ROMANCE DE DON ENRIQUE DE GUZMAN
(Primavera y Flor de romances^ t. i, p. 256.)
ONNEz-MOi des nouvelles, chevaliers, veuillez me donner des nouvelles de ce comte de Niebla, don Enrique de Guzman, qui fait la guerre aux Mores et a assiégé Gibraltar. Je vois aujourd'hui des habits de deuil à ma cour, hier je voyais de grandes fêtes. Ou rinfant est mort, ou quelqu'un de mon sang, ou don Alvaro de Luna, le grand maître et connétable (2). — L'infant n'est pas mort, mais un grand est mort, vous vous en apercevrez bientôt en voyant les Mores vous redouter si peu ; il était le seul qu'ils craignissent et n'osaient piller. C'est le bon comte de Niebla, qui s'est noyé dans la mer, et qui, pour secourir les siens, ne voulut pas se sauver. Il fit retourner vers eux la barque qui l'em-
(i) C'est au mois d'août 1436 que le comte de Niebla, surpris par le flux et parvenu à s'échapper sur une barque, retourna vers ses soldats qui périssaient dans les flots et mourut avec eux. Juan de Mena a raconté dans son Labyrinthe cette fin héroïque, dont le récit forme le plus bel épisod>: de son poème. Nous avons donné la traduction de ce beau passage dans la Cour littéraire de D. Juan 11^ t. II, p. 93 et suiv. Notre romance a été remanié et c'est ce remaniement dont M. Damas Hinard adonné la traduction, Romancero^ t. 1, p. 2i5.
(2) L'illustre favori que Juan II finit par faire décapiter.
portait pour venir en aide à un chevalier qui était sur le point de se noyer. La mer était si haute qu'il ne put échapper, et cela quand il avait presque pris la forteresse de Gibraltar. Toutes les dames le pleurent, tous les galants aussi, et les hommes de guerre, car c'était un brave capitaine ; les ducs et les comtes le pleurent, car il faisait honneur à tous. — Oh ! quelles tristes nouvelles vous m'apportez; chevaliers ! Que tout le monde'se revête de deuil (1), que Ton ne fasse plus de fêtes. Qu'un messager parte sur-le-champ et aille trouver son fils don Juan. Je le veux confirmer dans les biens de son père, je veux les augmenter encore et dorénavant le fais duc de Medina-Sidonia. Le fils d'un tel père ne peut être trop récompensé.
(i) Jerga^ étoffe grossière.
ROMANCE I>E SAYAVEDRA ♦
ÇPrimaveray Flor de romancesyi. I, p. 3 19.)
aviERE verte, rivière verte teiate de saûg rouge, entre toi et Sierra Bermeja (2) mourut grande chevalerie. Là moururent des ducs, des comtes, des seigneurs de grande vaillance, là mourut Urdiales, homme de valeur et de renom.
Sayavedra va fuyant et gravissant un coteau; derrière lui courait un renégat, qui bien le connaissait ; avec de grands cris il lui disait : — Rends-toi, rends-toi, Sayavedra, car je te reconnais bien. Je t'ai vu jouer aux cannes sur la place de Séville, j'ai bien connu tes parents et ta femme dona Elvira; sept ans je fus ton prisonnier, et tu m'as fait passer une vie dure ; à présent tu seras le mien, ou il m'en coûtera la vie.
Sayavedra, en Fentendant, comme un lion se retourna. Le More lui décocha une flèche, et monta derqère lui. Sayavedra avec son épée rudement le frappa. Le More tomba tué par cette grande blessure. Plus de mille Mores, qui étaient
(0 On a deux versions de ce romance. Dans Tune, la plus ancienne sans doute, il n'est parlé que de la mort de Sayavedra. Ferez de Hita a parlé dans son livre Les Guerres civiles de Grenade^ cap. xvii, de la mort de ce personnage.
(2) La Sierra Bermeja, la montagne rouge, est dans l'Andalousie.
SUR l'histoire d'espagne. 6q
là, entourèrent Sayavedra, et dans leur fureur contre lui ils le mirent en pièces. Pendant ce temps, il se livrait un grand combat à Don Alonzo ; ils lui avaient tué son cheval, il s'en servait comme d'un rempart, et, adossé à un grand rocher, avec valeur il se défendait. Il a tué bien des Mores, mais cela lui sert peu, ses ennemis l'attaquent en foule et lui font de grandes blessures ; pareillement le comte de Urena était cruellement blessé, il sortit de la bataille conduit par un guide qui connaissait bien le chemin pour sortir de la montagne. Il laisse morts beaucoup de Sarrasins
, par sa grande vaillance, mais quelques Mores se
I mettent à poursuivre le bon comte. Don Alonzo resta mort, gagnant une nouvelle vie, et par ses
, exploits et sa valeur acquérant un renom im-
! mortel.