‹ Petit carême; sermons et morceaux choisisChapitre 70 sur 116 · SUR LA MEDISANCE · texte numérisé non relu

SUR LA MEDISANCE

Vous excusez la malignité de vos censures sur l'innocence de vos intentions. Mais approfondissons le secret de votre cœur: d'où vient que nos censures portent toujours sur cette personne , et que vous ne vous délassez plus agréablement et avec plus d'espr;l

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que lorsque vous rappelez ses défauts? Ne serait-ce point une jalousie secrète? Ses talents, sa fortune , sa faveur, son poste, sa réputation , ne vous blesseraient-ils pas encore plus que ses défauts ? le trouveriez-vous si digne de censure , s'il avait moins de qualités qui le mettent au-dessus de vous? seriez-vous si aise de l'aire remarquer ses endroits faibles, si tout le monde ne lui en trouvait pas de fort avantageux? Saùl aurait-il redit si souvent, avec tant de complaisance, que David n'était que le fils d'Isaïe, s'd ne l'eût regardé comme un concurrent plus digne que lui de l'empire ? D'où vient que les défauts de tout autre vous trouvent plus indulgent? qu'ailleurs vous excusez tout , et qu'ici tout s'en venime dans votre bouche? Allez àlasm'.rce; n'y a-l-il pas quelque racine secrète d'amertume dans votre cœur? et pouvez-vous justifier , par l'innocence de vos intentions, des discours qui partent d'un principe si corrompu? Vous nous assurez que ce n'est ni tiaine , ni jalousie contre votre frère ; je le veux : mais n'y auraitil pas peut être dans vos satires des motifs encore plus bas et plus honteux? n'affectcz-vous pas de censurer votre frère devant un grand qui ne l'aime pas ? ne voulez-vous pas faire votre cour , et vous rendre agréable, en rendant votre frère un sujet de risée ou de mépris? ne sacrifiez-vous pas sa réputation à votre fortune? et ne cherchez-vous pas à plaire , en donnant du ridicule à un homme qui ne plaît pas? Les cours sont si remplies de ces satires d'adulation et de bas intérêt! Les grands sont à plaindre dès qu'ils se livrent à des aversions injustes : on a bientôt trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît.

Mais enlin, vous ne vous sentez point coupable, dites-vous, de tous ces lâches motifs; et s'il vous arrive (pielquefois de médire de vos frères , c'est en vous pure indiscrétion , et légèreté de langue. Mais est-ce donc par là que vous vous croyez plus innocent ? la légèreté et l'indiscrétion, ce vice si indigne de la gravité du chrétien, si éloigné du sérieux et de la solidité de la foi, si souvent condamné dans les livres saints , peut-il justifier un autre vice? Kli! ([u'importe à votre frère que vous déchirez , que ce soit en vous indiscrétion ou malice ? un dard décoché imprudemment fait-il une plaie moins dangereuse et moins profonde (pie celui qu'on a tiré à dessein? le coup mortel que vous portez à votre frère est-il [ilus léger, parce que c'est l'imprudence et la légè-

icléqui l'ont lancé? et que fait l'innocence de l'intention où l'action est un crime? Mais d'ailleurs , n'en est-ce pas un , d'être capable d'indiscrétion sur la réputation de vos frères? Y a-t-il rien qui demande plus de circonspection et de prudence? tous les devoirs du christianisme ne sont-ils pas renfermés dans celui de la charité ? n'est-ce pas là, pour ainsi dire, toute la religion? et n'être pas capable d'attention sur un point aussi essentiel , n'est-ce pas regarder comme un jeu tout le reste ? Ah! c'est ici où il faut mettre une garde de circonspection sur sa langue ; peser toutes ses paroles, les lier dans son cœur, comme dit le Sage , et les laisser mûrir dans sa bouche. (Eccm., xxviii, 28, 29.) Vous échappe-t-il jamais de ces discours indiscrets contre vous-même ? manquez-vous (}uelquefois d'attention sur ce qui intéresse votre honneur et votre gloire? Quels soins infatigables! quelles mesures! quelle industrie ! Dans quel détail vous voit-on descendre pour la ménager et l'accroître ! S'il vous arrive de vous blâmer, c'est toujours avec des circonstances qui font votre éloge : vous ne censurez en vous que des défauts qui vous font honneur ; et, en avouant vos vices, vous ne vouiez que raconter vos vertus ; l'amour do vous-même ramène tout à vous. Aimez votre frère comme \ ous vous aimez, et tout vous ramènera à lui; et vous serez incapable d'indiscrétion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire.

Mais si ces médisances, que vous appelez légères , sont criminelles dans leurs motifs, elles ne le sont pas moins dans leurs circonstances.

Je pourrais d'abord vous faire remarquer que le monde familiarisé avec le crime, et qui , à force de voir les vices les plus criants devenus les vices de la multitude, n'en est presque plus touché , appelle légères les médisances qui roulent sur les faiblesses les plus criminelles et les plus honteuses : les soupçons d'infidélité dans le lien sacré du mariage ne sont plus un décri formel , et une flétrissure essentielle ; ce sont des discours de dérision et de plaisanterie : accuser un courtisan de perfidie et de mauvaise foi , ce n'est plus attaquer son honneur , c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse : rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère , ce n'est pas outrager Dieu dans ses saints , c'est un langage de dérision que l'usage a rendu

coninnin : en un mot, hors les ciimes que rnuloiité publique punit, et qui nous attirent, ou la disgrâce du maître, ou la perle des biens et de la fortune , tout le reste parait léger , et devient le sujet ordinaire des entretiens et des cen^^ures publiques.

Mais ne poussons pas plus loin cette réflexion. Je veux que les défauts que vous publiez de votre frère soient légers : plus ils sont légers , plus vous êtes injuste de les relever : plus il mérite que vous usiez d'indulgence à son égard , plus il faut supposer en vous une malignité d'attention à qui rien n'échappe ; une dureté de naturel, qui ne saurait rien excuser. Si les défauts de votre frère étaient essentiels, vous l'épargneriez ; vous le trouveriez digne de votre indulgence; la politesse et la religion vous feraient un devoir de vous taire : eh ! quoi ? parce qu'il n'a que de légères faiblesses, vous le trouverez moins digne de vos égards.^ ce qui devrait vous le rendre respectable, vous autorise à le décrier? N'étes-vous pas devenu au dedans de vous, dit l'Apôtre , un juge de pensées injustes? et votre œil n'est-il donc méchant, que parce que votre frère est bon?

D'ailleurs , les défauts que vous censurez sont légers : mais en auriez-vous la même idée , si l'on vous les reprochait h vousmême? Quand il vous est revenu certains discours tenus eu votre absence, lesquels , à la vérité, n'attaquaient pas essentiellement votre honneur et votre probité, mais qui répandaient dans le pul)lic quelques-unes de vos faiblesses , quelles ont été vos dispositions? Mon Dieu ! c'est alors que l'on grossit tout; que tout nous parait essentiel ; que , peu content d'exagérer la malice des paroles, on fouille dans le secret de l'intention , et qu'on veut trouver des motifs encore plus odieux que les discours mêmes. On a beau nous dire alors que ce sont là des reproches qui n'intéressent pas l'essentiel, et qui au fond ne sauraient nous faire tort: on croit avoir été insulté ; on en parle ; on s'en plaint ; on éclate ; on n'est jilus maître de son ressentiment; et tandis que tout le monde hlàmc l'excès de notre sensibilité, seuls nous nous obstinons à croire que l'affaire est sérieuse, et que notre honneur y est intéressé. Servez-vous donc de cette règle dans les défauts que vous publiez de votre frère : appliquez-vous l'offense à vous-même ; tout est léger contre lui; et sur ce qui vous touche, tout parait essentiel à votre orgueil, et digne de vengeance.

Enfin, les vices que vous censurez sont légers : mais n'y ajouloz-vous rien du vôtre? les donnez-vous pour ce qu'ils sont? ne inélcz-vous pas au récit que vous en fuites, la malignité de vos conjectures? ne les mettez-vous pas en un certain point de vue, qui les lire de leur état naturel ? n'embeilissez-vous pas votre histoire? et , pour faire un héros ridicule qui plaise, ne le faites-vous pas tel (|u'on le souhaite , et non pas tel (ju'il est en effet? n'accompagnez-vous pas vos discours de certains gestes qui laissent tout entendre? de certaines expressions qui ouvrent l'esprit de ceux qui vous écoutent à mille soupçons téméraires et (lélrissanls? de certain silence même, qui donne plus à penser que tout ce que vous auriez pu dire? Car, {[u'Hest difficile de se tenir dans les bornes de la vérité, quand on n'e»t plus dans celles de la charité! Plus C(! que l'on censure est léger, plus l'imposture est à craindre : il faut embellir pour se faire écouler ; et l'on devient calomnialeur, où l'on n'avait pas cru même être médisant.

Je n'ajoute pas, mes frères, que si ces médisances, que vous appelez légères , sont très-criminelles dans leurs motifs et dans leurs circonstances, elles le sont encore plus dans leurs suites : je dis leurs suites, toujours irréparables , mes frères. Vous pouvez expier le crime de la volupté par la mortificalion et la pénitence ; le crime de la haine, par l'amour de votre ennemi; le crime de l'ambition ; en renonçant aux honneurs et aux pompes du siècle ; le crime de l'injustice , en restituant ce que vous avez ravi à vos frères; le crime même de Tirapiété et du libertinage, par un respect religieux et public pour le culte de vos pères : mais le crime de la détraction , par quel remède , quelle vertu , peut-il se réparer ? Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère, je le veux : mais ce confident infortuné en aura bientôt à son tour plusieurs autres, qui de leur côté ne regardant plus commeun secret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruiront les premiers venus: chacun en les redisant y ajoutera de nouvelles circonstances; cliacuu y mettra quelque Irait envenimé de sa façon ; à mesure qu'on les publiera, ils croîtront, ils grossiront: semblable, dit saint Jacques, à une étincelle de feu qui , porlée en différents lieux par un vent impétueux , embrase les forêts et les campagnes ; telle est la destinée de la détraclion. Ce que vous avez dit en secret n'é ail rien d'abord , et périssait étouffé et enseveli sous la cendre : mais ce

feu ne couve que pour se rallumer avec plus de fureur ; ruais ce ricu va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches : chacun y ajoutera ce que sa passion, son intérêt, le caraclëre de son esprit et de sa malignité , lui représentera comme vraisemblable; la source sera presque impercei)tible ; mais, grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, le torrent qui s'en foi'uicra inondera la cour, la ville, et la province ; et ce qui n'était d'abord dans son origine qu'une plaisanterie secrète et imprudente , qu'une simple réflexion, qu'une conjecture maligne, deviendra une affaiit sérieuse, un décri formol et public, le sujet de tous les entretiens; une flétrissure éternelle pour votre frère. Et alors réparez , si vous pouvez, celle injustice et ce scandale ; rendez à votre frère l'honneur que vous lui avez ravi. Irez-vous vous opposer au déchainemenl public, el chanter tout seul ses louanges? mais on vous prendra pour un nouveau venu , qui ignorez ce qui se passe dans le monde ; et vos louanges venues trop tard ne serviront qu'cà lui attirer de nouvelles satires. Or, que de crimes dans un seul ! les péchés de tout un peuple deviennent les vôtres : vous médisez par toutes les bouches de vos citoyens : vous êtes encore coupable du criEne de ceux qui les écoutent. Quelle pénitence peut expier des maux auxquels elle ne saurait plus remédier ? et vos larmes pourront-elles effacer ce qui ne s'effacera jamais de la mémoire des hommes? Encore si le scandale finissait avec vous , votre mort, en le Unissant, pourrait en être devant Dieu l'expiation et le remède. Mais c'est un scandale qui vous survivra; les histoires scandaleuses des cours ne meurent jamais avec leurs héros : des écrivains lascifs ont fait passer jusqu'à nous les satires, les dérèglements des cours qui nous ont précédés ; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics, des événements scandaleux et des vices de la nôtre. . Si vous étiez vivement touché de vos propres misères , dit saint Clirysostome ; si vous aviez sans cesse votre péché devant vos yeux , comme ce roi |)énitcnt , il ne vous resterait , ni assez de loisir, ni assez d'attention , pour remarquer les fautes de vos frères. Plus elles seraient publiques, plus vous béniriez en secret le Seigneur d'avoir détourné de vous cette infamie ; plus vous sentiriez votre reconnaissance se réveiller, sur ce qu'étant tombé peut-être dans les mêmes égarements, il n'a pas permis qu'ils

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fussent publics sur les toits, comme ceux de votre trcre; sur ce qu'il a laissé dans l'obscurité vos œuvres de ténèbres ; qu'il les a , pour ainsi dire, couvertes de ses ailes ; et ménagé devant les hommes un honneur et une innocence que vous aviez tant de fois perdus devant lui : vous trembleriez en vous disant à vous-même que peut-être il n'a épargné votre confusion en ce monde , que pour la rendre plus amère et plus dura])Ie dans l'autre.

Toiles sont les dispositions de l'hun^ilité chrétienne sur les chules pul)iiquesde nos frères : nous devons en parler beaucoup à nousmêmes , et presque jamais aux autres. Aussi lorsque les scribes et les piiarisicns viennent présenter au Sauveur une femme surprisi; en adultère , et qu'ils veulent le presser d'en dire son sentiment ; quoique la faute de cette pécheresse fût publique , Jésus-Christ garde un profond silence ; et à leurs malignes et pressantes instances de s'expliquer, il se contente de répondre : Que cdid d'entre vous qui est sans péché jette contre elle la première pierre ( Jkan , VIII ,7); comme s'il voulait leur faire entendre par là, que ce n'était pas à des pécheurs, comme eux, à condamner si hautement le crime de cette femme; et que, pour avoir droit de jeter contre elle une seule pierre, il fallait être soi-même exemi)t de tout reproche. Et voilà ce que je voudrais vous dire aujourd'hui , mes frères : la mauvaise conduite de cette personne vient d'éclater : eh bien ! que celui d'entre vous qui est sans péché , je lie contre elle la première pierre : Qui sinepeccato est vestmïti , primus in illam lapident mittat ; si devant Dieu vous n'avez rien de plus criminel peut-être à vous reprocher, parlez librement , condamnez sévèrement sa faute, lancez contre elle les traits les plus piquants delà dérision et de la censure; on vous le permet. Ah ! vous qui en discourez si hardiment , vous êtes plus heureuse qu'elle ; mais êtes-vous plus innocente.? On vous croit plus de vertu, plus d'amour du devoir ; mais Dieu , qui vous connaît , en jugc-t-il comme les hommes? mais si les ténèbres qui cachent votre honte venaient à se dissiper, les pierres que vous jetez ne se tourneraient-elles pas contre vous-même? mais si un événement imprévu trahissait votre secret , l'audace et la joie maligne avec lesquelles vous censurez , n'ajoulcraient-clles pas un nouveau ridicule à votre confusion et à votre oppi'obre ? Ali ! vous ne devez ce fantôme de réputation , dont vous vous gloriliez , qu'à des artifices et à des

ménagements, que la justice de Dieu peut confondre et déconcerter en un instant : vous touchez peut-être au moment où il va révéler votre honte; et, loin de rougir dans le secret et dans le silence, lorsqu'on publie des fautes qui sont les vôtres, vous en parlez , vous les racontez avec complaisance ; et vous fournissez au public des traits dont il fera peut-être usage un jour contre vousmême : c'est la menace et la prédiction du Sauveur : Tous ceux qtii s'arment du glaive i)érîr07it par le glaire (Matth., xxvi, 52) : vous percez votre frère avec le glaive de la langue ; vous serez percé du même glaive à votre tour; et quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez si témérairement en autrui , le Dieu juste vous y livrera.

Non-seulement vous violez les règles saintes de la charité , mais de plus, vous êtes infracteur de celles de la justice. Car les fautes de votre frère sont publiques , je le veux ; mais placez-vous dans la même situation : exigeriez-vous de lui moins d'égards et moins d'humanité, parce que votre chute ne serait plus un mystère.' croiriez-vous que l'exemple public donnât à votre frère , contre vous, un droit que vous en prenez contre lui-même ? recevriezvous, pour justifier sa malignité, une excuse qui vous la rendrait encore plus odieuse et plus cruelle .' D'ailleurs , que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics, n'est point un imposteur ? Il court tant de faux bruits dans le monde , et la malice des hommes les rend si crédules sur les défauts d'autrui ! que savezvous si ce n'est pas un ennemi , un concurrent , un envieux , qui a répandu cette calomnie par des voies secrètes , pour détruire celui qui traversait, ou ses passions, ou sa fortune .' ces exemples sont-ils fort rares .^ si ce n'est pas un imprudent , qui a donné lieu à tous ces discours par l'indiscrétion d'une parole lâchée sans attention et recueillie avec malice.' ces méprises sont-elles impossibles.'' si ce n'est pas une conjecture débitée d'abord comme telle , et donnée ensuite comme une vérité? ces altérations ne sont-elles pas du caractère des bruits publics ? Qu'y avait-il de plus vraisemblable j)armi les enfants de la captivité , que le dérèglement prétendu de Susanne? les juges du peuple de Dieu , vénérables par leur âge et par leur dignité , déposaient contre elle; tout le peuple en parlait comme d'une épouse inPidèle; on la regardait comme l'opprobre d'Israël : cependant c'était sa pudeur même qui lui attirait ces ou-

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(r.iges; et s'il ne se fût trouve de son temps un Daniel , qui osjit douter d'un bruit public, le sang de cette innocente allait souiller tout le peuple. Et, sans sortir de notre évangile , les discours sacrilèges , qui traitaient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain , n'étaienf-ils pas devenus les discours publics de toute la Judée? les prêtres et les pliarisiens , gens à qui la dignité de leur caractère et la régularité de leurs mœurs attiraient le respect et la confiance des peuples , les appuyaient de leur autorité : cependant voudriezvous excuser ceux d'entre les Juifs qui , sur des bruits si communs , parlaient du Sauveur du monde comme d'un séducteur, (lui imposait à la crédulité des peuples? Vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère; quelque répandues que soient les censures qu'on fait de lui , sa faute, dont vous n'avez pas été témoin , est toujours douteuse pour vous ; et c'est une injustice que vous lui faites , d'aller publiant , comme vrai , ce que vous ne savez que par des bruits publics, souvent faux , et toujours téméraires.

Mais je vais plus loin : quand même la chute de votre frère serait certaine , et que la malignité des discours n'y aurait rien ajouté; d'où pouvez-vous savoir si la honte même de voir sa faute publique ne l'a pas fait revenir à lui , et si un repentir sincère et des larmes abondantes , ne l'ont pas déjà effacée et expiée devant Dieu ? Il ne faut pas toujours des années à la grâce pour triompher d'un cœur rebelle : il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps ; et une chute publique est souvent le moment de miséricorde qui décide delà conversion du pécheur. Or, si votre frère s'est repenti , n'étes-vous pas injuste et cruel , de faire revivre dos fautes que sa pénitence vient d'effacer, et que le Seigneur a oubliées? Souvenez-vous delà pécheresse de l'Évangde :sesdésordresélaient publics, puisqu'elle avait été la pécheresse de la cité; cependant lorsque le pharisien les lui reproche, ses larmes et son amour les avaient effacés aux pieds du Sauveur : la bonté de Dieu lui avait remis sa faute , et la malignité des hommes ne pouvait encore l'en absoudre.

Ainsi , mes f-rères , vous surtout que le rang et la naissance élève au-dessus des autres , ne vous contentez pas de mettre un frein a votre langue ; offrez encore aux discours de la médisance , un visage triste et sévère , selon l'avis de l'Esprit saint , un silence de désaveu et d'indignation : car le crime est ici égal , et dans la

malignité de celui qui parie , et dans la complaisance do ceux qui écoutent.

Si la médisance trouvait moins d'approbateurs, le royaume de Jésus-Christ serait bientôt purgé de ce scandale : on plait en médisant, et un vice qui plait devient bientôt un talent aimable : nous animons la médisance par nos applaudissements; et coran)e il n'est personne qui ne veuille être applaudi , il n'est presque aucun aussi qui ne se fasse un art et un mérite de médire.

( Sermon pour le lundi de la V semaine de Carême. )

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