SCÈNE XVI DURAND, MADAME DURAND
MADAME DURAND. (Elle a aperçu le mouvement de son mari et se précipile du côté de la petite porte.) Comment!... VouS les
amenez ici?... chez moi 1... Oh ! c'est trop fort ! (Elle ouvre la porte et sort. A la cantonade.) Remontez de suite, mademoiselle ! Ah! c'est toi, Lucien?... Non, rien, une méprise. (Rentrant, à part.) Pourquoi passe-t-il donc par là ?
DURAND. Oh! Isabelle!... Peux-tu supposer...
MADAME DURAND. Après les turpitudes que vous venez de m'avouer, je vous crois capable de tout, monsieur I
DURAND. Je l'ai avoué quelque chose? Moi?... Je ne sais où tu prends cela.
MADAME DURAND. Mais CB bracelct?
DURAND. Tu ne veux pas m'écouter tranquillement...
MADAME DURAND. Parlcz. Voyous qucl mensonge vous allez inventer?
DURAND. Tu m'interromps toujours...
MADAME DURAND. J'attcnds, MonslcuF.
DURAND. Tu te rappelles dans le Pied de Mouton, cette danseuse...
MADAME dt:rand. Alî !... C'est une danseuse!
DURAND, à part. Allons bon !... Voilà maintenant que j'allais lui avouer... Je ne sais plus ce que je dis... Mon Dieu ! tâchons d'arranger cela... (Haut.) Ecoute-moi donc... Tu sais cette petite qui avait un air si éveillé.
MADAME DURAND. Ah ! il VOUS faul des airs éveillés à vous !.. Quelle dépravation !
DURAND. Mon Dieu! laisse-moi donc parler... Enfin, celte brune...
MADAME DURAND. C'cst Cela, parcc que je suis blonde ; ça change.
DURAND. Je ne dis plus rien.
MADAME DURAND. Oh! VOUS parlerez
DURAND. Tu te rappelles dans le Pied de Mouton celte... tu sais bien de qui je veux parler, enfin, celle qui danse un pas de caractère au premier acte...
MADAME DURAND. Eh bien ! après ?
DURAND. Tu te souviens que lu as remarqué le magnifique bracelet d'cmeraude qu'elle avait au bras...
MADAME DURAND. Moi!... je uai rien remarqué du tout.
DURAND. Comment"?... Mais lu as dit que lu n'en avais jamais vu un qui te plût davantage... Comme je voulais te donner un œuf à surprise pour tes Pâques, j'ai fait demander a celte petite l'adresse du monsieur qui avait été assez généreux pour...
MADAME DURAND. Si c'e.>-t pour uiol que tu as acheté ce bracelet, lu dois l'avoir là.
DURAND. Sans doute, il est là dans mon secrétaire... Mais
comprends-tu qu'un homme soit assez bête pour donner un tel bijou à une pareille créature... car elle n'a rien pour elle, cette fille-là. .. tout au plus la beauté du diable.
MADAME DURAND. Eh bien ! ce bracelet?
DURAND. Que les femmes sont curieuses! Non, non! ce soir à dîner.
MADAME DURAND. Nou^ à l'iustant. Voyous, MonsieuF, ce bracelet !
DURAND, à part. Et Lucien qui ne revient pas !
MADAME DURAND. Ouvrez douc cc Secrétaire.
DURAND. Que je suis étourdi!... je ne me rappelais plus que je l'avais porté ces jours-ci chez le bijoutier pour changer quelques pierres qui n'étaient pas assez belles... On me l'a bien promis pour ce soir. Oh ! tu vas être bien surprise,..
MADAME DURAND. OÙ domeuro ce bijoutier ?
DURAND. Tu dois voir cela d'ici. C'est celui qui est au coin de la rue de Richelieu et du boulevard... Comment s'appelle-t-il donc?
MADAME DURAND. Vous voulez parler de Janisset ?
DURAND. Justement.
MADAME DURAND. C'est bicu. (Elle sonne.) Baptiste !
BAPTISTE, entrant. Madame !
MADAME DURAND. Allez immédiatement chez Janisset.. .Vous savez ce bijoutier où je vous ai envoyé l'autre jour. Vous demanderez le bracelet que monsieur...
DURAND, Eh non !... il est inutile d'y aller. Je me rappelle qu'on me l'a rapporté hier,
MADAME DURAND. C'ost bien, Baplistc.
BAPTISTE. Pardon, Madame, mais le pâtissier vient d'arriver ; il apporte la note de madame.
MADAME DURAND. On passera payer.
(Pendant que madame Durand a le dos tourné et parle à Baptiste, Lucien entr'ouvre la petite perle.)
DURAND, à part. C'est lui !
LUCIEN, bas à| Durand, en lui remettant un œuf enveloppé. Le voici... il est dans l'œuf!
DURAND. Enfin !... Je respire!
(Il pousse Lucien dehors, ferme la porte et met l'écrin dans sa poch.>.)
MADAME DURAND, se retournant vivement. On vient d'OUvrir
cette porte?
DURAND. Je ne sais pas, je n'ai rien vu.
MADAME DURAND. Comment!... là !.,. tout à l'heure!...
DURAND. Vraiment ! ma pauvre femme, je crois que tu perds la tête.
MADAME DURAND. J'ai cru entendre... mais il ne s'agit pas de cela, trouverez-vous enfin ce bracelet ?
DURAND, Mon Dieu un peu de patience. .. Tâchons donc de nous rappeler. . . (Cherchant.) Ce malin je suis allé acheter un œuf pour l'y mettre. . . (Riant.) Ah ! ah ! ah!. . . Tu ne devinerais jamais où il est — dans ma poche!... Le voilà. . . Non, ce n'est pas ça, celui-là. . . ça c'est l'œuf que monsieur Duremère m'a chargé de te remeure. . . Quelques bonbons... Il veut te faire sa cour...
MADAME DURAND. VoyOUS, mOUtre dOUC ? (Elle ouvre l'œuf
et aperçoit le bracelet.) A Célina ! Elle s'appelle Célina!... Le malheureux I
nuiuisn. Mais ce n'et^t pas le mien... le mien le voici I
(11 lire l'œuf qu'il destinait à Célina.)
M.\DAME DuuAND. Un aiiirel... i\h ! ça, mais vous pondez donc ! (Ouvrant l'œui'.j A Célina... toujours à Célina.
DURAND, à part. Bou! .. 11 manquait plus que cela! Ah ! sapristi ! le diable s'en mêle !... (Haut.) Ces œufs-là n'ont jamais été à moi ! . . . Je les renie !|Ce sont ceux de monsieur Duremère. . . Voici mon œuf à moi. . . 11 est bien plus gros ! on4es reconnaît tout de suite les miens.
MADAME DURAND. EuCOre UU !
(Elle ouvre l'œuf.)
DURAND. Y a-t il Célina sur celui-là hein ?
MADAME DURAND. Et ainsi,c'est monsieur Duremère qui me donne ces bracelets. Il sait que je m'appelle Célina, n'estce pas ?
DURAND. Il le suppose. .. il y en a tant de Célina ! Enfin ce qu'il y a de bien certain c'est qu'ils ne sont pas à moi. . . Car enfin, raisonne donc un peu. . . Ce n'est pas un secret enire nous. . . je porte la perruque. . . Eh bien, est-ce que j'aurai été en couper une mOche pour. . . Et encore, est-ce là la couleur de mon couvre-chef. . . jamais je n'en ai porté de ce blond-là. . . Ce sont bien là au contraire les cheveux de monsieur Duremère... et la preuve que ces bracelets sont à lui, vois ce D accusateur qui précède le nom de Célina.. . Duremère à Célina. . . voilà !
MADAME DURAND. Jc ne sois si je dois le croire. . Mais. . .
(Désignant l'autre bracelet.) Celui-ci est bien pOUr moi?
DURAND. Mais sans doute. . . Est-ce que je songe à d'autres que toi ! Vraiment ta jalousie n'avait pas le, sens com-
mun... Je ne suis pas comme ton monsieur Duremère,
moi. . . j'ai des principes.
MADAME DURAND. A la Veille de se marier ! Quelle horreur I. . . Au surplus monsieur Fabre a pris des renseignements sur la position de fortune des Duremère. Ce n'est pas du tout ce qu'on nous avait dit... Le jeune homme passe pour un savant remarquable, mais son père ne lui donne qu'une dot insignifiante. Je crois décidément que nous ferons mieux de donner notre fille à Lucien.
DURAND. Mais, ma chère amie, lu me vois. . .
MADAME DURAND. Il est inutile de faire des objections. C'est une affaire convenue. . . Tu rendras ces œufs à monsieur Duremère.