‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 33 sur 50 · MEMOIRES · texte numérisé non relu

MEMOIRES

ANS la préface de ses œuvres complètes,

M. de Chateaubriand parle ainsi de ses

"^Mémoires : «J'ai enirepnsles Mémoires

de ma vie; cette vie a été fort agitée. J'ai traversé plusieurs fois les mers; j'ai vécu dans la hutte des sauvages et dans le palais des rois, dans les camps et dans les cités. Voyageur aux champs de la Grèee, pèlerin à Jérusalem, je me suis assis sur toutes sortes de ruines; j'ai vu passer le royaume de Louis XVI et Tempire de Bonaparte ; j'ai partagé l'exil des Bourbons et j'ai annoncé leur retour. Deux poids, qui semblent attachés à ma fortune , la font successivement monter et descendre dans une proportion égale : on me prend, on me laisse, on me reprend;

dépouillé un jour, le lendemain on me jette un manteau pour m'en dépouiller encore. Accoutumé à ces bourrasques, dans quelque port que j'arrive, je me regarde toujours comme un navigateur qui va bientôt remonter sur son vaisseau, et je ne fais à terre aucun établissement solide. Deux heures m'ont suffi pour quitter le ministère et pour remettre les clefs de Thôtellerie à celui qui devait l'occuper.

« Qu'il faille en gémir ou s'en féliciter, mes écrits ont teint de leur couleur grand nombre des écrits démon temps. Mon nom, depuis vingt-cinq années, se trouve mêlé aux mouvements de l'ordre social; il s'attache au règne de Bonaparte, au rétablissement des cultes, à celui de la monarchie légitime et à la fondation de la monarchie constitutionnelle. Les uns repoussent ma personne, mais prêchent mes doctrines, et s'emparent de ma politique en la dénaturant; les autres s'arrangeraient de ma personne, si je consentais à la séparer de mes principes. Les plus grandes affaires ont passé par mes mains; j'ai connu presque tous les rois, presque tous les hommes, ministres ou autres, qui ont joué un rôle de mon temps. Présenté à Louis XVI, j'ai vu Washington au début de ma carrière, et je suis retombé, à la fin, sur ce que je vois aujourd'hui. Plusieurs fois Bonaparte m'a

menacé de sa colère et de sa puissance, et cependant il était entraîné par un secret penchant vers moi, comme je ressentais une involontaire admiration de ce quïl y, avait de grand en lui. J'aurais tout été dans son gouvernement si je Tavais voulu ; mais il m'a toujours manqué pour réussir une passion et un vice : l'ambition et Thypocrisie.

« De pareilles vicissitudes, qui me travaillèrent presqu'au sortir d'une enfance malheureuse, répandront peut-être quelque intérêt dans mes Mémoires. On y pourra lire d'avance ce que j'ai été, car ils embrassent ma vie entière. Les lecteurs qui aiment ce genre d'études, rapprocheront les productions de ma jeunesse de celles de l'âge où je suis parvenu. Il y a toujours quelque chose à gagner dans les rapprochements de l'esprit humain. »

Ainsi parle des Mémoires dt sa vie le plus grand écrivain et le plus grand poète de notre temps. Cette page, qui peut servir très bien de préface à ses Mémoires, vous en donnera une idée d'autant plus grande que l'auteur s'y montre plus simple et plus modeste. Nul homme, en effets de nos jours, ne représente mieux cette époque, qui fut à la fois la république, l'empire et la vieille monarchie, que M. de Chateaubriand. Il est le plus grand par l'espYit, par le style, par la poésie, par le cœur; je n'ai pas dit par le génie : il n'est que le

second dans le siqcle : il faut laisser la première place à Bonaparte. Mais Bonaparte n'a pas écrit ses Mémoires. Nous avons de lui quelques paroles sur son rocher, et, de ce côté, il est encore bien tranquille, car "sa vie a été écrite dans toute FEurope, avec le fer, avec le feu, avec le despotisme, avec la liberté, avec la gloire! sa vie est partout. Jusqu'à présent, la vie de M. de Chateaubriand n'est que dans ses ouvrages; c'est là seulement qu'il faut la chercher. A qui sait lire dans ces grands livres, où toute l'humanité est passée en revue, rien n'échappe de la vie dePécrivain. Il est là tout entier. Là vous trouverez, si vous savez chercher, le voyageur, le sceptique, le croyant, le poète, le philosophe, le chrétien, le Français, le royaliste, l'homme de la liberté, le gentilhomme, le citoyen, le soldat, l'historien, l'homme des jours de lutte, le fidèle qui défend ses rois tombés, le ministre qui conseille les 'rois tout-puissants. Le jeune homme est là, le vieillard est là encore : passions, plaisirs, rêves, espérances, désespoirs, songes d'été ; l'âme, et l'esprit, et le cœur, tout l'homme, tout le poète se retrouvent dans les œuvres de M. de Chateaubriand; et il a dit une très belle chose et très vraie quand il a dit : Mes ouvrages sont les preuves et les pièces justificatives de mes Mémoires; on pourra lire à l'avance ce que j'ai été!

Il y avait bien longtemps que nous pensions à réunir page à page les Mémoires de M. de Chateaubriand, épars dans les vingt-deux volumes in-S" de ses œuvres complètes: car nous savions à l'avance tout ce quMl y avait à gagner dans ces

• analyses de Vesprit humain^ et de quel esprit! Tout à coup le monde littéraire s'est ému à cette nouvelle : M, de Chateaubriand a terminé les Mémoires de sa vie ! Bien plus, le grand poète, à l'Abbaye-aux-Bois, sous le regard bienveillant et protecteur de M™e de Récamier, cette femme de tant d'esprit et de cœur, dont Taimable souvenir se mêle à tous nos souvenirs poétiques depuis vingt ans au moins, M. de Chateaubriand fait la lecture de ses Mémoires. Il a décidé qu'ils ne paraîtraient qu'après sa mort; mais, avant de mourir, il est bien aise d'évoquer les souvenirs de cette belle et grande vie, afin de s'assurer s'il a toujours été fidèle à ces deux sentiments de son cœur : Famour d'une religion charitable et un attachement sincère aux libertés publiques. Donc, il a invité à cette grande fête de la pensée ses

,amis, jeunes et vieux; il a mis à nu devant eux et son âme et son cdéur; il leur a lu les confessions de sa vie.

M. de Chateaubriand a marché à la tête du

XIX« siècle, qu'il a ouvert aussitôt après que

J.-J. Rousseau eut fermé le XVI II" siècle. O mon Dieu! quelle histoire, quelle biographie, devant laquelle eût reculé Plutarque! Quel historien et pour quel héros! Quel écrivain et pour quelle histoire! Vous faites-vous bien Tidée d'une biographie dont le Génie du Christianisme et les Martyrs ne sont que des fragments épars et de simples pièces justificatives ?

Eh bien! voilà tantôt quinze jours que M. de Chateaubriand a commencé la lecture de ses Méynoires. Les portes jalouses de TAbbaye-aux-Bois se sont refermées sur le lecteur et sur son auditoire; pas un son, pas un éclat de voix, pas un signe de vie n'est sorti de cette enceinte si vivement émue à cette lecture; les vieux murs sont restés silencieux, et de ce jugement sans appel de notre temps, porté de si haut et par un tel homme, de ces paroles dernières qui ont la solennité de la tombe, de ce testament littéraire de M. de Chateaubriand, la France ne sait rien, Paris ne sait rien, l'Europe nesaitrien encore. M. de Chateaubriand a lu, pendant quinze jours, un nouveau livre dont il est le héros, et, de ce livre, rien n'a transpiré dans le public. Mais Técho de cette voix puissante pouvait-il ne pas venir jusqu'à nous? M. de Chateaubriand n'a pas pu Tespérer!

Non, il n'en sera pas ainsi ; non, il ne sera pas

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dit que les murs de TAbbaye-aux-Bois aient été muets à ce point qu''ils niaient pas révélé quelques-unes des paroles qu^ils ont entendues; non, il ne sera pas dit que nous autres, nous, le vulgaire, nous n'aurons pas arraché à cet auditoire d'élite quelques-unes de ses émotions. Et de quel droit reconnaitrions-nous ce privilège aux élus de M. de Chateaubriand? Et qui, parmi eux, lui est plus dévoué que nous? Ont-ils plus d'admiration que nous pour son génie? Ont-ils plus de sympathie pour sa personne? Ont-ils plus de dévouement à sa gloire? C'est donc par un injuste bonheur qu'ils sont les premiers venus à ces révélations posthumes. Ils sont chez M'"e Récamier, à la bonne heure; ils voient M. de Chateaubriand face à face, ils entendent sa voix, ils assistent les premiers aux développements de cette grande et merveilleuse existence qui touche à toutes les grandes renommées de l'Europe, c'est bien! Mais est-ce à dire que nous n'aurons pas le droit de nous tenir à la porte de l'Abbaye-aux- Bois pour attraper quelques sons égarés dans les airs ; et là, quand minuit aura sonné, de voir sortir cet auditoire transporté, et de ramasser les révélations éparses de son enthousiasme, et de l'entendre au loin raconter son admiration au vent qui gronde, à l'eau qui coule, à l'étoile qui brille

au ciel? Et, si nous avons été assez heureux pour avoir un reflet de cette gloire ainsi racontée avec tant de modestie et de génie, pourquoi nous, qui ne sommes arrêtés par aucune promesse, ne dirions-nous pas tout ce que nous savons à l'avance? Pourquoi ne partagerions -nous pas nos larcins avec tous les hommes littéraires de notre époque? M- de Chateaubriand a lu ses Mémoires sans nous : eh bien! cependant, nous savons assez de ses Mémoires pour pouvoir en parler; nous en avons assez entendu parler par celui-ci qui est un homme de sang-froid, par celui-là qui est un poète, par tous ceux qui les ont entendus, pour que nous puissions, à l'aide de ces notes éparses et, surtout, à l'aide des œuvres de M. de Chateaubriand, reconstruire quelques passages de ce grand ouvrage inédit, monument d'airain et d'or, que l'auteur laisse après sa mort pour lui servir à la fois d'oraison funèbre, d'épitaphe et de tombeau.

On conçoit facilement l'impression produite par ces premiers mots des Mémoires de M. de Chateaubriand ; Préface testamentaire. -Cqz'i est la dernière volonté de l'auteur : ne publier ses Mémoires qu'après sa mort. Il n'existe que deux copies de ces Mémoires : l'une est déposée entre les mains de M^e de Chateaubriand, l'autre entre les mains de M^^e Récamier. On dit que ccsMérnoires

ont été achetés par des spéculateurs anglais 25, 000 francs le volume. Ce sont là des détails bien tristes. Des Anglais, pour éditer le plus grand écrivain de notre pays! des Mémoires que Pimpatience publique n'ose pas désirer, tant est cruelle la condition à laquelle Fauteur consent à publier son dernier livre! et lui, souriant au milieu de ces tristes idées, assistant, lui vivant, à une lecture posthume; écoutant, lui vivant, des paroles qui, pour nous, sortiront d'une tombe quand nous les entendrons! Tel a étéreffetde la première soirée. D'ailleurs, le premier livre est tout entier consacré aux aïeux du poète qui sont morts, et à son père qui est mort aussi; race de vieux et entêtés gentilshommes pauvres et de vieille noblesse, qui vécurent constamment séparés de Louis XIV. Un des plus remarquables de cette vieille race, c'est le père de M. de Chateaubriand. Il était pauvre comme l'était son père, et il était resté seul au monde avec sa mère. Il avait à peine quinze ans, quand un jour il s'agenouilla devant le lit de sa vieille mère qui était malade, la priant de le bénir : car, disait-il, c'était sa résolution d'aller chercher fortune. Sa mère le bénit. Il s'embarqua à Saint-Malo; il fut fait deux fois prisonnier, et il s'échappa deux fois. De retour à Saint-Malo pour la dernière fois, il se maria à une jeune personne noble, dont il eut

plusieurs enfants. M. de Chateaubriand et sa sœur Lucile étaient les plus jeunes; ils furent élevés au château de Combourg, ancienne maison des Chateaubriand, que son père avait rachetée.

Vous connaissez le château de Combourg; vous Tavez vu bien désolé et déjà abandonné pour jamais , dans René : « J'arrivai au château par la longue avenue de sapins; je traversai à pied les cours désertes; je m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou à demi brisées, le chardon qui croissait au pied des murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des portes et le perron solitaire, où j'avais vu si souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les marbres étaient déjà couverts de mousse ; le violier jaune croissait entre leurs pierres disjointes et tremblantes; un gardien inconnu m'ouvrit brusquement les portes...

tt Couvrant un moment mes yeux de mon mouchoir, j'entrai sous le toit de mes ancêtres ; je parcourus les appartements sonores, où Ton n'entendait que le bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine éclairées par une faible lumière qui pénétrait entre les volets fermés. Je visitai celle où ma mère avait perdu la vie, celle où se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans mon berceau , celle enfin où l'amitié avait reçu mes premiers aveux dans le sein d'une sœur. Partout

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les salles étaient détendues, et Taraignée filait ses toiles dans les corniches abandonnées. Je sortis précipitamment de ces lieux, je m"'en éloignai à grands pas, sans oser tourner la tête. Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les frères et les sœurs passent dans la société de leurs vieux parents ! »

M. de Chateaubriand n'aurait pas écrit les Mémoires de sa jeunesse qu'on les aurait jr^trouvés dans René : « Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal; tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons, puis je les abandonnais tout à coup pour contempler la nue fugitive ou entendre la pluie tomber sur le feuillage. «

Ce que l'auteur dit à peine dans René, mais ce qu'il dit très bien dans ses Mémoires, c'est le respect mêlé de terreur que lui inspirait son père. Son père était un homme de haute taille, d'une physionomie sombre et sévère, imposant de toutes les manières; son pas retentissait, sa voix était solennelle, son regard étincelait. Pendant le jour, le jeune François de Chateaubriand aimait mieux faire un long circuit que de passer devant son père; et la nuit venue, dans ce château désert, situé au milieu des forêts, dans une contrée reculée, toute cette famille se réunissait dans une

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vaste salle, la mère et les deux jeunes enfants blottis sous rimmense cheminée, et le père, enveloppé dans son manteau , qui se promenait de long en large sans rien dire. A mesure que leur seigneur et maître s'éloignait du coin où ils étaient blottis, la conversation entre la mère et les enfants devenait de plus en plus animée; plus les pas du seigneur allaient en s'affaiblissant, plus les voix enfantines prenaient le dessus. Mais tout à coup le vieux comte se retournait, il revenait de la porte à la cheminée; alors tout d'un coup aussi la^conversation baissait peu à peu; plus il avançait, plus les voix s'affaiblissaient. Quelquefois il s'arrêtait devant la cheminée : on n'entendait pas un souffle, et alors, de sa grosse voix, il demandait: Qiie dit-on? On répondait par le silence le plus profond; il reprenait sa promenade, et la veillée se passait ainsi dans ces alternatives de causerie et de silence.

Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa chambre ; on prêtait encore Toreille et on l'entendait marcher là-haut; son pied faisait gémir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait, et alors la mère, le fils, la sœur, poussaient un cri de joie; les deux enfants se livraient à mille jeux folâtres; ou bien, ce qui était plus amusant encore, ils se racontaient des histoires de

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revenants. Parmi ces histoires, il y en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires, et qui sera un jour citée comme un modèle de narration.

. Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du revenant de M. de Chateaubriand.

La nuit, à minuit, un vieux moine dans sa cellule entend frapper à sa porte. Une voix plaintive rappelle; le moine hésite à ouvrir. A la fin il se lève, il ouvre : c'est un pèlerin qui demande rhospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se rejette sur le sien ; mais à peine est-il endormi que tout à coup il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le suivre. Ils sortent ensemble. La porte de Téglise s'ouvre et se referme derrière eux. Le prêtre à l'autel célébrait les saints mystères. Arrivé au pied de l'autel, le pèlerin ôte son capuchon et montre au moine une tète de mort : « Tu m'as donné une place à tes côtés, dit le pèlerin ; à mon tour, je te donne une place sur mon lit de cendres. »

Vous sentez combien c'étaient là de délicieuses terreurs, et comme à ces récits la sœur se pressait contre b frère et le frère contre la sœur! Rien n'est touchant comme les pages de M. de Chateaubriand sur cette belle, intelligente et jeune

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sœur Lucile! Toute son enfance s'est passée à côté de sa sœur; ils ont eu Tun et Pautre les mêmes chagrins, les mêmes plaisirs, les mêmes terreurs.

tt Timide et contraint devant mon père, Je ne trouvais Taise et le contentement que devant ma sœur. Une douce conformité de mœurs et de goûts m'unissait étroitement à cette sœur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à parcourir les bois à la chute des feuilles ; promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. O illusions de l'enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs!

« Tantôt nous marchions en silence, prêtant Foreille au mugissement de l'automne ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions rhirondelle dans la prairie, Parc-enciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature.

« Nous avions tous les deux un peu de tristesse au fond du cœur; nous tenions cela de Dieu ou de notre mère! »

Vous voyez déjà ce qu'était l'enfant; d'après l'enfant, vous pouvez juger de l'écolier. Un rêveur, un poète ; étudiant nonchalamment et à ses heures ;

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ennuyé du collège, et au collège, comme à la maison paternelle, se réfugiant dans Tamitié qui lui faisait paraître les heures moins longues. Le jeune François de Chateaubriand fut élevé au collège de Rennes. Là il étudia, autantquMl pouvait étudier, Farithméiique de Bezout, et comme contrepoids à M. Bezout, il découvrit Horace, THorace expiirgatus et les Confessions de saint Augustin, deux nouveaux amis de collège. Ces souvenirs de collège sont charmants, racontés par M. de Chateaubriand; c^est tout à fait la fraîcheur et la grâce enfantines et la passion champêtre des premiers livres des Confessions de J.-J. Rousseau. Il se souvient des moindres incidents du premier âge. Il a un regret pour tous ses amis qui sont morts, entre autres pour son ami Régille, le Vendéen, mort à Quiberon. Ce brave Régille était prisonnier des bleus sur parole; la nuit venue, il se jette à la nage pour aller avertir un vaisseau anglais qui était en croisière de ne pas approcher. Les Anglais avertis veulent entraîner Régille avec eux; mais lui, fidèle à sa parole, se rejette à la nage, et il revient au fatal Quiberon, où il est fusillé le lendemain en criant: Vive le roi! Pauvre Régille! il pouvait bien manquer à sa parole; que faisait aux bleus un cadavre de moins?

Le collège de Rennes ne laisse guère d'autres

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souvenirs à M. de Chateaubriand; tous ses camarades de collège sont morts, ou presque tous. Parmi les aventures c|u'il raconte, voici la plus gaie :

Il était expressément défendu au collège de dénicher les nids d'oiseaux. Un jour, pendant la promenade, les joyeux condisciples découvrent au faîte d\m grand arbre un nid de pie ; la mère était au sommet de Farbre qui veillait sur sa couvée. Comment faire pour parvenir au nid tant défendu et tant convoité? Les jeunes enfants se montrent le nid du regard et du geste. « Qui montera là-haut le premier? Est-ce toi, Louis? Est-ce toi, Victor? Est-ce toi, François ? — Ce sera moi », dit François, voyant que tous les autres hésitent; « ce sera moi! » et aussitôt le voilà qui grimpe. Il grimpe; il s'accroche aux branches; il monte, il monte, il monte encore; il ne se voit pas monter; il entend d'en bas qu'on l'applaudit et qu'on l'admire; il monte toujours. A la fin il est près du nid; la pauvre mère, forcée dans sa retraite, s'envole à regret; le petit François plonge la main dans le nid. Pa^ d'oiseaux ! mais de petits œufs mollement étendus sur le duvet, et chauds encore ! Lui, qui ne veut pas redescendre de l'arbre les mains vides, s'empare des œufs et les cache dans son sein. Alors il se met à redescendre. Il était

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plus difficile de descendre qu'il n'avait été facile de monter; les branches plient, les branches cassent ; son pied glisse, il s'écorche le visage et les mains ; il arrive ainsi, tant bien que mal, à un certain endroit où Parbre , se divisant en deux, formait une fourche; il tombe à cheval sur cette fourche, oîi il reprend haleine, jambe de ci, jambe de là.

Comme il était ainsi à cheval, reprenant haleine et cherchant à descendre de cette hauteur, il entend soudain crier ses condisciples : « Voici le maître! voici le maître! « Et, en effet, le maître paraissait au loin, et chacun de prendre sa volée comme la pie, et François de Chateaubriand de rester là-haut tout seul, à cheval sur son arbre. Un seul de ses condisciples était resté au pied de l'arbre, qui lui disait : « Sauve-toi, François! laisse-toi couler de Tarbre, François! prends-le à bras-lecorps, François! » Peut-être ce camarade si fidèle au malheur n'était-il autre que ce digne Régille. Pauvre Régille!

Ainsi fit François. 11 prit Tarbre entre ses deux mains et il se laissa glisser de haut en bas de l'écorce raboteuse. Il arriva ainsi jusqu'à terre, quelque peu froissé, il est vrai, mais qu'importe? le maître n'a rien vu. Il reprend donc sa course et rejoint ses camarades ; le maître le voit venir et

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le regarde. O désespoir! ô accident imprévu! les œufs, les maudits œufs se sont cassés dans la poitrine du petit François; son gilet a changé de couleur; la pie est vengée, ses œufs crient vengeance. Le maître, espèce de Breton à tête dure, déclare à François de Chateaubriand qu'il aura le fouet. On rentre au collège; vous pouvez penser si Ton rentre tristement.

A peine rentré, le maître fait appeler François de Chateaubriand dans sa chambre afin qu'il ait à subir sa peine. Alors le petit François, le cœur oppressé, les yeux pleins de larmes, les mains jointes, prie et supplie qu'on lui épargne cette ignominie. Il demande une autre peine, — la prison, — le pain sec, — les pensums, — deux cents vers d'Horace à apprendre par cœur. — Vains efforts! le maître Ta dit, François aura le fouet! En même temps le maître s'approchait pour donner le fouet à François. Celui-ci, voyant la prière inutile , prend son parti sur - le - champ comme un gentilhomme; il s'adosse contre le mur, et quand son bourreau s'approche, il se défend à coups de pied et à coups de poing; il mord, il frappe, il crie, il égratigne; il s'enfuit, il se cache sous le lit, il se retranche derrière les meubles; un jeune lion n'eût pas mieux fait. A la fin, de guerre lasse, on lui cède; il emporte la

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victoire bien mieux et bien plus chastement que le petit Jean-Jacques en pareille occasion.

Après dix mois passés dans ces études et dans ces promenades, tour à tour rêveur et colère, emporté et patient; étudiant à ses heures, mais étudiant seul; rêvant déjà et déjà modulant cette phrase savante et cadencée qui est peut-être mieux qu'une poésie, poésie dont il avait déjà la conscience en son âme, et qu'il a trouvée plus tard, lui le premier, lui tout seul, à la grande admiration de la France, il revenait passer ses vacances à Combourg. Il revoyait le vieux château que frappait la vague, il embrassait sa mère, il se remettait à trembler devant son père, il causait avec sa jeune sœur, il travaillait avec elle; il prêtait Toreille aux bruits confus de la forêt et de la mer. Puis soudain ce ne fut plus au collège qu'on l'envoya, ce fut au régiment; il était écolier la veille, il fut soldat le lendemain, soldat tout à fait, allant à Texercice. — Une! deux! Une! deux! Portez arme! présentez arme! et jamais feu! — Quand il sut le métier, marcher au pas, aller, venir, nettoyer son fusil, blanchir sa buffleterle et noircir sa giberne, on le fit monter en grade. Il devint caporal, puis sergent, puis enfin sous-lieutenant, ma foi! Alors ce fut à lui à enseigner les autres.

Il leur apprit ce qu'on lui avait appris. — Une!

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deux! Une! deux! Tourne à droite! Tourne à gauche! En avant! marche! fixe! droite! gauche! portez arme ! arme au bras ! Tout ceci se passait à Dieppe, où il était en garnison; les galets de la mer lui servaient de champ de bataille : il devint ainsi, comme disait son colonel, un officier tout à fait accompli.

Quand cette nouvelle éducation du jeune Chateaubriand fut achevée, et cela se lit promptement, son père l'envoya à Paris pour chercher fortune. Il fit donc encore une fois ses adieux au château de Combourg, à sa mère, à sa sœur; puis il partit dans une voiture de poste, tête à tête avec une dame qu'il devait accomipagner jusqu'à Paris. Mais, comme dit M. de Chateaubriand, laissons jparlei' ses Mémoires :

« Je n'ai revu Combourg que trois fois. A la mort de mon père, toute la famJile se trouva réunie au château pour se dire adieu. Deux ans plus tard, j'accompagnai ma mère à Combourg; elle voulait meubler le vieux manoir; mon frère y devait amener ma belle-sœur; mon frère ne vint point en Bretagne, et bientôt il monta sur Téchafaud avec la jeune femme pour qui ma mère avait préparé le lit nuptial ! Enfin je pris le chemin de Combourg, lorsque je me décidai à passer en Amérique.

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« Après seize années d'absence, prêt à quitter le sol natal pour les ruines de la Grèce, jVillai embrasser au milieu des landes de ma pauvre Bretagne ce qui me restait de ma famille; mais je , n'eus pas le courage d'entreprendre le pèlerinage des champs paternels. C'est dans les bruyères de Combourg que je suis devenu le peu que je suis; c'est là que j'ai vu se réunir et se diperser ma famille. De dix enfants que nous avons été, nous ne restons plus que quatre. Ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été jetées au vent.

« Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoit-es, le voyageur s'arrêtera un moment aux lieux que j'ai décrits. Il pourrait reconnaître le château, inais il chercherait en vain le grand 7nail ou le grand bois; il a été abattu; le berceau de mes songes a disparu comme les songes. Demeuré seul, debout sur son rocher, l'antique donjon semble regretter les chênes qui l'environnaient et le protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui, j'ai vu, comme lui, tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son abri; grâce au ciel, ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours oii j'ai passé ma jeunesse ! »

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Ici s'arrêtent la première et la deuxième lecture des Mémoires de M. de Chateaubriand.

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