CHAPITRE III. — CAS DES MAUVAIS CONDUCTEURS
1° Matteucci suspendit par un fil de cocon de petites aiguilles de soufre, de résine ou de gomme laque, et approcha d'elles un corps électrisé A : à l'instant elles se dirigèrent vers lui en exécutant des oscillations autour de leur position d'équilibre. Tant que dura l'influence, elles donnèrent des signes électriques, contraires à ceux du corps inducteur à leur bout le plus rapproché de lui, et de môme sens à leur extrémité la plus éloignée. Aussitôt que l'on éloigna le corps électrisé A, les aiguilles revinrent instantanément à l'état naturel. Ces effets sont identiques à ceux que montrent les corps conducteurs.
Cependant, le mode de distribution électrique n'est point le même dars les deux cas. Pour savoir ce qui se passe ici, considérons le cas hypothétique où l'on aurait une suite de conducteurs très-petits et très-voisins A, B, C, D, E [fig. 236). A l'instant où nous placerons en avant de A un corps
Fig. 236.
A B c D lî
•fl 1- -+I I- M I- -«-l I- -n I-
électrisé négativement, les fluides neutres se décomposeront tout le long de la série, chaque extrémité antérieure se chargera positivement et chaque bout postérieur négativement; les fluides de noms contraires détruiront leurs actions dans les intervalles de deux conducteurs voisins, et l'effet total de la série de corps sera sensiblement réduit à celui des électricités positive et négative qui se trouvent aux deux bouts A et E. Or, pour expliquer l'influence exercée sur les corps isolants, on admet que. chacune de leurs molécules se conduit comme chacun des conducteurs A, B, C, . . . , et l'on dit qu'elles sont polarisées.
a° Quand un corps inducteur électrisé A touche une substance isolante, l'effet que nous venons d'analyser se produit d'abord ; mais quand l'action se prolonge, le mode de distribution change. Les fluides de nom contraire à A attirés par lui et les fluides de môme nom qui sont repoussés se déplacent peu à peu sur la substance, qui n'est jamais absolument isolante, et bientôt les points en contact avec A sont électrisés positivement, s'il est négatif; les parties plus éloignées ont l'électricité négative, et ces charges électriques persistent après l'éloignement du corps inducteur.
Cette explication est confirmée par une expérience qu'on doit à Matteucci. Ayant formé une pile de lames minces de mica superposées et pressées, il arma les faces extrêmes de deux conducteurs métalliques et fit communiquer l'un avec la machine électrique, pendant que l'autre touchait au sol. Au bout de quelque temps, il sépara les lames qu'il trouva toutes électrisées d'une manière permanente, savoir : négativement sur la face qui re-
gardait le conducteur positif, et positivement sur la surface opposée. Chacune des lames de mica avait donc subi le genre de décomposition que nous venons de décrire.
Il faut remarquer que, malgré le contact, la transmission du fluide ne se fait pas d'un corps conducteur à un corps isolant, ni réciproquement. Pour le prouver, on électrise par frottement un gâteau de résine , qui devient négatif, et l'on dépose sur sa surface un plateau métallique ; celui-ci subit la décomposition par influence sans recevoir d'électricité par communication, car si l'on touche sa surface supérieure, on reçoit une étincelle négative, et si après cela on le soulève avec un manche isolant, il est chargé positivement, c'est-à-dire d'une électricité contraire à celle du gâteau.
3° Quand l'expérience est prolongée davantage, ces effets d'induction disparaissent et la communication électrique directe se fait entre le corps chargé et la substance isolante; ainsi les isoloirs des machines électriques prennent de l'électricité positive dans toute leur étendue ; ainsi les lames de mica superposées finissent par être toutes chargées positivement sur leurs deux faces.
Cette transmission lente se fait par la masse entière des mauvais conducteurs. On touche une machine électrique par un bâton de résine, qui finit par devenir positif dans une grande longueur ; après cela on le frotte avec une étoffe de laine, ce qui le rend négatif. Abandonné à lui-même, il redevient neutre, puis reprend de l'électricité positive, ce qu'on peut expliquer en supposant que cette électricité, primitivement fournie par la machine, a pénétré dans le corps, qu'elle a été ensuite recouverte de fluide négatif par le frottement, et que peu à peu elle revient de l'intérieur à la surface. Un cube de spermacéti ou de stéarine est d'abord électrise par la machine. Quand l'action a duré pendant longtemps, on le lave à l'alcool, ce qui lui enlève toute électricité ; mais quelque temps après elle revient de l'intérieur et reparaît à la surface.