‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 32 sur 50 · LE CHEVALIER DE GUISE · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE GUISE

« Il se mit imprudemment sur un canon qu'on éprouvait; le canon creva et le tua. »

Que sais-je encore? 11 n'y a pas un nom de cette époque que Tallemant n'inscrive dans son histoire; mais, quel que soit le nom qu'il écrive, c'est toujours avec la même insouciante et incroyable légèreté. Croyez-vous, par exemple, que le cardinal de Richelieu, cet homme tout rouge, est traité aussi familièrement par Tallemant que Maugar, le musicien du, cardinal. Singulière manière d'écrire l'histoire : rire et se moquer toujours !

Je veux finir cette étude par le cardinal de Richelieu; ce sera au moins un témoignage de respect qu'il recevra de moi, à défaut des respects de Tallemant :

« Étant sur les bancs de Sorbonne, il eut l'ambition de faire un acte sans précédent; il dédia ses thèses au roi Henri IV; et, quoiqu'il fût fort jeune, il lui promettait dans cette lettre de grands services, s'il était jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se pousser, et qu'il a prétendu au maniement des affaires.

« Il alla à Rome et y fut sacré évêque en 1607. Le pape lui ayant demandé s'il avait Tàge, il dit que oui, et après il lui demanda l'absolution pour lui avoir dit qu'il avait l'âge, quoiqu'il ne l'eût pas. Le pape dit : « Questo giovane sarà un gran furbo. y

ce Les états généraux de 16 14, où il fut député du clergé du Poitou, lui donnèrent lieu d'acquérir de la réputation. Il fit quelques harangues qu'on trouva admirables, mais on ne s'y connaissait guère alors.

a On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui était bel homme, avec la reine mère. Durant cette galanterie, elle s'avisa, quoiqu'elle eût déjà de l'âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avait joué un peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle; voilà tout le monde à jouer du luth Le cardinal en apprit aussi, et c'était la plus ridicule chose qu'on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons de Gaultier. Ce Gaultier était

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un grand homme, bien fait^ mais qui avait de grosses épaules; il faisait fort Pentendu. Il était dWrles; sa mère gagnait sa vie à filer, et on disait qu'il ne Passistait point.,

« Pour montrer la grande puissance du cardinal, on fait un conte dont Boisrobert divertit fort Son Eminence. Le colonel Hailbrun, Écossais, homme qui était considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se sentit pressé. Il entre dans la maison d'un bourgeois, et décharge son paquet dans Talléc. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit; le colonel était bien empêché. Son valet dit au bourgeois : « Mon maître est à M. le a cardinal. — Ah ! Monsieur, dit le bourgeois, vous « pouvez faire partout, puisque vous êtes à Son « Eminence. » C'est ce colonel qui disait en son baragouin que, quand la balle avait sa commission, il n'y avait pas moyen de l'échapper.

« Le cardinal était rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur; il a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait autant à Noailles, quand celui-ci était son capitaine des gardes. »

La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disait que le cardinal de Richelieu était sujet à battre les gens; qu'il a plus d'une fois battu le

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chancelier Séguier et BuUion. Un jour que ce surintendant des finances refusait de signer une chose qui suffisait pour lui faire son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serra le cou en lui disant : « Petit ladre, je t'étranglerai « ; et Tauire répondit : « Etranglez, je n'en ferai rien ». Enfin il le lâcha; et le lendemain, Bullion, à la persuasion de ses amis qui lui remontrèrent qu'il était perdu, signa tout ce que le cardinal voulut. »

Le cardinal était avare, ce n'est pas qu'il ne fît beaucoup de dépense, mais il aimait le bien. « M. de Créquy ayant été tué d'un coup de canon, en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de l'inventaire et n'en a jamais payé un sou. Il fit pis, car Gilliers, intendant de M. de Créquy, lui en ayant apporté trois des siens par son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le priait d'accepter, le cardinal dit : « Je les veux « tous trois », et les doit encore. «

Il ne payait guère mieux les demoiselles que les tableaux. « Marion de Lorme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l'oreille faisaient le plus plaisant effet du monde. J'ai ouï

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dire qu^une autre fois elle y entra en homme; on dit que c'était en courrier; elle-même Ta conté. Après ces deux visites, il lui lit présenter cent pistoles par des Bournais, son valet de chambre. Elle les jeta et se moqua du cardinal. On Ta vu plusieurs fois avec des mouches. »

Le cardinal aimait les femmes ; mais il craignait le roi, qui était médisant. Il avait fait une comédie qui était fort ridicule, et il la voulait faire Jouer. Mme d'Aiguillon et le |maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert pour Ten détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours. Desmarets avait des peines enragées avec lui. Il fallait se servir de ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile ; il croyait écrire mieux en prose que tout le reste du monde ; mais il ne faisait état que des vers. Il a écrit en un endroit de son catéchisme ces mots : « C'est comme qui entreprendrait d'entendre le More de Térence sans commentaire. » C'est signe qu'il avait bien lu Térence.

Il était avide de louanges. « On m'a assuré que dans une épître liminaire d'un livre qu'on lui dédiait, il avait rayé héros pour mettre demi-dieu. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal était représenté ; il en

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sortait quarante rayons, au bout desquels étaient les noms des quarante académiciens. Monsieur le chancelier, comme le plus qualifié, avait un rayon vert. Je pense que M. Servien , alors secrétaire d'État, avait Tautre; Bautru ensuite, et les autres au prorata de leurs qualités, pour user des termes du président de La Vieuville. Il y mit Cherelles- Bautru, qui n'en était point, au lieu du commissaire Robert. C'était un Auvergnat, qui a fait de ridicules traités de chronologie. »

J'ai dit que le cardinal n'aimait que les vers. Un jour qu'il était enfermé avec Desmarets, que Bautru avait introduit chez lui, il lui demanda : « A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir? — A faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets. — Point du tout, répliquat-il; c'est à faire des vers. » Il eut une jalousie enragée contre le Cid, à cause que ses pièces des cinq auteurs n'avaient pas trop bien réussi. Il ne faisait quedes tirades pour des pièces de théâtre; mais, quand il travaillait, il ne donnait audience à personne; d'aiUeurs il ne voulait pas qu'on le reprît. Une foiUr'Étoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus durement qu'il put qu'il y avait quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n'avait seulement que trois syllabes de plu^s qu'il ne lui fallait. « La, la, monsieur de L'Etoile^ lui

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dit-il, comme s'il s'agissait d'un édit, nous le ferons bien passer! »

Et, pour terminer dignement la biographie du cardinal-ministre, l'auteur a écrit ces deux lignes :

« Le roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et, l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai. »

Voilà pourtant ce que c'est que l'histoire ! Celui qui la raconte ne parle jamais comme celui qui l'écrit; mais aussi quelle différence entre l'histoire racontée et l'histoire écrite ! L'une est terre à terre, et se traîne comme le vulgaire; l'autre est dans les cieux et vole à tire-d'aile; l'une ressemble à un conte d'enfant, l'autre à un poème épique; Tune fait rire ou fait pitié; l'autre ennuie ou fait peur; dans la première, les hommes sont hauts à peine de cinq pieds, les plus grands; dans la seconde, le plus petit a cinq coudées, taille mensongère et fantastique, à laquelle on ne sera pas disposé à ajouter foi, quand on pense que ce que nous voyons aujourd'hui sera de l'histoire dans cent ans.

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