Petit discours sur l'art français
L'histoire de Fart français ressemble au pays qui l'a vu naître. Non pas que l'art ait plus volontiers fleuri chez nous pendant les périodes de prospérité ou de gloire. A l'époque la plus tragique de la guerre de Cent ans, alors que le roi était fou, que Paris appartenait à Henri VI d'Angleterre et que la guerre civile ajoutait ses maux à ceux de la lutte contre l'envahisseur, la peinture atteignit en France un raffinement, une grâce aristocratique, une poésie, que suffit à évoquer le nom des Très riches heures du duc de Berry^ le plus beau peut-être des manuscrits à miniatures. N'est-ce pas tout de suite après, au lendemain des désastres de 1870 que l'impressionnisme, invention française, gloire française, produisit des chefs-d'œuvre auxquels on ne peut rien comparer de ce qui se faisait alors chez les autres nations.
Faut-il attribuer ce privilège à une qualité qui a souvent provoqué la surprise d'observateurs étrangers ? C'est, je crois, un Anglais qui a dit que la France n'est jamais si grande que dans l'adversité. Ces Français qui
en temps ordinaire paraissent aussi légers, indisciplinés, divisés que leurs ancêtres Gaulois, se montrent alors les plus tenaces des hommes et les plus unis. En fait, ils n'ont jamais désespéré de la France. On croirait qu'ils savent que la Fille aînée de l'Eglise a droit aux promesses reçues par l'Eglise elle-même. En tout cas, à l'exemple de l'Eglise, la France s'est constamment tournée vers l'humain et vers l'universel. Sa littérature a une préférence pour les thèmes généraux qui sont communs à toute l'humanité. Sa langue, instrument de clarté, est propre à exprimer les moindres nuances de la pensée ou du sentiment. Plus intellectuels peut-être qu'aucun peuple d'Europe, si ce n'est le peuple grec, les Français ont toujours cherché l'équilibre de la raison et de la sensibilité. Ils ont beaucoup emprunté au dehors; mais ils ont pu le faire sans compromettre l'originalité ni la nouveauté nécessaires à toute œuvre de l'esprit, car ces étrangers étaient des hommes, donc des frères. Ce qu'elle avait pris, la France le leur rendait après l'avoir transformé à son image et en avoir fait un lien pour l'humanité entière.
Ces traits contribuent à éclairer une épithète qu'une tradition séculaire attache au nom de notre pays. Ce nom (( France », est très doux par lui-même. Ne sonnet-il pas comme le nom d'une femme aimée ? France la Douce est déjà invoquée dans la Chanson de Roland; et, honneur peut-être unique, nous ne fûmes pas seuls à nommer ainsi notre patrie.
L'art de la Douce France a des titres qui peuvent rivaliser avec ceux des nations les plus illustres. Les nombreux monuments romains ou gallo-romains qui subsistent encore entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées montrent combien vite les peuples de l'ancienne Gaule s'étaient adaptés à la civilisation romaine.
Sous les premiers Capétiens, la France est déjà une nation. Les initiatives qui lui reviennent sont de plus en plus éclatantes par leur qualité et par leurs conséquences. On peut dire que l'art n'a plus cessé dans notre pays de vivre une vie féconde. Il y eut des périodes plus ou moins brillantes, mais nulle rupture. Depuis l'exposition qui eut lieu à Londres en 1932, personne, je crois, ne conteste plus à l'art français l'unité et la continuité. L'Angleterre peut revendiquer le même honneur pour sa production littéraire ininterrompue depuis le haut Moyen âge. Seule de toutes les nations, la France étend ce privilège au domaine des arts comme à celui des lettres. Sans doute les plus grands noms des lettres et des arts ne se trouvent pas en France. Notre pays n'a eu ni un Homère, ni un Dante, ni un Shakespeare, ni un Léonard de Vinci, ni un Raphaël, ni un Michel-Ange, ni un Rubens, ni un Velasquez, ni un Rembrandt. Mais quelle suite de profonds ou gentils esprits ! Ils avaient quelque chose à dire qui venait de leur propre fonds, qui n'avait pas encore été entendu et qui ajoutait à notre connaissance de l'homme et du monde ou du moins à notre inquiétude cheminant à
travers cette (( forêt obscure », pour parler comme Dante, où nous cherchons notre voie.
Après les siècles de barbarie et de chaos qui suivirent l'écroulement de TEmpire romain, la France créa l'art roman, premier et magnifique interprète de la nouvelle civilisation qui apparaît en Europe, la civilisation chrétienne. Suivant le mot d'un vieux chroniqueur, (( la France se couvrit d'un manteau de blanches églises )). L'architecte, le sculpteur et le peintre associent leur zèle pour la beauté de la maison du Seigneur. Cluny construisit l'église la plus grande et la plus célèbre de la chrétienté, modèle d'un art sévère et grandiose. Les fresques de Saint-Savin, le portail de Moissac, les chapiteaux de la Daurade de Toulouse sont des créations aussi admirables par le sens de la vie que par l'originalité du style. Ce furent des transformations progressives qui, sans rupture, frayèrent le passage du roman au gothique. Un souffle de spiritualité et l'attraction de l'altitude inspirèrent ces sublimes élévations du génie français, ces cathédrales dont le monde n'avait pas encore rêvé la possibilité : Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Reims, Notre-Dame d'Amiens. Le vide se substitua au plein dans les murs et de hautes fenêtres s'ouvrirent entre les piliers.
Dans les baies ogivales des nefs et des absides, Fart du vitrail déploya ses peintures translucides, invention française aussi originale que la fresque italienne et qui d'ailleurs l'a précédée. Leur éclat mystérieux
rappelle les mosaïques byzantines; mais c'est une sorte de mosaïque dont la lumière, en la traversant, fait un rideau de pierres précieuses où les accords des couleurs changent avec les heures du jour. Comme d'ailleurs dans la mosaïque byzantine, la matière elle-même devient esprit pour fermer les temples de Dieu à la clarté venue du dehors et y entretenir une lumière mystique propre au recueillement et à la prière.
Dans les livres d'Heures ou les Bibles on voyait aussi des fenêtres ouvertes sur des (( histoires » sacrées. Une école de miniaturistes qui eut à Paris son principal centre, rivalise avec le vitrail pour l'éclat et la richesse des couleurs. Ces peintres qui savaient tracer d'un dessin si sûr et si pur des figurines pleines de vérité, de naturel et d'élégance, avaient déjà exécuté maints chefs-d'œuvre petits par le format, grands par l'expression et le style, au temps où Giotto naissait à Florence. Dante les admira quand il vint à Paris vers 1302; il leur fit l'honneur d'une allusion dans la Divine Comédie.
C'est encore un art qui a d'étroites relations avec la peinture murale, la peinture du vitrail et l'enluminure de manuscrits que cet art de la tapisserie qui s'est glorieusement développé en France pendant des siècles et dont le plus ancien chef-d'œuvre est la célèbre tenture de V Apocalypse exécutée pour le duc d'Anjou en 1377-1379.
Tandis qu'un merveilleux élan vers le ciel inspirait les architectes de nos grandes cathédrales, la sculp-
ture était entraînée, elle aussi, dans ce mouvement ascensionnel. A l'agitation qui anime d'une vie puissante et généràlement ordonnée les tympans des églises romanes, s'oppose la verticalité des admirables statuescolonnes qui ornent le portail royal de Chartres. A Reims et à Amiens, la sculpture s'assouplit. Elle est partout, aux ébrasements et aux voussures des portails, à tous les étages des façades et sous les pinacles des contreforts. Le sourire de la Vierge Dorée d'Amiens et celui des Anges de Reims marquent l'épanouissement le plus complet de la sculpture gothique avant tout signe avant-coureur de déviation ou de décadence. Pour la première fois depuis la Grèce de Phidias, on voit un art plein de nouveauté et de vie atteindre un idéal classique.
En dépit de certains entraînements plus ou moins passagers, il n'y a pas en effet de peuple plus classique que le nôtre. Il l'est à la manière des Grecs, par son goût de la clarté et de l'harmonie ainsi que par son indestructible croyance que l'homme est la mesure des choses.
Quatre ou cinq siècles après le temps des Croisades et des cathédrales, les idées et les goûts ont bien changé. Ce qu'on demande surtout aux artistes, c'est d'embellir par mille grâces aimables les appartements où se réunissent les hommes et les femmes les plus spirituels de la terre, et d'évoquer les jeux, les plaisirs et les amours en les ennoblissant, s'il se peut, d'une atmo-
sphère de rêve, de féerie et de poésie. Le nom de Watteau suffit pour qu'on se souvienne qu'à l'auteur de V Embarquement pour Cythère et des Fêtes Galantes le monde est redevable d'un enchantement unique, fait de grâce, de tendresse, d'ironie et de mélancolie. De Watteau et de Chardin à Fragonard et à Houdon, l'art français au xviif siècle a exercé une véritable domination universelle.
Au siècle suivant, l'influence française ne s'est pas fait sentir avec moins de force. Les divers mouvements qui se sont succédé chez nous pendant plus de cent ans, classicisme, romantisme, réalisme, impressionnisme, eurent une répercussion immédiate à l'étranger. Quel siècle d'inventions que celui qui vit David, Prudhon, Ingres, Delacroix, Corot, Daumier, Millet, Courbet, Manet, Degas, Cézanne, Renoir, Monet, Gauguin, Van Gogh, Lautrec, et, chez les sculpteurs. Rude, Carpeaux, Rodin ! On ne nomme ici que les morts; mais la glorieuse histoire de l'art français n'est pas close.
L'idéal classique dont la première et fraîche floraison apparut au temps de Saint-Louis, c'est au xvif siècle qu'on est habitué à en chercher les fruits les plus parfaits. L'art de Versailles a régné sur l'Europe. Poussin, le plus intellectuel peut-être de nos grands peintres, est, comme son compagnon de promenade à Rome, Claude Lorrain, tout le contraire d'un académique. Dans son respect religieux et dans son amour de l'antiquité, il trouvait non pas des prétextes à une vaine et froide
archéologie, mais une source de vive et sereine poésie. Entre temps d'autres esprits originaux et indépendants suivaient des voies toutes différentes : Louis Le Nain, Georges de La Tour.
Il semble en efFet qu'on puisse distinguer dans notre pays, parmi les meilleurs artisans de sa gloire, deux familles spirituelles. Il y a ceux qui nous offrent en don royal la fleur suprême de la culture française. Leur œuvre, à laquelle leur génie confère tous les attraits de la nouveauté et de la vie, est un amalgame brillant et indissoluble de ce qu'ils ont aimé chez les maîtres et des inspirations que leur dicte une âme passionnée et solitaire. C'est Poussin, qui passe sa vie à Rome entre l'antique, Raphaël et Titien, c'est Watteau, qui se partage entre le même Titien et Rubens, c'est Delacroix, qui combine les exemples de Rubens avec ceux de Véronèse et de Tintoret; le premier et le dernier, grands artistes, grands poètes et esprits supérieurs, esprits philosophiques à la française; le second, créateur d'un monde enchanté féerique. Il y a d'autre part les modestes, ceux qui semblent tout près de la nature, qui, sur des sujets qu'ailleurs on dédaigne ou que l'on traite avec raillerie, en farce ou en satire, disent des choses toutes simples dont l'originalité ne frappe guère d'abord. Ces choses-là, cependant, se rattachent à l'étemel fonds humain et le temps ne leur ôte rien de leur fraîcheur, car cette fraîcheur est celle de la poésie. Discrète sans doute, mais profonde et touchant les cœurs, semblable
à l'émanation d'une âme honnête, cette poésie qui sort du sein de la vérité ne s'est trouvée qu'en France. Ce n'est qu'en France que les lettres ont connu un La Fontaine et la peinture un Le Nain, un Chardin, un Corot. On aurait tort d'ailleurs de croire à une opposition radicale entre les gentils esprits de ces deux lignées. Car un courant de réalité circule à travers l'histoire de l'art français, même aux époques qui semblent portées vers des conceptions purement idéalistes. Tel un de ces fleuves en partie souterrains qui sont une des curiosités naturelles de certaines régions françaises. Il disparaît dans un gouffre; peut-être oublie-t-on sa présence. Mais bientôt il sort plus puissant des ténèbres inférieures pour étaler ses nappes liquides à la clarté du firmament. C'est lui qui empêche les Imaginatifs et les poètes de se perdre dans l'abstraction et les nuées. C'est lui qui répand dans l'art simple et franc des Le Nain, des Chardin, des Corot, des Courbet, des Manet les paillettes de mystère que ses eaux ont recueillies au long de leur parcours chez les ombres.