SCÈNE XI ' DUREMÈRE, DURAND
DURAND, à part. Si je sais ce quïl veut dire ! (Désignam un fauteuil à Duremère.) Monsieur !
DUREMÈRE. Après VOUS, MoDsicur.
DURAND. Je n'en ferai rien.
(Ils s'asseyent.)
DLTxEMÈRE, d'un ton doctoral. L'art de soutenir le moral des malades constitue un des points les plus importants de la pratique médicale... Or, comme la première condition pour exercer sur le sujet une salutaire influence est d'avoir sa confiance... je viens réclamer la ^ùlre.
DURA^D. Ma confiance?
DUREMERE. Oui, puis-je compter que vous vous laisserez entièrement guider par moi;, que vous ne ferez rien sans me consulter, sans m'en avoir demandé la permission ?
DURAND. C'est selon, (a pan.) Diantre! comme il y va!
DUREMÈRE. Do uiou côté, je ferai tous mes efforts, au milieu des exacerbations que je pourrai observer dans le cours d'une maladie qui va m'offrir des phénomènes graves et compliqués, pour être
DURAND, à part, pendant que Duremère parle. Que me chantet-il là ? (Ouvrant un journal que Bapliste apporte.) Voyons un peu ce qu'a fait la Bourse ? (Faisant ua bond sur son fauteuil.)
(A part.) Ah!... mon Dieu ! quelle liquidation ! (Haut.) Sacrebleu ! me voilà bien !
DUREMÈRE, s'interrompent. Mon pauvre 31oiisieur!
DURAND, les yeux sur son journal. Ah! monsieur !... Quelle crise!... C'est terrible!... Hier, ma situation qui e'tait si bonne!... Ah! je suis bien malade!... Je ne sais vraiment pas si je pourrai me faire lever demain !... Ah! voilâmes Gaz qui remontent... Faut-il les garder? Qu'en pensezvous?
DUREMÈRE. Avec un pareil étal de faiblesse, le mieux serait de vous en débarrasser le plus tôt possible.
DURAND. Allons, vous VOUS y connaissez; on voit que vous avez suivi les cours.
DUREMÈRE, d'un ton emphatique. Ah ! Monsieur, on n'arrive pas à cette incroyable sûreté de coup d'œil qui me caractérise (mais dont il ne m'appartient pas de faire reloge), sans de longues éludes. Dieu sait tout ce qu'il en a coijté à mon père! Il est vrai que j'ai fait beaucoup d'opérations avec Bonnet. Que d'obligations je lui dois ! Je ne vous le cache pas, je désespère de pouvoir jamais m'acquitter eitvers lui,
DURAND, à part. Ah! tu as des dettes, toil C'est bon à savoir! (Haut.) Et combien lui devez- vous d'oblig?
DUREMÈRE, étonné. D'oblig ?
DURAND. Oui, d'obligations?
DUREMÈRE. Mais bcaucoup.
DURAND. Enfin, à peu près?
DUREMÈRE, à part. Le pauvre homme n'a plus sa tête.
(Haut.) Permettez... (il lui ouvre l'œil et regarde attentivement.)
Très-bien, merci, (a part.) Il y a un peu d'anastomose. DURAND, à part, Qu'est-ce qui 1 ui prend?... Oui, oui, je
TOUS SES œUFS... 155
comprends^ il veut dëlourner la conversation... Va, mon gaillard, ne crains rien, j'aurai l'œil ouvert sur toi. (Haut.) Oui, je crois que vous m'avez donné un bon conseil... Je suis décidé... il faut en finir... Je veux que l'opération soit faite demain. J'achèterai cent Mobiliers...
DuuEMÈRE, à part. Il ne sait plus ce qu'il dit. (Haut.) Vous voulez acheter cent Mobiliers?
DURAND. Ils sont maintenant assez solides, et puis l'opération serait manquée si..,
DUREMÈRE. Mais qucllc opération voulez-vous donc qu'on vous fasse?
DURAND. Que l'on vende mes Gaz, parbleu!
DUREMÈRE. VOS Gaz ?
DUHANo. Oui, mes dix actions de la Compagnie parisienne... Comment 1 c'est vous-même qui tout à l'heure...
DUREMÈRE. Ah 1 il cst questioD d'affaires de Bourse... Expliquez-vous donc... je croyais que vous me parliez de votre maladie.
DURAND, étonné. De ma maladie !. , . De quelle maladie ?
DUREMÈRE. De votre gastrite chronique.
DURAND. J'ai une gastrite, moi ?
DUREMÈRE. Vous devez le savoir mieux que personne.
DURAND. Voilà la première nouvelle...
DUREMÈRE, souriant. Oh ! Monsicur !
DURAND. Comment! là, sérieusement, j'ai une gastrite chronique? Je ne m'en suis jamais aperçu !
DUREMÈRE. Et ccUe indigeslioD que vous avez eue encore aujourd'hui!..»
DURAND. (Haut.) C'esi vrai. (A part.) Je ne me sens pas bien.
DUREMÈRE. Je cFRins que vous ne vous abusiez un peu trop sur volrc état... et comme j'ai la conviction que le premier devoir d'un médecin... (Pérorant.) lorsqu'il est consulté dans un cas aussi grave que le vôtre, est... non pas, comme tant de praticiens se l'imaginent trop communément... d'entretenir chez le malade, à l'aide de grossiers mensonges... une illusion qu'il ne peut partager, mais de lui dire toute la vérilé... à moins, toutefois, que cette vérité ne puisse influer d'une manière fâcheuse sur le moral du malade... ce qui arrive presque toujours. Permettez. .. (il applique son oreille sur le dos de Durand.) Pariez fort...
DURAND^ parlant 1res haut. Oh! avec moi il n'y a rien à craindre, on peut tout me dire... Vous ne me connaissez pas ! On m'apprendrait là, à l'instant, que je suis perdu... cela ne me ferait pas plus d'effet que cela... Tenez... (il fait un geste). Que voulez-vous, on est philosophe !
DUREMÈRE. S'il OU eSt aiusi... Eh bien... (lui serrant la main). Oui !
DURAND, effrayé (â part). Grand Dieu ! Qu'est-ce que j'apprends là! (Haut, d'une voix tremblante.) Ainsi, c'est fini... je n'en ai pas pour longtemps?
DUREMÈRE. Ce u'est pas probable... après cela qui sait !... Tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir... peut-être qu'en vous mettant, dès ce soir, au bouillon de grenouille... Avez- vous là une plume et de l'encre, je vais vous faire une ordonnance.
DURAND, il lui donne ce qu'il faut pour écrire. Et Ce pâté?...
DUREMÈRE, écrivant et d'un ton léger. Mcrci. Savez-VOUS Ce qui arriverait si vous en mangiez seulement une tranche?.. . Non?... eh bien, je vais vous le dire ; Votre face deviendrait
terreuse, votre teint plombé et livide; voire peau aride et sèche... le pouls serait petit, fuyant, misérable!... vous tomberiez dans le marasme, et bientôt après dans un état comateux, au milieu duquel vous passeriez...
DURAND, de plus en plus effrayé, et se tâtanl le pouls. Une, deux, trois, quatre... Oti ! il est lout à fait misérable ! Je suis perdu I
DUREMÈRE, se levant. Pardon si je vous quitte... mais je suis attendu auprès d'une jeune malade bien intéressante...— Voici l'ordonnance... Mon Dieu, que je suis distrait!... j'ai oublié d'offrir à madame cet œuf de Pcàques... veuillez avoir la bonlé de le lui remettre de ma part... ce sont quelques bonbons... A bientôt, ne vous dérangez pas, je vous prie.
(Il sort).