CHAPITRE III
Ce qui plaît au public.
En art, j’aime les audacieux, ceux-là qui se risquent : les bons nageurs piquent de la tête sans goûter l’eau.
Le public a d’autres sympathies : entre les gens d’Église, il veut qu’on lui montre le curé de Meudon; parmi les souverains, le roi d’Yvetot; le bourreau sensible de la Jane Grey de M. Paul Delaroche lui plaît; l’attendrissant geôlier de Picciola est de son goût.
Vous, ô Lagouette ! rien ne vous charme ; cela me fâche. Et, sans doute, vous vous étonnez de me voir prendre tant de souci à ce sujet. D’autres ont tenté de vous rendre sensible aux beautés des choses d’art. Imaginez qu’un concours est ouvert pour médailler les plus habiles sauveteurs; le jour de l'épreuve publique, un passant, moi, peut-être, se jette à Peau et sauve l’homme, — vous-même, Lagouette.
T ET 17' MANUEL D'ART
Si, dans les dernières pages de ce livre léger, je parle gravement, ne vous en étonnez pas; c’est que je l’ai voulu ainsi :
Le galant troubadour qui chante Sa sérénade au doux refrain,
Aux jours de crise et de tourmente Fait vibrer sa corde d’airain;
Car il faut au luth des poètes Une corde pour tous les tons; Doucement tintez, mes clochettes ; Sonnez la charge, mes clairons (i).
Ce qui plaît au public, on le lui donne ; le besoin d’être admiré est plus vif chez nos artistes que le désir d’être admirable.
M. Armand Sylvestre a écrit justement :
« La production hâtive et marchande a envahi nos ateliers. »
Bien des artistes à succès ne sont que des bourgeois barbus. On est tenté de croire qu’il a été vraiment dit ce mot, que la légende prête à un peintre idéaliste très-fort en calcul :
(i) Clochettes et Clairons. (Gabriel Chapelon-Grasset.)