MEMOIRES DE MADAME DU CARRY QQ
cennes sous les attributs de la Diane chasseresse, une jeune fille venait au jour, ignorée et pauvre ; à sept ans, la misère forçait sa mère de venir à Paris à petites journées, et la jeune enfant, toute fière d^être en voiture, ne se sentait pas de joie. A Paris elle arriva pour être protégée; son joli visage, qui plus tard captiva la cour enchantée, se développa d'abord à Pombre des murs élevés d'un pensionnat de deuxième ordre, et bientôt après dans l'élégante et somptueuse boutique d'une marchande de modes.
Là, en simple tablier, en petit bonnet rond, la jeune ouvrière assistait à tout le luxe de cette grande ville qui faisait de l'intrigue et du plaisir sa principale occupation. Elle était donc assise au comptoir, suivant d'un œil d'envie les innombrables transformations de la coquetterie, et ne se doutant pas que dans ce drame si compliqué, si animé, si mêlé de passions, elle dût jamais jouer un rôle.
Il est inutile de dire ici comment la jeune fille passa des jeux innocents aux plaisirs coupables. Elle se perdait ; insouciante comme une jeune fille abandonnée à elle-même et qui ne croit pas à d'autre devoir qu'à celui de plaire, elle entra comme dame de compagnie chez une vieille marquise dont les salons étaient ouverts aux célébri-
tés de Pépoque. Ce fut dans ces salons qu'elle apprit à connaître le monde, et Dieu sait comment cette jeune fille sans expérience Jugeait les hommes fameux de ce temps!
Au premier abord et avec un faux tact féminin, la voilà qui juge que Diderot est un enthousiaste à froid, M. dWlembert un esprit sec et guindé, M. Marmontel un esprit faux et creux, M. de La Harpe un ennuyeux homme de goût, M. le baron Grimm un hypocrite de sentiment.
Dans son livre, aucun des hommes de ce temps n'échappe à un jugement sévère et rapide ; on voit que M™e du Barry partageait l'aversion du roi de France pour ces coteries puissantes qui détruisirent la monarchie pièce à pièce. Voltaire seul trouve grâce aux yeux de la frondeuse marquise ; Voltaire, roi à Ferney, est encore roi à Versailles, dans les petits appartements ; esprit souple, courtisan délié, on le voit d'abord, quand la nouvelle favorite est au premier degré de Téchelle, faire la cour aux Choiseul, en écrivant une satire contre une rivale qui leur déplaisait; mais, à mesure que cette rivale s'avance à la place de M^^ de Pompadour, favorisée par ce singulier esprit qui lui enseigne à n'être vis-à-vis du roi de France qu'une femme simple et jolie, alors vous voyez le philosophe frança is désavouer d'abord sa première satire, en
M E -M O I R E s DE MADAME DU B A R R Y I O I
demander pardon à genoux, remplacer cette satire par un éloge, et enfin grossir au loin cette cour, en dehors de la cour, où se pressent tous les vieux noms de la monarchie.
Ceci est, à n'en pas douter, une époque de décadence, un drame lamentable qui se joue dans un royaume croulant. Il est vrai, ce drame est élégant et hardi; ces gens qui vont à leur perte s'y rendent enchantant, et couronnés de roses; cela même devient un nouveau sujet de réflexion, et la lecture du livre où sont contenus ces affligeants détails est une leçon qui peut n'être pas inutile, même à des temps devenus plus graves.
On y trouve plusieurs scènes qui font un contraste terrible et frappant avec ces jeux folâtres d'une cour qui renvoyait toujours les affaires sérieuses au lendemain. Ainsi la prise de voile de Madame Adélaïde, la sainte résignation de cette princesse et sa sépulture vivante dans un monastère, précèdent de peu de mois la présentation en forme delà nouvelle favorite; après quoi le mariage du Dauphin et les tristes accidents qui désolèrent les fêtes populaires ; en un mot, dans les Mémoires de M^^ du Barry, on respire malgré soi et presque à chaque page je ne sais quelle odeur de meurtre et de révolution qui fait horreur. Même à celui qui ne connaît pas l'histoire, il serait facile de com-