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ÉPILOGUE

A deux ans de là, madame Bréant recevait de sa sœur, devenue madame Sorel, une lettre lui notifiant la plus chère des espérances.

Elle y répondit aussitôt :

— Moi de même !... en même temps!... Juge de ma joie, du bonheur de Paul... notre maison ne sera plus la maison sans enfants *.

1. Cette nouvelle, dont Paul Parfait avait écrit les premiers chapitres, a été terminée par son ami Charles Deslys.

Ils disent que je suis fou 1 Fou, je voudrais l'être, s'il m'était donné par là d'oublier. Mais non, le souvenir du passé m'obsède ; il m'étreint sans relâche. Vingt fois le jour une fantasmagorie railleuse fait passer devant moi cette humble chambre où ma Thérèse est morte, cette cave béante d'où se sont envolés tous mes rêves, cette maison fatale et sinistre : la maison du juif !

Ils disent que je suis fou ! Et moi, je m'étonne de ne l'être pas devenu. J'admire qu'une pauvre cervelle humaine résiste à des secousses telles que la mienne en a subi; j'admire que des regrets aussi profonds, aussi poignants que les miens n'anéantissent pas l'être auquel ils se sont attachés !

Connaissez-vous Avignon? Dans la ville basse, pa-

rallèlement au Rhône, court une vieille et triste rue, la rue de Limas. Presque adossées aux anciens murs qui les séparent du fleuve, ses maisons, dont les plus hautes ne dépassent pas deux étages, sont comme enfouies, à Tombre du rempart, dans le silence et l'oubli. L'arc cintré des portes, les pierres polies des seuils dominant la chaussée, les grilles en saillie défendant l'accès de rares fenêtres ; tout y parle à l'esprit d'un temps qui n'est plus. C'est là que je vins loger, il y a six ans, moins par goût que par nécessité. J'eusse difficilement trouvé ailleurs, au même prix, un local suffisant pour la modeste école que j'allais ouvrir.

Ouvrir une école! L'entreprise était hardie, d'autant plus hardie que déjà elle ne m'avait pas réussi à Arles. Mais j'étais las de végéter dans l'enseignement public. Le traitement d'un pauvre instituteur primaire répond si mal aux besoins du plus humble ménage ! J'aspirais à voler de mes propres ailes, j'étais ambitieux : je voulais vivre.

Thérèse, ma chère femme, était souffrante. Il lui fallait des soins coûteux. J'épuisais, à les lui procurer, nos dernières ressources. Il me tardait de quitter Arles, où sa santé avait commencé de s'altérer.

Enfin l'autorisation longtemps attendue arriva. Jour de joie! Il me semblait que maintenant la

mauvaise fortune allait tourner. Thérèse, pour sa part, se faisait une fête d'entrer dans celte maison, où elle sentait sa présence utile, Il lui souriait de penser qu'elle pourrait dans une certaine mesure adoucir mon labeur en le partageant. Il y a dans une école, pour de tout jeunes enfants surtout, tant de soins qui sont du ressort naturel d'une femme! Aussi me disait-elle à l'avance :

— Tu n'auras pas à t'occuper de telle chose... Moi seule entends garder la direction de telle autre.

Et je la remerciais d'un serrement de main.

Hélas ! Thérèse présumait trop de ses forces. La maladie de cœur dont elle souffrait depuis de longs mois (Jt tout à coup de rapides progrès. Ce fut en voiture que je dus l'amener jusqu'à la nouvelle demeure que, quelques jours auparavant, elle projetait de venir installer elle-même.

Si vaillante qu'elle voulût paraître, en se laissant glisser du marchepied, Thérèse dut se retenir fébrilement à moi. Je la pris entre mes bras pour la porter jusqu'à sa chambre. Et elle entra ainsi pour la première fois dans cette maison funeste, juste comme elle devait en sortir huit mois après : sans toucher le seuil.

J'appelai un médecin qui me dit :

— Ce qu'il faudrait à votre femme, c'est le repos, un repos absolu ; c'est une vie calme, réglée, sans

tracas, sans recousses, je parle non seulement des secousses physiques, mais encore des secousses morales. L'air d'ici est trop vif pour elle. Il lui faudrait un^climat plus deux: Pise, la Spezzia, par exemple, en Italie.

Ils sont étonnants, n'est-ce pas? ces médecins qui, à de pauvres lutteurs comme nous, commandent une vie sans agitation ; qui nous choisissent un ciel quand le destin nous cloue sous un autre, et qui, lorsque nous n'avons seulement pas de quoi payer la route, nous envoient tranquillement en Italie!

Ah! si j'avais été riche!.... Quelle qu'eût été jusque-là ma mauvaise chance, jamais encore je n'avais éprouvé cet âpre tourment qu'excite dans certaines âmes malheureuses l'idée des richesses d'autrui. Eh bien, pour la première fois, je ressentis la soif malsaine de l'or; je portai à l'opulence des autres une pensée d'envie ; je me trouvai, relativement à eux, dans une condition injuste... La douleur fit crisper mes poings. Ah ! si j'avais été riche!...

Mais à quoi bon s'arrêter à de tels songes? Les âmes fortes doivent chasser toute pensée inutile et ne point perdre leur temps, non plus qu'affadir leur cœur à la poursuite décevante de chimères.

Je fis du moins tout ce qui était en mon pouvoir pour procurer à Thérèse le repos qu'on lui comman-

dait. Je pris un second, je pris une bonne. C'était bien des bouches à nourrir; car, si nos petits écoliers commençaient à faire nombre, en revanche ils payaientpeu. Thérèse, en posant sur moi son regard humide, me disait souvent quel plaisir elle aurait à s'occuper d'eux bientôt, et je feignais de partager sa confiance pour la consoler; mais, à part moi, quand elle n'était plus là pour imposer le sourire h mon visage, j'étais bien triste.

Est-il rien de plus douloureux, en effet, pour quelqu'un d'alerte et de fort comme j'étais, que d'avoir concentré tout son cœur sur un pauvre être maladif, qu'il faut presque craindre d'aimer? Sentir cet être plein de vivacité, plein d'affection, et se devoir de le défendre contre les élans de son amour même ; le voir souffrir, hélas ! et se trouver impuissant à le protéger ! c'était là mon supplice.

Depuis sa cruelle maladie, mais depuis notre installation surtout, Thérèse était impressionnable et nerveuse à l'extrême. Toute émotion, fût-ce une émotion joyeuse, avait en elle un contre-coup qu'il fallait toujours redouter : tout choc est dangereux pour un vase fragile.

Le manque de repos ajoutait à cette surexcitation fébrile. Désespérant de vaincre par les moyens

accoutumés ses longues insomnies, j'eus, après

hésitation, recours à un procédé qui m'avait déjà réussi plusieurs fois. Je provoquai l'assoupissement de Thérèse par quelques passes magnétiques sur le front et sur les yeux. Elle en éprouvait une telle sensation de bien-ôtre, que souvent, pendant le jour, elle-même me priait de la soulager en l'endormant.

Abusé-je de ces engourdissements momentanés au point de favoriser les hallucinations chez elle ? Nemis-je pas toujours à la réveiller un soin suffisant et m'arriva-t-il involontairement de prolonger à demi, dans l'état de veille, son état somnambulique? Toujours est-il qu'un soir il se produisit un fait étrange, fait qui devait avoir sur notre destinée une bien fatale influence.

Notre bonne m'avait dit n'avoir pu parvenir à placer dans la cave un casier à bouteilles qui devait être appuyé à la muraille. Je voulus poser ce casier moi-même. Thérèse prit un bougeoir pour m'éclairer, et insista, quelques représentations que je lui fisse, pour descendre avec moi. J'allais devant, à pas comptés, pour mesurer ma marche sur la sienne. Il me semble la voir encore comme je la voyais en me retournant : pâle, d'une main tenant la bougie, de l'autre s'accotant au mur, contre lequel elle se laissait glisser doucement, serrant les lèvres avec courage pour qu'aucun

souffle ne s'en échappât qui put ressembler à une plainte.

En dressant le casier, je reconnus aussitôt d'où venait l'embarras. Notre cave, bien qu'à l'intérieur on descendît une marche pour y pénétrer, était tellement basse que le casier ne pouvait tenir debout dans la partie la plus développée de la voûte. Il s'en fallait de peu cependant. Une vieille bêche était là dans un coin. Je la pris et j'en rabotai le sol pour faire sauter quelques pelletées de terre.

J'étais penché sur mon travail; je ne pouvais voir Thérèse. Tout à coup elle jeta un grand cri, et, lâchant son bougeoir, avec une indicible terreur :

— Un homme!... fit- elle, là! un homme ! Je me redressai d'un bond.

La bougie s'était renversée mais non pas éteinte dans sa chute. A la lueur de la llamme mourante qui léchait le sol, Thérèse m'apparut debout, les yeux hagards, montrant du doigt l'endroit qu'avait frappé ma bêche, et disant encore :

— Là! là! ne vois-tu pas? Un homme 1 II nous menace!...

Je regardais, stupéfait, et je ne voyais que nos deux ombres vacillant sur le mur.

Cependant, je fis machinalement un pas vers le point que Thérèse indiquait.

— Ah! fit-elle avec un cri d'angoisse, prends garde !...

Pour le coup, j'eus peur; peur, non pas d'un cire manifestement imaginaire , mais peur pour la raison de Thérèse. Je l'entraînai dehors, j'appelai la bonne, et je la remis presque défaillante entre ses mains.

Cela fait, je ne sais pourquoi, je rentrai dans la cave. Je ramassai la bougie tombée et, cette bougie à la main, je scrutai soigneusement tous les coins. Comme je devais bien m'y attendre, il n'y avait

personne. Personne n'aurait pu se cacher à mes regards dans cette cave, personne n'en aurait pu sortir sans être vu par moi ; depuis le premier cri de Thérèse, personne évidemment n'y était entré que nous.

Je remontai près de ma pauvre amie, bien assuré qu'elle avait été en proie à une hallucination.

Pour la calmer, car son exaltation n'avait pas cessé, j'essayai de l'endormir.

Mais plus son sommeil devenait profond, plus il semblait que sa vision prît de netteté, et plus en même temps augmentait son épouvante.

Je fus sur le point de la réveiller brusquement; puis, voulant avoir le cœur net de ce bizarre incident, je pris le parti de l'interroger.

— Tu vois donc toujours cet homme? lui demandai-je à voix basse.

— Oui, dit-elle en se serrant contre moi comme pour chercher un refuge.

— Et que fait-il, cet homme ?

— Il menace.

- Tu le connais?

— Non.

— Demande-lui qui il est.

— Je vois bien. C'est un juif.

— Pourquoi un juif?

— Son type le dit assez. Et puis il est coiffé du bonnet jaune.

— C'est donc un juif d'autrefois?

— Oh! oui, d'il y a longtemps. Son costume me rappelle certains des personnages de ce cortège de Charles-Quint qui était encadré chez mon père.

Je me rappelai l'estampe coloriée à laquelle Thérèse faisait allusion, et m'en sentis plus rassuré. Le rôve n'animait-il pas pour elle d'une vie factice quelque figure peinte dont l'aspect l'avait frappée tout enfant?

— Par l'ouverture de sa longue robe verte, continua Thérèse, je vois un pourpoint de laine grise.

— Et son visage ?

Elle respira péniblement.

— Oh! tu veux que je le regarde en face?... Il a le nez busqué de sa race... une barbe grise coupée court... sur la tempe droite une cicatrice, et des yeux... des yeux qui brillent comme des éclats de jais sous ses sourcils presque blancs. — Ces yeux... ah! quels éclairs! ils me poursuivent! — Le juif avance sur nous... il est furieux !

— Furieux, pourquoi?

— Parce que nous sommes entrés. Parce que tu as pris cette bêche. Le juif ne veut pas qu'on touche à sa cave... Ah !

Au cri déchirant de Thérèse, l'angoisse me saisit à la gorge et je me hâtai de la réveiller.

Une fois réveillée, comme tous les magnétisés, elle ne se souvenait d'aucune des visions qui avaient pu l'agiter dans la période extatique. Je le constatai, cette fois surtout, avec un soulagement profond.

Cependant la lassitude de Thérèse était grande. Ses pauvres nerfs ne pouvaient être soumis impunément à de telles crises. Aussi, lorsque, le lendemain, elle me demanda de la magnétiser, objectai-je différents prétextes pour n'en rien faire. Au bout de quelques jours pourtant, il fallut céder. Ce fut en tremblant que je la plongeai dans le sommeil magnétique.

Je craignais à tort. Aucune hallucination nouvelle ne se produisit.

Certes, j'avais tout lieu de m'en réjouir, et je m'en réjouis aussi de grand cœur. Et cependant... cependant, voyez l'étrangeté de la nature humaine, j'avais presque regret que le juif eût cessé de se montrer à moi par les yeux de Thérèse. La fatalité semblait nous avoir voués, ma pauvre femme et moi, aux caprices de cette mystérieuse figure. On eût dit que Tun de nous ne pouvait l'oublier que pour en mieux transmettre le souvenir à l'autre. Tandis que Thérèse gardait la plus complète igno-

rance de sa vision des derniers jours, c'était moi maintenant, moi seul qui, poursuivi par une idée d'autant plus tenace qu'elle était plus folle et plus insaisissable, me posais par moments cette question irritante : a Le juif?... »

Le juif! me direz-vous, n'était-ce pas là un beau thème de rêverie, et fallait-il se taquiner l'esprit si fort pour une vision de malade ?

Je commence par vous dire que je ne crois pas du tout aux apparitions, et à la seconde vue très peu; je mets ma foi uniquement dans les faits et n'accepte que ceux qu'a contrôlés ma raison. Mais, par cela même que je n'abandonne jamais ce droit de contrôle, lorsque le hasard assemble sous mes yeux un certain nombre de faits manifestement évidents, force m'est bien de les accepter pour vrais, quelque étrange que soit le résultat auquel ils paraissent concourir.

Je n'en étais pas encore à voir, dans l'existence du juif (son existence antérieure, bien entendu), un fait indubitable ; toutefois, une, "parole de Thérèse m'avait frappé, la dernière.

« Le juif ne veut pas qu'on touche à sa cave ! » Il y avait là une idée de juif ancien propriétaire de l'immeuble, qui m'était restée dans l'esprit.. Elle fut cause que je dressai la tête lorsque, le lendemain même, gravissant avec un Avignonnais une

ruelle étroite, toute voisine de ma rue, pour monter jusqu'au Dom, l'Avignonnais, sur les exclamations que Tàpreté du chemin me faisait pousser, observa :

— Vous ne connaissez pas cette rue? C'est la rue des Juifs.

Si voisine de la rue des Juifs, comment la rue du Limas n'aurait-elle pas autrefois fait partie du quartier Israélite? Thérèse, qui connaissait Avignon bien moins que moi encore, ignorait assurément cette particularité. Mon attention en fut excitée d'autant.

Et, comme l'incident de la veille portait naturellement mes pensées du côté de notre cave, je me souvins que l'architecte, en visitant la maison pour juger des réparations qu'elle exigerait, s'était arrêté complaisamment devant les substructions, qu'il considérait comme datant au moins du XVI® siècle et, par conséquent, de beaucoup antérieures à la maison, relativement nouvelle, qu'elles supportaient aujourd'hui. Or, c'était précisément dans un costume de la môme époque, c'est-à-dire du XVI' siècle, que Thérèse avait vu se profiler l'ombre du juif.

Ces quelques remarques n'avaient pas une portée bien sérieuse sans doute, mais elles me frappèrent alors en ce qu'elles répondaient, dans une certaine

mesure, au point d'interrogation posé depuis peu devant moi : « Quel était le juif? »

Elles ne me le disaient pas, elle n'amenaient même nullement à conclure que le juiF eût existé, mais elles laissaient supposer qu'il avait pu exister. C'était déjà un pivot pour ma pensée, ce qu'est pour l'architecte la pierre d'attente où viendra s'enter soit une construction durable, soit une pauvre bicoque qui s'écroulera tristement.

Il s'écoula longtemps sans que le hasard apportât au secours de mes conjectures aucune indication nouvelle, et je désespérais presque de jamais déchifrer l'énigme du juif, lorsque, fouillant un jour dans la boîte où un brocanteur de mon voisinage ramassait ses bouquins, j'amenai un vieil in-12 très maltraité par le temps.

Il ne tenait plus que par un fil à sa couverture de parchemin déchiquetée et jaunie. Les premières pages manquaient. Le titre courant portait : exemplaires PUNITIONS. J'ai vu depuis cet ouvrage complet. C'est un recueil, assez prisé des curieux, intitulé : EXEMPLAIRES PUNITIONS DE DIVERS QUI AVOINT FAIT MESPRIS DES CHOSES SAINCTES. A Rouen. De

Vimprimerie de Robert Machuël. Rue du Petit- Puits. MDCLXXXIII.

Parmi les récits que ce recueil renferme, celui sur lequel j'étais tombé d'abord méritait de fixer

mon attention. Je n'en eus pas parcouru dix lignes des yeux que je changeai de visage. Je donnai de ce volume les quelques sous que le marchand m'en demanda, presque honteux du vol que, dans mon idée, je lui faisais; puis je rentrai précipitamment chez moi.

Là, seul, enfermé dans ma chambre, moins encore pour ne pas être dérangé que par crainte d'être surpris, je dévorai ce récit ardemment, je m'y plongeai tout entier, je m'en enivrai comme on s'enivre d'une liqueur attrayante ou d'un vin capiteux.

La narration qui m'intéressait si fort était celle d'un procès criminel intenté, en l'an de grâce 1356, à un juif, pour profanation de vases pieux. Le fait est qu'il paraissait dans l'espèce s'agir d'un simple cas de recel. Il ne ressortait pas autre chose de la déposition du principal accusateur, lequel, ainsi que le laissait découvrir la suite du récit, était le propre débiteur de l'accusé. Ce genre de dénonciation constituait un des procédés de quittance que les débiteurs ingénieux du bon vieux temps employaient le plus volontiers pour se débarrasser de créances criardes, quand ceux qui les détenaient entre leurs mains avaient la mauvaise chance d'appartenir à la nation juive.

La loi n'était pas douce aux fils d'Israël dans le

comtat Venaissin, sous le gouvernement de Paul IV : elle les soumettait à la marque flétrissante ; elle les reléguait dans un quartier de la ville ; elle rasait, à l'exception d'une seule, toutes leurs synagogues ; elle leur interdisait de travailler le dimanche, de se livrer à tout autre commerce que celui des vieux effets, de se servir dans leurs livres de comptes d'une autre langue que le lalin ou l'italien; elle leur ôtait le droit d'acquérir des immeubles et les obligeait même à vendre ceux qu'ils possédaient; elle leur faisait défense enfin de manger, de converser avec des chrétiens, de vivre sous le même toit qu'eux, de les assister comme médecins dans leurs maladies, d'en prendre à leurs gages. Oui, la loi du saint-père Paul IV n'était pas douce aux juifs dans le comtat ! mais, pour tout ce qui touchait aux profanations religieuses, elle était impitoyable.

Issachar-bar-Abba, convaincu d'avoir eu dans ses mains et profané par l'usage des vases volés ayant servi à l'exercice du culte (les pierreries qui les ornaient avaient été retrouvées dans ses coff'res), fut condamné à la peine du feu, et la sentence reçut son exécution le 27 novembre 1536.

Si j'arrive droit au dénouement de l'aventure, c'est que je n'en prétends nullement suivre les péripéties. Les faits étaient douloureux, et, quelque.

202 LA Maison du juif

soin que le narrateur prît de les justifier, leur lecture, dans tout autre moment, m'eût remué l'àme profondément ; mais un détail m'avait frappé, qui accapara bientôt mon attention tout entière. Ce détail, le voici :

Les pierreries provenant des vases dérobés avaient bien été découvertes, comme je viens de le dire, dans les coffres du juif; mais on n'avait pu mettre la main sur les vases eux-mêmes, qui étaient d'or fin et de grande dimension. Toutes recherches pour les retrouver avaient été absolument inutiles. Or, le valet d'Issachar, qui le surveillait pour le compte du futur dénonciateur, affirmait sur serment que ces vases n'avaient pas pu sortir delà maison. D'autre part, il avait constaté l'entrée chez son maître, depuis dix mois qu'il le servait, de quantités considérables d'or, soit en bijoux, soit en lingots, soit en espèces monnayées. Où donc tout cet or, qui devait constituer une véritable fortune, était-il passé? On n'en trouvait pas trace. Le fait était bizarre et méritait d^être éclairci.

On prit le juif par tous les moyens pour savoir de lui ce qu'il avait fait de son or. Mais il paraît que cet homme avait une volonté de fer ; rien ne put lui desserrer les dents.

Alors on eut recours à la question. C'était encore

LA MAISON DU JUlF 203

un des procédés judiciaires du bon vieux temps. On le mit sur un chevalet et l'on serra les vis. Le juif ne souffla mot.

La question pouvait être répétée trois fois et même jusqu'à quatre fois dans les cas graves, comme nous l'apprend le prévôt général Bouvet, dans ses Manières admirables pour découvrir toutes sortes de crimes. Quatre fois on recoucha le juif meurtri et sanglant sur le chevalet sans en obtenir une parole.

A la dernière fois seulement, quand le magistrat instructeur, se penchant sur lui, demanda :

-- Dis, juif, tout cet or n'est-il pas dans ta maison ?

— Oui, dit le juif d'une voix railleuse.

Puis il se prit à rire.

Ce rire sarcastique du juif à l'agonie me poursuivit longtemps après que j'eus fermé le livre. Ce rire était plus poignant pour moi que n'eussent pu l'être toutes les larmes. Il sonnait à mes oreilles comme l'accent de la rébellion et de la vengeance. Oui, de la vengeance. Le juif, évidemment, avait dû cacher son or. Soumis à un arbitraire qu'il ne connaissait que trop, dont peut-être il avait été déjà plusieurs fois la victime, cet homme s'était juré sans doute qu'on ne le dépouillerait pas du

fruit de ses peines, de cet or dont la couleur et le tintement étaient sa joie.

Et, en effet, la police du légat avait en vain, pour la trouver, fouillé la maison du haut en bas.

Cependant le trésor du juif, là où il avait été caché, devait exister oncore. En reconstruisant la partie supérieure de la maison, on l'eût découvert s'il y avait été enfoui, et le bruit public en eût conservé la mémoire. Mais rien n'avait été trouvé dans les parties hautes de la maison; le trésor était donc dissimulé dans les substructions. Ces substructions existaient encore. Et pourquoi, là, ne le découvrirai-je pas, moi?...

Car, je ne vous ai pas tout dit, l'histoire du juif Issachar, banale à la surface, je veux dire trop semblable dans sa forme à des milliers d'autres faits de persécution contre les juifs, ne m'eût pas ému au point que j'ai laissé voir, si le lieu du jugement n'eût été précisément Avignon, et si les premières lignes sur lesquelles tombèrent mes yeux en ouvrant le livre n'eussent été celles-ci :

«... Dit reconnoistre ledit juif Issachar, lequel portoit, comme il est accoustumé , houpelande verte sur pourpoint de laine grise et chausses de mesme couleur ; en sus le chapeau jaune, et estoit marqué d'une balafre en la tempe droicte. »

Non, je ne pouvais voir dans de pareils traits de

ressemblance une rencontre fortuite. Si peu que je fusse porté à croire au merveilleux, en présence d'une concordance de faits aussi étrange, il ne m'était guère possible de rester indifférent. Et comment ne pas admettre volontiers ce qu'on aurait tant d'intérêt à supposer vrai I A l'idée que le trésor d'ïssachar pouvait être chez moi, il me passait des éblouissements devant les yeux.

Chez moi I où? Dans le sous-sol évidemment, puisque c'était là que ma pauvre hallucinée avait cru voir l'homme au bonnet jaune.

« Le juif ne veut pas qu'on touche à sa cave ! » avait dit Thérèse, sous le coup de cette apparition menaçante.

Eh bien, soit, le trésor était dans la cave ; mais dans quelle partie, et caché comment?

Ici, la difficulté commençait. Ce n'est pas le tout de pouvoir se dire : « Il y a dans ma cave un trésor », encore faut-il savoir l'en tirer. On pense bien à part soi : « Je fouillerai partout; » mais il y a loin de la pensée à l'exécution. Ce ne devait pas être une cachette banale que celle qui s'était jouée des perquisitions de la police du légat.

Quand j'eus vainement sondé les murs, interrogé

la voûte, que faire ?i Je ne pouvais pourtant pas

tirer dehors des charretées de décombres, démolir,

effondrer une maison qui n'était pas la mienne. Au

contraire, j'avais besoin du secret, d'un secret absolu ; je devais, pour agir, m'entourer du plus profond mystère. A ce prix seulement, je jouirais sans partage du précieux dépôt, pourvu qu'il existât encore.

Ah ! soif misérable de l'or ! âpreté sinistre où nous pousse le besoin ! Une idée devait me venir : faire parler Thérèse. Idée naturelle mais fatale que j'aurais dû aussi repousser. Je n'en eus pas le courage. Non, je voulais savoir. Et puis je[trouvais de si victorieux arguments pour me donner raison...

A la voix mystérieuse qui chuchotait : « Prends garde 1 » Eh quoi! répondis-je, n'est-ce pas dans l'intérêt même de Thérèse que j'agis? Que ce trésor m'appartienne , et, demain, j'emmène mon pauvre ange loin de ce climat qui la tue, je lui prodigue mille soins dès lors faciles; elle a enfin le calme, le repos, le bien être ; rien ne lui manque plus de ce que la médecine peut prescrire pour guérir son mal.

Thérèse, sans doute, pouvait être affectée vivement de l'apparition qui l'avait déjà tant émue ; mais, pour éviter une crise passagère, fallait-il sacrifier tout un avenir heureux! Et qui me disait d'ailleurs que cette crise serait aussi forte? qui me disait même qu'elle se renouvellerait? Et, quand le résultat tromperait mon attente. Thé-

rèse après tout, ne pouvait-elle affronter une crise nouvelle "^ Après avoir subi quelque temps le contre-coup fâcheux de la précédente, ne s'étaitelle pas remise de jour en jour? N'éprouvait-elle pas en ce moment même un mieux rassurant?

Le soir même, je magnétisais Thérèse plus profondément qu'à l'ordinaire,

Quand je vis ma femme plongée dans l'extase somnambulique, je lui pris la main, non sans trembler un peu, et lui demandai :

— Veux-tu venir avec moi ?

— Où cela ?

— En bas; je vais te conduire... Suis-moi bien. Nous descendons l'escalier. Sur le palier nous tournons à droite.

Ma gorge était sèche d'angoisse.

— Nous descendons encore, continuai-je.

Puis, après une hésitation :

— Tu vois où nous allons?

— Oui, à la cave.

Elle ne se troublait pas. Je respirai.

— J'ouvre la porte, repris-je.

— Oui, murmura-t-elle.

J'hésitai encore; puis :

— Tu ne vois rien?

— Non.

— Ce casier à bouteilles doit pourtant être mis en place. Ah 1 voilà, c'est que la voûte est trop basse. Il faudrait forcer le passage... Boni cette boche fera mon affaire. Je la prends, j'enlève une pelletée de terre...

Ici, Thérèse poussa un cri strident qui ût tressauter tous mes nerfs.

— Ah ! s'écria-t-elle en se cramponnant h moi haletante, le juif !

Je fermai les yeux pour ne pas voir l'état de Thérèse, et je poursuivis :

— Dis-lui : « Je te connais. Tu es Issachar-bar- Abba. Tu as soustrait ton or pour le cacher aux recherches de tes ennemis. Je le sais. Qu'en as-tu fait.? »

J'attendis un moment. Le sang me battait aux tempes.

— Eh bien, que répond-il ?

— Il me dévore des yeux. Je crois que sa colère

augmente. « Qui t'a dit mon secret, malheureuse?

Ya-t'en ! s'écrie-t-il; va-t'en, si tu ne veux pas que

je te déchire le visage avec mes ongles. »

Et, d'une voix défaillante, elle ajouta :

— Ah! mon ami, fais-moi sortir... Le juif m'a pris le bras. . . Sa main me serre comme un étau ! . . . Ah ! défends-moi !

La sueur perlait sur mon front. Je voulais continuer; mais je n'en trouvai plus la force en regardant Thérèse. Elle était renversée sur moi, convulsée.

Je me hâtai de la faire sortir de son extase.

Elle avait tout oublié à son réveil ; mais elle était brisée.

Je l'aidai à se mettre au lit. J'étais désespéré ; car le regret de n'en pouvoir demander davantage m'ôtait toute la joie d'avoir vu mon doute se chan' ger en certitude.

Comment, en effet, songer maintenant à tirer autre chose de Thérèse; comment oser la soumettre une fois de plus à de telles secousses?

Le lendemain, elle se trouva plus mal. J'étais furieux contrej moi-même. Je: cherchai en quelque sorte l'expiation de ma faute dans un redoublement de tendresse. Elle, ne comprenant pas, me i^uivait de son affectueux sourire et me disait : « Merci! » quand j'avais le mot « pardon! » sur les lèvres.

Toute réflexion faite, il ne fallait pourtant pas perdre courage. Ne pouvais-je agir seul? J'avais, pendant la nuit , pesé et repesé bien des fois

tous les détails de ce cas étrange. Or, un de ces détails m'avait particulièrement frappé. C'était au moment où je touchais de ma bêche le sol qu'à deux reprises le juif était apparu menaçant à Thérèse. Ne pouvait-on voir là une indication que son or était caché dans le sol? Plus je comparais les deux visions entre elles, plus je me le persuadais.

Sans plus attendre, dès que j'eus un moment de libre ce jour-là, je descendis à la cave.

Ce ne fut pas sans un tressaillement que j'enfonçai pour la première fois la bêche dans le sol. Instinctivement, je me retournai pour chercher le juif des yeux à travers l'ombre. Folie ! est-ce que le juif existait ailleurs que dans l'imagination de Thérèse ! 31ais le trésor, était-ce donc une imagination aussi? Non! non! non! Et je faisais voler la terre autour de moi avec furie !

C'est que la cave s'étendait loin, et que chaque coup de bêche faisait bien peu d'ouvrage, surtout que cette bêche était petite. Oui, la cave s'étendait loin, quoique sa voûte, comme je l'ai déjà dit, fût très basse, ce qui lui donnait un aspect ramassé et presque difforme.

J'eus le secret de cette voûte trop basse le jour où, creusant près du seuil, je mis à découvert, audessous de la marche de pierre qu'on descendait

pour y pénétrer, une seconde marche, puis une troisième, puis une quatrième.

Le niveau primitif de la cave avait été évidemment surélevé, soit par de la terre, soit par des décombres. Le trésor se trouvait-il dans ce sol rapporté ?

Aucun endroit n'étant signalé plus particulièrement à mon attention, j'avais résolu de fouiller d'un bout à l'autre. Ce n'était pas aisé avec tous les objets qui encombraient la cave. Enfin, je les repoussai de mon mieux vers une extrémité et me mis à l'œuvre.

Je faisais un trou, jetant sur les bords la terre, dont je le remplissais ensuite pour creusera côté. On comprend ce qu'un pareil travail dut me demander de temps, avec la crainte que j'avais d'attirer l'attention. Dans le jour, les enfants étaient là. Ils allaient et venaient un peu partout dans la maison ; un rien pouvait dénoncer à l'un d'eux mes travaux : ce que l'un d'eux saurait, tous le sauraient du môme coup, et le voisinage en serait bientôt informé. Je me devais d'ailleurs à mes écoliers tout entier.

Le soir, et le matin aussi de bonne heure, j'étais libre; mais je craignais alors une indiscrétion de mon sous-maître, qui couchait au rez-de-chaussée, une indiscrétion de ma bonne, que ses occupations domestiques appelaient de temps en temps

dans le sous-sol. J'avais déjà dû lui retirer la clef de la cave pour lui cacher ce que j'y faisais. Elle était naturellement plus portée que tout autre à pénétrer les motifs d'une exclusion qui ressemblait si fort à un manque de confiance.

Je mis plus de trois semaines à creuser ainsi la cave sans rien trouver. Peut-être eût-il fallu fouiller plus loin. Mais mon genre de travail rendait une exploration à de grandes profondeurs bien difficile.

Et d'ailleurs ne me trompais-je pas en croyant le trésor caché dans le sol.

Le fait est que j'étais découragé.

— Et, pourtant, pensais-je quelquefois, Thérèse pourrait encore parler !...

Oh! je repoussai bien loin d'abord l'idée de demander quoi que ce fût à Thérèse. N'était-elle pas restée plus souffrante depuis cette dernière fois où je l'avais endormie ?

Eh bien, justement! c'étais parce qu'elle était plus souffrante, c'était parce que son état m'inquiétait davantage, qu'il fallait la sauver par un dernier effort! Peu à peu la tentation devint plus forte, et ma volonté faiblit.

J'avais sans cesse cet argument triomphant à opposer à ma raison: « C'est pour elle ! » Et c'était bien pour elle, en effet, pour elle seule, que je rêvais d'être riche.

Enfin, une idée me vint qui leva mes derniers scrupules.

— C'est bien simple, me dis-je; cette fois, je n'aurai garde d'évoquer l'ombre du juif; je lui ferai seulement chercher le trésor.

Je me décidai donc, et mis encore une fois Thérèse en état de somnambulisme. Une fois encore, en imagination, je la fis descendre avec moi dans la cave; et, là, je lui dis :

— Écoute, ma Thérèse, il y a ici un trésor, trésor qu'il faut trouver. Aide-moi, veux-tu ?

— Je veux bien, me dit-elle.

Je repris avec plus d'assurance :

— Commençons par sonder les murs.

— Soit, dit Thérèse. — Eh bien, qu'est-ce que c'est? fit-elle ; quand j'avance la main vers la pierre, c'est toujours un corps souple que je rencontre.

— Appuie plus fort.

— Le corps s'agite... C'est un corps humain... Ah! malheur ! c'est le juif.

Et Thérèse commença de trembler.

— N'importe! va toujours ! va, courage, avance! Je lui communiquais mon ardeur de la voix et

du geste.

— Mais, dit-elle, quand je change de place, lejuif en change aussi. Il est toujours entre le mur et moi.

— Eh bien, cherche seulement des yeux, scrute

du regard toutes les pierres, l'une après l'autre. Ne vois-tu de cachette derrière aucune ?

— Derrière aucune, dit Thérèse.

— Tu regardes bien partout ?

— Oui, partout.

— Et la voûte, n'y vois-tu rien non plus ?

— Rien.

— Tu mets bien à cette recherche toute ton attention ?

— Oui. Seulement le juif me gêne. Il me regarde et il rit.

— Ne t'occupe pas de lui.

— J'ai beau faire, je le vois toujours. Et puis son rire moqueur m'entre dans les oreilles. Laissemoi partir !

— Non, reste, reste î

Et, malgré mon émotion, concentrant toute ma volonté, je repris :

— Tu n'as pas encore cherché dans le sol. Regardes-y bien, sans te préoccuper du juif et de son rire.

— Oh! le juif ne rit plusl s'écria Thérèse. Ses yeux s'allument. 11 redevient menaçant.

A ces mots « le juif ne rit plus », j'avais tressailli. Comment ne pas augurer de ce nouvel indice que le trésor d'Issachar était bien enfoui dans le sol ?

— Cherche! dis-je impérieusement à Thérèse.

— Je ne peux pas ! murmura-t-elle haletante. Le juif s'y oppose. Il me retient... il me saisit à bras-le-corps... Défends-moi I

Il y avait dans ce dernier cri un tel accent de douleur, que je frémis dans tout mon ôtre. Je trouvai pourtant la force de poursuivre.

— Regarde à tes pieds, Thérèse, regarde I Tu dois voir de Tor, beaucoup d'or. Dans quelle direction?

— Oui, je vois..., dit-elle. Ah! le Juif me prend à la gorge... Ah!

La bouche de Thérèse s'était démesurément ouverte ; ses traits restaient affreusement contractés, comme sous l'effet d'une pression violente du larynx.

— Ne regarde plus le sol ! dis-je vivement à Thérèse, regarde de mon côté...

Elle m'obéit et respira.

Mais quoi! être sur la trace et s'arrêter! Je sentais trop bien que, le dernier mot n'ayant pas été dit, demain, après-demain, tout à l'heure peutêtre je voudrais le savoir. Plus je voyais Thérèse épuisée, plus je me reprochais de n'en pas finir, d'un coup, résolument.

L'anxiété insoutenable de l'atlcnte, la fièvre de la lutte avec un rival invisible, tout cela s'unit,

bourdonna dans ma tête et me lit oublier la prudence. Sans attendre même qu'un repos passager eût calmé Tirritablité nerveuse de Thérèse, j'ordonnai de nouveau à ses regards de plonger dans ce sol qui n'avait pas voulu me dire à moi son secret.

Mais le maudit juif s'interposait toujours. Ardent à défendre son or, il se jetait sur Thérèse en désespéré. Ma pauvre femme ne poussait plus que des cris inarticulés, qui révélaient les coups dont elle se croyait meurtrie.

— Rends coup pour coup! luicriai-je, tu as des ongles, que ne les lui enfonces-tu donc aussi dans la chair? Frappe et, en même temps, regarde et parle-moi. L'or, tu le vois encore. Dis, où est-il?

— Je le vois... toujours..., souffla t-elle à voix basse.

Puis elle parut soutenir pendant un moment une lutte terrible, et, à travers des mouvenaents convulsifs, elle ajouta,— je pourrais dire, elle râla ;

— Il est... dans... la terre rouge.

Après quoi, elle tomba comme inanimée.

La terre rouge ! Oh ! c'était là pour moi une précieuse révélation. Elle me confirmait dans l'idée que mes fouilles n'avaient pas été poussées assez loin.

En effet, je rencontrais régulièrement dans mon travail, au fond de chaque déblai, une couche de couleur d'ocre foncée que je ne faisais qu'effleurer à cause des difficultés d'extraction, je voyais dans cette terre rougeâtre le sol primitif sur lequel s'était élevée la maison, et l'idée erronée que le trésor devait se trouver plutôt dans les terres rappor* tées avait contribué encore à me la faire négliger.

C'était donc là que, d'après les indications de Thérèse, l'or du juif se trouvait caché. La terre rouge I oh I comme mon cœur bondit à

l'entendre désigner par elle! Je crus soudain voir mon rêve prendre corps sous la forme d'un de ces vieux coffres à clous saillants tout bourré d'or monnayé : florins, couronnes, écus heaumes, écus au Soleil et à la Salamandre, vaisselle d'or et vases d'or en pièces ou par débris, riches montures de joyaux, semées encore de pierreries éparses...

Le lendemain, Thérèse se réveilla avec la fièvre; et, moi, j'avais la fièvre aussi !

Tout à l'ivresse du but atteint, devant ce radieux mirage d'une fortune que je croyais toucher du doigt, j'oubliais presque les souffrances de ma chère compagne; je fermais involontairement les yeux sur ce qu'elles pouvaient avoir de plus inquiétant ; je ne pensais plus qu'à fouiller la cave, fouiller, fouiller bien vite.

Mais toute cette épaisse couche inutile qui me séparait encore de la terre rouge, comment la faire promptement disparaître? A qui me confier pour l'enlever? Quel prétexte donner qui n'excitât pas les soupçons ?

Tandis que je cherchais, le hasard me servit à souhait. La terre battue de la cour où mes écoliers prenaient leurs ébats aux heures de récréation oû'rait une face assez inégale. Sur un des côtés le niveau s'en abaissait mal à propos, pour former un creux sans issue, où l'eau s'amassait les jours de

pluie et demeurait stagnante. Or il avait justement plu la veille. La pensée qui me vint à la vue de la cour semée de flaques d'eau était toute simple : combler les creux du sol avec la terre qui m'embarrassait dans ma cave. Cependant, si simple que l'idée paraisse, je craignais tant de me trahir que j'eus recours pour l'émettre à toute sorte de circonlocutions.

Je vins tenir compagnie à mon sous-maître dans la cour, et, tout en causant avec lui, je jetais un regard fâché, mais sans rien dire, du côté de l'inondation principale. Je voulais qu'il entamât le premier le chapitre du terrassement. Enfin il se décida :

— Voyez donc comme cette cour est incommode pour les enfants quand il a plu.

Là-dessus, j'insistai vivement et de tout mon cœur sur le mauvais état de la cour; puis je me laissai aller à désirer qu'il y fût remédié le plus tôt possible, et, comme mon sous-maître voulait bien appuyer obligeamment, je tombai d'accord avec lui qu'il importait de parer au mal tout de suile. Mais comment? Ici, j'eus l'air de chercher. J'attendais qu'il me suggérât une idée ; et, comme il ne me suggérait pas celle que je voulais, j'eus enfin l'air de trouver tout à coup.

— Si je faisais combler ces creux avec de la

terre prise dans la cave. La cave y gagnerait en hauteur et la cour en salubrité, puisque les eaux y reprendraient leurs cours naturel.

Je fus approuvé de point en point, et, fort de cette approbation, je fis venir un terrassier qui mena le travail à bout en deux jours. Le sol de la cour avait été surélevé autant que faire se pouvait ; mais il restait encore dans la cave bien de la terre inutile.

Sous prétexte de nivelage, j'obtins du terrassier qu'il en enlevât encore une voiture; mais, quelque désir que j'en eusse, je n'osai pas aller plus loin. La terre rouge était proche maintenant, et il ne fallait qu'un coup de pioche malheureux pour révéler à cette homme ce que je tenais tant à cacher.

Resté seul à l'œuvre, je commençai par sonder le sol de tous les côtés avec différentes tiges de fer. Le résultat fut nul.

Fouiller comme j'avais déjà fait, en reportant la terre constamment d'une place dans l'autre constituait un travail insuffisant qui m'avait assez découragé par une précédente expérience. Je compris qu'il fallait, pour creuser avec fruit, continuer à faire disparaître la terre à mesure de l'extraction.

Mais là aussi était le difficile, car la néces-

site d'être prudent m'obligeait à ne chercher aucun aide et restreignait singulièrement mes moyens. Je dus m'armer d'une incomparable patience pour ne consacrer à ce travail que quelques instants chaque jour, et pour ne faire disparaître de la terre qu'un petit nombre de pelletées à la fois.

La nuit, quand tous reposaient dans la maison, je descendais à pas furtifs, sans lumière, tremblant au moindre craquement qui pouvait déceler ma présence, retenant ma respiration quand je passais près de la chambre de mon sous-maître, au rez-dechaussée. J'allais comme cela jusqu'à la porte de la cave, dont j'avais soigneusement graissé les gonds et la serrure ; puis, à la lueur d'une chandelle, j'emplissais de terre un seau.

Mon seau plein, je remontais avec les mômes précautions, et je gagnais la porte d'entrée. Encore un grincement à éviter. Je me trouvais dehors. La chambre de ma bonne donnait justement sur la rue. Je longeais les murs en m'effaçant comme un voleur, et j'allais jeter ma terre un peu loin, tantôt ici, tantôt là; puis je rentrais, et, si le moment me paraissait favorable, je recommençais encore une fois avant de m'aller coucher.

Enfin, à force de persévérance et de volonté, je l'atteignis, celte terre rouge!

YI

Oh! le premier coup de bêche dans la terre rouge ! Je me disais •: « Le trésor est là, sous mes pieds î Si je pouvais, d'un coup, enlever tout entière la terre qui le recouvre, dans un instant, l'or du juif serait entre mes mains! Mais la prudence m'est commandée, il faut savoir se contenir, patienter encore de longs jours. C'est un lent supplice; mais quelle récompense au bouti »

Et je restais frémissant, à deux genoux, sur ce sol qui, comme une maîtresse habile, irritait mes désirs en prolongeant mon attente.

Que de fois, le jour, j'eus idée de quitter les enfants et ma classe, à laquelle je ne prêtais plus qu'une attention distraite, afin de descendre à la cave et d'y fouiller encore! Mais à quoi bon? G'é-

tait bien moins le temps qui me faisait défaut que les moyens pour faire disparaître la terre.

Quand j'avais été vider un seau, puis deux, quelquefois trois, à quelque distance de chez moi, que pouvais-je de plus? La prudence ne m'imposatt-elle pas de ne procéder que par petites quantités, à cause de la couleur de la terre, qui pouvait attirer l'attention?

J'avais une telle hâte pourtant de voir s'en aller cette terre qui me cachait mon trésor , j'éprouvais un tel soulagement à la répandre de toutes parts, fut-ce par misérables poignées, que souvent, rentré dans la cave avec mon seau vide, j'y prenais encore de la terre à pleines mains, et, me hissant jusqu'au soupirail qui faisait face à l'escalier, je lançais cette terre de toutes mes forces dans la rue. Je renouvelais cet exercice plusieurs fois, comptant sur les pieds des passants pour répandre et disséminer ce que le vent n'aurait pas emporté déjà. Vous traiterez cela d'enfantillage ; mais jetez régulièrement deux ou trois pierres, chaque jour, dans le lit d'un torrent, et vous serez tout étonné, un matin, d'avoir construit une digue.

Pénétré de cette idée qu'il n'est point de travail infime, s'il est continu, toutes les nuits, mon seau vide, mes quelques poignées lancées parle soupirail, je remontais de l'éternelle terre rouge avec

moi pour en avoir toujours dans ma chambre. Si j'ouvrais ma fenêtre, c'était encore l'occasion d'en jeter une poignée au vent. Si je sortais, j'en emplissais mes poches, et la répandais par pincées sur mon chemin. Ne riez pas ; vous en eussiez fait tout autant si vous aviez eu mon espoir et mes craintes.

Je ne perdais pas une occasion de faire disparaître si peu que ce fût de cette terre, de cet obstacle maudit. Des maçons étant venus travailler dans la maison, je fus tout heureux de pouvoir en verser deux seaux parmi les gravois qu'ils emportaient.

Quand la nuit était sans lune et me protégeait bien de son ombre, j'aimais, après avoir longé les remparts, sortir par le pont-levis et pousser avec mon fardeau jusqu'au Rhône. Je descendais sur la berge, en aval du vieux pont, et, là, dans le courant rapide, je lançais ma terre à pleine volée, ravi de la voir s'engouffrer dans un bruissement et disparaître. Perdue au fond du fleuve, roulée par ses eaux, celle-là du moins ne me dénoncerait jamais.

Un mois, deux mois s'écoulèrent ainsi. Je travaillais toujours en plein dans la terre rouge. D'une marche d'abord, puis de quatre, l'escalier

de la cave comptait sept marches à présent. C'est

dire assez quelle brèche était déjà faite ! Ne sentant rien lorsque je sondais , je commençais à trembler que la terre rouge ne fût trop près de sa fin. Et quelle hâte pourtant j'avais d'arriver au bout! J'avais dû révéler à Thérèse, en partie du moins, le secret de mes absences nocturnes. Je m'étais contenté de lui dire que notre cave devait renfermer le trésor d'un juif qui avait habité la maison, et que ce trésor j'étais sur sa trace, évitant, bien entendu, de lui apprendre le rôle qu'elle avait joué à son insu dans la révélation du fait.

Thérèse, en m'écoutant, m'avait regardé d'un air triste, comme si mon illusion lui faisait peine. J'étais deux fois désireux de la convaincre : pour la rassurer d'abord sur l'état de ma raison; ensuite, et Surtout, pour lui procurer le bien-être dont elle avait plus que jamais besoin, car la maladie que mes soins étaient impuissants à enrayer faisait tous les jours, depuis sa dernière crise, des progrès rapides.

Cependant je fouillais toujours, mais sans rien trouver. L'incrédulité commençait à me gagner. J'étais inquiet. Lorsque je voyais Thérèse, qui ne quittait plus son lit, étendue tout amaigrie, ses lèvres pâles entr'ouvertes par un souffle court et haletant, j'étais pris de remords et je m'enfuyais, le cœur serré, pour ne pas la voir.

Je croirais volontiers qu'à cette époque mon caractère changea. Jusque-là, j'avais su m'accommoder, dans les heures les plus tristes de mon existence, d'un peu de philosophie ; je devins soucieux , morose, facilement irritable. Peut-être l'eussé-je ignoré; mais j'eus la tristesse de l'entendre dire à mes côtés. On ne me trouvait plus le môme et je n'étais plus en effet à mes soins d'instituteur. Une préoccupation unique absorbait toutes mes facultés. En dehors du but où je tendais et qui semblait me fuir, il n'existait plus rien pour moi.

Je devais avoir l'aspect farouche, car les gens qui m'accueillaient volontiers autrefois s'écartaient maintenant avec un air de crainte sur mon passage.

On me retira quelques enfants. Pourquoi? Avaiton eu vent de mes allées et venues mystérieuses? y avait-on vu l'acte d'un bélître ou d'un fou? Dans l'un ou l'autre cas, qui pouvait m' avoir trahi? Mon sous-maître ou ma bonne? Je renvoyai le sousmaître. Qu'avais-besoin de lui, d'ailleurs, pour ce qui me restait d'élèves !

Une nuit, comme je revenais du Rhône avec mon seau vide, je trouvai fermée la porte que j'avais laissée entre-bàillée. Je dus frapper, parlementer pour me faire ouvrir. La bonne s'excusa,

disant que, s'élant levée et ayant vu la porte ouverte, elle avait cru devoir la fermer, qu'elle ne pouvait me supposer dehors.

J'eus aussitôt l'idée que cette fille m'épiait. Il importait d'ailleurs de me débarrasser d'elle. Si, en se levant, elle avait pu voir la porte ouverte, elle avait pu voir aussi de la lumière dans la cave, descendre, pousser la porte, et connaître à quel travail j'occupais mes nuits. J'essayai de lui faire dire qu'elle était descendue. Elle joua celle qui ne savait pas ce dont je voulais parler. Je lui donnai son compte le lendemain. Enfin, j'étais seul. Seul avec une femme malade. Je m'aperçus bientôt que je n'en étais pas plus libre.

Si je n'avais plus de regards directement fixés sur moi, j'en créais alors autour de moi d'imaginaires. J'avais d'autant plus peur des voisins que je redoutais les révélations des serviteurs que j'avais renvoyés.

Et je ne trouvais toujours rien ! et je voyais Thérèse de plus en plus bas! et je m'irritais chaque jour davantage!

Le médecin que j'envoyais chercher me dit encore :

— Il faudrait tâcher de la changer d'air et ne pas perdre de temps pour cela.

Ne pas perdre de temps, parbleu ! si j'avais l'or

du juif! Mais rien, rien ! Thérèse avait dû se tromper. Et comment retrouver la piste, à moins d'interroger encore ma pauvre mourante?

Qu'auriez-vous fait à ma place? Ah! plaignezmoi 1 J'eus le courage, oui, le triste courage de magnétiser de nouveau Thérèse. Je vis encore une fois cet être adoré se débattre convulsivement sous l'étreinte du juif. Et tandis que je lui criais : « Défends-toi! va donc! regarde! » j'avais la sensation atroce qu'une seule des secousses auxquelles je la soumettais pouvait suffire à me l'enlever pour jamais.

Et tout cela pourquoi? Pour en revenir à ces quatre mots fatidiques qui me faisaient damner :

— Dans la terre rouge ! dans la terre rouge !

— Mais tu te trompes, lui disais-je; regarde mieux. L'or du juif n'est pas là.

— Si, reprenait-elle avec assurance, dans la terre rouge. Il est dans la terre rouge.

Ne pouvant rien en tirer de plus, je recommençai à fouiller la cave avec rage. Et plus je creusais dans cette terre d'ocre, et la jetais de tous cotés, plus je me persuadais, hélas ! que je n'y trouverais pas lor cherché.

Quelques pieds de terre seulement, et, dessous, ma sonde rencontrait le roc. 0 douleur ! Je revins à

Thérèse, ne me connaissant plus, et, l'ayant plongée dans le sommeil, je lui dis, furieux :

— Mais cherche donc! tu te trompes! L'or du juif n'est pas où tu crois !

Elle, à travers les râlements de Tagonie, murmurait toujours :

— Dans la terre rouge ! dans la terre rouge!

J'achevai de fouiller avec une sorte de fureur la cave sur tous les points, semant ma terre rouge par les chemins, l'éparpillant à la bourrasque et à la pluie, la jetant au courant du Rhône...

Je l'enlevai ainsi tout entière.

Puis vint une couche légère de sable ; je l'enlevai encore par acquil de conscience.

Puis je rencontrai le roc.

Là, je m'arrêtai. Adieu le trésor maudit !

Et, comme je remontais, affolé, au premier étage, une voisine compatissante qui, depuis la veille, restait au chevet de Thérèse, vint au-devant de moi précipitamment et me poussa dans la chambre. C'en était bien fait de toute espérance! En

approchant du lit, j'y trouvai ma pauvre femme endormie du dernier sommeil.

Je l'appelai d'abord, pensant qu'à son nom prononcé par moi d'une voix tendre, ses yeux allaient s'ouvrir. Il n'en fut rien. Je la soulevai entre mes bras, ne pouvant croire encore à mon malheur; mais elle retomba lourdement.

Alors je fus comme foudroyé. Je me laissai choir dans un fauteuil, anéanti, sans rien dire. Je restai ainsi des heures et des heures encore. Je n'avais plus conscience de rien. J'attendais je ne sais quoi de juste qui me frappât, que la maison s'effondrât sur moi, que la mort vînt me prendre à mon tour, et je m'étonnais qu'elle fût si lente.

Cependant la voisine, qui se savait nécessaire chez elle, vint me frapper sur l'épaule pour m'avertir qu'elle me laissait seul, qu'elle reviendrait plus tard. Ses paroles et son geste ne furent pas inutiles pour me rappeler qu'elle était là. Je commençai seulement alors d'être accessible à la perception des objets environnants.

Elle poussa mon fauteuil devant un grand feu de coke qu'elle venait d'allumer pour la nuit, me demanda si je n'avais besoin de rien, et, sur ma réponse négative, sortit en tirant la porte derrière elle.

Je me levai pour aller jusqu'au lit de Thérèse, je

lui pris la main, sa main froide, et la tins Ion j^temps serrée dans la mienne. J'aurais voulu pleurer. Je ne pouvais pas. Ma tête était comme emprisonnée dans un cercle de fer. J'étouffais.

Je voulus ouvrir la fenêtre. La pluie tombait au dehors. Rabattue par le vent qui secouait les rideaux, elle s'engouffra comme un tourbillon dans la chambre. Je dus refermer la croisée. Tout bruit m'était odieux. Je voulais autour de moi ce religieux silence qui convient seul à la mort.

Mon front était plus serré que jamais. Si j'essayais de dormir? Je me rassis dans le fauteuil, en le repoussant pour éviter l'ardente réverbération du foyer. Mais je sentais le feu de trop près encore. Alors, avant de fermer les yeux, je voulus le couvrir. Le cendrier était vide.

Je fouillai le fond du seau dans lequel on avait monté le coke, pour y trouver du poussier humide. Je crus en voir et j'enfonçai dedans ma pelle ; mais, sous la couche noire qui m'avait trompé, ce fut de la terre que je ramenai, de la terre rouge restée au fond de ce seau, qui m'avait servi à en transporter si souvent.

— Terre rouge ! pensai-je, fatale terre rouge! te retrouverai-je donc toujours ?

Et je jetai sur le feu à grandes pelletées presque tout ce quil en restait.

Puis je repris ma place dans le fauteuil et fermai les yeux. Mais la vue de cette terre maudite avait rouvert ma blessure. Quelque effort que je fisse pour chasser cette pensée, je me revoyais toujours chercher levain trésor du juif, fouillant dans la terre rouge et jetant cette terreau loin de tous côtés. La terre volait, volait sous ma bêche, et je la voyais sans relâche, lancée à perte de vue, '^disparaître à tous les points de l'horizon.

J'ignore depuis combien de temps cette vision m'obsédait lorsque je rouvris les yeux. Mes regards se dirigèrent d'abord à la surface du feu, où de petites flammes bleues se faisaient jour par les crevasses de la terre desséchée ; puis, de la surface, ils se portèrent au cœur du foyer, pourpre, éclatant, lumineux, puis du foyer machinalement, ils s'abaissèrent au-dessous...

Et ce queje vis alors était étrange.

Dans lecendrier vide, de petites gouttelettes, une d'abord, puis deux, puis trois, descendant du foyer comme des larmes, était tombées pesamment, et, s'écrasant par leur propre poids, faisait miroiter une surface tremblante, métallique, où se reflétaient les tons chauds du coke incandescent.

Je me penchai curieusement, dévorant des yeux ces gouttelettes mystérieuses. Leur aspect avait je ne sais quoi de séduisant qui me fascinait.

Je me mis à genoux devant le feu et tirai à moi le cendrier. Au contact de l'air, les gouttelettes cessaient de miroiter, et, ne reflétant plus la pourpredu foyer, apparaissaient d'un beau ton mat et vermeil.

Quand je jugeai la première suffisamment refroidie, je la touchai de la main : sa surface était solide. Je la soulevai: elle retomba sur le marbre avec un son métallique. J'y portai la pointe d'un canif: l'intérieur était brillant comme de l'or.

De l'or! pardieu, c'était bien de l'or! Son poids, sa résistance, sa couleur, me le disaient assez. De l'or ! mais d'où cet or venait-il donc ?

En portant une fois encore mes regards sur le foyer, je fus éclairé tout à coup d'une lueur étrange, effrayante ; « Dans la terre rouge ! » avait répété tant de fois Thérèse. Est-ce que l'or aurait été vraiment dans la terre même du juif, dans cette terre que je m'étais acharné avec tant de rage à faire disparaître tout entière, dont la dernière pelletée gisait au fond d'un seau devant moi.

Sous le poids d'une oppression indicible, je jetai au feu ce qui restait de la terre rouge, et j'attendis.

L'attente fut-elle si longue, en effet, qu'elle me sembla ? Toujours est-il qu'à la fin les gouttelettes, qui n'avaient pas reparu jusque-là, commencèrent de dégoutter une seconde fois dans le cendrier. Je

les pris encore dans mes mains... Non, je ne rêvais pas : c'était de l'or ! c'était de l'or ! Et la terre, la terre rouge, qui devait me procurer des monceaux d'or pareil, je l'avais, pendant plus de deux mois, jetée à tous les vents I

Le médecin des morts entrait. Quant il se fut débarrassé de son manteau tout trempé par la pluie, je l'attirai, désespéré, vers le foyer.

— Docteur, lui demandai-je, comment expliqueriez-vous qu'une terre soumise au feu laissât filtrer des gouttes d'or?

— Dame, je ne l'expliquerais guère, dit le docteur en me regardant , — à moins qu'à cette terre on n'eût mêlé de l'or en poudre.

— En poudre I Et cela donnerait à la terre une teinte fauve, n'est-ce pas ?

— Avec le temps, sans doute. L'oxyde d'or est rougeâtre.

Et il me demanda :

— Pourquoi ces questions?

Pourquoi? 0 désespoir! N'était-ce pas assez d'avoir tué Thérèse pour tirer d'elle le secret du trésor enfoui ; fallait-il encore acquérir la certitude que ce trésor vainement cherché je l'avais eu entre les mains, et que, inconscient, je l'avais laissé perdre? que dis-je, laissé perdre 1 que, de mes mains, je l'a-

vais, pour plus de sécurité, dispersé et anéanti moimême !

Je m'arrachai les cheveux, je me tordis les bras. Je me voyais, comme je me vois encore, comme je me vois toujours, jetant la terre autour de moi à pleine volée. Et les chemins en sont couverts, et le Rhône en est plein, et toujours le vent chasse devant moi la précieuse poussière, et toujours le fleuve passe et repasse, roulant dans ses eaux cette poudre d'or qu'il emporte au loin...

Le docteur, effrayé, me demanda ce que j'avais.

— Rendez-moi, lui criai-je, rendez-moi ma terre rouge 1

Alors à ceux qui entraient, le docteur dit :

— Cet homme n'a plus sa raison.

Et, depuis, ils disent que je suis fou!... Fou, je voudrais l'être, s'il m'était donné par là d'oublier.

La Mariette était une belle fille des champs, fraîche , bien découplée , souriante. Quoiqu'elle atteignît ses dix sept ans à peine, plusieurs partis s'étaient déjà présentés pour elle; mais son père les avait refusés tous : les uns en disant que la fille était trop jeune encore ; les autres sous prétexte qu'il la voulait laisser libre dans son choix. La vérité est que le papa Gautier, bien que fort pauvre, métayer lui-même, ne trouvait assez riche aucun de ceux qui étaient venus lui demander la Mariette. Ce père calculateur se disait avec quelque raison que la jeunesse et la grâce se peuvent bien payer. Il voulait sa fille plus à l'abri du besoin, partant plus heureuse. Était-ce d'un si mauvais père?

Parmi les jeunes gens qui se troublaient en la

regardant, on pense bien que la Mariette n'avait pas été sans en remarquer un. François Landry n'avait pas cet air vainqueur et cette belle prestance qui peuvent séduire à première vue, mais il avait la bonté peinte sur le visage et tous le connaissaient pour un bon travailleur. Jardinier de son état, il faisait vivre sa mère et deux jeunes bambins, que la mort du chef de famille laissait sans appui. C'est ainsi que le gain qui eût pu lui donner une aisance relative restait bien insuffisant pour lui permettre le luxe d'une femme. Cependant il ne désespérait pas d'épouser la Mariette un jour. Ne pas l'espérer eût été trop pénible.

Un matin de bonne heure, François se rendait à son travail, la veste sur l'épaule. En longeant le clos du père Gautier, il aperçut, à deux pas de la haie, la Mariette qui faisait manger sa chèvre. Il toussa un peu, parce qu'il sentit qu'il étranglait un peu, et, d'une voix raffermie :

— Bonjour, Mariette, lui dit-il.

La fillette s'était retournée, toute rouge.

— Bonjour, François, répondit-elle.

Puis elle lui demanda :

— Vous allez à la ville?

— Oui, dit-il.

Et il se tut. Mais, au bout d'un moment :

— Si vous étiez bien gentille, Mariette, vous

VOUS approcheriez de la haie et je serrerais votre chère petite main.

— Merci, dit Mariette, pour que l'on nous voie !

— Ah! vous ne m'aimez pas, Mariette.

— Si, François, je vous aime ; mais pourquoi me demandez-vous quelque chose qui peut faire jaser?

— Vous avez raison, Mariette, dit François doucement ; il faut garder pour votre mari ces petites douceurs-là. Ah 1 quand pourrai-je vous appeler ma femme?

11 y eut encore un silence pendant lequel les deux jeunes gens, les yeux émus, se regardèrent.

— N'espériez-vous pas une belle place au château, François? demanda Mariette sans quitter sa place.

— Si; mais il faut en faire mon deuil. C'est un jardinier de Paris qui l'aura.

— Ah I ça n'est pas de chance, soupira Mariette. Mais pourquoi ne voyez-vous pas votre oncle ? Je sais bien qu'on le dit avare ; mais c'est égal, c'est le frère de votre défunt père.

— Ne savez-vous pas qu'il est mortellement brouillé avec ma mère? Voilà bien des années que nous ne nous parlons plus.

— C'est un tort, François. Si vous alliez le trouver, peut-être s'intéresserait-il à vous, et, au cas

242 LA CUOUETTE

OÙ il aurait des écus cachés, comme on le dit...

— Oh ! retourner chez mon oncle dans un but intéressé! Je n'aimerais pas ça.

— Et qui vous dit de lui parler de ce qui vous amène? Il faut bien être fin, François, quand on n'a que ce moyen-là de réussir. Je suppose que ce soit dans huit jours sa fête: vous lui portez un beau bouquet; puis, un autre jour, c'est une gourmandise dont vous le savez friand. Peu à peu, il vous reprend en amitié peut-être. Il veut voir sa belle-sœur, ses petits-neveux, vous les lui amenez. Tout cela ne le mène-t-il pas par une pente insensible à s'attacher à vous et à vous le témoigner à la première occasion.

— Vous parlez d'or , Mariette , dit François ragaillardi...

A ce moment, un léger bruit de feuilles remuées arriva jusqu'aux deux jeunes gens.

— Adieu, François, dit la fillette.

— Adieu, Mariette.

Lorsque les deux jeunes gens se furent éloignés, les branches d'un buisson voisin s'écartèrent tout à fait pour laisser paraître la tête d'un paysan tapi dans les broussailles. Lui aussi, le regard collé contre la haie, il suivait depuis un moment les mouvements de la Mariette, et pas un mot de la conversation qui vient d'être reproduite n'avait été

perdu pour lui. Il se leva brusquement et, secouant ses vêtements avec humeur :

— Pas maladroite, la petite ! Un gentil complot contre les écus du vieux.

Puis il tourna ses yeux chargés de haine sur le point par où François avait disparu.

— Ah ! mais ce que tu médites n'est pas encore fait, mon bon ami François. Moi aussi, j'aime la Mariette, et nous verrons bien qui de nous deux l'aura.

Petit et trapu, avec des traits réguliers mais durs, le personnage qui vient de faire son apparition se distinguait par sa contenance ferme et hardie. Tout en lui marquait la volonté. Il avait nom Claude Michaud et travaillait en qualité de garçon de labour dans une ferme du voisinage. Amoureux éconduit de la belle Mariette, il n'avait pas cessé de s'attacher à ses pas. Que la fillette sortît pour aller au pré ou pour descendre au lavoir, elle était presque assurée de rencontrer Claude braquant sur elle son regard incisif et froid.

Le jeune homme marcha longtemps les poings fermés. Il pensait avec colère aux douces paroles échangées entre la Mariette et François. Et pourtant il se félicitait du hasard qui l'avait amené

LA CUOUETTE 2Ao

contre la haie, tout juste à point pour les entendre.

— Soit, disait-il en serrant ses lèvres minces, que François aille voir son oncle, qu'il cajole le vieux, j'irai le voir à mon tour, le vieux, et je lui raconterai ce que j'ai entendu. Ah ! ah ! il me semble voir sa tête se renfrogner en apprenant le secret des petits soins dont on va l'entourer et le but auquel on veut atteindre.

Claude s'efforça de sourire.

— Eh ! n'aurais-je pas grand tort de m'inquiéter, vraiment? Quand le père Landry lâchera un de ses jolis jaunets, il fera chaud; et qui sait si le vieux laissera son neveu passer même le seuil de sa porte?

Quant à cette dernière supposition, Claude put bientôt après s'assurer qu'il s'était trompé, car le père Landry fit bon accueil à son neveu. En quinze jours, celui-ci retourna vers le bonhomme trois ou quatre fois, et Claude put s'assurer de visu que le vieux reconduisait François, avec des témoignages d'amitié, jusqu'à sa porte.

— Il est temps que je parle au vieux, pensa Claude. J'irai le voir demain.

La délation lui coûtait. Cependant Claude s'arma

de tout son courage, et, profitant d'un moment où

il savait le père Landry seul, il s'introduisit chez

lui, et lui raconta tout d'un trait ce qu'il avait entendu, non sans y ajouter un peu du sien.

Le père Landry écouta le récit sans broncher.

Quand Claude eut fini, il resta silencieux; puis tout à coup :

— N'aimes-tu pas la Mariette aussi , mon garçon ?

— Oh! oui.

— A la bonne heure! Je me demandais comment tant d'intérêt t'était venu pour ma personne. Je comprends maintenant. C'est ton propre intérêt qui t'amène.

— Mon intérêt... je ne dis pas non. Mais c'est aussi le vôtre.

— Hum !ile mien... si peu... si peu!... grommela le vieux. 11 faudrait pour ça d'abord que j'eusse de l'argent... Ah! ceux qui me disent riche me font bien rire... bien rire, en vérité. Ainsi, mon garçon, je te remercie de ton attention, mais elle était inutile. Ils feraient un pauvre calcul, ceux qui compteraient sur ce que je puis leur donner. François fait-il ce calcul? Je n'en sais rien. Tu me l'affirmes, toi, et je ne voudrais pas paraître douter de ta parole; mais l'affirmation aurait plus de poids, tu comprends, si elle venait d'un autre.

Claude devint pâle et se mordit les lèvres. Le père Landry se leva, et, sans le regarder :

— Ils sont étonnants... étonnants..., fit-il avec un petit rire forcé, ces gens qui croient que j'ai pu mettre quelque chose de côté... De côté, hélas! j'ai vu pour cela trop d'années mauvaises.

Puis, se tournant vers Claude :

— Mon garçon, je ne te retiens pas.

Claude sortit furieux de chez le bonhomme. Il semblait qu'il ne l'eût mis en'défiance que contre lui-même. Ce n'était certes pas l'accueil auquel il s'attendait. Maudit vieux ! Il lui en voulait maintenant presque autant qu'à François, presque autant qu'à Mariette. Tout le monde était donc ligué contre lui? La nuit, il ne dormit pas. Il avait dans l'oreille la voix gouailleuse du père Landry répétant : ((Ah! ceux qui me disent riche me font bien rire... bien rire, en vérité. » Et le vieux, en effet, riait d'un rire strident qui secouait ses vieilles épaules; puis tout à coup son rire devenait inquiet, puis un grincement de dents s'y mêlait ; l'effarement lui ouvrait démesurément les yeux. C'est qu'un tintement métallique avait retenti derrière lui, un bruit de pièces d'or tombant sur le pavé. Et le bruit se répétait à temps égaux, il se multipliait, les pièces tombant plus dru, se heurtant, se frottant les unes aux autres, comme dans le ruissellement joyeux d'«n sac immense éventré. Et le vieux, haletant, étendait les bras comme

pour cacher quelque chose, et il riait d'un rire sinistre qu'il s'effoVçait de rendre bruj^ant pour étoufi'er le tintement de l'or qui chantait derrière lui.

Plusieurs fois celte vision se représenta à l'esprit de Claude. Elle finit par le hanter. Sans cesse, il revoyait le vieux avec son or caché et son fou rire. Une nuit, la figure de François vint s'ajouter à celle de son oncle. Le vieux, surpris par son neveu comme il s'efforçait de cacher son or, lui disait : a Tais-toi, malheureux, tais-toi 1 nous partagerons. » Claude se réveilla troublé.

— Quelle sottise se dit-il après un moment. Croire que le vieux pourrait céder à personne une part de son or !

Puis, par péfiexion :

— C'est égal, si le vieux n'avait plus son or, on serait plus tranquille.

Claude en vint à souhaiter que des voleurs s'introduisissent chez le bonhomme et lui enlevassent tout ce qu'il avait. Comment s'y prendraient les voleurs pour sintroduire? Claude cherchait. La maison, le soir, était si bien close! Ce que c'est qu'une idée qui vous talonne! Toutes les circonstances de ce rapt imaginaire, Claude les évoquait, les rattachait les unes aux l'autres; il les appréciait gravement, approuvant ici, blâmant là. « Par où prennent-ils, les maladroits? que font-ils? Moi, il me semble qu'à leur place... «Moi ! C'était l'être de chair et d'os substitué à de vagues ombres. Et alors c'était lui-môme que Claude voyait à l'œuvre. Il mesurait de l'œil la hauteur des murs, la saillie des fenêtres; il faisait le tour de la maison pour

en chercher le point faible. Et cela ne le révoltait pas ; il trouvait même un acre attrait à cette enquête mystérieuse; l'attrait que provoque la recherche anxieuse de l'inconnu. Plusieurs fois, en passant devant la maison du père Landry, Claude avait, d'un regard rapide, poursuivi l'inspection qu'il n'avait faite jusque-là qu'en rêve. « C'est par le petit clos que j'entrerai. 11 n'y a qu'une haie à sauter. Quant à m'attaquer aux volets du rez-dechaussée, pas si bête ! Je grimperais à cet arbre qui tend si à propos, vers la baie du grenier, une de ses branches. Une planche à pousser, et je serais dans la place. Seulement il ne faudrait pas que la porte du grenier fût trop bien fermée, surtout si la bonne couche en haut... Et puis encore, il serait bon de savoir où le vieux cache son argent, pour ne pas avoir à chercher trop longtemps. »

Tandis que Claude était dans cet état d'esprit, son patron lui dit un jour :

— Tu ne loges pas loin du père Landry, toi ?

— Non.

— Je lui ai promis un sac de pommes de terre. Pourrais-tu le lui porter en t'en allant ?

— Oui, dit Claude.

Claude, ce soir-là, partit un des derniers de la ferme. Il était tard. Encore, au moment d'entrer chez le vieux, posa-t-il son sac à terre et resta-t-il

longtemps à se demander s'il frapperait. Le cœur lui battait très fort. Autour de lui déjà, la nuit était noire. Les volets du vieux étaient fermés. Il heurta. On fut long à répondre. Enfin, une voix demanda : « Qui est là? » Claude dit ce qui l'amenait. La porte s'ouvrit.

— Est-ce une heure pour apporter cela ? grommela le père Landry.

— Je n'ai pu venir, dit Claude, que quand ma journée a été finie. 11 y a de Touvrage à la ferme.

— Vous n'en remercierez pas votre patron.

En disant cela, Le père Landry poussait la porte d'entrée, et Claude en profitait pour passer résolument de la pièce d'entrée dans la première chambre, ouverte devant lui.

— Pas par là, fit le vieux vivement.

Mais déjà Claude avait laissé glisser son sac à terre.

— Un moment, nous allons le mettre ailleurs..^ C'est que j'en ai ma charge.

Et, tout en s'essuyant le front, il promenait un regard curieux sur l'endroit que la lumière du vieux venait d'éclairer. C'était une chambre à coucher dont le lit, chose singulière à pareille heure, se trouvait défait. Le matelas et les draps y étaient jetés de travers et comme à la hâte. On eût dit que le vieux, tout en éclairant Claude et en lui parlant,

cherchait à masquer précisément cette partie de la pièce.

— Tiens, c'est toi, mon garçon, dit le père Landry reconnaissant Claude. Tu pourrais recharger ce sac, hein, et me le monter au grenier.

— Sans doute.

Claude gravit, derrière l'oncle de François, les marches branlantes d'un escalier vermoulu. En montant, il se disait : « Quand j'ai frappé, le vieux caressait ses écus. Cette lenteur à m'ouvrir, ce lit en désordre, c'est clair. Le magot est dans la paillasse. »

On arrivait au premier.

— Voilà, mon garçon ; si tu veux poser là ton s?.c...

Claude ne paraissait pas entendre. Il regardait la porte et remarquait qu'elle ne fermait qu'avec un loquet de bois. Le père Landry dut lui répéter . son invitation.

— Faut-il vider le sac ?

— Si tu veux.

— Ça ne réveillera pas mamselle Thérèse ?

— Thérèse, elle ne couche plus ici . Après dîner, elle part maintenant tous les soirs chez sa sœur.

— Ah!

Le vieux était donc seul chez lui. Seul! Claude eut une terrible envie de jeter son sac vide sur la

tête du vieux. Dans celte maison isolée, sans témoins, il aurait eu vite raison du bonhomme. Il se contint et redescendit, serrant d'une main tremblante la corde qui servait de rampe.

— Bonsoir, mon garçon.

— Bonsoir, père Landry.

Quand Claude se retrouva dehors, il se dit :

— J'ai bien fait ! tenter le coup ce soir, c'eût été trop bête. On savait que je venais chez le bonhomme, on me soupçonnerait donc tout d'abord. Soyons criminel, soit, mais adroit. Si je viens jamais là, moi, personne ne le saura. Il n'y a que les imbéciles qui se laissent prendre.

OF New York,

Les imbéciles seuls se font prendre. Pénétré de cette pensée, Claude réfléchissait aux moyens les plus sûrs pour pénétrer chez le père Landry, sans être vu, aux précautions les plus propres à écarter de lui tout soupçon. Son œuvre fut combinée lentement et avec soin. Il n'en négligea aucun détail. Longtemps à l'avance, il avait décidé l'heure et le temps qu'il choisirait, un temps sec et sans lune ; il savait d'avance l'endroit de la haie où ils déposerait ses sabots et le moment où il se noircirait la figure ; car le vieux pouvait en échapper et il ne fallait pas qu'il pût le reconnaître. Frapper le vieux, le tuer peut-ôtre, c'était dur ; mais le moyen de fouiller la paillasse autrement ! Il y avait là une nécessité terrible qui avait fait longtemps hésiter

LA CHOUETTE 2oD

Claude; cependant il n'hésitait plus. La cachette pour l'argent était prête : un bon trou en terre, dans le coin le moins accessible dubois.

— Il y en a qui n'ont pas plus tôt dans les doigts l'argent convoité, pensait Claude, qu'ils le répandent maladroitement autour d'eux. Ils se dénoncent, rien que par leurs dépenses. Il n'en sera pas ainsi. J'aurai le courage de pas toucher à l'or du vieux. Cet or restera là, s'il le faut, des années et des années encore, pour ne paraître qu'au moment 011 je pourrai en user sans danger. Oh ! ce n'est pas moi qu'on pourra trouver en faute! Il me faut encore un alibi. Je le trouverai.

Et Claude le trouva en effet. Surexcité par l'intérêt, par la vengeance, cette imagination de rustre était pleine d'ingéniosités et de ressources.

Aucune prévision ne lui échappait. Qui soupçonnerait-on d'abord ? Ceux qui fréquentaient la maison, celui-là peut-être qui la fréquentait depuis peu et dans un but qui pourrait paraître intéressé, François, enfin, son rival. Claude, à cette pensée, souriait méchamment en lui-même.

Un soir, quand ses précautions furent bien prises, quand il fut assuré que rien, absolument rien ne devait le trahir, Claude fit ses préparatifs, et froidement se mit en route. La nuit était des plus noires, véritable surcroît de précautions pour abor-

256 LA CUOUETTE

der une maison isolée aux abords de laquelle, à pareille heure, il ne passait jamais personne. Le sol était sec comme l'avait souhaité Claude, et l'on eût dit qu'il avait le ciel pour complice; car des rafales, en faisant voler la poussière, effaçaient jusqu'à la trace de ses pas. Au point convenu, il laissa ses sabots et gagna nu-pieds l'arbre qu'il avait avisé pour atteindre la baie du grenier. C'était un vieux chêne au tronc noueux. Brisé par quelque orage d'àntan dans ses maîtresses branches, il avait poussé de côté, dans la direction de la maison, laissant à juger, d'après ses parties mutilées et béantes de son ancienne solidité. Ce ne fut qu'un jeu pour Claude d'escalader le tronc un peu penché du vieux chêne. Du tronc, il passa dans les branches. Tout à coup son pied, en passant au sommet d'une branche morte, y provoqua un craquement. Il venait de casser des œufs dans un nid. Claude dut s'essuyer avec soin et, de colère, envoya un second coup de pied volontaire, celui-là, à travers le nid. Au même instant retentit un cri lugubre, et Claude sentit sur son visage le battement d'ailes d'un oiseau de nuit.

— C'est une chouette, pensa Claude.

Et, tout en continuant son ascension, il l'écarta du geste ; mais l'oiseau, sans interrompre son cri sinistre, montait avec lui.

— Sale bête, elle va éveiller le vieux.

De branche en branche, l'oiseau le suivait toujours.

— Oh ! si j'avais un bâton !

Enfin il atteignit l'ouverture du grenier et respira.

Une fois entré, son premier soin fut de se barbouiller le visage avec un peu de suie qu'il avait emportée; puis il s'orienta, chercha la porte à tâtons, l'ouvrit, et doucement, en retenant sa respiration, descendit l'escalier. Mais un grand bruit d'ailes retentit soudain sur sa tête.

— Lachoeutte! fit Claude avec humeur. Pourquoi me suit-elle ?... Ce sont ses œufs que j'aurai brisés en montant.

Claude pressa le pas; l'oiseau fondit sur lui.

— Maudite bête! s'écria Claude en repoussant la chouette à tour de bras ; elle m'en veut.

La chouette, engouffrée avec Claude dans l'escalier, y répétait son cri lugubre.

— Elle va réveiller le vieux ! pensa Claude atterré.

En effet, dans la chambre du bas, on entendait un frottement d'allumettes, et bientôt une raie lumineuse apparut sous la porte.

— Le vieux est réveillé. Il est levé, il va s'armer peut-être. Pas un moment à perdre.

258 LA* CUOUETTE

Et, résolument, il se précipita dans la chambre, dont il referma la porte derrière lui. Le vieux, accoudé sur son lit, regardait avec effroi, les yeux démesurément ouverts. Il remua la bouche comme pour appeler, mais sa gorge sèche ne rendit aucun son. Alors il fit mine de se lever pour s'emparer de quelque arme défensive. Claude ne lui en laissa pas le temps. D'un bond, il l'atteignit, le renversa sur le lit et, l'enveloppant dans ses draps, il lui en tourna autour du cou deux pointes sur lesquelles il tira de toutes ses forces. Le vieux se tordait, râlait sous cette étreinte puissante ; puis, peu à peu, ses membres se détendirent ; sou souffle devint plus faible. Alors Claude le jeta au fond du lit, souleva le matelas et tira la paillasse à lui. Ses mains n'y eurent pas plus tôt plongé, qu'elles y rencontrèrent un' objet dur. Claude amena l'objet à lui. C'était un gros sac très lourd. En le posant à terre, on entendait le son du métal. Claude l'ouvrit et ce fat, comme dans son rôve, un ruissellement d'or. Deux, trois, quatre sacs semblables furent successivement tirés par Claude de leur cachette. Il les enveloppa dans une serviette pour pouvoir les emporter. C'était une lourde charge; mais Claude ne s'en aperçut pas. Son paquet fait, il rouvrit la porte et, dans l'obscurité, chercha son chemin. Tout son corps tremblait, lorsque, devant la porte

d'entrée, il aperçut deux yeux de feu braqués sur lui. On eût dit les deux yeux effarés du vieillard.

— Sot que je suis! se dit Claude après un frisson, c'est la chouette.

Et, jetant h l'oiseau le premier objet qui lui tomba sous la main, il poussa librement jusqu'à la porte. La clef était en dedans. Il n'eut qu'à la faire jouer pour être dehors.

Vraiment Claude avait bien combiné son coup, car il ne vint à personne l'idée de le soupçonner. L'assassinat du vieux Landry avait cependant cause une vive émotion dans le pays, et celait à qui naturellement devinerait le meurtrier et chercherait sa trace. Parmi les suppositions qui faisaient alors les frais de toutes les conversations, Claude jetait son mot avec la tranquillité du premier venu. Son visage ne trahissait quoi que ce soit d'insolite : il avait été préparé comme le reste. Quelqu'un de moins fin eût cherché à détourner manifestement l'attention sur un autre. Claude point. Il laissait venir l'opinion, sachant bien qu'elle arriverait d'elle-même là où il pouvait le souhaiter.

— Le meurtrier, lui disait-on, connaissait bien

les êtres. Ce ne peut être qu'un familier de la maison.

— C'est ce qu'il me semble assurément, répondait Claude. Mais, ajoutait-il, le bonhomme ne recevait pas grand'monde...

— Depuis quelque temps, reprenait l'interlocuteur en secouant la tête, son neveu lui rendait de bien fréquentes visites. »

Claude se récriait vivement.

« — François? certes, ce n'est pas mon ami; mais je ne puis le croire coupable... oh! non... »

Et il prenait la défense de son rival, il insistait longuement, il [en appelait à l'avis des uns et des autres, si bien que chacun s'en allait forcément avec ce nom de François accolé à celui du père Landry, et cette idée du neveu assassin possible de son oncle. Et quel était en effet le secret de ce retour subit de François vers un parent qu'il ne voyait plus depuis longtemps ? N'avait-il pas l'intérêt pour guide? François avait besoin d'argent pour épouser Mariette. Il en avait demandé au vieux et, le vieux ayant refusé, il avait pris l'argent de force. Tel fut le plus clair résultat des réflexions échangées. Le parquet, sans indice encore, ne pouvait rester indifférent à la clameur publique: il se tourna vers celui que semblait désigner le cri général, et le pauvre François fut arrêté.

262 LA CUOUETTE

Pendant que l'instruction s'égarait ainsi sur une fausse piste, Claude dormait sur les deux oreilles. Il n'y avait pas de garçon plus indifférent en apparence , plus tranquille en réalité. Le remords n'avait pas un instant troublé cette nature froide et cruelle.

Mais tel qui résiste aux grandes choses faiblit devant une piqûre. Un incident futile était venu troubler la quiétude du meurtrier. Plusieurs fois la nuit, devant sa fenêtre, il avait entendu un roucoulemeHit bien reconnaissable. La chouette, celle du vieux chêne, était là qui poussait son cri. Un soir qu'il avait voulu sortir, l'oiseau avait fondu tout à coup sur lui, et il ne s'en était débarrassé qu'avec peine, à coups de pierre. Cette insistance de la bête. à le suivre troublait Claude. Il emprunta le fusil d'un ami et par sa porte entre-bâillée, tandis que la chouette rôdait autour de la maison, à deux reprises, il fit feu sur elle. Deux fois la chouette s'envola et reparut en poussant son cri. De dépit, Claude jeta l'arme loin de lui. Cependant l'idée de cet animal attaché à ses pas le possédait. Il n'osa plus sortir quand la nuit était venue. On s'en aperçut et des amis lui en demandèrent la cause. Il balbutia, ne sachant que répondre. Comment avouer qu'il avait peur d'un oiseau? Les amis insistaient pourtant; ils com-

mençaient à plaisanter sa claustration volontaire.

— Nous serons ce soir, à huit heures, au café de r Alouette, y viendras-tu? lui dit un jour un camarade.

Et, comme il ne répondait pas :

— As-tu peur de rencontrer l'omûre du vieux Landry sur ton chemin? demanda l'autre avec un air moqueur.

Cette réflexion décida Claude.

— J'irai, dit-il.

Pour sortir, Claude s'arma d'un bâton solide. Il eut bientôt l'occasion d'apprécier que ce n'était pas une arme inutile ; car, au premier tournant, la chouette l'attaqua. Claude fit le moulinet pour se garer; mais l'oiseau tenait bon. Tantôt il tournoyait autour de lui, et le meurtrier sentait sur son visage, comme au soir du meurtre, le vent froid de ses ailes ; tantôt il prenait le large et l'escortait d'un cri rauque et fréquent. Il y avait dans ce cri comme un écho de sourde vengeance et de douleur profonde. Il semblait à Claude que la chouette lui criait ; a Rends-moi, rends-moi mes petits! » Tout à coup l'oiseau s'élança brusquement et, renversant le chapeau de Claude, lui effleura le crâne de son bec. L'assaut avait clé ^i brusque que le jeune homme n'avait pas eu le temps de le parer. Il ramassa son chapeau dans la

poussière en se protégeant la tête avec son bras ; car l'oiseau continuait de le harceler. Puis, effaré, il prit sa course ; mais la chouette aussitôt le devança, comme si elle voulait montrer qu'en vitesse elle ne lui cédait en rien. La lutte recommença entre l'homme et la bête. 11 y avait quinze cents pas de chez lui au café de V Alouette. Claude dut les faire en se défendant pied à pied.

Quand il arriva au café, la sueur dégouttant de son front :

— Si tu as chaud, il n'y paraît pas, lui dit un camarade en le voyant se passer un mouchoir sur la figure. Regarde-toi donc dans la glace.

Claude se regarda. Il était d'une effrayante pâleur. On lui fit place sur un banc où il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit. Il était brisé.

— Qu'a donc Claude? se demandaient les uns et les autres.

— Un étourdissement m'a pris en chemin, fit Claude s'efforçant de sourire. Un verre de vin va chasser cela. Versez !

Claude avala d'un trait le contenu du verre qu'il fit remplir de nouveau; puis, se mêlant à la conversation générale, il essaya de se griser de paroles en même temps qu'il se grisait de vin. La soirée se passa en propos variés. Cependant l'heure avançait et les assistants se retiraient successive-

ment. Ils n'étaient plus que deux avec Claude, attablés devant les verres et les litres vides.

— Il est temps de rentrer, dit l'un d'eux jetant un coup d'oeil à la pendule.

Il y avait longtemps que Claude la regardait, cette pendule, en regrettant que ses aiguilles ne fussent pas stationnaires jusqu'au jour. Il aurait voulu rester longtemps, bien longtemps dans la chaude et tranquille atmosphère du petit café. Il avait le vague effroi d'en sortir.

La chouette pourtant se taisait, mais il la devinait au dehors.

— 11 est onze heures tout à l'heure, dit un des compagnons; faut être debout à l'aurore, je m'en vais.

— Et moi aussi, dit son acolyte. Nous ne nous en irions pas, du reste, que papa Binot, qui dort tout debout, nous mettrait dehors. Pas vrai, père Binot?

Et le jeune homme en riant frappait sur l'épaule du cafetier.

— Ma foi, oui, dit carrément celui-ci en ramassant les verres sur la table, je conviens que vous me feriez plaisir en vous en allant.

Claude dut se lever avec les autres.

. — Pierre, vous ne m'accompagnez pas? demanda-t-il ?

266 LA CUOUETTE

— Ah! mais non. Juste l'envers de notre chemin. Bonsoir.

Il prit la main de Claude et sentit soudain celuici se repousser vers le seuil. Le meurtrier venait de voir tout à coup deux taches phosphorescentes luire dans les ténèbres.

— Qu'est ce qui vous prend ? demanda Pierre.

— Rien.

Gomment Claude eût-il avoué qu'un oiseau lui faisait peur?

Plusieurs « bonsoirs » furent échangés, puis on se sépara et bientôt on se perdit de vue ; car la nuit était noire. Tout à coup, de l'ombre où s'était enfoncé Claude, s'échappa un cri atroce, déchirant, suivi de longs hurlements qui n'avaient presque plus rien d'humain... Les deux amis de Claude rebroussèrent chemin et le père Binot se porta en même temps qu'eux dans la direction d'où les cris partaient. Quand ces trois hommes furent assez près pour distinguer ce qui se passait, un spectacle effrayant s'offrit à eux. Sur la tête nue de Claude, qui chancelait, un oiseau de nuit était debout, cramponné à ses cheveux, et, d'un bec furibond, cet oiseau lui labourait les deux yeux. Quand les deux amis furent à proximité de Claude, l'animal avait achevé son œuvre et il s'envola. Claude hurlait, les deux mains sur ses yeux. On le traîna

jusqu'au café. Le sang l'inondait. On lava son visage, on le fit boire.

Il essaya de se dresser en tâtonnant.

— Je ne vois plus, je ne vois plus ! criait-il. Ah ! c'est atroce, quelle souffrance ! Mais j'aime mieux la mort !

Et il se tordait les bras, et des larmes, des larmes de sang, coulaient sur sa joue.

— C'est la chouette ! la chouette qui s'est vengée dit-il entre ses dents.

— Quelle chouette?

— Celle dont j'avais brisé les œufs l'autre soir en montant dans l'arbre... Ah ! je croyais pourtant avoir tout prévu ! Mais non, il a fallu que ce nid maudit fût sur mon chemin. Ah ! le vieux peut rire dans sa tombe à présent.

— De quel vieux parle-t-il? se demandaient les assistants entre eux.

Si bas que ces paroles eussent été prononcées, elles parvinrent aux oreilles de Claude.

— De quel vieux je parle? fit-il avec un rire sinistre, du vieux Landry, parbleu !... Voulez-vous savoir où son argent est caché? Entrez dans le bois par la route. Dans la première clairière à droite, il y a un tronc d'arbre brisé. Comptez de cet endroit trente pas dans la direction du

bourg, derrière un rideau d'épaisses broussailles ; c'esl là. . . là qu'est l'argent du vieux ?

Claude, avec un geste de désespoir, porta encore une fois sa main sur ses yeux et, dans un accès de rage frénétique, il se mit à crier.

— Car l'assassin du vieux, je puis bien le dire à tous à présent, l'assassin du vieux, ce n'est pas son neveu, c'est moi 1...

Le voyageur qui sort de Palerme par la porte Neuve, et qui suit la route de Monreale, ne tarde pas à rencontrer sur sa droite un célèbre couvent de capucins. Ce couvent, de fort simple apparence, et que, rien à l'extérieur, ne distingue des nombreux établissements religieux qui l'entourent, est un des plus riches, je ne ne dirai pas seulement de la Sicile, mais de toute l'Italie. Les étrangers qui le visitent n'y sont point attirés par le désir de voir des chefs-d'œuvre d'art, des buires ou des ciboires ciselés, des châsses d'or renfermant quelques saintes reliques ; ils ne s'arrêtent ni à commenter les ex-voto naïfs suspendus autour de la porte d'entrée, ni à déchiffrer les maximes que la main des moines a tracées sous les vieux tableaux noircis ; non; ils passent rapidement sur les larges dalles du préau ; car c'est là un spectacle bien autrement

curieux, un souvenir bien autrement profond que tous viennent y chercher.

Sous les dalles du cloître s'étendent de longues galeries rectangulaires. Des soupiraux percés de loin en loin dans la voûte y répandent un jour douteux et blafard. On descend, par un escalier de marbre de trente marches, dans ces galeries souterraines, où les moines ensevelissent les leurs et les personnages que des legs pieux recommandent à leur sollicitude.

Étrange sépulture I Une des caves du couvent a la propriété de conserver les cadavres. On les y laisse loin de l'air et de la lumière, les pieds, les poings et les mâchoires liés pour prévenir les contractions nerveuses. Au bout de quelques mois, la dessiccation est complète, et le corps, momifié, est en état d'aller prendre la place qui lui est réservée dans les caveaux, parmi les milliers de corps qui les peuplent déjà.

Oh! c'est un fantastique tableau que celui de ce vaste ossuaire! et toutes les peintures que le pinceau ou la plume en peuvent faire laissent bien loin derrière elles l'inimaginable et indescriptible réalité.

Les cadavres sont rangés debout, enlongues files, tantôt sur deux rangs, tantôt sur trois, le long des sombres parois, le corps emboîté à peu près dans

des niches étroites et grossièrement taillées, les pieds appuyés sur une mince tablette. La plupart sont enveloppés dans une robe de toile foncée; une corde passée autour du cou les retient à la muraille, et de leurs mains, ramenées sur la poitrine, tombe une carte indiquant, avec leur numéro d'ordre, leurnom, leur condition et leur âge. Des bières de toute grandeur et de toute forme, plus ou moins riches d'ornements et de ciselures, renferment les restes de l'aristocratie palermitaine, et ces coffres, superposés le long des dalles, font l'office de bancs dans ce musée de la mort.

Qui le croirait? le premier coup d'œil jeté sur ces couloirs funèbres les fait voir sous un jour grotesque; car l'horreur d'un tel spectacle est trop nouvelle, trop incroyable, pour qu'on s'en puisse faire tout d'abord une juste idée.

Certes, il est permis de douter un instant de la réalité de ce carnaval d'outre-tombe. Comment imaginer que ces formes digne du crayon de Callot, qui pendent deçà, delà, roidies, courbées, contorsionnées , brisées, quelques-unes avec le bonnet carré sur l'oreille et l'étole sacerdotale à l'envers, furent des créatures de Dieu, et que ces guenilles trouées, que le vent agite, recouvrent des ossements humains? — On aime mieux se croire fourvoyé chez quelque marchand d'oripeaux

poudreux ou dans les coulisses d'un exhibiteur de fantoccini.

Mais le doute n'est pas de longue durée, et une sensation poignante ne tarde pas à s'emparer de votre âme quand vous vous trouvez face à face avec ces têtes parcheminées et grimaçantes, dont quelques-unes ont conservé des parties de barbe et des mèches de cheveux. C'est du dégoût, de la tristesse et de la pitié qu'on éprouve à la fois ; il semble qu'on respire avec plus de peine, et l'on compare malgré soi à ces froides voûtes la riante nature que l'on vient de quitter.

Peu à peu, cependant, le regard s'accoutume à cette vue qui fait songer. Et, comme l'homme a peine à comprendre l'existence du corps sans celle de l'âme qui en fait mouvoir les ressorts, il se prend à redemander la vie à ces squelettes; il voudrait déchiffrer sur leurs traits le secret du passé; mais tout ce qu'il lit dans leurs yeux vides, où l'araignée tisse sa toile, sur leui's crânes nus, où la poussière des temps s'estamasséc, c'est l'immuable néant des choses humaines.

Des ossements, et rien de plus ! Et pourtant ces corps inanimés ont eu un cœur et une raison comme nous, ils se sont agités comme nous, en proie à la douleur ou à la joie ; ces joues demi-rongces, furent blanches et roses; ces traits, odieuse-

ment contractés, ont autrefois souri; ces lèvres, démesurément ouvertes, qui semblent appeler sans cesse la vie qui les a fuies, ces lèvres ont murmuré d'amoureuses paroles, elles ont chanté, pleuré, baisé, prié!

Ah 1 si c'est par orgueil, misérables squelettes, que vous avez voulu arracher vos corps à la rapide destruction du tombeau, avec quelle amère ironie la mort se joue de vous quand elle montre votre éternelle pourriture aux vivants !

Nous aimons mieux croire que la tendresse seule entretient l'usage de conserver ainsi les cadavres par un effet de cet attachement naïf et profond qu'on éprouve pour tout ce qui rappelle une personne aimée.

On n'imaginerait pas les soins à la fois pieux et sacrilèges dont certains morts sont l'objet. On va les visiter, on leur souhaite leur fête; de tem^ps en temps, on leur paye une robe neuve, on fait raccommoder leurs membres déjetés. Tous les ans, à la Toussaint, on les pare des vêtements qu'ils avaient coutume de porter de leur vivant : le guerrier ceint encore une fois son épée, et l'avocat reprend sa robe ; on leur met du linge blanc, des rubans et des fleurs au côté; puis leurs parents et leurs amis viennent prier à leurs pieds; à la lueur des cierges.

Ce serait bouffon, si ce n'était navrant I Mais ce qui impressionne le plus dans les catacombes du couvent, c'est la salle réservée aux femmes. Elles ne sont pas debout, comme les hommes; elles sont couchées sur de riches draperies, dans des cases superposées, à peu près comme les lits dans les cabines d'un vaisseau Des châssis de verre les recouvrent. Tandis que les autres morts demeurent habillés de bure toute l'année, elles sont vêtues de leurs plus belles toilettes. Des bijoux s'étalent sur leur peau noircie, et les jeunes filles ont une tresse de fleurs blanches sur leur front chauve. Toute cette soie et tout ce brocart passés, ces robes aux plis étranges qui voudraient figurer encore des formes qui ne sont plus, ces roses flétries et ces dentelles poudreuses, sont plus affreuses cent fois à contempler que la mort froide

et nue.

L'une des cases de cette salle est, dit-on, maudite. On devine qu'un corps a dû reposer sur le coussin de satin qui la tapisse; mais ce corps a depuis longtemps disparu, et nul autre désormais ne doit le remplacer.

A cette couche mortuaire se rattache l'étrange légende qu'on va lire.

Il y a quelque cinquante ans. Anita Felice était une des plus jolies filles de Naples. Jamais aussi limpide regard n'avait lui sous d'aussi longs cils, jamais cheveux plus noirs n'avaient ceint un front plus charmant. Ajoutez à cela qu'elle était aussi bonne que belle, ce qui est être deux fois belle.

Anita était venue au monde avant le terme, et son premier cri avait répondu au dernier soupir de sa mère; aussi, malgré les soins sans nombre prodigués à son enfance, était-elle toujours restée un peu frôle et maladive, si bien qu'à dix-neuf ans elle en paraissait à peine seize. Ce n'est pourtant pas qu'elle n'eût toutes les apparences delà santé; seulement, parfois, ses lèvres blanchissaient, une

276 LA MORTE fïancl:e

petite tache rouge montait à ses joues, et la pauvre enfant se sentait défaillir.

Le médecin s'était contenté de dire au père :

— Épargnez-lui toute espèce d'émotion.

Le père d'Anita sculptait le corail ; il tenait avec sa fille un magasin de joaillerie aux environs de Gastel-Nuovo. Le brave homme adorait son enfant. Tout ce que son cœur lui avait suggéré, il l'avait fait pour tâcher de remplacer auprès d'Anita le tendre appui qui lui avait toujours manqué. C'était lui qui l'avait bercée tout enfant; les premiers mots qu'elle avait bégayés, c'était de lui qu'elle les tenait ; il avait formé de bonne heure son jeune esprit, et il se réjouissait de la voir grandir dans le bien; car c'était l'unique joie de son cœur et de ses yeux.

Or, dans le môme temps, vivait à Naples un jeune et brave pêcheur qu'on appelait Carlo. C'était un orphelin dont Felice avait protégé l'enfance et fait un homme intelligent. Anita avait achevé l'ouvrage commencé par son père; Carlo était devenu, grâce à elle, un laborieux compagnon et un excellent cœur.

Est-il besoin de dire que les deux jeunes gens ^'aimaient ?

Ils s'aimaient d'un pudique et profond amour. Us ne se l'étaient jamais avoué, mais ils ne se le

cachaient pourtant pas; car leurs âmes étaient trop nobles et leurs intentions trop pures pour qu'ils pussent croire un instant que leur affection réciproque eût quelque chose de répréhensible.

Et le père laissait ces naïfs enfants se parler des yeux, sûr d'eux comme de lui-même, et il ne repoussait pas l'idée d'avoir Carlo pour gendre ; car il voulait avant tout le bonheur de sa fille.

Souvent, le soir, lorsqu'était tombée l'ardente chaleur du jour, Carlo emmenait dans sa barque Felice et sa fille, et tous trois sillonnaient le golfe sous le charme d'une agréable causerie. Quelquefois même — soirs bienheureux! — Felice, retenu chez lui, laissait les deux jeunes gens faire tous seuls cette promenade. Alors ils se parlaient à peine, mais de divines impressions remplissaient leur âme. Pendant les longues extases où les jetait l'admirable spectacle de la nature, que de suaves harmonies leur murmurait le bruit cadencé des rames! quelles amoureuses confidences la vague leur portait de l'un à l'autre!..

L3 présent était doux, l'avenir leur souriait.

Il ne s'en fallait pas de deux mois que Carlo et Anita fussent unis, quand, un matin, le comte Raffaele vint marchander des bijoux dans la boutique de Felice.

Le comte Raffaele était un jeune seigneur qui occupait alors la société napolitaine du récit de ses bonnes fortunes. Sa physionomie un peu dure et je ne sais quoi de farouche dans son regard semblaient devoir tout d'abord exciter la répulsion; néanmoins, comme il savait tourner un compliment de la façon la plus galante, et que nul n'avait la réputation de jouer aussi bien que lui un tuteur ou un mari, les signore et les signorine de Naples le voyaient d'un œil assez indulgent, et il était bien peu d'entre elles qui ne se fussent volon-

tiers données au diable en compagnie d'un pareil cavalier. Riche, audacieux, et de bonne tournure, il était trois fois fait pour plaire et avait acquis rapidement autant de faveur à la cour que de puissance sur le cœur faible des belles Napolitaines. Si de vilains bruits couraient sur lui, il ne s'en souciait pas plus que des dentelles de sa manchette, et, d'ailleurs, on parlait si bas de ses méchantes actions, qu'il eût montré mauvaise grâce à s'en préoccuper.

L'expérience que le comte avait' acquise en amour lui avait donné comme le flair de la beauté, et l'on pense bien qu'il ne venait pas sans raison choisir des bijoux dans un des plus humbles magasins de Naples.

On peut supposer encore que ce ne fut pas absolument par hasard qu'il se présenta dans un des rares moments où la jeune fille était seule. Après s'être fait montrer par elle force bagues et colliers, pour avoir occasion de lui répéter qu'elle avait la main adorablement belle et l'avoir fait sourire, pour lui jurer qu'elle avait les plus jolies dents du monde, Raffaele se retira sans avoir fait aucun choix, et promettant de revenir le lendemain pour se décider au sujet de différentes acquisitions. Anita s'était sentie troublée devant cet homme. Le lendemain, elle eut soin de retenir son père à la mai-

son ; mais le comte ne vint pas. Il ne vint que le jour suivant, tandis qu'Anita se trouvait encore seule. Si tout cela était l'œuvre du hasard, il faut convenir que le hasard favorisait singulièrement le comte. Il acheta une épingle de turquoises et ne se retira pas sans avoir pressé la main de la jeune fille et sans l'avoir baisée.

La pauvre enfant devint pâle comme un lis, et elle se sentit agitée tout le jour.

Les visites de Raffaele se renouvelèrent.

Sans bien se rendre compte des secrètes pensées qui assiégeaient son esprit , Anila sentait une atmosphère fatale peser autour d'elle. Auprès de Carlo, assurément, elle eût été plus forte; mais son ami était parti depuis quelques jours pour aller pêcher le corail, et il lui semblait être seule et abandonnée. Son père était bien là sans doute, toujours animé pour elle d'une tendresse égale et d'une égale bonté ; mais comment lui faire part de ses craintes vagues ? A quoi bon effrayer, sans raison peut-être, sa sollicitude inquiète ? Anita se taisait, et pourtant Raffaele devenait de plus en plus assidu auprès d'elle. Au magasin, à la promenade, h. l'église, partout il se retrouvait au côté de la jeune fille avec son froid et éternel sourire.

Un soir enfin, las d'avoir fait vingt fois l'inventaire du petit magasin, le comte résolut d'en finir

avec cette intrigue bourgeoise, et allant droit à la j eune fille :

— Anita, lui dit-il, je ne vous répéterai pas que je vous aime. Ce n'est pc»int à ma bouche à vous l'apprendre après que mes yeux vous l'ont dit tant de fois. Vous savez qui je suis : riche, noble, je viens mettre ma fortune et mon cœur à vos pieds.

A ces mots, la jeune fille s'était détournée ; le comte voulut lui prendre la main ; elle la dégagea vivement et fit un pas pour se retirer.

— Oh! de grâce, fit le jeune homme, écoutezmoi.

— J'en ai assez entendu, monseigneur, dit Anita d'une voix qu'elle tâchait de rendre ferme.

Et elle fit encore un pas. Raffaele la prévint.

— Ah ! je comprends ; sans doute on vous aura dit que je me fais un jeu de l'amour, et ce que je vous dis, vous pensez que je l'ai déjà dit à bien d'autres avant vous ; vous croyez mon cœur volage, incapable d'une affection sincère. Oh ! c'est que jamais jusqu'à présent je n'avais rencontré un être aussi digne d'être chéri, et dont la grâce adorable, dont l'esprit charmant répondissent aussi bien aux rêves de mon âme.

— Toutes ces paroles sont inutiles, monseigneur, interrompit froidement Anita, vous n'avez rien à espérer de moi.

— Rien?... dit le comte. Oh ! je vous supplierai tant. . .

— Il vous faut renoncer, monseigneur, à me demander un amour qui ne m'appartient plus. Depuis longtemps, un autre a ma foi.

— Anita, ce que vous me dites là ne fait qu'augmenter le délire de ma passion. J'ai donc à vous disputer à. un rival !

L'œil du comte jetait des éclairs.

— Brisons là, dit la jeune fille frémissante. Ne cherchez pas à me poursuivre plus longtemps ; je ne puis et ne pourrai jamais vous aimer.

— Ainsi vous me repoussez ! dit Raffaele d'une voix sourde.

— Je vous prie de cesser vos assiduités dans cette maison.

— Tout beau ! je serais curieux de savoir qui me défendra le seuil de cette porte?

— Ce sera mon père, monseigneur.

— Votre père? Fort bien! je sais comment je dois agir.

— J'espère que vous ne viendrez pas me chercher jusque dans ses bras, s'écria la jeune fille en faisant un mouvement vers la porte.

Le comte haussa les épaules.

— Ah ! dit-il, Anita, j'étais venu à vous suppliant, et vous m'avez repoussé. Vous me déclarez la

guerre , soit ; préparez-vous donc à bien vous défendre. Pour moi, je vous jure que, malgré votre père et malgré vous-même, vous m'appartiendrez !

Sur ces mots, le comte rejeta brusquement son manteau sur son épaule et sortit en lançant à la jeune ûUe un regard si chargé de menaces, qu'elle en demeura glacée d'effroi.

Anita était encore toute tremblante quand son père rentra. Elle courut se jeter dans les bras du vieillard, et, sous le baiser paternel, des larmes jaillirent tout à coup de ses yeux.

— Qu'as-tu, mon enfant? dit Felice ému du trouble de sa fille.

— 0 mon bon père! s'écria Anita, apprenez le premier secret que votre fille ait eu pour vous.

Et alors, d'une voix faible, elle raconta dans tous leurs détails les nombreuses visites du comte et ses assiduités auprès d'elle, jusqu'à cette dernière entrevue qui l'avait laissée demi-morte de terreur.

Felice avait écouté le récit de sa fille, la sueur au front, les dents serrées.

— Oh! le misérable! fit-il en se levant et crispant ses poings, le misérable !... mais je me vengerai... Oui, je me vengerai !

Il arpentait la chambre à grands pas ; Anita courut à lui.

— Ah ! je vous en supplie, mon père, ne l'es-

sayez pas. Sachez que le comte est tout-puissant.

— Il nous a menacés ; ne dois-je pas te défendre'^

— Dérobons-nous à ses recherches ; mais ne tentez pas de lui tenir tôte

— C'est cela, je vais te chercher une retraite sûre. Quant à moi...

— Quant à vous, il faut que vous me suiviez, mon père. Le comte est capable de tout faire pour vous arracher le secret de ma retraite. Croyez-moi, mon bon père, partout, nous pouvons être heureux ensemble : fuyons Naples. 11 le faut, plus encore pour vous peut-être que pour moi.

Le regard de la jeune fille était tendre et résolu à la fois ; son père baissait la tête.

— Qu'il soit donc fait ainsi que tu le désires, enfant, dit Felice après un moment de silence.

Une fois décidés à fuir, Felice et sa fille jugèrent que le plus sûr était de quitter Naples sans aucun retard . Carlo pouvant tarder plusieurs jours encore à revenir de la pêche, ils feraient savoir au jeune homme l'endroit où il pourrait les rejoindre.

Felice courut au port : un navire marchand partait dans la nuit pour la Sicile. Il s'y fit accorder deux places, rentra chez lui, ferma sa boutique, entassa dans ses coffres tout ce qu'il avait de précieux, et, à la faveur de l'ombre, gagna avec sa fille le bâtiment sauveur.

Carlo et ses compagnons furent bientôt de retour de la pêche. On devine que le premier soin du pêcheur en touchant le bord fut de courir saluer sa bien-aimée.

Comme le jour se levait à peine, il ne s'étonna point de trouver la boutique fermée et attendit impatiemment que le soleil eût éveillé la belle Anita.

Six heures, sept heures, huit heures sonnèrent successivement à toutes les horloges du voisinage ; mais le magasin ne s'ouvrait pas. Carlo, justement étonné, n'hésita pas alors à frapper à la porte. Comme aucun mouvement ne semblait annoncer qu'on l'eût entendu, il heurta une seconde fois et

plus fort, mais le môme silence continua de régner dans la maison.

Un frisson parcourut le corps du jeune homme. Il craignit un malheur et demeura quelques instants pâle et immobile devant le seuil fermé.

Il recommençait à ébranler la porte en appelant, quand un voisin lui cria de sa fenêtre :

— Paix, paix, mon garçon! Vous enfonceriez les volets, que la maison n'en resterait pas moins muette. Il y a trois jours que le bonhomme Felice et sa fille ont disparu.

— Disparu? s'écria Carlo éperdu, disparu? ce n'est pas possible! S'ils ont quitté cette maison, vous me direz bien où ils sont maintenant?

— C'est ce que nul ne pourrait vous dire, mon ami, dit le voisin en quittant sa fenêtre.

Carlo pensa se laisser choir sur le pavé ; un coup de massue l'aurait moins abasourdi. Sa première pensée, dès que le sentiment lui revint, fut de courir à la petite maison où il logeait sur la Mergellina. Ainsi que son instinct d'amoureux venait de le lui faire supposer, une lettre d'Anita l'attendait.

11 l'ouvrit précipitamment et lut :

« Mon Carlo bien-aimé,

» A l'heure où tu recevras ces quelques mots, mon père et moi aurons touché la terre de Sicile.

LA MORTE riANCÉE 287

Une lettre te fera connaître d'ici à peu de jours l'endroit précis où tu devras nous rejoindre.

» A bientôt I

» Ton Anita. »

Cette lettre était bien vague et bien courte ; mais, en la lisant, Carlo ne se sentait déjà plus aussi seul.

Cependant ses inquiétudes n'en demeuraient pas moins vives. Ce départ si précipité le jetait dans un étrange chaos de pensées, d'où il ne sortait que pour accuser la lenteur des courriers qui devaient lui apporter une lettre d'Anita. Deux longues semaines s'écoulèrent ainsi sans nouvelles.

Un matin, Carlo, fou d'impatience, ramassa les quelques ducats qui composaient tout son avoir et tendit sa voile pour Messine. 11 y arriva fort heureusement en moins de trois jours. Mais, là, ses recherches furent vaines ; personne ne put le renseigner sur le sort des deux fugitifs.

Pauvre garçon! huit mois durant^ il poursuivit ses recherches à travers la Sicile, voyageant le jour, voyageant la nuit, soulevant de ses pieds infatigables la poussière de tous les chemins, et pas un instant ses mortelles angoisses n'abattirent son courage, et son corps resta ferme au milieu des

288 LA MORTE FIANCEE

délaillances de son cœur. 11 allait par les monts et les vallées demandant naïvement son Anita à tous les indifférents qu'il rencontrait.

Pendant ces hjjit mois, il eut rarement d'autre lit que la terre nue, d'autre nourriture que des légumes et l'eau fraîche des sources.

Un soir qu'étendu sur le sol, Carlo, aigri, accusait tout bas Anita de l'avoir oublié, il aperçut soudain au-dessus de lui une étoile scintillante qu'entourait une blanche auréole. Bien souvent, depuis son enfance, il avait passé les nuits à contempler la voûte céleste ; mais il ne se rappela pas avoir jamais remarqué d'étoile pareille à celle qu'il voyait alors. Il lui sembla qu'elle ne luisait au firmament qno depiiis qu'il avait prononcé le nom d'Anila, et l'idée bizarre lui vint que le ciel la lui envoyait comme un mystérieux messager pour le conduire auprès de sa fiancée.

Pendant trois nuits, Carlo suivit religieusement la route que l'astre semblait lui tracer. Vers le milieu de la troisième nuit, il s'aperçut qu'il approchait d'une grande ville. 11 hâta le pas sans quitter des yeux son étoile : tout à coup, il la vit jeter une lueur plus vive, puis s'abîmer en laissant un blanc sillon dans le ciel.

Un cri de joie s'échappa de l.i poitrine du jeune homme.

La morte fiancée â89

— Anita est ici ! s'écria-t-il.

Et, comme il était très fatigué, et que, d'ailleurs, il préférait attendre le jour pour entrer dans la ville, il se coucha au pied d'un grand mur qui bordait la route.

Quand Carlo s'éveilla, les cloches de plusieurs couvents tintaient allègrement. Il rassembla ses esprits et promena ses regards autour de lui.

En face du jeune homme, sous un portique carré tout tapissé d'eœ-voto à l'intérieur, deux grandes portes venaient de s'ouvrir, et un capucin humait l'air pur du matin. Le jeune homme alla à lui et s'informa du nom de la ville qu'il allait atteindre. On lui répondit que c'était Palerme.

Alors il voulut reprendre son chemin ; mais il se trouvait tellement épuisé par la fatigue et le manque de nourriture, qu'il lui fut impossible de faire un pas, et il se vit obligé de demander au frère portier qui venait de le renseigner l'hospitalité pour quelques heures.

Le frère portier était naturellement fort bavard ; heureux de trouver quelqu'un à qui causer de si bon matin, il reçut cordialement le jeune voyageur, courut à l'office lui chercher quelques réconfortants ; puis, sous prétexte d'écouter son histoire, se mit à lui raconter la sienne propre, et, de fil en aiguille, celle de tous les frères capucins. Jamais il n'avait rencontré d'auditeur si bénévole ; aussi ne voulut-il pas laisser partir le jeune homme avant de lui avoir montré les curiosités du couvent.

Il conduisit Carlo dans le jardin, lui fit admirer les marbres sculptés qui décoraient la petite église du monastère; puis enfin, s'arrêtant dans une salle basse et ouvrant une porte où venait aboutir un escalier souterrain :

— Attendez-vous, lui dit-il, à un spectacle unique au monde! Dans les sombres couloirs que nous allons parcourir se dressent encore les restes de plusieurs générations arrachés par nous à la rapide destruction de la mort.

Carlo, qui ne suivait son guide que pour ne pas le désobliger, l'écoulaitd'un air distrait. La douce figure d'Anita l'occupait trop exclusivement pour qu'aucune autre pensée pût trouver place dans son esprit ; pourtant, aux dernières paroles du capucin, il ne put s'empêcher de lever la tête, et son cœur se serra soudain à l'aspect des longues files

de corps inanimés qui tapissaient les funèbres parois. Une douloureuse impression lui fit presser le pas.

— Est-ce tout? demanda-t-il à son conducteur comme ils atteignaient l'extrémité d'une des galeries.

— Non pas, répondit le capucin; je ne vous ai fait voir encore que des hommes. Ici est la salle destinée aux femmes, c'est le plus curieux. Suivezmoi.

Carlo entra à la suite de son guide dans la salle que celui-ci venait d'indiquer. Il tâchait de combattre la tristesse involontaire que ces lieux lui inspiraient en appelant de douces images à son aide. Il revoyait, par la pensée, Anita assise le soir dans sa barque, pâle et souriante, les mains croisées sur sa jolie robe de tarlatane blanche à rubans mauves. Tout à coup, ses traits prirent une expression d'effroi étrange, et ses jambes vacillèrent sous lui.

— Qu'avez-vous ? fît son guide inquiet.

Carlo ouvrit la bouche ; mais aucun son ne sortit de ses lèvres, car la stupeur lui séchait la gorge ; seulement, il étendit la main dans la direction d'une des cases qui se trouvaient en face de lui.

Une morte habillée d'une robe de tarlatane blan-

che àrubans'mauyes y était étendue. Deux souliers de satin blanc informes soulevaient le bas de la jupe qui la recouvrait; les petits gants du squelette, trop grands pour la main crispée sur laquelle ils formaient des plis hideux, étaient chargés de bagues ; un triple rang de grosses perles de corail rose descendait de sa nuque sur sa gorge plate ; deux bracelets d'or se balançaient à son poignet, et une couronne de fleurs d'oranger ceignait son front parcheminé.

Carlo, agité d'un tremblement convulsif, s'élança vers la vitrine.

Ce ne fut qu'un regard rapide et épouvanté, puis un cri terrible, et il tomba inanimé aux pieds du moine qui l'accompagnait.

Sur le bulletin mortuaire, il venait de lire le nom d'Anila.

Quand Carlo revint à lui, il se trouvait sur un banc de pierre dans le préau. Un grand nombre de capucins l'entouraient. Il fut un moment à rappeler ses souvenirs ; puis il se leva tout à coup en poussant des cris inarticulés, et s'élança vers la porte du caveau. Ses gestes désordonnés firent croire qu'il était fou, et l'on se précipita au-devant de lui pour le retenir. Bientôt il tombait épuisé dans les bras de ceux qui s'étaient emparés de lui.

Alors on le fit asseoir de nouveau, et on Tinter-

rogea. Il fut longtemps avant de répondre, puis peu à peu la mémoire lui revint : il expliqua, par phrases entrecoupées, son amour, l'étrange départ d'Anita, ses pérégrinations à lui, ses angoisses, ses espérances, et comment, après avoir tant cherché sa fiancée, il venait enfin de la retrouver morte. Il demanda en terminant ce qu'était devenu le père d'Anita ; mais nul ne put le lui dire. On se rappelait bien un grand vieillard pâle et froid comme la mort qui avait accompagné le cercueil dans le caveau. Ce vieillard était d'abord revenu souvent, sinistre, les yeux hagards, chaque fois plus sombre et plus brisé ; puis ses visites s'étaient peu à peu ralenties comme si la force lui manquait pour accomplir son pèlerinage quotidien, et enfin on ne l'avait pas revu.

Carlo cacha son visage dans ses mains et pleura sa solitude ; puis, se jetant aux pieds des capucins, il les supplia de l'admettre parmi eux.

Les moines, que le récit naïf et touchant du jeune homme avait profondément émus, lui accordèrent sans peine la grâce qu'il sollicitait les yeux baignés de larmes, et, de ce jour, Carlo revêtit la robe de laine des novices.

De ce jour aussi, sa vie ne fut plus autre chose que le culte fervent d'un amoureux souvenir. Chaque matin, son premier soin était de descen-

dre au caveau pour prier quelques instants devant le cercueil de sa chère Anita, et, tant que le devoir ne l'appelait pas à la chapelle, il demeurait assis dans le préau, les yeux constamment fixés sur cette porte fatale derrière laquelle étaient ensevelis tous ses rêves.

Bien que la disparition subite d'Anita et de son père fût venue déjouer ses projets, le comte Raffaele n'avait pourtant pas renoncé tout à fait à ses espérances ; et sa passion, aiguillonnée encore par un certain désir de vengeance, le mit un beau jour sur la trace des deux fugitifs.

Ses recherches furent longues et difficiles ; néanmoins il finit par apprendre que le joaillier et sa fille se cachaient à Palerme. Restait à les y découvrir. Un valet de confiance partit pour Palerme avec mission de les y retrouver, coûte que coûte. Plusieurs mois s'écoulèrent sans que le comte reçût de son envoyé les nouvelles qu'il en attendait. Son irritation étant au comble, il résolut de partir lui-môme pour la Sicile. Il avait, du reste, des pa-

rents et des amis à Palerme, où sa première jeunesse s'était écoulée, et il y passait d'ordinaire quelques semaines tous les ans. Il avança donc l'époque de son voyage et se mit en route.

Comme le comte débarquait, un homme s'approcka de lui.

— Ahî c'est toi, s'écria le jeune homme; sais-tu enfin...?

— Hélas ! oui. Excellence.

— Pourquoi hélas ?

— Parce que la pauvre fille est morte.

— Morte ! fit Raffaele stupéfait.

Puis, après un moment de silence :

— Tu mens, dit-il au valet. Parce que tu n'as pas été assez adroit pour la découvrir, tu voudrais me faire croire...

— Excellence, dit tranquillement le valet, veuillez prendre la peine de monter jusqu'au couvent des capucins, sur la rouke de Monreale. Demandez le caveau où l'on ensevelit les femmes ; comptez à droite, sur le second rang, le quatrième cercueil, c'est \h qu'elle repose.

— Vraiment, murmurait le comte, il se pourrait I...

— Je veux sécher vivant dans la "cave des capucins si j'ai menti, Excellence.

— C'est bon, dit Raffaele, laissez-moi.

A la physionomie de son maître, le valet jugea prudent de ne pas se le faire dire deux fois.

Cependant le jeune homme, s'éloignait atterré.

— Morte ! morte ! se disait-il.

Tout à coup il s'arrêta : quelqu'un venait de lui frapper amicalement sur l'épaule. 11 se retourna et se trouva face à face avec un homme d'une soixantaine d'années, frais de visage et vêtu fort correctement, qui lui ôta respectueusement son chapeau en découvrantun crâne poli comme l'ivoire et garni d'une unique houppe de cheveux blancs.

— Votre main, monseigneur, dit l'inconnu avec une voix de fausset qu'il tâchait de rendre aimable.

Et ses deux petits yeux gris etétincelants s'arrêtèrent fixement sur le comte étonné.

— A qui ai-je l'honneur de parler?

— Permettez-moi d'être tout simplement aujourd'hui pour vous la Providence en cravate blanche et en habit noir.

Raffaele ouvrit de grands yeux, sans se hâter beaucoup de serrer la main que lui présentait l'inconnu.

— On vous nomme?. . . dit-il encore après un moment de silence embarrassé.

— Pour le premier venu, je suis le docteurMosé, fit l'inconnu avec un malicieux sourire.

— Quoi I VOUS seriez l'illustre médecin dont les merveilleuses cures ont fait tant de bruit à Naples! Je bénis le hasard auquel jedois l'honneur devons voir.

— Croyez bien, seigneur comte, que je ne suis pas moins heureux que vous du hasard qui me fait vous rencontrer, dit le docteur en appuyant d'une singulière façon sur le mot hasard»

— Mais d'où me connaissez-vous?

— D'où je vous connais? Ma renommée seule, paraît-il, me vaut votre bienveillant accueil. Vous ignorez» quels liens étroits nous unissent l'un à l'autre.

— Un lien entre nous? J'avoue, docteur, que je ne m'en étais jamais douté.

— Je comprends que vous oubliiez la reconnaissance que je dois avoir pour vous ; mais la gratitude me fait, à moi, un devoir de m'en souvenir.

— De le reconnaissance? s'écria Raffaele au comble de l'étonnoment. Veuillez, je vous prie, me donner la clef de cette énigme.

Le docteur prit familièrement le bras du comte.

— Je serai bref, dit-il. Votre frère cadet — cet Antonio à qui votre père laissa sa fortune en vous déshéritant ! — fut l'amant d'une femme que j'aimais. Grâce àvous, je n'eus pas la peine de m'en

débarrasser, car il suivit de près votre honoré père dans la tombe.

— Que voulez-vous dire? fit le comte blême d'épouvante.

Le docteur continua tranquillement :

— Un soir que j'étais seul avec l'avocat Cirelli, €elui-ci m'insulta gravement, et je lui répondis en lui jetant mon gant au visage. C'était une injure qui voulait du sang. Il fut convenu que, le lendemain, nous nous battrions à l'épée et sans témoins. Or Cirelli était une fine lame, et il ne m'eût pas fait grâce de la vie. Je vous dois l'existence ; car, une heure avant notre duel, mon adversaire fut trouvé assassiné...

Raffaele voulut parler.

— Vous aimiez sa femme; je le sais... Oh! je vous dois beaucoup, seigneur comte! Vous avez séduit la jeune Pagliara, dont on m'avait insolemment refusé la main ; vous avez fait une épouse adultère de la marquise d'Albano, au mari de laquelle j'avais dû d'être exilé.

— Taisez-vous ! taisez-vous ! murmura Raffaele qui tremblait de tous ses membres.

— Je me tairai si tel est votre bon plaisir. J'en ai dit assez, je crois, pour vous montrer comment nos destinées se trouvent involontairement unies, et combien vous avez droit à ma reconnaissance.

Mais d'où vient le bouleversement de vos traits? Ayez toute confiance en moi ; si je viens à vous, c'est que je crois pouvoir vous être utile à mon tour.

— Oh ! j'espère bien n'avoir nul besoin de vos soins, docteur, dit le comte en faisant un vain effort pour sourire.

— De mes soins peut-être, mais non pas de mes conseils. Vous n'ignorez sans doute point que je me livre plus encore à l'étude de l'âme qu'à celle du corps ; ma vie entière s'est passée à la recherche de cette force intime qui fait agir les ressorts de l'être, et j'ai remonté bien souvent les sources de la vie pour découvrir sa divine essence.

— Je le sais. On raconte de vous des choses surprenantes.

— Ne parlons pas de moi, parlons de vous, interrompit vivement le docteur. La belle Anita est morte. Vous l'aimiez profondément.

— Qui vous a dit cela?

— Eh ! eh ! je vois le moment où vous m'allez prendre pour un sorcier. Rassurez-vous : j'étais là tout à l'heure derrière vous, comme vous interrogiez votre valet. — Il n'y a rien de surnaturel là dedans, n'est-ce pas ? — Et c'est alors que, voyant votre émotion, la pensée m'est venue de vous offrir mes services.

— Que faire, maiQtenant que le tombeau me l'a prise ?

— Mais si, tout au contraire, le tombeau vous la donnait, monseigneur?

— Gomment cela?

— Vous savez où est le corps d'Anita. Que faudrait-il pour rendre la chaleur à ces froids ossements, la vie à ces chairs sèches et décolorées? Faire rentrer dans ce corps la divine essence qu'il a perdue, lui donner une âme nouvelle, à défaut de celle qu'elle avait autrefois.

— Expliquez-vous, dit Raffaele, qui écoutait avec anxiété.

— Seigneur comte, le moyen de rendre Anita à la vie, c'est de lui sacrifier la vie d'une autre femme.

Tout en causant, Raffaele et son étrange compagnon avaient suivi le bord de la mer, et ils venaient de dépasser les dernières maisons de la ville. Le soleil couchant enflammait l'horizon et accrochait une paillette de feu à la pointe de toutes les vagues. Aux dernières paroles du docteur, Raffaele étourdi releva la tête : le docteur était debout devant lui, sinistre et comme transfiguré sous la réverbération sanglante du ciel et de la mer.

— Ah ! fit-il avec un grand cri, vous clés le démon lui-même !

— Que VOUS importe qui je suis, dit le docteur, si j'ai assez de force pour briser les liens de la tombe. Écoutez-moi bien. L'âme de tout être mort en état de péché mortel tombe sous ma puissance. Vous sentez-vous le courage de me procurer une de ces âmes déshéritées? J'en animerai pour vous le cadavre de celle que vous aimez.

— Anita vivrait?

— Dès l'instant où vous auriez fait mourir une femme sans absolution.

— Et où la retrouverais-je?

— Dans son caveau , endormie . . . Êtes-vous prêt?

— Oh ! non, jamais ! cela est trop affreux, s'écria Raffaele en prenant son visage entre ses mains comme dans un cauchemar.

Quand il releva la tête, le docteur avait disparu.

Le comte était invite à souper, ce soir-là, chez son cousin le marquis de *** ; mais, après avoir erré assez longtemps par la ville, il ne prit aucunement le chemin de la demeure de son noble parent, et, sur les neuf heures, il frappait trois coups discrets à la porte d'une petite maison de la rue Macqueda.

C'était là qu'habitait la Giovannina, une jeune et belle courtisane, peut-être la plus jolie paire d'yeux noirs de Palerme, ce qui n'est pas peu dire quand il s'agit d'une ville où le regard d'une femme est le plus grand danger que l'on ait à courir. Giovannina était petite, avec des flots de cheveux noirs et des lèvres de feu. Vive, impérieuse, colère, ardente, c'était un gracieux démon qui savait se faire aimer par chacun de ses défauts, un petit être adorable

LA MORTE FIANCÉE 30o

et fantasque créé pour la ruine des voluptueux et la damnation des sages. Raffaele avait le premier introduit Giovannina dans la sphère pour laquelle elle semblait être née ; il l'avait, le premier, enivrée des reflets de l'or, du parfum des vins savoureux et de la fièvre des bruyantes amours. Malgré leurs infidélités réciproques, ils avaient conservé quelque affection l'un pour l'autre. Après cela, peut-être s'aimaient-ils d'autant plus qu'ils se voyaient moins souvent.

Ce fut Giovannina elle-même qui vint ouvrir au comte.

— Raffaele, mon doux ami, est-ce bien toi ? s'écria-t-elle toute joyeuse.

Alors elle se jeta à son cou et le fît entrer dans sa chambre en sautant autour de lui et répétant :

— Quel bonheur ! quel bonheur !

Mais Raffaele semblait peu disposé à prendre part à tant de joie.

— Comme tu as l'air sombre, dit tout à coup Giovannina en s'arrêtant devant lui. Faut-H te dire de me souhaiter le bonsoir et de m'embrasser? Ah ! si tu savais combien souvent je pense à toi.

— Eh bien, dit Raffaele en s'efforçant de sourire, tu vois que je ne t'oublie pas non plus, Giovannina, car je viens te demander à souper.

— Quelle heureuse idée ! Nous allons être bien

mal servis, mais bien tranquilles, car j'ai mis hier ma camériste à la porte.

En disant ces mots. Giovannina était venue s'asseoir gaiement sur les genoux de Raffaele. Alors elle s'amusa à décoiffer le jeune homme et à dégrafer son manteau en lui faisant mille folles questions sur Naples, sur son voyage et ses aventures. Et, comme le comte restait morose et lui répondait à peine, elle pensa que lô blond marsala chasserait tous ces papillons noirs, et elle se hâta de faire les apprêts du souper.

On se mit à table. Jamais Giovannina n'avait été plus charmante. Le plaisir de revoir un amant aimé donnait à ses yeux un éclat doux et humide à ranimer le cœur le plus engourdi. Mais Raffaele restait soucieux sous ses faux élans de gaieté. Il toucha à peine les mets, et but beaucoup sans pouvoir réchauffer son sang glacé dans ses veines. De temps en temps, Giovannina quittait la table pour aller chercher des plats ou des flacons dans la chambre voisine. Raffaele profita d'une de ces absences pour vider dans le verre de la folle enfant la poudre que contenait le chaton d'une bague.

Un instant après, comme Giovannina portait une santé à leur amour, elle tomba à la renverse sur sa chaise. Raffaele s'élança et lui prit les mains. Elle n'eut que le temps de dire :

— Je sens que je m'en vais... Qu'est-ce donc?... A moi, Raffaelel... ah! je meurs... Adieu !

Raffaele , qui s'était penché vers elle et la tenait embrassée, se recula épouvanté quand il eut senti le dernier soupir de sa maîtresse effleurer ses lèvres.

— Pauvre Giovannina ! pensa-t-il en laissant aller la main qu'il tenait ; la jeunesse de Palerme portera bien huit jours ton deuil. Pour moi, Dieu veuille que je puisse t'oublier t

Alors il s'enveloppa dans son manteau, souffla les lumières, descendit l'escalier en trébuchant, ouvrit la porte de la rue et prit le chemin du couvent des capucins.

Le sang battait violemment ses tempes. L'instinct le guidait plutôt que son regard troublé.

A la porte Neuve, son domestique l'attendait avec deux chevaux. Il en monta un et dit au valet d'aller l'attendre avec l'autre sur la route, à une demilieue de Monreale.

vu

Gomme onze heures sonnaient, le comte arriva devant les murs du couvent. Le ciel était du plus beau noir et tout à fait approprié à une expédition nocturne. Raffaele attacha son cheval par la bride au pied de la muraille, qu'il escalada facilement en se servant de sa monture comme d'un marchepied; et, d'un bond, il se trouva dans le jardin des moines.

Il avait souvent visité le couvent dans son enfance et savait parfaitement qu'il lui serait impossible, à moins de forcer plusieurs serrures, d'entrer dans le caveau par la porte qui y donne accès; aussi avait-il songé à s'y introduire d'une façon beaucoup plus simple, en descendant au milieu des galeries souterraines par un des larges

soupiraux percés dans le jardin pour leur donner un peu de lumière.

Plusieurs draps qu'on avait mis sécher sur des cordes favorisèrent son projet. Il en lia deux ensemble, attacha l'une des extrémités au banc de pierre le plus proche d'un des soupiraux, et, après avoir allumé une mèche cirée qu'il avait sur lui, il se glissa dans les profondeurs des catacombes.

Bientôt ses pieds touchèrent le sol, et, à la fraîcheur subite du caveau, tout son corps frissonna. En dépit de sa volonté, ses regards se portèrent autour de lui : sa lumière vacillante, en faisant aller et venir les ombres sur les faces grimaçantes des squelettes, les animait d'expressions fantastiques; toutes ces longues rangées de morts dont le vent soulevait çà et là les guenilles semblaient se dresser prêtes à crier au profanateur : « Arrière ! » Si résolu qu'il fût, RafTaele se sentit défaillir et fut obligé, pour ne pas tomber, de se retenir au drap blanc qui l'avait descendu.

Cependant, rappelant à lui tout son courage, le jeune homme s'avança sous les voûtes funèbres, Bien qu'il marchât les yeux fixés sur le sol, il devinait derrière lui mille visions horribles qui faisaient claquer ses dents de terreur. Quand il atteignit la salle des femmes, il était plus blanc que

les linceuls de toutes ces mortes, et une sueur glacée perlait sur son front.

Sur la seconde. rangée, il compta la qualrième case à sa droite et s'arrêta. Anita était devant lui. Alors il jeta par terre la mèche cirée qu'il tenait, réteignit sous son pied, coupa avec un diamant la glace qui le séparait encore de celle qu'il venait chercher, se pencha vers la morte, et, brisé par l'émotion, imprima un long baiser sur ses lèvres.

Au même instant, ô prodige ! les deux bras d'Anita se soulevèrent et retombèrent, en l'enlaçant, sur le cou de Raffaele, de sorte que, lorsque celuici releva la tête, il souleva le squelette avec lui.

— Anita, dit-il doucement, m'entendez vous? On ne lui répondit pas; mais les deux bras du

cadavre se serrèrent plus étroitement autour de son cou.

Le comte enleva Anita de sa couche funèbre, fit quelques pas et tâcha de se dégager de l'étreinte de la jeune fille, mais il n'y put réussir; il fit quelques pas encore et répéta :

— Anita ! Anita !

Les deux bras semblèrent se river davantage sur ses épaules.

Raffaele se sentait étoufl'er. L'effroi le saisit, et il se précipita, entraînant le corps après lui, vers l'ouverture par laquelle il était descendu. Il attei-

gnit le drap en râlant, et s'efforçant de nouveau de sortir du carcan osseux qui se rétrécissait de plus en plus autour de son cou :

— Grâce ! grâce ! Anita, cria-t-il d'une voix désespérée.

Ce furent ses derniers mots. Il tomba, faisant rouler avec lui le cadavre qui venait de l'étrangler.

Le lendemain malin, quand Carlo descendit au caveau pour y faire sa prière de chaque jour, à l'entrée de la voûte, son pied heurta quelque chose dans l'ombre. Il se pencha et vit avec étonnement une forme humaine assise au bas des marches. On eût dit une femme adossée au mur, la tête dans ses mains et les coudes aux genoux. Tout à coup il pâlit, et un frisson parcourut tout son corps. Cette robe, ces rubans, ce voile n'étaient-ils pas ceux d'Anita? Il passa sa main sur ses yeux pour chasser cette apparition; mais la forme humaine était bien là réellement immobile dans l'ombre. Alors il étendit la main, dérangea un des bras du spectre et poussa un cri. Anita devant lui I Était-ce donc possible? Il étendit encore une fois la main

en tremblant, et cette fois sa stupéfaction redoubla; car, en touchant ce corps bien-aimé, il venait de sentir la chaleur de la vie ; les couleurs avaient reparu sur les joues de la jeune fille, et il s'aperçut, au souffle cadencé de sa respiration, qu'elle était endormie.

Le pauvre garçon saisit sa tête de ses deux mains et resta quelques instants muet, étourdi, haletant, fasciné devant cette vision étrange. Anita! son Anita vivante !

— Ah! si c'est une hallucination, se disait-il, que je reste donc fou à jamais !

Soudain la jeune fille ouvrit les yeux, se leva toute droite, et, voyant un homme devant elle, voulut l'éviter; mais, se trouvant alors face à face avec les cadavres suspendus à la voûte, elle revint vers Carlo en voilant son visage et murmurant avec effroi :

— Où suis-je ? où suis-je ?

Carlo la saisit entre ses bras, et, la pressant à l'étouffer contre sa poitrine :

— Tu es près de moi, près de moi, chère Anita! Les yeux du jeune homme s'emplirent de

larmes.

— Ah ! Seigneur, s'écria-t-il éperdu, vous avez

donc eu pitié de mes larmes, Seigneur ! ô vous qui

me la rendez !

Et il se laissa tomber à genoux en sanglotant. La jeune fille avait découvert son visage et le regardait d'un «i*^ir étonné.

— Qui donc êtes-vous, lui dit-elle, pour pleurer à mes pieds?

Garlo se leva stupéfait.

— Qui je suis? Tu ne me reconnais donc pas?

— Non, dit doucement Anita.

— Je suis Garlo ; tu sais bien, ce Carlo qui t'aime tant.

— C'est drôle, reprit la jeune fille, je ne me souviens pas.

— Ah 1 s'écria Carlo, elle ne me reconnaît plus ; je suis maintenant le premier venu pour elle.

— Carlo ?... Carlo?... murmurait Anita comme si elle cherchait dans ses souvenirs. Non, décidément, je ne sais ce que vous voulez dire.

Et, comme Carlo, désespéré, se tordait les bras :

— Oh! dit-elle, votre tristesse m'afllige. A quoi bon se désoler ainsi ? Si je ne vous connais pas, je puis apprendre à vous connaître. Vous me paraissez bon et sincère; et, puisque vous m'aimez, comme vous le dites, je suis prête à vous aimer aussi.

Carlo, au doux son de cette voix, était redevenu calme et commençait à sourire.

— Enfin, se dit-il, si le passé n'existe plus pour

elle, Tavenir du moins est à nous maintenant. Cependant Anita venait de porter encore une fois ses regards autour d'elle.

— Cher Carlo, dit-elle en se suspendant à l'épaule du jeune homme, je ne sais où je suis, et j'ai grand'peur. Si tu m'aimes vraiment, tu devrais me faire bien vite sortir d'ici.

— Oh! tout de suite! tout de suite! nous allons partir.

— Je voudrais bien savoir, s'écria tout à coup la jeune fille avec un éclat de rire, qui m'a déguisée delà sorte; mais je dois être laide à faire peur avec celte robe de l'an dernier. Pourquoi ces bijoux et cette couronne? Est-ce que je sors d'un bal?

— Ya, tu changeras tout cela. Je te ferai présent d'une belle robe à faire envie aux madones.

— Tu es donc bien riche? dit la jeune fille, dont l'œil brillait.

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— C'est... pour savoir... Ah ! tu me quilles ?

— Pour un instant.

— Ne me laisse pas seule ici ; j'ai peur!

— Ferme les 3^eux jusqu'à ce que je revienne, dit Carlo en s'élançant dans l'escalier.

Quelques minutes après, Carlo revenait avec un froc qu'il faisait endosser à sa fiancée. Elle rit beau-

coup du déguisement, abattit son capuchon sur ses yeux, monta dans le préau heureusement désert, gagna la porte du couvent qu'on venait d'ouvrir, et sortit côte à côte avec Carlo, d'un pas lent et mesuré et d'un air de componction qui édifia beaucoup les passants matineux.

Essayerai-je de peindre le ravissement des deux jeunes gens quand ils se trouvèrent à Palerme, Tun près de l'autre dans la petite chambre d'une loeanda? Carlo avait tout d'un coup oublié le passé et ses longues angoisses ; fou de bonheur, il pressait Anita entre ses bras sans se demander quel miracle la lui avait rendue. La jeune fille, sans se rendre bien compte elle-même de quel endroit elle sortait, paraissait comprendre seulement que son ami venait de la tirer d'un grand péril, et heureuse de se voir tant aimée, ne demandait rien autre chose.

Le même jour, on tira de tous les bijoux d'Anita quelques milliers de francs; et, dans la nuit, les

deux amants s'embarquèrent sur un bâtiment qui faisait voile pour Malte.

Ce fut un bienheureux mois que celui qui suivit leur départ, un mois d'ardente passion et d'étranges délices. Insouciants du lendemain, ils se laissaient aller au gré de leurs désirs, et dans leurs longs embrassements la terre n'existait plus pour eux.

Pourtant une lueur soudaine de sa raison ramenait parfois Carlo éperdu à la pensée de ce monde, et il se demandait tout bas :

— Gomment cela finira-t-il? Ce bonheur est-il réel, ou bien suis-je en proie à un horrible rêve? Est-ce là cette chaste et naïve Anita dont la modestie charmante emplissait autrefois mon cœur d'ineffables joies? Quel démon a donc fait de la vierge qui m'était fiancée cette femme ardente et passionnée? D'où vient donc l'ivresse qui enflamme son regard si timide autrefois; d'où l'ardeur fiévreuse que versent dans mon sang ses lèvres jadis si pudiques? C'est toujours le même corps adorable ; mais il semble que ce soit une autre âme !

Alors il la contemplait étrangement, et elle le contemplait aussi, mais avec des yeux humides où nageait une si indicible volupté, qu'il ne se sentait plus que la force de tomber à ses pieds, en couvrant ses genoux de baisers.

Un jour pourtant, l'argent vint à manquer. Anita releva la tête et dit :

— Qu'allons-nous devenir ?

— Je travaillerai, dit Carlo.

Le jeune homme chercha du travail 3t mit longtemps à en trouver. Si rude que fût son labeur, il gagnait peu. Il fallut abandonner mille futilités charmantes, renoncer aux nuits folles et illuminées, aux journées paresseuses. On entrait dans une vie nouvelle.

Néanmoins, Carlo ne se fût jamais plaint si, le matin, Anita lui eût adressé quelques bonnes paroles ; si, le soir, en rentrant fatigué, il l'eût retrouvée affable et douce comme aux jours passés ; mais, tout au contraire, elle était devenue triste et maussade, souvent dure pour lui. Carlo, ne sachant à qui s'en prendre, se reprochait tout bas les jours de bonheur qui avaient changé à tel point son Anita.

Si, dans leurs tête-à-tête silencieux, il lui demandait :

— A quoi songes-tu ?

— Ah ! murmura-t-elle, je me dis que d'autres femmes sont heureuses, que leurs désirs sont des réalités, qu'elles se promènent dans le brocart et dans la soie, qu'elles ont des diamants, de l'or, des valets empressés, de grands salons où l'on

danse et des chevaux pour les mener au bois.

— Autrefois, tu ne songeais guère à tout cela. Mon amour te suffisait. Est-ce que je ne t'aime plus?

— Si. . . mais c'est toujours la même chose.

Alors elle allait à la fenêtre et regardait les cavaliers passer. Elle trouvait à celui-ci grand air, à celui-là gracieuse tournure.

— Tiens, disait-elle, le riche voyageur français notre voisin est encore à son balcon ! Ou bien : — Voici ce bel officier anglais qui est descendu avanthier à l'hôtel avec vingt-cinq bagages. N'est-ce pas un baronnet millionnaire? Ou bien encore : — Voici venir notre jeune compatriote Giulio délia Torre avec sa noire moustache et ses yeux de braise. C'est un galant homme ; sa livrée est belle ; ses chevaux sont ferrés d'argent.

— Toujours ce Giulio ! pensait Carlo.

De temps en temps, le jeune homme, après son dur travail de la journée, se joignait encore la nuit à quelques-uns des pêcheurs qui s'en allaient chercher du poisson en mer. Un soir qu'il était parti pour rejoindre ses compagnons, il se trouva que la mer était trop mauvaise pour qu'on pût s'y aventurer, et chacun s'en retourna chez soi. Carlo avait quelques sous sur lui. Il se rappela qu'Anita aimait beaucoup les fruits confits, et qu'elle en

était privée depuis longtemps. Voulant se donner le plaisir de lui en apporter, il vida sa poche sur le comptoir du confiseur et s'en revint allègrement à la maison. Le jeune homme monta doucement l'escalier et poussa doucement la porte. Anita était nonchalamment étendue sur le lit tourné vers le fond de la chambre. Auprès d'elle, une petite lampe jetait faiblement ses dernières lueurs. Un vent frais agitait le rideau de la fenêtre entr'ouverte.

Carlo fît un pas en souriant, prêt à jouir de l'étonnement de sa chère bien-aimée. Elle ne se leva pas ; mais, se contentant de pencher amoureusement sa tête en arrière :

— Giulio, demanda-t-elle, est-ce vous?

Carlo, frappé de stupeur, s'arrêta sans voix ; Anita fît un bond sur sa couche et le regarda tout effarée.

— Ah! c'est affreux! s'écria le jeune homme quand la parole lui revint. Quoi ! c'est donc là le prix de tant d'amour! Anita, je vous dis adieu pour jamais, en maudissant le jour où je vous ai connue.

Carlo sortit sans que sa maîtresse, pâle et immobile, fît un pas pour le retenir. Toute la nuit, il erra comme un fou à travers la ville. Quand, le matin, il rentra chez lui, la chambre était déserte et le petit lit abandonné.

322 LA MORTE FIANCÉK

Le pauvre garçon voulut ôtre fort et se rendit à son travail. Le soir, il retrouva sa chambre solitaire. Celte vue le navra, et il s'enfuit.

Le lendemain, ne se sentant plus le courage de rien faire, il rentra chez lui, s'assit, et fixa ses yeux, maintenant sans larmes, sur la porte par laquelle l'infidèle eût pu rentrer.

— Oh ! se disait-il, elle reviendra !

Mais il attendit bien des jours sans entendre jamais dans l'escalier le bruit si connu de ses pas.

Pendant tout ce temps, à peine Carlo approchat-il quelque nourriture de ses lèvres. Il vivait d'une vie pour ainsi dire factice et que la fièvre seule soutenait.

Un jour il se dit :

— Il faut que je la revoie.

Il alla résolument jusqu'à l'hôtel délia ïorre. Devant la porte, il s'arrôta : deux domestiques s'entretenaient du mariage de leur maître avec la belle Anita, mariage fixé pour le lendemain à l'église Saint-Jean.

— Allons, se dit Carlo avec un soupir, tout est fini!

Il s'en alla jusqu'à Saint-Jean et s'assit abattu sur les marches. Le matin le retrouva à la môme place. Il entra dans l'église, et, près de la grande porte, dans l'ombre d'un pilier où s'encastrait un

bénitier de marbre, il se mit à genoux et attendit.

Bientôt le cortège s'annonça : de belles dames entraient et allaient prendre place dans le cbœur ; le suisse, en grand costume, repoussait la foule des curieux et frappait de sa hallebarde sur les dalles. La mariée s'avançait, le visage caché sous son voile.

— Oh ! murmura Carlo frémissant, je la verrai.

Alors il trempa ses doigts dans le bénitier, et, s'avançant vers elle, toucha la main qu'elle lui tendait.

Soudain Anita s'afï'aissa sur elle-même. Avant que le marié eût fait un pas, elle était dans les bras de Carlo, qui lui arrachait son voile ; mais le jeune homme la laissa retomber avec un cri d'horreur. Ce n'était plus la belle Anita, c'était le squelette parcheminé du couvent des capucins qui gisait à ses pieds !

Lorsque Carlo sortit de l'église, il était fou !

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