‹ Petit théatre de salon; proverbesChapitre 26 sur 99 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, moins CLÉMENCE.

fONTAINE, à Léon,

Nous le prêtons à rire.

LÉON

Mais point. (A pan.) Je n'y tiens plus!

FONTAINE

En véritr, j'admire Ce que peuvent les vers pour fausser les esprits.

LÉON

Vous avez, croyez-moi, trop méconnu le prix De cet état charmant qu'on nomme le veuvage.

FONTAINE

Je le sais parbleu bien, et c'est pourquoi j'enrage ; Ma femme, à dire vrai, n'a pas un mauvais cœur, Ses quarante-quatre ans lui font beaucoup d'honneur, Elle a quelques attraits, elle est spirituelle : Enfin, je lui sais gré d'aimer un peu Marcelle. Mais depuis qu'on la voit donner dans ce travers De visera l'esprit et de faire des vers, Je suis, mon cher Léon, très-malheureux en somme.

LÉON

Vous?

FONTAINE

Parbleu ! Comprends-tu que l'on condamne un homme. Que toujours Lamartine a fait bâiller d'ennui, A trouver bons les vers qu'on publie aujourd'hui? Et n'est-il pas plaisant que l'on me fasse un crime De ne point tourmenter, pour rencontrer la rime, l>e bon sens dont toujours j'ai su faire grand cas? Traînant le même char, il reste dans l'ornière Quand l'un tire en avant, l'autre tire en arrière.

LÉON, à part.

La peste ! il parle bien.

FONTAINE

Mais changeons de sujet.

Parle moi franchement, n'as-lu pas le projet De nous quitter bientôt, si j'en crois. . .

LÉON

Sur mon came, Le ministre. . .

FONTAINE, l'interrompant.

Jamais, assurément, ma femme Ne te pardonnera de nous quitter ainsi.

Mon oncle, permettez.

Mais..

LEON

FONTAINE

N'es-tu pas bien ici ?

LÉON

FONTAINE

Non. Tu ne poux pas nous quitter de la sorte, Ou l'on dira partout qu'on l'a mis à la porte.

LÉON

Permettez-»©* . . .

FONTAINE

Dix-sept ans, de l'esprit, des vertus, Et quelque chose enfin comme vingt mille écus En bons biens.

LÉON, élevant la voix.

Mais je dois retourner aux Finances, Le minisire le veut.

FONTAINE, même jeu.

De plus des espérances lligniûques, ma sœur. . .

LÉUN, criant.

Et cela dans deux jours.

Je ne dirai plus rien, si lu parles toujours.

LÉON

Mon oncle, en vériié, de moi vous voulez rire, C'est vous qui...

FONTAINE

Parle donc,

LÉON

On ne peut rien vous dire.

FONTAINE

Que d'affaires !

LÉON

Non.

^ FONTxMNE.

Eh?

Je ne soufflerai mot.

Que.

LÉON

Vous n'écoulez jamais.

LÉON

Eh bien, je vous disais

FONTAINE

Ta façon d'agir est vraiment fort étrange ! Un beau jour tu m'écris : ma cousine est un ange; Elle est douce^ naïve, et sa simplicité Prête un charme de plus à sa jeune beauté ; Nous avons, je le crois, le même caractère, Elle aime peu le monde et n'est point trop légère ; Aussi, d'un seul regard nous nous sommes compris; L'un de l'autre déjà nos cœurs se sont épris, Ou du moins, j'ai cru lire, en l'âme de Marcelle, Un tendre sentiment qui pour moi se révèle. Ta lettre, en finissant, me demandait sa main : De suite on te répond : nous l'attendons domain ; Viens passer avec nous quelques jours en famille. Je te vois arriver^, je vois encor ma fille Offrir à ton baiser un front, dont la rougeur Ne décelait que trop le trouble de son cœur; Et, sous ton long regard qui déjà l'intimide, Baisser, pour te cacher quelqu'aveu bien timide. Ses yeux bleus. Dès ce jour, en voyant les carrés De mes plus belles fieurs au pillage livrés. Je compris ce que peut devenir un parterre, Auquel un amoureux a déclare la guerre.

6k UNE BOUDERIE

Mon pauvre jardinier, dont tu causais l'effroi,

Tremblait à chaque instant pour ses rosiers du roi...

Tu ne trouvais alors nulle rose assez belle

Pour en parer le soir les cheveux de Marcelle;

Alors, assis tous deux dans l'ombre des bosquets.

Vous aimiez à former les plus charmants projets ;

Et le soir, qui tombait des collines prochaines.

Vous retrouvant encor causant sous les grands chênes,

Vous ramenait ici par un étroit chemin,

Plein d'oiseaux et de tleurs, une main dans la main...

Tandis que maintenant pour une bagatelle.

Du uiaiin jusqu'au soir vous vous cherchez querelle;

Mais je serais bien sot d'attendre plus longtemps;

Et j'irai, dès demain, faire afficher vos bans.

Cela vous remettra d'accord.

LÉON

C'est à merveille ; Moi, je vais, de ce pas, commander ma corbeille.

(Il descend la terrasse.) FONTAINE.

Léon?

LEON

Mon oncle ?

FONTAINE

Eh quoi! tu partirais ainsi?

LÉON

Je ne saurais rester un jour de plus ici.

Votre fille a, mon oncle, un si bon caractère, Que je m'en vais ce soir ; elle me désespère Avec son air moqueur, ses discours médisants; A lui faire la cour on perdrait tout son temps.

FONTAINE

Bon ! tu prends pour Teffet d'un manque de tendresse, Quelques légers défauts de sa vive jeunesse.

LÉON

Non, non, je la connais, il est pour moi certain Qu'elle garde son cœur en me laissant sa main ; Mais ce n'est pas ainsi que je la veux pour femme ; A ses plus doux attraits je préfère son âme.

FONTAINE

Mais je...

LÉON

N'espérez pas que ses vingt mille écus Me feront oublier qu'elle ne m'aime plus.

FONTAINE

Mais je te dis.. .

LÉON

J'aurai cette délicatesse.

De refuser sa main quand je perds sa tendresse ; Je ne suis pas de ceux qui, par un bon contrat, Vont placer leur amour en rentes sur l'état. Et n'ai que du mépris pour tout ce tripotage Qu'on appelle aujourd'hui faire un beau mariage.

Pour nous, ce que lu dis n'est pas très-obligeanl, lit je Tai lu déjà dans YHonncti)- et VAt-gcut.

(Appuyant.)

Tu sais que dans le temps, — il faut qu'on te le dise — A mon ami Martin ma fille était promise.

LÉON;, avec ironie.

Un notaire !

FONTAINE, à part.

11 le faut rendre heureux malgré lui.

(Haut.)

N'épouse pas qui veut un notaire aujourd'hui. Or, mon ami Martin doit cncor son élude. Je n'ai qu'à dire un mot, — j'en ai la certitude, — Pour que de la cousine il retombe amoureux ; Voilà ce que j'appelle un homme sérieux I

LÉON

Ouoi 1 vous consentiriez ?. . .

FONTAINE

Il est actionnaire Du canal de Bourgogne.

LÉON

Épouser un notaire !

FONTAINE

II a des intérêts dans les lins Maberly, Dans l'Union des gaz.

(Appuyant.)

C'était un bon parti.

Malgré ses cinquante ans, il eût rendu M ircelle Trés-heureuse.

LÉON

Eh! mon Dieu ! que ne l'épouse-t-elle !

FONTAINE

Il en est temps encore et j'irai^ dès demain, En toucher quelques mois à mon ami Martin ; Moins que toi, je l'espère, il sera difficile.

(A part.)

Sur mes deux amoureux, je puis être tranquille.

LÉON

Quoi, mon oncle?. ..

FONTAINE

A causer je res!e trop longtemps Et je vais au salon retrouver nos parents.

(Il sort.)

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