avouer coupable de quelques désirs de plaire : mais vous ne dites pas que toutes vos attenlions, tous vos soins , toutes vos démarches n'ont^oint d'autre but que d'inspirer la passion criminelle à un objet dont votre cœur est déjà touché en secret; que ce poison se répand sur tout le corps de votre conduite , et que tout ce que vous faites est souillé par cette intention. Enfin, vous venez nous découvrir ces combats secrets que la f.iiblesse de votre chair livre à votre cœur , et ces mouvements douteux de la loi des membres, oii vous avez tant de peine à discerner vous-même de quel côté a été la victoire : mais dites-vous que vous aimez tout ce qui nourrit et allume cette passion funeste ; que vous vivez au milieu des occasions qui la réveillent ; que c'a clé là comme la première plaie de votre cœur et le premier écueil de votre innocence; que toutes les infidélités de votre vie-ont pris leur source dans ce penchant malheureux; et que c'est là comme votre fonds et le caractère dominant de vos mœurs.'
Aussi la confession de vos fautes achevée , le confesseur vous connait-il comme vous vous connaissez vous-même .' Ne se trompe-t-il pas dans l'idée qu'il a de vous ? Voit-il vos passions dans leur source ; vos sensibilités ; dans leurs motifs ; vos tentations , dans leurs occasions et dans votre témérité ; vos faiblesses, dans vos rechutes; vos infidélités, dans vos résolutions mille fois violées; on un mot, vous-même dans vous-même?
Hélas! il faut presque toujours que le ministre de la confession devine l'étMt do votre àme; qu'il profile de certaines expressions
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qui vous échappent comme malgré vous, pour connaître votre cœur, et en éclaircir les mystères que vous lui aviez cachés. Il faut qu'en vous voyant , et sans qu'il l'apprenne de vous-même , comme aujourd'hui Jésus-Christ en voyant le paralytique, les seules lumières de son ministère lui fassent connaître que vos maux ont jeté de profondes racines , et que vous croupissez depuis longtemps dans les passions honteuses : Hunccum vidlssct Jcsus jacenlem . el cognovisset quiajavi multum temi)us habcret. (Joan., v, G.) Ce n'est pas vous qui vous découvrez; ce sont les saints artifices de sa charité et la pieuse expérience de son zèle , qui vous découvrent : et il faut qu'un confesseur soit en garde contre la surprise, dans un lieu où il ne devait être occupé qu'à consoler votre douleur cl essuyer vos larmes.
Kniin , le dernier défaut de sincérité se trouve dans les actions douteuses , qu'on expose toujours à son avantage. En effet, comme d'un côté on ne veut pas rompre avecles passions , et que de l'autre on veut se faire une sorte de conscience tranquille dans cet étal d'infidélité , on leur cherche des autorités et des suffrages ; el on les ex[)ose dans un jour si favorable, que le ministre de Jésus-Christ n'oserait plus les condamner.
Ainsi on ne veut point s'éloigner d'une occasion de péché, ni ronij)re une liaison qui scandalise : on exagère l'impossibilité de cette rupture ; les inconvénients qu'on en verrait naitre , les liens du sang , les intérêts de la fortune , les raisons de devoir et de bienséance qui y mettent un obstacle invincible : on remontre qu'au fond le péril n'est pas grand, que la passion est refroidie, que les ongagements ne sont plus les mêmes; et là-dessus le confesseur tronq)é consent; il n'insiste plus sur le précepte d'arracher l'œil qui est un sujet de scandale. LaYérité, obscurcie sous ces faits adoucis , lui parait souffrir ici une exception à la règle ; et c'est sur un consentement ainsi obtenu, qu'on se croit en sûreté, et qu"on sort des pieds du prêtre, content de l'avoir trompé et de s'être trompé soi-même.
Ainsi on ne veut point finir le scandale d'un divorce public, ni rejoindre des liens sacrés que la grâce d'un sacrement honorable avait unis; il n'est sorte de raison spécieuse dont on ne colore sa résistance; on a des prétextes d'honneur, de devoir, de conscience,
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d'incompalibilitô, d'inlérèts clomesUqucs : on a tout tenté pour prévenir le mal : on n'en est venu à celle extivmité, que pour en éviter de plus grandes ; et là-dessus le confesseur, mal instruit , souffre un scandale auquel on ne lui laisse Vf ir aucun remède ; et l'àme abusée croit sa conscience plus en sûreté , dej)uis qu'elle a ajouté au crime de son état, celui d'avoir surpris les suffrages de son juge.
Ainsi on ne veut point interrompre des profits manifestement usuraires : on expose , comme présents , des dangers chimériques ; on s'appuie sur la tolérance des lois et sur l'autorité des exemples ; on représente toutes les autres voies d'assurer son revenu comme impossibles; on répand sur le cas particulier des ténèbres qui le font perdre de vue ; et , plus prudent dans les affaires du siècle que le minisire de la pénitence, qui souvent ne les connaît pas, on s'applaudit de son consentement, tandis qu'on n'a fait que surprendre sa charité.
Telles sont les illusions de l'amour-propre dans le tribunal sacré : on manque de sincérité dans les expressions qu'on adoucit , dans les motifs qu'on supprime, dans les doutes qu'on expose en sa faveur; c'est-à-dire, que nous ne nous montrons jamais que dans un faux jour : ce que nous cachons de nous-mêmes , est ce que nous sommes réellement ; ce que nous en découvrons, est ce que nous voudrions être : nous étalons une conscience qui n'est que la fausse effigie de la nôtre ; et comme Michol , loin d'exposer ans yeux le véritable David , je veux dire nous-mêmes et notre passion dominante, nous substituons un fantôme et un simulacre à sa place : Et invenhim est simulacrum solum. (Reg., XIX , 10.)
Aussi , mes frères , au sortir du tribunal , sentez-vous cette paix et celte sérénité de conscience, qui est le fruit d'une confession sincère et parfaite ? sentez-vous ce repos et ce soulagement, que le cœur déchargé de ses crimes fait sentir à l'àrae touchée ? Ne vous rcste-t-il pas au fond du cœur je ne sais quelles inquiétudes secrètes que vous tachez de vous dissimuler à vous-même, je ne sais que! embarras qui trouble toute la douceur de votre pénitence ? Ne vous proinettez-vous pas à vous-même , pour vous calmer, qu'un jour enfin , rompant tout à fait avec le monde , vous vous confesserez pour vous convertir tout de bon ; c'est-à-dire, vous éclaircirez ces
doutes qui vous fatiguent; vous exposerez à découvert ces embarras , sur lesquels tant d'absolutions reçues n'out pu encore vous rendre tranquille?
Mais que craignez-vous en nous racontant ingénument l'histoiro de vos malheurs et de vos chutes? De détruire dans notre esprit la vaine réputation de probité et de vertu , que vous conservez parmi les hommes? Mais pourquoi nous comptez- vous pour quelque chose au tribunal redoutable ? nous ne sommes là qu'à la place de Jésus-Christ; nous n'y portons, ni les oreilles, ni les sentiment», ni les pensées de l'homme ; vous n'en direz jamais assez pour nous surprendre : ah ! nous ne savons que trop de quoi toute la corruption du cœur humain est capable ; nous portons en nous la source et les penchants des mêmes faiblesses dont vous rougissez. Plus nous vous trouverons coupables, plus vous exciterez notre pitié , plus vous intéresserez notre charité , plus vous deviendrez uu objet digne de nos soins, de notre tendresse et de nos larmes ; plus nous offrirons pour vous des gémissements de zèle et des prières de compassion au Seigneur, alin qu'il daigne jeter sur vous des regards de miséricorde , et répandre ai)oiulamment sa grâce , où le péché avait abondé : voilà notre ministère. Nous n'insulterons pas à votre faiblesse,puisque Jésus-Christ, à la place duquel nous vous écoulons, recevait avec tant de douceur les publicains et les pécheresses : nous ne saurons pas aggraver votre confusion; nous ne saurons que vous aider, vous rassurer, vous consoler, et vous plaindre. Mais ce n'est pas assez de déclarer sincèrement ses crimes, il faut les délester souverainement, et ajouter, à la sincérité dans la manifestation, la douleur dans le repentir.
(Sermon j'our levendrecli de lu l'^ semaine de Carême.)
SUR L IMPENITENCE FINALE.
Vous êtes imprudents de renvoyer l'affaire de votre salut à un temps que Dieu ne vous a point promis, et qu'il refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Car, mon cher auditeur, qui vous a répondu que la mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous, comme un vautour cruel sur une proie tranquille et inattentive ?D'où avcz-vous appris que le Seigneur vous avertira de loin; qu'il enverra toujours son
ange pour vous préserver; et qu'une chule soudaine, un naufrage imprévu , un édifice écroulé sous vos pieds , un coup conduit par le hasard, un lâche ennemi , un domestique infidèle , et tant d'aulros accidents , ne couperont pas en un clin d'œil le fil de votre vie , et ne vous précipiteront pas dans l'ahime au milieu de vos plus heaux jours? Qui peut vous garantir qu'une révolution subite d'humeurs ne vous fera pas expirer sur-le-champ entre les hras de vos amis et de vos proches , sans mettre , entre une santé parfaite el le trépas, que le dernier soupir d'intervalle? Ces malheurs sont ils impossibles? ces accidents sont-ils fort rares? s'est-il passé une seule année , un seul jour presque , où Dieu ne vous ait averti par quelqu'un de ces grands exemples? les tètes les plus illustres oi: ont-elles été à couvert ? Combien de fois vous est-on venu annoncer avec alarme : Un tel vient d'expirer au sortir de table , du jeu , du crime quelquefois ! le ministre de Jésus-Christ s'est présenté ; mais on n'a pu tirer du mourant aucun signe. Quelle consternation alors! quels retours sur vous-même ! quelles réflexions sur l'inconstance de la vie et de toutes les choses humaines ! quelles résolutions secrètes de prendre de loin vos mesures , de peur d'être surpris à votre tour! Étiez-vous alors imprudent ou trop timide , de craindre? Combien de fois peut-être ces terribles accidents sont-ils arrivés à vos yeux? et, sans sortir de votre famille, n'avczvous pas eu là-dessus quelques leçons domestiques? Or, je vous demande , quels ont pu être les desseins de la miséricorde de Dieu ; en vous ménageant des spectacles si effrayants ? N'est-ce pas peutêtre de vous avertir que votre lin serait semblable? Que sais-je , si la disposition même de votre tempérament ne vous laisse rien à craindre là-dessus ; si vous ne portez pas déjà la mort dans le sein, et si au premier jour votre fin soudaine et surprenante ne répandra pas le deuil parmi nous ; et ne fournira pas à ceux qui m'écoutent de grandes , mais d'inutiles réflexions sur l'abus du monde et de ses espérances ?
Quel est donc votre aveuglement , mon cher auditeur, de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvez moins vous répondre ? Si vous comptiez sur le succès de quelque grande entreprise; la sagesse de vos mesures, le secours de vos amis ou de vos sujets , votre rang , vos biens , votre crédit , votre puissance , pourraient vous en répondre : mais vous comptez
sur le temps. Eli ! (jui peut être ici votre garant? de qui les jours et Il's années dépeiulenl-ils? qui est celui qui fait lever et couclicr le soleil sur nos tètes ? Commanderez-vous à cet astre, comme ce chef (lu peui)!e de Dieu, de s'arrêter, de prolonger le jour de votre vie, pour vous laisser le loisir d'achever la victoire , et de dompter vos passions ? Les litres, le rang , la puissance, les sceptres eux-mêmes, nous donnent-ils droit sur un seul de nos moments ? Ceux qui commandent à la terre peuvent-ils répondre d'eux-mêmes pour l'instant qui suit? N'est-ce pas ici où Dieu veut nous faire sentir qu'il est le m-'iltrc, qu'il tient nos destinées entre ses mains, et que nous sommes bien peu excusables de nous attacher avec tant d'ardeur à un monde auquel nous ne saurions jamais tenir que pour l'iiistanl présent , qui n'est déjà plus?
0 vous , mon Dieu , qui seul avez posé des bornes à la vie de cbacfni de nous; vous, qui, dès le commencement, avez compte mes jours comme mes cheveux ; vous qui présidâtes au moment de ma naissance , et qui dès lors marquâtes sur mon front celui de ma mort ; vous seul , Seigneur, qui avez écrit dans le livre éternel les jours de mon exil et de mon pèlerinage; vous seul voyez si je suis encore loin de ma course , ou si je touche déjà au terme fatal , au delà duquel sont la mort et le jugement.
Répondez ici pour moi , vous mes frères , que la main du Seigneur a conduits quelquefois jusques aux portes du tombeau , et en a retirés depuis. Lorsqu'étendu sur un lit de douleur , vous combattiez ainsi entre la vie et la mort , les soins de votre éternité vous occupaient-ils encore ? Où étiez-vous alors ? quel usage faisiezvous de votre raison? que formiez-vous au dedans de vous, que des idées confuses et mal liées, où vos maux avaient plus de part que votre salut? Que furent pour vous les derniers remèdes des mourants, que l'Église vous appliqua? des songes, dont le souvenir même ne vous est pas demeuré. Vous seriez-vous trouvé plus prêt à paraître devant Jésus-Christ, si celte maladie eût fini vos jours? quelle àme seriez-vous allé présenter au pied du tribunal redoutable? qu'en avez-vous ditvous-même depuis, revenu en santé? que c'est une folie d'attendre à l'extrémité; qu'on n'est capable de rien .dors ; qu'il faut mettre ordre à sa conscience tandis qu'on se porte bien : vous l'avez dit ; mais l'avez-vous fait ? ne vous laisserez-vous point une seconde fois surprendre? elle seul fruit (jue vous reti-
rerez du bienfait qui prolongea vos jours, ne sci'ont-ce point les crinaes d'une plus longue vie?
Mais ce qu'il y a ici encore de plus propre à nous faire adorer les jugements de Dieu sur les pécheurs qui diffèrent leur conversion à la mort , c'est que si sa miséricorde ménage alors quel(]ues intervalles libres à un mourant, des moments si précieux, si décisifs pour son éternité , sont consumés à disposer d'une succession , et à régler une maison terrestre. Des piocties , des enfants avides attendent, autour d'un lit , le moment où la raison du malade s'eclaircit; visent quelquefois , comme les enfants d'Isaac, à surprendre un père mourant , et à se supplanter les uns les autres ; se hâtent de profiter du temps , pour lui faire déclarer ses dernières intentions. On laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience; l'affaire de l'éternité ne va qu'après toutes les autres. Alors le ministre de Jésus-Christ est appelé ; car il faut attendre que le mourant ne le connaisse presque plus , afin qu'il le voie approcher sans effroi : cependant le mal presse ; on ne peut plus exiger du pécheur un récit exact de ses désordres ; il faut se contenter de quelques termes vagues et mal suivis qu'on lui arrache. Nous lui faisons dire qu'il se repent; mais le lui faisons-nous sentir .' Nous lui demandons quelque signe; il lève des yeux mourants ; il s'efforce en vain de remuer une langue déjà immobile ; il consent de la tête , nous croyons l'entendre ; mais s'enlend-il.lui même? Le prélre du Seigneur crie à haute voix; il tâche de faire retentir du moins à ses oreilles des paroles de salut , et le nom de son Sauveur répété mille fois avec effort; mais le porte-t-il jusque dans son cœur ? il s'arme du signe de notre rédemption ; il présente un Dieu mourant au pécheur qui expire , il l'applique sur sa bouche tremblante et livide , il lui fait lever vers cet objet consolant ses mains défaillantes, et ses yeux déjà à demi éteints; mais le lui fait-ii connaître? La mort arrive; il expire. Grand Dieu! que devient cette âme? que trouve-t-elle au sortir de sa demeure terrestre, lorsqu'elle tombe entre les mains éternelles de votre vengeance ? quelle surprise de se trouver, comme en s'éveillant, au pied du tribunal redoutable ; l'abime ouvert sous ses yeux, et n'ayant mis entre une vie toute criminelle , et la sévérité de vos jugements , que la léthargie elles songes d'une courte maladie! A cela, mes frères , que voulez-vous que j'ajoute , que h réflexion toute simple
du prophète? Entendez ceci , vous qui oubliez Dieu pendant votre vie , de peur qu'il ne vous surprenne dans ce dernier moment, et que personne ne puisse plus alors vous enlever de ses mains : Intclllgitc hœc , qui obliviscimini Beum nc(inanclo rajnat , et non sit qui cripiat. (Ps. XLIX, 22.)
Ici , mes frères , je ne vous demande qu'une réflexion. 11 n'est personne qui , pendant sa vie , ne fasse mille fois la résolution de changer ; il n'est personne presque qui ne meure avant de l'avoir exécutée. Les plus déréglés même souhaitent de tinir saintement : tous , comme Balaam , veulent mourir de la mort des justes ; personne ne veut vivre comme eux. On meurt en désirant; ainsi avons-nous vu mourir nos proches, nos amis, nos maîtres : après leur mort même , pour nous consoler de leur perte , nous avons rappelé ces projets chimériques de conversion, dont ils nous avaient quelquefois entretenus pendant leur vie : 11 était dans le dessein de se convertir, dit-on; il en parlait tous les jours : et làdessus , on se calme sur sa destinée; on augure favorablement de son salut. Grand Dieu! et c'est uniquement ce qui me fait trembler sur le sort de cette âme! c'est ce qui me fait tout craindre de la sévérité de vos jugements sur elle! Eh! que fait-on en rappelant ses désirs de pénitence formés tant de fois sans succès , que rappeler le souvenir de vos grâces toujours méprisées ? on espère pour son salut , sur ce qui a sans doute fait le plus terrible sujet de sa condamnation : on se flatte que vous l'aurez regardée avec (les yeux de pitié dans ce dernier moment , parce que vous ne vous lassiez pas de l'avertir lorsqu'elle était encore sur la terre; et sans doute , vous ne l'avez abandonnée à la mort, que parce que vous l'aviez trop souvent visitée en vain durant les jours de sa vie mortelle. 0 vaines conjectures des hommes ! Que vos pensées , ô mon Dieu , sont différentes des nôtres, et vos jugements peu conformes à l'illusion de nos espérances ! .
Mais (lu moins , direz- vous , on voit tous les jours des pécheurs, lesquels, après une vie entière de désordre, donnent à la mort (lus marques si vives et si éclatantes de repentir, qu'on ne peut pas douter que le Soigneur ne se laisse toucher h leurs larmes , et que leurs regrets n'effacent toutes leurs infidélités passées. A celte erreur qui endort tant d'àmes impénitentes , Jésus-Christ répond pour moi qu'on le cherchera alors , mais qu'on ne le trouvera
pas; c'est-à-dire , que les marques même les plus touchantes de repentir que vous pourrez donner alors seront rcjclées ; que vous chercherez Jésus-Christ, et que vous mourrez dans voire péché. Dernière vérité plus terrible encore que toutes les autres , et qui ne laisse plus de ressource dont puisse se flatter le pécheur impénitent : Quœritisme , et inpcrrato vestro moriemini.
J'avoue ici , mes frères, lorsque je considère cette étonnante vérité, et que je vois d'un côté le pécheur mourant chercher son Dieu, et lever vers lui ses mains suppliantes; et de l'autre, le Dieu vengeur s'éloigner de lui , et fermer ses oreilles aux cris de sa douleur, et à toutes les marques de sa pénitence ; j'avoue , dis-je , que c'est ici où le Seigneur me parait ce Dieu terrible qui n'a pas besoin de l'homme : je mets devant mes yeux la sévérité de ses jugements; et je me sens saisi d'une secrète horreur : mais, quelque terrible que paraisse alors sa conduite , elle est juste , et il ne peut pas en user autrement envers le pécheur.
Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer les crimes d'une vie entière ; mais Dieu rejette alors la pénitence du pécheur mourant , parce qu'elle est fausse. Elle est fausse, premièrement, parce qu'elle n'est pas libre; c'est la suite de la dure nécessité où il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir. Car, je vous prie , mon cher auditeur, après avoir poussé jusqu'au bout la révolte contre votre Dieu , et fait du dernier jour de votre santé le dernier jour de vos crimes ; vous remettez les armes, et vous demandez grâce, lorsque vous vous sentez terrassé, et que le Dieu vengeur a le glaive levé sur vous : vous levez les yeux au ciel , où vous n'aviez pas encore jeté un seul regard , lorsque la terre commence à manquer sous vos pieds : vous détestez des plaisirs infâmes , lorsque votre cadavre tombe en pièces, et qu'il ne vous fait sentir rien de plus vif que sa puanteur : vous laissez tomber vos richesses sur les pauvres, lorsque vos mains défaillantes tombent elles-mêmes, et ne peuvent plus les retenir : vous laissez en mourant des instructions touchantes à des enfants et à des domestiques, que vous ne pouvez plus scandaliser par vos exemples : en un mot , vous vous repentez lorsqu'il ne vous est plus permis de continuer d'être coupable. La conjoncture toute seule ne rend-elle pas vos larmes suspectes ? N'est-il nas vrai même que Dieu ju-'o
olors aveccciuilc de votre pénitence, en la rejetant? S'il prolon- {;eait encore vos jours , ne prolongcricz-vous pas aussi vos eiimes ? Si l'on venait vous assurer de sa part que cette infirmité n'ira point a la mort , prendriez-vo.us tant de mesures pour le nécliir? Tandis que vos maux n'étaient pas encore tout à fait déclarés, cl (|u'il vous restait quelque espérance de vie,aviez-vous voulu entendre appeler le ministre de Jésus-Christ ? avait-on osé seulement VDUs le proposer? Que donniez-vous à connaître par là, sinon ipio vous quittiez le crime avec autant de regret que la vie; et que vous ne vouliez pas risquer, pour ainsi dire, de vous donner à votre Dieu , sans avoir été bien assuré auparavant (|uc vous ne pouviez plus être au monde?
( Sermon pour le lundi de la 2^ semaine de Carême. )