CHAPITRE II
L’amoureux de la Joconde,
J’arrêtai Lagouette au Louvre devant la Joconde de Léonard de Vinci, et je lui dis : — J’ai vu longtemps à cette place un vieux monsieur qui copiait la Joconda Sa copie était assez exacte, timide, médiocre. Il s’appliquait, La besogne n’avançait pas ; il retouchait, retouchait; les yeux l’arrêtaient; les rendre dépassait son petit pouvoir. Ii ne se décourageait pas. Avec quel ravissement chaque matin il se mettait à l’œuvre! Il était un peu triste au départ. Qu il la trouvait belle, cette Joconde adorable! Il l’aurait certainement volée, le brave homme; mais voler n’est pas honnête, et puis le gardien veille. Les jeunes demoiselles qui font au Louvre des copies de Y Achille disaient : a C’est l’amoureux de Joconde. » Amoureux, il l’était. Une
VETIT MANUEL D'ART
grande fille brune dit un jour un peu trop haut : « Le vieux serin ! » Il entendit. « Oh ! mademoiselle! » dit-il. Il n’avait pas d’illusion sur le mérite de sa peinture ; c’était de la peinture honnête et plate. Il espérait se perfectionner. Ah ! s’il avait pu entrer dans le secret de l’œuvre admirable! Jamais main aussi malhabile ne trahit un cœur plus ardent. Il était propret, convenable, pauvre sans doute : il n’employait que des couleurs communes. Il remplaçait le bleu lapis-lazuli par un mélange d’outremer et de blanc; il se passait du jaune indien et se servait de jaune de chrome foncé; au lieu de garance rose (trois francs le tube), il avait la laque ordinaire.
Un jour qu’il regardait Ricard copier, d’une main superbe, l’C dntiope du Corrége, le vieux monsieur eut un mouvement de haine.
« Canaille! » dit-il.
Oui, amoureux de la Joconde , et, de fait, en peignant sa main tremblait : un peu par l’âge, un peu d’émotion. Ne riez pas, Lagouette! Devant son chevalet, il ne travaillait pas toujours; le plus souvent, il contemplait