CHAPITRE XIX
Propos d’artistes.
U n sculpteur m’a dit : Ma barbe blanchit, et je commence seulement à comprendre Y Apollon du Belvédère. Ça a l’air rond. Ah ! bien oui, rond ! Dans mon atelier, le soir, j’éclaire l’ Apollon, et tout cela se lie, se fond, se modèle, je suis pour la Vénus de Médicis ; je ne fais pas le dédaigneux: oui, malgré ses vilains bras, je suis pour elle; les plus beaux pieds connus sont ceux de la Vénus de Médicis. U Achille est trop beau, il ne pousse pas à travailler, il décourage; le 'Discobole est du même art ; le Germanicus est un autre art ; tout est beau dans le Germanicus , la tête, les pieds, les mains^ tout. Parbleu oui! au Luxembourg aussi il y a à voir, à admirer ; quand je reviens de là, même si je n’ai vu que le groupe de Perraud, le Satyre et l'Enfant , et l’admirable buste d'enfant de Crauk, je suis
TETIT MANUEL D'A R T
content ; je dis admirable : l’accent y est, la note de vie, tout. Les messieurs qui viennent à l’atelier me disent poliment : La sculpture, c’est bien une autre affaire que la peinture . Ce qu’ils disent sans le croire, je le crois et je le dis : la sculpture, c’est plus haut. Ce n’est pas aisé ce métier-là. Parmi les nouveaux, je ne conseillerais qu’à deux hommes de revenir. Rude et David d’Angers. Faire une jolie figure, ce n’est rien. QuJesî-ce qui n’a pas fait une jolie figure ? U Ariane d’Aimé Millet est une jolie figure; -la Dévideuse de Salmson est une jolie figure ; le Virgile de Thomas est une jolie figure ; le David de Mercié est une jolie figure ; le groupe de Mercié, Vœ victis , est gracieux, ce n’est pas puissant; comme morceau, le petit rDavid est plus fort ; le Fils de Spartaçus de Barrias est autre chose : là, il y a de la puissance. Ma foi , j’aime Frémiet, mais je n’aime pas sa Jeanne d’Arc. Oui, il connaît son cheval ; mais pourquoi choisir un cheval sans queue ni crinière ? C’est trop pittoresque pour moi. Carpeaux ne va pas en avant, mais il a bien marché. Delaplanche