SUR L;V PRIÈRE
La jjrière n'est pas un effort de l'esprit , un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de l'àme , vivement touchée à la vue de ses misères; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre faiblesse , et une humble confiance qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans l'àme qui prie de grandes lumières , des connaissances rares , un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes : elle suppose seulement plus de foi , plus de componction , plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science qu'on apprenne des hommes; un art et une méthode inconnue , sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles , pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens , les maximes qu'on a voulu nous donner lii-dessus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux , ou ini fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Église , a mérité ses censures , a fourni aux impies des dérisions contre elle, et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tout instruits : les règles de celle science divine ne sont écrites que dans nos cœurs ; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.
Une àmc simple et innocente , qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui ne sait presque que s'anéantir en sa prô-
seiice, confesser dans la simplicité de son cœur ses hontes et ses merveilles , aJorer les ordres de sa providence sur elle , accepter devant lui les croix et les peines que la sagesse de ses conseils lui impose; (]ui ne connaît pas de prière plus sublime, que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur ; gémir sur sa durcie, et sur son opposition à tout bien ; lui demander avec une foi vive qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché, qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous le-i jours iant de faux pas dans les voies de Dieu : une âme de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière , que les maîtres et les docteurs eux-mêmes , et peut dire avec la Prophète : Super omnes doccntes me intellcxi. (Ps. cxviii , 99.) Elle parle h son Dieu comme un ami cà son ami; elle s'afflige de lui avoir déplu : elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire : elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées ; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle ; ses dégoûts mêmes deviennent une prière , par les se-nlimeiits qui se forment alors dans son cœur : elle s'attendrit ; elle soupire; elle se déplaît : elle est à charge à elle-même ; elle sent la pesanteur de ses liens ; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre ; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité; elle rougit et se confond de promettre toujours , et de se retrouver toujoui's infidèle : voWh tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute àme fidèle?
Qui avait instruit à prier notre pauvre femme chananéenne? une étrangère , une fille de Tyr et de Sidon , qui ignorait les merveilles do la loi , et les oracles des prophètes; qui n'avait pas encore entendu de la bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle ; qui était encore assise dans les ténèbres de l'ignorance et do la mort : elle prie cependant ; elle ne s'adresse pas aux apôtres , pour apprendre d'eux les règles de la prière ; son amour, sa confiance , le désir d'être exaucée, lui apprennent cà prier; son cœur louché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.
Et certes , si pour prier il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes; s'il fallait être ravi comme Paul jusque dans le ciel , pour y entendre ces secrets
DE MASSILLON. 4.">l
ineffables que Dieu ne découvre point à Thomine , et qu'il n'est pas permis à l'homme lui-même de révéler ; ou comme Moïse, sur la montagne sainte, être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face : c'est-à-dire, s'il fallait être arrivé à ce degré d'union intime avec le Seigneur, oùl'àme, comme si elle était déjà dépouillée de son corps , s'élève jusque dans le sein de Dieu même ; contemple à loisir ses perfections infinies ; oublie , pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre ; n'est plus troublée , ni même divertie , par les fantômes des sens; est fixée et comme absorbée dans la conlempkftion des merveilles et des grandeurs de Dieu; et, participant déjà à son éternité, ne compterait un siècle entier passé dans cet état heureux , que comme un instant court et rapide ; si , dis-je , pour prier, il fallait être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint, vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul , que vous ne les avez pas reçus, et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.
Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines âmes privilégiées; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle : ce n'est pas seulement une vertu de |)erfection , et réservée à certaines âmes plus pures et [jIus saintes ; c'est une vertu indispensable, comme la charité; nécessaire aux parfaits comme aux imparfaits ; à la portée des savants, comme des ignorants; ordonnée aux simples , comme aux plus éclairés ; c'est la vertu de tous les hommes ; c'est la science de tout fidèle ; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être ; tout ce qui a une raison capal)lc de connaître le néant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui; l'apaiser, lorsqu'il est irrité; l'apijclcr, lorsqu'il est éloigné; le remercier, lorsqu'il favorise; s'humilier, lorsqu'il frappe, lui exposer des besoins, ou lui demander des grâces.
Aussi , lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier : Docenos orare (Luc, ii, 1) ; il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité , la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que, pour prier, il faut regarder Dieu comme un père tendre, bienfaisant, attentif; s'adressera lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler Ic'lan^age de notre faiblesse et de nos misères ; ne prendre des expressions que dans notre cœur; ne vou-
loir pas nous élever jusqu'à" lui, mais le rapprocher plutôt de nous; lui exposer nos besoins; implorer son secours; souhaiter que tous les hommes l'adorent et le bénissent ; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes; que les pécheurs rentrent dans les voies delà justice; que les infidèles arrivent à la connaissance de la vérité; qu'il nous remette nos offenses; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre faiblesse ; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même; et , pour en suivre le modèle , il ne faut que sentir ses besoins , et en souhaiter la délivrance.
Et voilà pourquoi j'ai dit que la' seconde disposition injuste, d'où partait le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier, est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son àme. Car, je vous prie , mes frères , faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison; à un homme pressé de la faim, à solliciter la nourriture ; à un infortuné battu de la tempête, et sur le point d'un triste naufrage , à implorer du secours ? Hélas 1 la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions? ne trouve-t-on pas, datis le sentiment tout seul des maux qu'on endure, cette éloquence vive, ces mouvements persuasifs, ces remontrances pressantes qui en sollicitent le remède ? un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître pour savoir comment il faut se j.laindre? Tout parle en lui; tout exprime sa douleur; tout annonce sa peine; tout sollicite son soulagement :'son silence même est éloquent.
Vous-même , qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictions temporelles , dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril ; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne ou chère ou nécessaire : alors vous levez les mains au ciel ; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit ; vous savez prier alors ; vous n'allez pas chei'cher hors de votre cœur des leçons et des règles, pour apprendre à lui exposer votre peine ; ni consulter des maîtres habiles , pour savoir ce qu'il faut lui dire : vous n'avez besoin que de votre douleur; vos maux tout seuls ont su vous instruire.
Ah! mes frères, si nous sentions les misères de notre 4DQe,
comme nous sentons celles de noire corps; si notre salut éternel nous intéressait autant qu'une fortune de boue , ou une santé fragile et périssable , nous serions habiles dans l'art divin de la prière ; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudrait pas donner la gène à noire esprit, pour trouver de quoi nous entretenir avec lui; nos maux parleraient tout seuls; notre cœur s'échapperait malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes ; et la plus sure marque que nous n'avons point de foi, et que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle d'une courte prière.
Et certes, mes frères, se peut-il faire que dans la misérable condition de cette vie humaine, environnés, comme nous sommes, de tant de périls; pélris nous-mêmes de tant de faiblesses; sur le point à tous moments d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens, enlrainés par la force des exemples; en proie à la tyrannie de nos penchants, à l'empire de notre chair, à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de noire raison , aux caprices de notre imagination , aux varialions éternelles de notre humeur ; abattus par les disgrâces , enflés par la prospérité; amollis par l'abondance , aigris par la nécessité ; emportés par les coutumes, ébranlés par les événements; flatlés par les louanges, révollés par les mépris; toujours en balance entre nos passions et nos devoirs , entre nous-mêmes et la loi de Dieu : se peut il faire que , dans une situation si déplorable , nous soyons en peine que demander au Seigneur, que lui dire, lorsque nous venons à paraître en sa présence? 0 mon Dieu ! pourquoi l'homme n'est-il donc moins misérable ? ou que ne connait-il mieux ses misères !
Ah ! si vous nous disiez , mon cher auditeur, que dans la prière vous ne savez par où commencer : si vous nous disiez que vos besoins sont infinis; vos misères et vos passions si multipliée», que vous n'auriez jamais fait, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur : si vous nous disiez que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en vous de corruption et de désordre ; et que , désespérant de poa
voir raconter au Seigneur le détail infini de vos faiblesses , vous I u i présentez votre cœur tout entier ; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre confusion, de votre humiliation et de votre silence, tout l'art de votre prière; et que pour avoir trop à lui dire, vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage, vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent , qui n'osant plus , à la vue de ses chutes , parler à son Dieu dans la prière, disait : Seigneur, je me suis lu en votre présence , mon humiliation et ma confusion ont parlé pour moi : Obmntul . et humilialus sum. (Ps. xxxviii, 3.) Et alors, dans ce silence de honte et do componction, la douleur de mes crimes s'est renouvelée : Et dolor meus renovatus est. Mon cœur, pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous : Concaluit cor meum intra me, et in inedilatione mea exardcscet ignis. (Ps. xxxviii, 4.) Et tout ce que j'ai pu vous dire , ô mon Dieu, dans la profonde humihation où me tenait devant vous la vue de mes misères, c'est que tout homme n'est qu'un abîme de faiblesse, de corruption, de vanité et de mensonge : Lorutiissum in lingua mea. Verumtamemtn'iversa ranitas, omnis homo rivens. (Ps. xxxviii, 5, G.) Voilà le silence de componction (jue forme devant Dieu la véritable prière.
Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier : eh quoi! mon cher auditeur, vos crimes passés du moins, lorsque vous venez vous présenter devant Dieu, ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements, ou à demander à sa miséricorde? Quoi! toute votre vie a été peut-être un abime de désordre ; vous avez abusé de tout , de la grâce , de vos talents, de votre raison , de vos biens , de vos dignités, de toutes les créatures; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu , dans l'égarement du monde et des passions ; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes, souillé votre corps, révolté vos sens, déréglé votre imagination, affaibli vos lumières , éteint même ce que des inclinations naturelles avaient mis d'heureux en votre âme ; et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si longtemps outragé? 0 homme, il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource, ou
que vous ayez d'autres ressources pour rol)leiiir, que celles de la clémence el de la miséricorde divine.
D'ailleurs, mon ciier auditeur, quand vos propres misères ne pourraient pas remplir le vide de vos prières, occupez-vous-y des maux de l'Église; des dissensions des pasteurs; de l'esprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire ; du relâchement des fidèles; de la dépravation des mœurs; du triste progrès de l'incrédulité ; de l'extinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin; plaignez-vous au Seigneur, comme le prophète, que tous l'ont abandonné; que chacun cherche ses propres intérêts; que le sel même de la terre s'est affadi; et que la piété est devenue un gain. Demandez au Seigneur, pour la consommation de ses élus , et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Église, des princes religieux , des pasteurs fidèles , des docteurs humbles et éclairés , des guides instruits et désintéressés, des solitaires fervents, des vierges pures et édifiantes : la paix des Églises ; l'extirpation des erreurs ; le retour de tant de peuplesque l'esprit de l'hérésie a séduits, et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.
Que dirai-je encore.» Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis, de vos ennemis, de vos protecteurs, de vos maîtres ; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale; de celles que vous avez vousmême autrefois éloignées de la piété , par vos dérisions et par vos censures; de celles qui ne doivent peut-être qu'à l'impiété de vos discours passés leur irréligion et leur libertinage ; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois, ou perverti la vertu, ou séduit la faiblesse. Est-ce que ces grands objets, si tristes, si intéressants , ne sauraient fournir un moment d'attention à votre es[)rit, ou quehpie sensibiiilé à votre cœur? Tout ce qui vous environne vous apprend à prier ; tous les objets , tous les événements que vous voyez autour de vous, vous ménagent des occasions nouvelles de vous élever à Dieu : le monde , la retraite ; la cour, la ville ; les justes, les pécheurs; les événements publics et domestiques ; le malheur des uns , ou la prospérité des autres ; tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de gémissement, de prières, d'actions de grâces. Tout instruit votre foi; tout "Xf'it'? votre zèle; tout contrisle votre iiiélé; tout rappelle
voire rcconiuissance : et au milieu de tant de sujets de prier, vous ne savez comment fournir à un instant de prière? et, entouré de tant d'occasions de vous élever à Dieu , vous n'avez plus rien à dire, quand vous venez paraître en sa présence? Ah! mes frères, que Dieu est loin d'un cœur qui a tant de peine à s'entretenir avec lui, et qu'on aime peu un maitre et un ami, à qui on ne trouve jamais rien à dire!
Et voilà la dernière el la principale raison qui fait que nous sommes inliabiles à la prière. On ne sait point prier et parlera son Dieu, parce qu'on ne l'aime pas. Quand on aime, le cœur sait liienlôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime; il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit dire : hélas ! il ne saurait même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons l'ordre dans notre cœur, mes frères ; substituons Dieu à la place du monde : alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur. C'est le déxé-glement de nos affections tout seul , qui fait notre inc^acité de prier : on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connaît presque pas; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas; on ne sait pas faire instance pour obtenir la délivrance des passions que l'on ne hait pas : en un mot , la prière est le langage île l'amour ; et nous ne savons pas prier, parce que nous ne savons pas aimer.
Et certes, rendez gloire ici à la vérité : n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même, les jours où vous avez fait au Seigneurquelques sacrifices de vos goûts , de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'est-il pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix , plus de consolation, plus de joie? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maitre à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité; au lieu qu'on souffre devant lui , quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire ; on s'y déplaît, on y est contraint et gêné; on se cache devant lui, comme le premier pécheur; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et cette confiance qu'inspire une conscience pure, et qui n'a rien à se reprocher; et l'on compte les 'nomcnts où l'on çst obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.
Aussi , lorsque Jésus-Christ nous ord'^nnc de prier, il commence
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par nous onloiiner de veiller : Vigllatc , et onde. (MArrii., xxvi , 4 1 . ) 11 veut nous faire entendre par là , que la vigilance est la seule préparation à la prière; que pour aimer à prier, il faut veiller; et que les goûts et les consolations ne sont accordées dans la prière , qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance : Vigilate, et oi-ate. Je sais que si vous ne priez pas , vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement ; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec celte vigilance qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance, il est vrai; mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Vigilate, et orate.
Ainsi , qui que vous soyez qui m'écoutez ici , imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière ; et , dans l'accomplissement de ce devoir , vous trouverez le secours et la facilité de tous les autres. Si vous êtes pécheur , priez : ce n'est que par là que le publicain et la pécheresse de l'Évangile obtinrent des sentiments de componction , et la grâce d'une parfaite pénitence ; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste , priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière ; et ce n'est que par là que Job , que David, que Tobie, ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, et que le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements et de leurs exenoples , priez : plus les périls sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre , ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois, priez : Esther dans la cour d'Assuérus , Daniel dans celle de Darius , les prophètes dans les palais des rois d'Israël, ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite , priez : la solitude elle-même devient un écueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes ; cl Judith dans le secret de sa maison , et la veuve Anne dans le temple, elles Antoine au fond des déserts, ne trouvèrent que daîis la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Église pour instruire les peuples, priez: vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère; et les
apôtres ne convertirent l'univers , que parce qu'ils no s'étaient réserve pour leur partage que la prière et!a prédication de l'Évangile : Nos vero orationi , et ministerio verbi instantes erimus. (Act., vi, 4.) Enfin, qui ([ue vous soyez, encore une fois, dans la prospérité, ou dans l'indigence ; dans la joie, ou dans l'affliction ; dans le trouble , ou dans la paix ; dans la ferveur , ou dans !e découragement ; dans le désir, ou dans les voies de la justice; avancé dans la vertu , ou encore dans les premières démarches de la pénitence ; priez : la prière est la sûreté de tous les états, la consolation de toutes les peines , le devoir de toutes les conditions , l'âme de la piété, le soutien de la foi , le grand fondement de la religion , et toute la religion elle-raéme. 0 mon Dieu , répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière , qui devait être le caractère le plus marqué de votre Église, et leparlaged'un peuple nouveau; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, aliiujuo nous puissions vous offrir des louanges pures, des soupirs fervents, et des vœux dignes des biens éternels (jue vous avez promis si souvent a ceux qui vous les auront demandés comme il faut. Ainsi soitil.
(Sermon pour le jeudi, de la V^ semaine de Carême.)