‹ Petit discours sur l'art françaisChapitre 3 sur 3 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

10 sérénité antique et la passion moderne. C'est un de ses plus beaux titres que d'y avoir réussi. »... « Les romantiques ont presque aussi souvent cherché l'inspiration de leurs poèmes ou de leurs tableaux dans les drames de Shakespeare qu'aux rivages de l'Orient. Personne n'ignore comment Delacroix s'est emparé du personnage d'HamIet. Ne dirait-on pas plutôt que l'énigmatique prince de Danemark s'est emparé de son peintre ?

11 suffit de rappeler la petite toile où Delacroix, âgé de vingtquatre ans, s'est représenté en costume d'HamIet. Chassériau n'a pas disputé à son illustre devancier la terrasse d'Elseneur ni le cimetière du pauvre Yorick. Mais en 1844, au moment où il entreprenait la décoration de la Cour des Comptes, et comme pour se délasser de cette tâche immense, il gravait à l'eau-forte les scènes principales d'Othello. »... « On devine les raisons de la préférence accordée à une tragédie où, aux traits d'une sombre passion, d'une rage meurtrière, s'oppose la grâce d'une femme, d'une douce et mélancolique victime. A plusieurs reprises, Chassériau s'est plu à reprendre sur la toile les thèmes de ses eaux-fortes. Peinte ou gravée, Desdémone est une des plus touchantes créatures de son imagination. On chercherait vainement sa pareille dans l'œuvre d'Eugène Delacroix. Chassériau possède un don rare dans tous les temps, plus rare à l'époque du romantisme, et qui fait de lui un fils lointain, mais non indigne, de la Grèce. Comme les Grecs, il a su exprimer sans convulsion ni frénésie la douleur, le désespoir, la terreur et tous les sentiments tragiques. »... « Ce sens vraiment classique de la mesure et ce souci de l'harmonie, Chassériau les applique même à ses interprétations d'un drame plus sombre et plus sauvage. En 1855/ il peint deux tableaux inspirés par l'ambition, le crime et le remords du thane de Cawdor : « Macbeth rencontrant les sorcières sur la bruyère » et « Le Spectre de Banque ». Dans l'un et dans l'autre, la couleur concourt autant que les gestes et les visages à exprimer

rhorreur tragique. Le premier qui appartient désormais au Louvre fait éclater des rouges sanglants sur un sinistre ciel noir. Cependant, jusque dans de telles scènes, Chassériau, en dépit des costumes, semble penser aux Niobides et à la tête de Méduse plus qu'aux figures de cauchemar sorties de Timagination septentrionale »... « L'homme n'est pas fait pour les bonheurs paisibles. Il est fait pour aspirer de toutes les fibres de son être à une félicité merveilleuse qui le fuit, et cette poursuite, que les sceptiques croient vaine, est la mère de ce que les inquiets mortels, habitants de cette terre, ont inventé de meilleur et de plus beau. Heureux, en dépit des alarmes et des larmes, ceux qui placent leur rêve fortuné dans l'amour ou dans l'art ! Pourquoi ne pas dire qu'à un certain degré d'épuration ces deux rêves ne font qu'un et que tous deux conduisent les âmes les plus nobles à la contemplation de la Beauté parfaite et au Divin ? C'est ainsi que Chassériau, à Saint-Merri, à Saint-Roch, à Saint-Philippe-du-Roule, nous a laissé quelques-uns des plus beaux exemples du pathétique religieux au xix^ siècle»... « Il est de ces artistes rares dont la France — c'est son honneur — a produit un certain nombre. Chez eux la sensibilité est sans cesse imprégnée de pensée. Ils sont parfaitement conscients de ce qu'ils rêvent, de ce qu'ils veulent et de ce qu'ils créent.»... «Un mot d'Eugène Delacroix peint bien ce grand homme : pour lui, l'art qu'il veut faire, et nous savons à quel point il l'a fait, est de la « poésie en action ». On notera avec plaisir un mot de Chassériau qui répond à celui de l'auteur des massacres de Scio, sauf la différence de tout ce qui sépare leurs deux personnalités : « Non la nature, mais la poésie de la nature.». «Chassériau», Mélanges Bertaux, 1924. Revue de l'Art Ancien et Moderne, 1920. «Théodore Chassériau», Editions d'Etudes et de Documents. Les Beaux- Arts, 1933.

Exposé à Paris, Orangerie des Tuileries, « Chassériau »,

1933; à Paris. Orangerie des Tuileries, « Donation Paul Jamot »,

Reproduit, Luc Benoist, L'Amour de TArt, 1926, p. 170.

Planche VI. — DEGAS :

Portroit de Madame Hertel

Dans la marge, Degas a écrit : « Hertel vers 1860». Dessin à la mine de plomb. Acquis par Paul Jamot à la troisième vente Degas en 1919. A ce dessin encore si proche d'Ingres, peut déjà s'appliquer ce que Jamot a écrit sur les études faites pour la « Sémiramis » un an plus tard : « Il n'y a, je crois, parmi les dessins du xix^ siècle, rien qui s'approche davantage du style des maîtres, rien qui soit d'une beauté à la fois plus rare et plus apte à être comprise de tous. »... « Dès ses premiers contacts avec l'art et la réalité, Degas nous prouve que ni le désir de la perfection, ni l'effort le plus tendu par lequel l'artiste veut étreindre un objet, ni même l'analyse du mouvement et la poursuite de l'inédit ne lui feraient rien perdre de ses qualités fondamentales : l'aisance et le naturel. C'est un des traits qui assurent à son œuvre un caractère classique. Degas est sous ce rapport plus classique encore qu'Ingres lui-même. Car le vrai classique est naturel, même dans la nouveauté : il est naturel parce qu'il vise à l'universel, même lorsqu'il paraît principalement occupé de voir et de rendre ce que personne n'a observé avant lui. » A ce portrait de jeune femme qui semble se soulever du canapé sur lequel sa main frémit, peut s'appliquer aussi : « Degas a eu la passion du mouvement. Même dans les portraits et dès l'époque de sa jeunesse, il veut du mouvement. »... « Le mouvement dans lequel la créature concentre son effort, révèle sa volonté, nous

émeut au même instant par sa brièveté; plus il est tendu, plus vite un bras va se détendre : le mouvement est ce qu'il y a de plus spirituel dans la réalité des corps. Il est fugitif, aérien, insaisissable, sauf à des yeux dont la vision est vive et aiguë. Bien rares sont ces yeux, même chez les artistes : plus rares encore les mains qui ont su rendre ce que de tels yeux aperçoivent. Degas est au premier rang de ces privilégiés. » « Degas », par Paul Jamot. Editions de la Gazette des Beaux- Arts, 1924.

Exposé à Amsterdam, « Rétrospective de l'Art français », en 1926; à Paris, «Degas portraitiste». Orangerie, en 1931; à Venise, Biennale, en 1936; à Paris, « Degas», Orangerie, en 1937; à Paris, «Exposition Donation Paul Jamot», Orangerie, en 1941. Reproduit au catalogue, p. 69.

Reproduit dans le livre de Paul Jamot, «Degas», 1924,

pl. 2.

Légué par Paul Jamot, en 1939, au Musée du Louvre.

Planche VII. — GAUGUIN :

La Seine à Paris, temps de neige

Signé en bas à droite, P. Gauguin, 1875. Acquis par Paul Jamot, à la vente Bernier, en 1910. Ce tableau admirable, qui est si près des impressionnistes, mais où Teau glacée semble se soulever entre les berges couvertes de neige, mérite déjà ce que Jamot a écrit : « Gauguin, après les expériences qui le font passer de la marine à la finance, ne vient que tard à la peinture. Il s'y jette alors avec une véhémence farouche et avec ce mélange de brutalité et de raffinement, d'impulsivité et de réflexion qu'il apporte à toutes ses entreprises. Le primitif, le sauvage qu'il se vantait d'être finit par l'emporter. Gauguin

s'installe à Tahiti où, après des années traversées de colères et d'enchantements, il trouve une mort misérable. Mais, chose curieuse, ce n'est pas uniquement la barbarie millénaire qu'il allait chercher si loin, c'est l'ordre. Comme Seurat, mais avec des moyens tout autres, Gauguin est en réaction contre l'inorganique. Son goût atavique de l'exotisme et du primitif lui fournit les éléments d'un style décoratif. Si éloignée de l'analyse et de la vibration impressionnistes que soit sa peinture par à-plats cernés et sertis comme les pièces d'un vitrail, la gamme colorée dont il se sert pour des effets de synthèse n'aurait pas sans doute été ce qu'elle est, s'il n'avait pas assez longtemps travaillé avec Pissaro. » « On n'improvise pas un style décoratif fondé sur les plus hardies simplifications du dessin et les synthèses les plus paroxystes des couleurs. » « La peinture française», de Paul Jamot, Editions d'Histoire et d'Art, 1934, et «Le Salon d'Automne» de 1906, Gazette des Beaux-Arts,

Exposé à Paris, «Paysage de 1400 à 1900», Seligmann, en 1938; à Liège, en 1939; à Paris, « Exposition Donation Paul Jamot», Orangerie des Tuileries, en 1941.

Légué par Paul Jamot, en 1939, au Musée du Louvre.

Planche Viil. — OoiLON REDON :

Le Sacré-Cœur

Signé en bas à droite : Odilon Redon. Paul Jamot n'a pas écrit d'études sur Redon. Il cite seulement son «symbolisme énigmatique » qui l'attirait, puisque sa collection contenait deux œuvres de ce peintre rare (l'autre est «Fleurs dans un vase vert», légué aussi aux Musées). Ces deux tableaux provenant de la vente 0. Redon, 11 mars 1907, et exposés

Qu Petit Palais, 1934. A ce Christ auquel Tartiste a su donner une vie toute particulière, si éloignée des conceptions qui régnaient alors, s'applique ce que Jamot a écrit dans un texte paru comme préface de l'Exposition : « La Passion du Christ dans TArt français», Paris, 1934. « L'art est né dès que l'homme eut levé les yeux au-dessus des plus basses matérialités de la terre; disons plus justement : dès qu'il eut ouvert les yeux, puisque, comme l'a dit le poète antique, l'homme est le seul des animaux qui porte la tête tournée vers le ciel. Il est né avec la première joie, la première douleur, la première prière, et nul ne saura jamais, de cette joie, de cette douleur, de cette prière, dire à qui revient la priorité ! Il a eu, il aura encore des moments de plus grande splendeur et d'autres moins heureux. Il ne mourra qu'à l'heure où le dernier des mortels exhalera son dernier soupir dans les flammes de l'explosion qui détruira notre planète ou les glaces qui en feront un petit globe à jamais stérile roulant en vain à travers les espaces infinis. L'Art est éternel comme le sentiment religieux où il a trouvé, trouve et trouvera des sources inépuisables, à condition d'y porter une âme sincère et pure. Je ne parle pas ici de vertu ni même de piété au sens pratique. Mais je pense à une magnifique parole de Michel-Ange que je ne me lasse pas de citer : « La bonne peinture est dévote par elle-même. » En tout temps et en tout lieu où naîtra un grand artiste, celui-là pourra créer des chefs-d'œuvre sur les thèmes traditionnels du Christianisme. Il ajoutera sa part au mystérieux collier d'or sans fin dont chaque maillon est un monde qui se suffit à lui-même et ne ressemble à aucun autre, cependant que la chaîne immense enchante par son harmonie et son unité le spectateur qui regarde se dérouler les annales de l'humanité. »

GETTY RESEARCH INSTITUTE

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