MADEMOISELLE MARS ET MADAME DORVAL
par rétude; comédienne avec son cœur, comme M"e Mars est comédienne avec son esprit ; Mme Dorval, le soutien délirant et déguenillé du drame moderne, comme M"e Mars est la chaste et correcte interprète de la vieille comédie !
Faites donc un vaudeville avec ces deux femmes !
Et puis, pourquoi les comparer Tune à l'autre, ces deux femmes, je vous prie? Qu'y a-t-il de commun entre M"e Mars et M^e Dorval ? Ni le même visage, ni la même voix, ni le même maintien, m le même sourire, ni le même regard, ni la même intelligence! Rien de commun entre ces deux femmes !
Quand Tune élève la voix pour réciter les \ beaux vers de Molière et la très spirituelle prose de Marivaux, vous croiriez entendre le son argentin d'une duchesse de Louis XIV ou de LouisXV; votre oreille attentive et charmée confond dans son admiration le poète et l'actrice ; vous vous sentez à l'aise avec cette femme qui parle si bien ; vous comprenez que vous êtes dans un salon de la meilleure compagnie; vous êtes le maître d'un noble plaisir.
Quand l'autre parle et que vous entendez cette voix, qui est d'abord un soupir voilé, puis un sanglot terrible, réciter une prose souvent barbare et sanglante^ vous frémissez malgré vous.
Vous VOUS demandez en tremblant dans quelle horrible maison vous êtes entré sans le savoir. Qui parle là-bas? Quelle est cette voix rauque, perdue, voilée, usée, fatiguée, pénible, et si puissante pourtant? C'est la passion de la rue, c'est Tamour de Talcôve bourgeoise, c'est Tadultère en prose, c^est le désespoir de toutes les femmes, c'est Mme Dorval.
Si bien que, même les yeux fermés, il est impossible de ne pas distinguer ces deux femmes Tune de Tautre. A présent, ouvrez les yeux et voyez-les entrer sans qu'elles parlent.
Saluez M"e Mars ! Quel grand air, quelle noble démarche, quel décent maintien! Cest moins c]u'une reine, mais à coup sur, passe la reine, elle viendra après la reine. M"e Mars, nous Tavons vue en habits de bure, dans un cinquième acte de mélodrame, à genoux, aux pieds d'un homme! Eh bien! c'était encore, c'était toujours la grande dame qui s'était assise à côté du Misanthrope, dans le salon de Célimène.
Et maintenant, voici l'autre venir. Elle arrive, ou plutôt elle entre à pas précipités; on voit tout de suite que c'est une femme qui est venue à pied dans la rue, dans la boue, toute seule, sans chaise à porteurs et sans carrosse. Elle entre : sa robe est à peine attachée; ses épaules, qui sont blanches, ne