GRANDEUR DE DIEU
Grand Dieu , souverain maître de l'univers , quel lieu de la terre pourrais-je parcourir, où je ne trouve partout sur mes pas les marques sensibles de votre présence, et de quoi admirer la grandeur et la magniticence de votre saint nom? Si des peuples sauvages ont pu laisser effacer l'idée que vous en aviez gravée dans leur àme , toutes les créatures qu'ils ont sous les yeux le portent écrit en caractères si ineffaçables et si éclatants, qu'ils sont inexcusables de ne pas vous y reconnaître. L'impie lui-même a beau se vanter qu'il ne vous connaît pas , et qu'il ne retrouve en lui-même aucune notion de votre essence infinie ; c'est qu'il vous cherche dans son cœur dépravé et dans ses passions. Dieu très-saint , plutôt quo dans sa raison. Mais qu'il regarde du moins autour de lui , il vous retrouvera partout ; toute la terre lui annoncera son Dieu ; il verra les traces de votre grandeur, de votre puissance et de votre sagesse, miprimées sur toutes les créatures ; et son cœur corrompu se trouvera le seul dans l'univers qui n'annonce et ne reconnaisse pas l'auteur de son être.
L'homme , devenu tout charnel , ne sait plus admirer que les beautés qui frappent ses sens ; mais s'il voulait faire taire ces pensées de chair et de sang qui offusquent sa raison; s'il savait s'élever au-dessus de lui-même et de tous les objets sensibles : ah! U
DE ^lASSlLLON. r>fi9
rccounaitrait bientôt que tout ce qu'il y <i de plus grand et de plus magnifique dans l'univers n'est, ô mou Dieu, qu'un trait grossier , une ombre légère de la grandeur et de la gloire qui vous environne. Les cieux eux-mêmes, dont la bauleur et la magniiiccnce nous parait si digne d'admiration, disparaissent, comme un atome, sous les yeux de voire immensité. Ces globes immenses , et si infiniment élevés au-dessus de nous , sont encore plus loin des pieds de votre trône adorable qu'ils ne le sont de la terre. Tout nous annonce votre grandeur, et rien ne peut nous en tracer mémo une faible et légère image. Élevez donc mon âme, grand Dieu, au-dessus de toutes les choses visibles. Que je vous voie et vous aime tout seul, au milieu de tous les objets que vous avez créés : qu'ils ne sortent jamais à mon égard de leur destination et de leur usage. Ils ne sont faits que pour manifester jusqu'à la iin aux hommes la puissance de celui qui les a créés , et lui former des adorateurs , et non pas pour s'attirer eux-mêmes notre amour et nos hommages.
Et qu'esl-il besoin en effet , mon Dieu , de vaines recherches et de spéculations pénibles pour connaître ce que vous êtes.' Je n'ai qu'à lever les yeux en haut , je vois l'immensité des cieux, qui sont l'ouvrage de vos mains , ces grands corps de lumière qui roulent si régulièrement et si majestueusement sur nos têtes , et auprès desquels la terre n'est qu'un atome imperceptible. Quelle magnificence, grand Dieu ! Qui a dit au soleil : Sortez du néant, et présidez au jour ; et à la lune : Paraissez , et soyez le flami)eau de la nuit.' Qui a donné l'être et le nom à celte multitude d'étoiles qui décorent avec tant de splendeur le firmament, et qui sont autant de soleils immenses attachés chacun à une espèce de monde nouveau qu'ils éclairent? Quel est l'ouvrier dont la toute-puissance a pu opérer ces merveilles, où tout l'orgueil de la raison éblouie se i)('id et se confond ? Eh ! quel autre que vous , souverain créateur (le l'univers, i)0urrait les avoir opérées.' Seraient-elles sorties ii"elies-m''mes du sein du hasard et du néant.' cl l'impie sera-t-il assez désespéré pour attribuer à ce qui n'est pas une toute-puissance qu'il ose refuser à celui qui est essentiellement , et par qui tout a été fait ?
Pour moi, grand Dieu , abimé à la vue de tant de gloire et de fpagnificence, je m'écrie : Est-jl possible qu'un Dieu si grand et
si puissant veuille s'abaisser jusqu'à penser ;i l'homme , et en faire l'objet de ses soins? Mais ce n'est encore rien, grand Dieu, que je ne sois devant vous que cendre et poussière ; j'offre encore à vos yeux les prévarications d'un cœur infidèle , et les souillures dont j'ai tant de fois sali mon néant et ma boue. Cependant un ver de terre révolte, tel que je le suis, s'est attiré vos regards; el il ne vous a pas paru indigne de votre gloire de vous souvenir de lui, et de le visiter dans votre grande miséricorde.
Mais je cesse, ô mon Dieu, d'en être surpris, quand je rapi)elle ce premier état de gloire et d'innocence où vous aviez créé l'homme. Vous aviez imprimé en lui l'image glorieuse de votredivinifé. Vous aviez soufflé dans sa boue un esprit de vie , une âme spirituelle et immortelle , capable de vous connaître et de vous aimer. Vous l'aviez orné des dons lumineux de la science , de la sainteté el de la justice. Seul de toutes les créatures visibles , il avait le droit de s'élever jusqu'à vous, de parler cà son Seigneur, de lui rendre grâces, et d'entretenir un commerce familier avec lui. Les anges eux-mêmes , ces intelligences si pures et si sublimes , n'avaient presque rien au-dessus de lui ; et ce qu'il avait par-dessus elles , c'est que vous vous étiez comme démis entre ses mains de votre domaine sur toutes les créatures. Vous l'aviez établi le maître et le seigneur sur tous les ouvrages sortis de vos mains ; vous aviez soumis à son empire les animaux qui rampent sur la terre , les oiseaux qui volent dans les airs, et les poissons qui se font un sentier sous la profondeur des eaux de la mer. De combien d'honneur et de gloire , grand Dieu , aviez-vous revêtu cet homme au sortir de vos mains! vous aviez comme couronné en le créant , et mis le dernier degré de perfection à tous vos autres ouvrages , dont il était le chef-d'œuvre.
Mais il ne sut pas jouir longtemps de vos divins bienfaits. Il succomba bientôt sous ce poids de gloire et de bonheur où vous l'aviez élevé. 11 se rendit l'esclave des créatures dont il était auparavant le maître. La mort et le péché prirent en lui la place de l'innocence et de l'immortalité; et dans cet état affreux de misère où il était tombé , votre miséricorde , grand Dieu , lui prépara une ressource encore plus glorieuse pour lui que tous les avantages dont il était déchu. Votre Verbe éternel descendit du scinde votre gloire pour s'imirà sa nature. lien prit sur lui les infirmités et les crimes..
pour en devenir l'expiation et la victime. La nature hunaaine avec lui monta à la droite de votre immense majesté; elle se vit élevée au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances célestes. Votre Fils adorable fit entrer tous les hommes dans les droits de sa filiation éternelle. Nous reçûmes tous le titre glorieux de ses frères , et il ne fut que notre premier-né. Vous étiez notre Dieu; vous voulûtes être notre père. Nous n'étions que votre ouvrage, et nous devînmes vos enfants. Grand Dieu ! souverain maître de l'univers, ce n'est pas en tirant du néant toutes les créatures, que votre puissance et la grandeur de votre nom a paru le plus admirable sur la terre : c'est en y faisant descendre votre propre Fils , la splendeur de votre gloire , revêtu de la bassesse et des infirmités de notre nature : c'est en nous manifestant le grand mystère de piété que vous prépariez depuis le commencement des siècles, et qui doit faire la consolation et l'étonnement de tous les siècles à venir. Votre nom, grand Dieu, était autrefois ce nom terrible que la bouche de l'homme n'osait j)rononcer : mais depuis que vous êtes devenu notre père , c'est-à-dire , le père commun de tous les frères de votre Christ , ce n'est plus qu'un nom de tendresse , que l'amour filial nous donne droit de prononcer, et que nous mettons avec confiance à la tête de toutes les supplications qui montent vers vous de tous les endroits de l'univers. Seigneur, notre souverain maître, que la gloire de votre nom parait admirable dans toute la terre! Domine. Dominusnoster, quum admirabilc rst nomen timm in unieersa terra !
Que les impies, qui se piquent de supériorité d'esprit et de raison , sont méprisables , 6 mon Dieu , de ne pas reconnaître votre gloire, votre grandeur et votre sagesse dans la structure jn ignifique des cieux et des astres suspendus sur nos têtes ! Ils sont frappés de la gloire des princes et des conquérants, qui subjuguent les peuples et fondent des empires; et ils ne sentent pas la toutepuissance de votre main , qui seule a pu jeter les fondements de l'univers. Ils admirent l'industrie et l'excellence d'un ouvrier qui a élevé des palais supeibes (pie le vent va dégrader et déti'uire ; et ils font honneur au hasard de la magnificence des cieux ; et ils ne veulent pas vous reconnaître dans l'harmonie si constante et si régulière de cet ouvrage immense et superbe que la révolution des temps et des années a toujours respecté, et respectera jusqu'à la
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fin. N'est-ce pas assez vous manifester à eux, que de leur raonlrei tous les jours ces ouvrages admirables de vos mains? Les iiomuies de tous les siècles et de toutes les nations , instruits par la seule nature , y ont reconnu votre divinité et votre puissance; et linipie aime mieux démentir tout le genre humain, taxer de crédulité le sentiment universel , et ses preuiières lumières nées avec lui , de préjugés de Tenfance, que do se départir d'une o|)inion monstrueuse et incompréhensible , à laquelle ses crimes seuls , ces enfants de ténèbres, ont forcé sa raison d'acquiescer, et que ses crimes seuls ont pu rendre vraisemblable.
Si le Seigneur n'avait montré qu'une fois aux hommes le spectacle magnifique des astres et des cieux , l'impie pourrait y soupccnner du prestige ; il pourrait peut-être se persuader que ce sont là de ces jeux du hasard et de la nature, de ces phénomènes passagers qui doivent leur naissance à un concours fortuit de la matière, et qui, formés d'eux-mêmes et sans le secours d'aucun ôtre intelligent , nous dispensent de chercher les raisons et les mo tifs de leur formation et de leur usage. Mais , ô mon Dieu , ce grand sjiectacle s'offre a nos yeux depuis l'origine des siècles : la succession des jours et des nuits n'a jamais été interrompue, cl a toujours eu un cours égal et majestueux depuis que vous l'avez établie pour la décoration de l'univers et l'utilité des hommes. Le premier jour qui éclaira le monde publia votre grandeur par la m.ignilicence de ce corps immense de lumière qui commença à y présider; et il transmit avec son éclat, à tous les jours qui devaient suivre, ce langage muet, mais si frappant, qui annonce aux honv mes la puissance de votre nom et de votre gloire. Les astres qci présidèrentà la première nuit ont reparu, et présidé depuis à toutes les autres , et font passer sans cesse avec eux , par la régularité perpétuelle de leurs mouvements , la connaissance de la sagesse et de la majesté de l'ouvrier souverain qui les a tirés du néant. Oui , Seigneur, les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langage des cieux, dont la magnificence publie votre gloire. Vous les avez établis sur nos tètes comme des liérauts célestes, qui ne cessent d'annoncer à font l'imivers la giandeur du roi immortel des siècles : leur silence majestueux parle la langue de tous les hommes et de toutes les nations ; c'est une voix entendue partout où la terre nourrit des habitants : l'impiç
DE MASSILLON. fiTS
ioiil se !)Oiiche les oreilles , et il aime mieux écoutei- le coassement impur de ses passions, qui blasphèment en secret contre la souveraineté de votre être , que la voix éclatante de ces chefs-d'œuvre sortant de vos mains, qui la puhlienl depuis la naissance du inonde.
Qu'on parcoure jusqu'aux extrémités les plus reculées de la terre et les plus désertes : la magnificence des cieux y annonce votre gloire , comme dans les régions les plus habitées et les plus connues. Nul lieu dans l'univers , quelque caché qu'il soit au reste des hommes, ne peut se dérober à l'éclat de votre puissance, (|ui brille au-dessus de nos tètes dans ces globes lumineux qui décorent le firmament. Voilà, grand Dieu , le premier livre que vous avez montré aux hommes, pour leur apprendre ce que vous étiez : c'est là où les enfants d'Adam étudièrent d'abord ce que vous vouliez leur manifester de vos perfections infinies; c'est à la vue de ces grands objets que , frappés d'admiration et d'une crainte respectueuse, ils se pro>ternaient pour en adorer l'auteur tout puissant. Il ne leur fallait pas des prophètes pour les instruire sur ce qu'ils devaient à votre majesté suprême : la structure admirable des cieux et de l'univers le leur apprenait assez. Ils laissèrent cette religion simple et pure à leurs enfants : mais ce précieux dépôt se corrompit entre leurs mains ; à force d'admirer la beauté et l'éclat de vos ouvrages , ils les prirent pour vous-même : les astres , qui ne paraissaient que pour annoncer votre gloire aux hommes, devinrent eux-mêmes leur divinité. Insensés! ils offrirent des vœux et dos hommages au soleil et à la luna, à toute l;i milice du ciel , qui ne pouvait ni les entendre ni les recevoir; ils ne vous connurent plus, grand Dieu , vous qui n'avez posé ces masses éclatantes au-dessus de nous que pour être les signes et les témoins perpétuels de votre puissance , et conduire les hommes par ces objets visibles à la connaissance et au culte de vos perfections suprêmes et invisibles. Telle fut la naissance d'un culte impie et superstitieux qui infecta tout l'univers; la beautéde vos ouvrages fit oublier aux hommes ce (ju'ils devaient à leur auteur. Ce sont toujours vos dons eux-mêmes , grand Dieu , répandus dans la nature , qui nous éloignent de vous ; nous y fixons notre cœur, et nous le refusons à celui dont la main bienfaisante répand sur nous ses largesses : vos ouvrages et vos bienfaits , les
biens, les talents du corps et de l'esprit, sont nos dieux; c'est à eux seuls que se bornent tous nos hommages. Ils n'çtarent destinés qu'à élever nos cœurs jusqu'à vous par les sentiments continuels de l'amour et de la reconnaissance ; et l'unique usage que nous en faisons , est de les mettre à votre place , ô mon Dieu , et de les employer contre vous-même.
La grande leçon , ô mon Dieu , que le ciel , et le soleil surtout , devait donner aux hommes , c'est sa régularité dans la course que vous lui avez marquée. Fidèle à suivre la voie que vous lui avez tracée dès le commencement , ce bel astre ne s'en est jamais départi : son éclat , où il semble que vous avez manifesté principalement votre gloire et votre puissance, lui a attiré autrefois des hommages impies et insensés : on a adoré «ette tente superbe où il semble que vous avez établi votre demeure et caché votre majesté ; et on n'a pas compris qu'en obéissant à vos ordres par l'uniformité constante de sa carrière , il criait aux hommes que toute leur grandeur consiste à remplir leur destination, et à ne jamais s'écarter de la voie quevous leur avez tracée en les tirant du néant. Les créatures insensibles vous obéissent , grand Dieu : c'est dans le cœur de l'homme seul que vos ordres éternels trouvent de l'opposition et de la révolte. Le soleil, comme un époux éclatant qui sort de sa chambre nuptiale , se lève, et parcourt régulièrement tout ce vaste univers : il répand partout sa chaleur et sa lumière , et recommence chaque jour sa course majestueuse ; et l'homme inconstant , et ne ressemblant jamais d'un moment à l'autre à luimême , n'a point de route fixe et assurée : il se dément sans cesse dans ses voies; tous ses jours ne sont marqués que par des changements et des inégalités qui le font perdre de vue. Sa course ressemble à celle d'un insensé qui va et re\-ieut , et retourne sans savoir où ses pas doivent le guider : il se fatigue , il s'épuise , et n'arrive jamais au but. Son inconstance lui est elle-même à charge, et il ne peut la fixer : elle devient un poids qui l'accable, et dont il ne saurait se débarrasser ; elle fait tous ses crimes , et elle fait aussi tout son malheur et son plus cruel supplice. (Paraphr.)