MADEMOISF.LLE MARS ET MADAME DORVAL
tiennent pas à son corset ; on voit battre son cœur, et certes elle ne cherche pas à le réprimer. Quant à son geste, elle n'a pas de geste. Elle va, elle vient, elle cne, elle pleure, elle sourit, selon le caprice de la minute présente; elle obéit librement à toutes les passions, et toutes les passions lui conviennent pourvu qu'elles soient vulgaires.
Dans un drame, elle fuit Tesprit, elle fuit le style, elle a peur de Tironie, elle a horreur du sourire; le fard Técrase, la conversation la perd. Donnez-lui Texclamation, les frénésies, les colères, les désespoirs, très bien ! Comme aussi, prenez garde de lui donner de riches atours et de rhabiller comme s'habillent toutes les femmes.
Elle arrachera les rubans de ses cheveux, croyant arracher ses cheveux; elle déchirera ses dentelles en voulant se meurtrir le sein; le soulier de satin la gène, comme la robe de satin ; pour elle, le satin c'est toujours de la bure; malgré sa belle robe, elle se vautrera par terre dans la poussière, dans le sang s'il le faut; que lui fait une robe?
Vous l'avez vue l'autre jour dans Angelo; c'était elle qui était la grande dame, c'était l'autre qui était la courtisane, et certes toutes les deux, en changeant de rôle, elles avaient cru faire un tour de force ce jour-là!
Eh bien! vainement la courtisane s'était battu
les flancs pour être au niveau de son rôle, pour être en effet la folle et insouciante Vénitienne qui vend ses baisers et ses charmes, et qui vit publiquement de sa beauté, de ses grâces et de son sourire; vainement aussi la grande dame s'était pénétrée de sa dignité de femme mariée et de maîtresse respectée et de jeune fille de grande maison : il est arrivé tout d'un coup et malgré elles, et quand ce drame a été bien pris de toutes parts, que la courtisane a fini par redevenir simple, calme, honnête; que la grande dame s'est abandonnée de nouveau à ses cris, à ses larmes, à ses passions étranges, et enfin qu'elle est revenue toute nue sur la scène, dans les bras de son amant, pendant que la Thisbé (dernier trait de pudeur) arrangeait modestement sa robe de soie pour mourir.
Faites donc des parallèles entre ces deux femmes que tout sépare : leurs habitudes, leurs passions, leur pensée, leur théâtre ; celle-ci qui se sent forte et invincible, abritée qu'elle est par le manteau royal de Molière; celle-là, courageuse femme, qui abrite le drame moderne sous les trous de son propre manteau.