‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 50 sur 50 · TYRAN DE PADOUE · texte numérisé non relu

TYRAN DE PADOUE

L y avait, en effet, de la terreur et un intérêt puissant au fond de ce drame.

Les ressorts en sont compliqués, les péripéties en sont nombreuses; toutes les passions amoncelées dans ces cinq actes se heurtent d'une façon étrange et brutale; c'est une action qui marche sans s'arrêter ou plutôt qui court au hasard ; mais le hasard auquel obéit' cette action dramatique est merveilleux et tout-puissant sur Tàme du spectateur. A coup sûr, Angelo^ tyran de Padoiie, n'est pas un chef-d'œuvre, même dans la nouvelle acception de ce grand mot : chef-d'œuvre, qu'on a si fort abaissé au niveau des intelligences modernes; mais, à coup sûr aussi, c'est l'œuvre d'un grand esprit, d'une imagination puissante,

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d'un habile écrivain. A ces causes, le Théâtre- Français a bien tait de jouer de nouveau ce drame, âgé déjà de deux ans.

D'ailleurs, ce n'est pas là une de ces oeuvres qu^on oublie. De pareilles hardiesses vous saisissent tout d'abord d'un étonnement si profond qu'il est impossible de se défendre contre cette émotion spontanée et irréfléchie. Une fois qu'une pareille histoire, ainsi racontée, s'est emparée de votre intelligence, vous n'avez plus à vous en défendre; il faut l'écouter bouche béante, il faut ouvrir de grands yeux pour voir et pour pleurer. Cette histoire toute remplie d'amour profane, de pur amour et d'ignoble amour ; cet amas sans fin de poisons, de poignards et de cercueils; ces personnages sans proportion entre eux, sénateur, espion, fille de joie, honnête femme, la courtisane et la duchesse; ce bruit de portes qui se ferment ou qui s'ouvrent; ces palais, ces cachots, ces assassins, ces prêtres, ce prie-Dieu, ce billot tout noir, cette hache, ce crucifix, cette fange et cet or, ce sang et ce vice, quelle confusion! quel pêle-mêle! Et le moyen de se défendre contre un intérêt élevé sur un pareil piédestal?

II est vrai qu'une fois revenu de cette première et inévitable surprise, quand votre cœur s'est calmé, quand votre tête s'est refroidie, quand vos yeux

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ne sont plus éblouis par tant d'apparitions étranges, par tant de couleurs disparates, par tant de sentiments si opposés et si divers, alors, retiré dans un petit coin de votre bon sens, cet endroit réservé qu'on peut appeler la conseilleuse littéraire, vous vous demandez si vous n'êtes pas la dupe d'une illusion violente, de quelque malfaisant génie, la dupe d'un horrible rêve que vous auriez fait tout éveillé! Quoi donc! serait-ce là la tragédie moderne, la seule tragédie possible? La tragédie, cette simple et naturelle façon d'exciter la pitié, de faire couler les larmes, de reproduire les grands caractères, de remettre en lumière les rois, les héros, les révolutions, les empires qui ne sont plus? Quoi donc! la tragédie est-elle donc à cette heure passion si complètement abolie qu'on la doive ressusciterpar ces moyens violents et contre nature? Autrefois, un palais ouvert à tous les vents, quatre gardes avec des hallebardes de fer-blanc, un fauteuil, quatre personnages, et parmi ces personnages deux confidents, à la fin de la pièce un poignard ou une coupe de poison, suffisaient à produire les plus grands effets dramatiques. On écoutait, on pleurait, on passait tour à tour des larmes à là terreur, de la haine à la pitié. Vingtquatre heures suffisaient à l'accomplissement des actions les plus terribles.

Et maintenant, pour arriver au même résultat, quedeconditionsétranges! Lesvingt-quatreheures suffisent à peine à Texposition de ces poèmes. Pour construire les palais dans lesquels se passent ces ■sortes d^actions dramatiques, il faut des architectes expérimentés et élevés à Técole d'architecture d'Anne Radcliffe. Ce ne sont que portes dérobées, fossés, couloirs mystérieux, balcons élevés, trappes secrètes, herses, ponts-levis, tourelles, voilà pour Tenveloppe du drame moderne! Et encore, une fois bâti, une fois sillonné de mystérieux détours dans tous les sens, si ce palais pouvait suffire! Mais non, c'est à peine Tafifaire d'un seul acte; après quoi il faudra passer de ce palais dans un autre palais non moins compliqué, ou bien sur la place publique, et de la place publique dans un jardin, et de ce jardin dans un cachot, et de ce cachot dans une chambre à coucher, et de cette chambre à coucher dans un tribunal,

La tragédie française, cette grande dame si calme, si bien posée, si sereine, est devenue une petite fille échevelée et vagabonde, qui jette à tous les vents ses paroles d'amour. Rien ne la défend contre les outrages de la foule, rien ne la protège contre les curiosités impudentes; le premier venu la peut aborder, cette fille effrontée, et lui demander d'où elle vient, où elle va. Et alors elle vous répondra

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sans façon : « Je viens de chez mon père, ou je viens dechez mon mari, et je vais voir mon amant !» Et elle vous laisse là, confondu.

Les accessoires de la tragédie moderne ne sont pas moins étranges et moins multipliés que les palais et les carrefours qu'elle habite de préférence. Du temps de la vieille tragédie, cette chose qu'on appelle Vaccessoire était tout à fait inconnue. Une lettre, une coupe, un poignard, et c'était tout. Dans la tragédie moderne, Vaccessoire menace d'étouffer le fait principal. A l'heure qu'il est, il n'y a pas de théâtre, grand ou petit, qui n'ait un magasin (Tac^ cessoires, un commis aux accessoires ; place importante, en effet, car si un seul de ces accessoires vient à manquer, adieu le drame, adieu l'intérêt, adieu la pitié, adieu la terreur! Fi d'un art sérieux qui dépend ainsi d'une clef, d'un flacon, d'un morceau de bois peint ou de carton ! Aujourd'hui, pour être un poète dramatique, il faut être, non seulement un poète, mais encore il faut être, et M. Victor Hugo l'est en effet, un architecte, un paysagiste, un costumier, un armurier, il faut savoir le blason, la chimie, la pharmacologie et l'art de lever les sièges. Si le poète, emporté par son génie, ne nous explique pas au préalable qu'il fait nuit, et que dans cette nuit il y a un palais, et que dans ce palais il y a une fête, et dans cette fête

réclat des bougies et le bruit des instruments; sMl ne nous dit pas qu'il y a à gauche deux bancs de pierre, et entre ces deux bancs une porte sur le jardin avec une galerie en arcades, il arrivera que nous ne comprendrons presque rien de son premier acte. Devant son second acte, la chose est encore plus importante. Pour que cet imprudent Italien, qui se laisse conduire ainsi par le premier venu dans un palais terrible, soit véritablement dans une position désespérée ainsi que sa maîtresse, il est nécessaire que le poète nous démontre porte par porte, marche par marche, barreau de fer par barreau de fer, que cette chambre est placée dans le cœur d'un palais tout en pierre, et qu'on n'arrive dans cette chambre que par deux portes, irrévocablement fermées; qu'il y a là-haut un oratoire dans une tourelle, que la fenêtre de cet oratoire est grillée, et qu'au bas de cette fenêtre se trouvent quatre-vingts pieds de mur à pic et la Brenta en bas !

Si quelque chose manque à ces explications dignes d'un geôlier, si une seule maille de cette grille vient à se déranger, plus de drame. Vous aurez beau dire avec l'espion Homodéi : Une grille^ c'est du luxe.'cetxe grille est indispensable pour l'intelligence des terreurs qui vont venir; autrement seriez-vous excusable de vous être per-

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mis un pareil luxe? Y ous avez donc bien compris ce ^-stème de bascule. Ces deux, portes, cet oratoire, cette galerie dans le palais du podestat qui regarde le pont Molina, cette clef qui ouvre dans cette galerie la première porte, la seconde porte, la troisième porte, vous avez compris tout cela; vous avez compris qu'il y a un balcon au-dessus de cette fenêtre. Maintenant que le plus difficile est fait, prenez-en à votre aise, car, par Saint- Marc! vous allez voir l'admirable scène du second acte entre ces deux femmes, celle-ci qui rugitcomme une lionne et celle-là, pauvre agneau ! qui attend le boucher. Mais, de bonne foi,* croyez- vous donc que cette très belle scène, et très dramatique, ne serait pas plus belle encore si, pour vous y conduire, vous n'aviez pas pris tant de clefs, tant de passages, tant de portes, tant de détours?

Au troisième acte, c'est-à-dire à la troisième journée (et Beaumarchais se croyait bien hardi pour avoir fait la Folle Journée), la femme du doge, qui va mourir, est encore obligée de bien nous rappeler la disposition des lieux où elle se trouve, tant elle comprend combien il est nécessaire que nous nous tenions pour avertis. Ca-

TARiNA. — Cette porte [Elle va à la porte.)

Oh! je l'entends qui la referme au verrou! — Cette fenêtre ? ( Elle regarde. ) Oh ! que c'est

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haut! » Toujours la porte, toujours la fenêtre, toujours du bois et du fer. Eh ! mon Dieu ! n^avez-vous pas d'autres obstacles? Est-ce bien là une occupation digne de la poésie d'ouvrir et de fermer des portes? Un grand poète comme M. Victor Hugo, au lieu de perdre à ce métier tant d'esprit, d'énergie et de passion, ne ferait-il pas mieux de laisser ce triste ouvrage aux Fichet et aux Huret de Tart dramatique?

Lorsque Boileau nous parle d'n;z sujet d'intrigue enveloppé, certes il ne songe ni aux portes, ni aux fenêtres, ni aux prisons, ni aux liens de fer. Ce qui est admirable dans une action bien conduite, ce sont vraiment des passions et des catastrophes imprévues : le terrible Auguste pardonnant à Cinna, Chimène s'écriant: Non, je ne te hais point ! Tancrède combattant pour Aménaïde, Andromaque poussant Oresie. Pensez-vous donc que briser la colère des uns, exaspérer Tamour des autres, les jeter ainsi, sans violence, dans tous les désespoirs dramatiques, cela n'est pas plus noble, et plus grand, et plus digne d'intérêt mille fois, que de creuser des fosses, d'ouvrir des cercueils, ou de fermer des tombes fraîchement remuées? Il est parlé quelque part de la foi qui soulève des montagnes; à cette force étrange, le poète dramatique doit préférer la passion qui fait battre les cœurs , une

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simple larme qui mouille les paupières. Aussi, à cet appareil terrible, élevé à si grands frais par M. Victor Hugo, je préfère, et de beaucoup, la scène d'amour entre Rodolfo et Catarina. Catarina est bien touchante, et quel mot charmant : « Rodolfo, un baiser! »

Cette troisième journée se termine encore par les détails de la même architecture. — Angelo {aux deux guetteurs de nuit) : « Y a-t-il des passages tellement cachés qu'aujourd'hui, par exemple, que ce palais est plein de soldats, vous puissiez descendre dans ce caveau, y entrer, et puis sortir du palais sans être vus? — Vous êtes forcés de passer par mon appartement; je vais en faire sortir tout le monde. »

Hélas! un autre mari, insensé, furieux, jaloux, mais bien à plaindre dans sa jalousie, bien touchant dans ses fureurs, Othello, immole aussi àses transports une femme innocente, jeune et belle. Quand vient la dernière scène, quand Desdémone arrive seule, en robe blanche, dans la chambre nuptiale, la jeune femme a-t-elle besoin de nous dire comment son palais est bâti, à quel étage de la maison est située sa chambre, et de quelles grilles de fer elle est entourée? Non. Elle-même, elle n'a jamais pensé à tous ces détails. Elle ne sait pas qu'elle va mourir, mais nous le savons, nous

autres, nous le savons à coup sûr, car nous connaissons le Maure; et certes il ne faut que le voir et Teniendre pour savoir, quel que soit le palais où elle est enfermée, quelle que soit la chambre qu'elle habite, que sa victime ne saurait lui échapper. Elle est abandonnée à elle-même, nul ne Pespionne, toutes les portes de la maison sont ouvertes. Elle peut encore se sauver, la pauvre femme, sur cette barque qui s'enfuit au bruit des chansons, et pensezvous qu'elle en soit moins touchante et moins à plaindre ?

Au cinquième acte, dans la chambre à coucher de la Tisbé, deux portes encore. — Le page noir (à la Tisbé) : « Le seigneur Rodolfo a son entrée particulière, Madame, faut-il la fermer aussi? » Et quand Rodolfo est entré, sa première parole est celle-ci : « Permettez-moi de fermer ces deux portes. » En vérité, ne sont-ce pas là des précautions superflues? Et quand, tout à l'heure, vous allez nous montrer la Tisbé si dévouée, si admirable, si généreuse; quand nous allons entendre ces sanglots et ces larmes, et ces délires infinis, avez -vous donc une assez mauvaise opinion de nous pour penser que nous allons nous souvenir que Rodolfo n'a pas fermé ces deux portes?

Voilà pour ce qui regarde l'architecture de ce drame. En même temps, si l'on voulait conlipter

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un à un tous les objets dont ce drame a besoin pour s'accomplir, on serait étonné du nombre de ces objets après avoir été étonné de la dépendance dans laquelle ils retiennent tous les personnages de cette histoire. La clef d'or, la guitare, le manteau, le poison, les deux lettres d'Homodei , le crucifix, qui joue un rôle non moins grand que le poison, le flambeau qui fume encore, le lit, le billot et la hache, sans compter les verrous et les clefs dont je ne parle pas : tels sont les éléments presque indispensables de ce drame. Jugez donc quel style de fer, et quelles sombres pensées, et quelle énergie brûlante pour donner la vie à tous ces détails!

Il y aurait bien d'autres observations à faire à propos d'Angelo. Comment cet homme si terrible se laisse-t-il tromper de manière à perdre à la fois sa femme et sa maîtresse? Catarina Bragadini n'est-elle pas quelque peu imprudente de s'abandonner ainsi à ce fol amour? Etait-il bien nécessaire de réhabiliter une seconde fois, dans la personne de la Tisbé, la fille de joie dont Marion Delorme n'était que l'idéal? Cet Homodei, ce vil espion, de quel droit aime-t^il cette dame, noble Vénitienne qui ne peut épouser qu'un roi ou qu'un noble vénitien? Et enfin, ce Rodolfo, quel triste rôle ! Aimé de deux femmes : l'une est tuée à son

sujet, et il lue l'autre injustement. L'une et l'autre n'ont pas d'autre occupation que de lui sauver la vie, et il les accable sous toutes sortes de misères. Ainsi, j'aime la Tisbé disant à son amant : a Ah! vous me tuez! Ah! c'est là la première idée qui vous vient! Vous voulez me tuer ainsi, vousmême, tout de suite, sans plus attendre, sans être bien sûr? Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement? >

Malheureuse femme ! elle n'a que trop raison contre son amant. Catarina aussi, comme elle écrase de son mépris son pauvre tyran : « Tenez, vraiment je vous méprise! Vous m'avez épousée pour mon argent, parce que j'étais riche; vous avez dit : Cela rapporte cent mille ducats par an, prenons cette fille! — Vous me jugez, vous me condamnez dans l'ombre, en secret! Ah ! c'est infâme! »

Mais n'est-ce pas un grand tort pour un personnage dramatique-d'avoir si fort et si complètement raison?

11 faudrait dire aussi que cet assassinat arrive trop vite, que cet affreux tyran ne peut pas tuer une femme parce qu'il a surpris une lettre équivoque; que même la république de Venise n'eût pas souffert cette immolation inutile, et qu'enfin, si la chose se faisait ainsi à Venise, la chose

ne doit pas se passer ainsi dans le drame. Qui dit drame dit combat, dit lutte, dit remords.

Et puis, ne trouvez-vous pas qu''après avoir rappelé la Desdemona de Shakespeare, l'héroïne de ce drame rappelle la Juliette? Elle tremble, comme Desdemona, sous la jalousie d'un tyran ; elle meurt comme Juliette, et pour ressusciter comme ellCj résurrection moins touchante il est vrai, car Juliette revient à la vie dans les bras de celui qu'elle appelle son jeune époux. Où vas~tii, mon jeune époux? c'est le rossignol qui chante. Et comme on se souvient avec délices de cet hymne matinal, accompagné du chant des oiseaux et de la brise murmurante, quand on retrouve cette jeune femme et ce jeune homme sur le bord d'une tombe qui se sera ouverte deux fois pour le même mort?

Plus elles viennent de loin et plus elles ont été préparées avec art, plus de pareilles émotions sont puissantes sur l'esprit de la foule. Voulezvous plaire et charmer longtemps : ménagez toutes vos ressources, méfiez-vous des surprises, m^éfiez- Yous des coups de théâtre, gardez-vous d'être trop brusque et trop violent. La surprise est d'un effet passager et misérable. L'homme ne s'étonne qu'une fois, quand il s'étonne. Vous êtes terrible, en effet, mais à quelles conditions? Ce qui est

beau, c^est d'être terrible longtemps, c'est de faire pleurer toujours. Ne voyez-vous donc pas qu'une fois que vous m'avez instruit des mystères de ces appartements secrets, de ces couloirs cachés, de ces trappes, de ces serrures à combinaisons, j'en sais autant que vous; et alors, malgré tout votre génie, faudra-t-il nécessairement, si vous voulez m'amuser encore, que vous me contiez un nouveau conte. Cinq journées ne tous suffiront plus, il nous faudra bientôt mille et une nuits, comme dans les contes arabes. IJ'omne punctum de l'art, c'est de mettre à profit les vingtquatre heures dramatiques de manière à rendre éternelles les douleurs qui s'y racontent, intarissables les larmes qui sV répandent.

Donc, il faut dire que, si un drame comme Angelo, tyran de Padoue, et plusieurs autres drames de la nouvelle école, après avoir jeté un vif éclat et soulevé toutes les curiosités contemporaines , finit bientôt par retomber dans l'obscurité et dans l'oubli , ce n'est pas que ce drame manque de puissance, d'énergie, de style, d'émotions, de grandeur et d'intérêt, c'est que toutes ces excellentes qualités sont prodiguées en pure perte dans une fable impossible, invraisemblable, et qui, pour se produire, a besoin de trop de secours artificiels. Tout cet échafaudage puéril, et dont sans doute

Tauteur est bien fier, Thomme de goût le donnerait sans marchander pour quelques-uns de ces mots partis du cœur, comme M. Victor Hugo en trouve si souvent; et, en effet ^ ce sont ces mots-là qui ont sauvé son drame et qui lui ont donné toute sa valeur.

Cette reprise à.''Angelo avait attiré toutes sortes de publics : le public curieux, le public avide d'émotions, le public qui ne s'inquiète que du jeu des acteurs, enfin le public qui juge, qui compare, qui sait revenir, sans en rougir, sur toutes les surprises de la veille, diflficile et dangereux public celui-là, mais le plus agréable de tous pour une pièce bien faite. Le drame a été joué avec ensemble, mais d'une façon languissante et triviale. Tous ces comédiens, qui avaient d'abord été simples et raisonnables même dans leur emportement, ont eu peur d'avoir oublié leurs rôles, et ils les ont renforcés pour montrer qu'ils les savaient mieux que jamais. Ainsi Beauvallet a été obscur à force d'être profond; Provost a été trop fin; le jeune Rodolfo a poussé l'exaltation amoureuse jusqu'au fanatisme. Que dirons-nous de M"e Noblet, qui avait entrepris de jouer le rôle de la Tisbé? La pauvre enfant a succombé dès les premières paroles. La force lui a manqué, non seulement la force, mais encore l'audace, l'emportement, la

colère, la passion, la douleur; toutes ces vertus, tous ces vices mêlés ensemble à forte dose, et qui composent le caractère étrange qu'on appelle la Tisbé ! Mais aussi M''^ Noblet, ce jeune et naïf talent, élevée à l'école de Corneille et de Racine, princesse de Thèbes, de Rome ou de Troie, par la grâce de la chaste et pure poésie du grand siècle, pouvait-elle jamais penser à entrer dans ce labyrinthe de passions qui s'entrecroisent au hasard? La pauvre enfant devait s'y perdre à coup sûr, et en effet elle s'y est perdue dès les premiers pas.

A la première représentation à''Angelo^ je me rappelle l'étonnement du public quand on lui apprit que M'ie Mars allait jouer le rôle de la courtisane, tandis que M™^ Dorval représenterait la grande dame vénitienne. Quoi donc ! disait-on , M^me Dorval, si abandonnée, si furibonde, si furieuse, si échevelée, si pantelante, on va la condamner à la grâce d'une Vénitienne? Quoi donc ! et M"e Mars, la merveilleuse grande dame, elle qui est Célimène, et qui n'a jamais pu être tout à fait ni Suzanne, ni la femme du Tartuffe, quoi donc! elle va représenter une courtisane d'Italie, une comédienne de théâtre, les pieds dans la boue, la tête dans les fleurs? Mais c'est absurde! Ainsi parlaient les imprévoyants, les amateurs de comé-

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die bourgeoise, les pauvres esprits qui se figurent qu'il faut être une duchesse pour jouer les rôles de duchesses, une comédienne pour jouer les rôles de comédiennes, une ingénue pour jouer les rôles d'ingénues.

Les habiles laissèrent parler les bonnes gens, et je vous laisse à penser leur joie quand ils assistèrent à cette lutte mémorable de M.^^ Dorval et de M'ie Mars, si admirablement placées en sens inverse de leur talent et de leurs habitudes dramatiques! C'était superbe! M"s Mars courtisane, appelant à son aide toutes les ressources de son art, n'avait jamais été si fière, si dédaigneuse, si retranchée dans sa dignité ; elle réhabilitait véritablement cette Tisbé, en lui prêtant ces belles manières, cet admirable langage, cettenoble démarche, cette belle voix qui sonne et qui coule comme For. On disait de toutes parts : C'est une duchesse qui a été changée en nourrice, cette Tisbé! De son côté, Mrne Dorval, chargée d'une couronne de comtesse et d'un grand nom parmi les grands noms de la république vénitienne, restait la même, et telle que la nature l'a faite. Elle avait gardé toute son indépendance, tout son abandon, tout son oubli d'elle-même et des autres. C'était superbe ! Elle représente une grande dame, que lui importe? Il faut avant tout qu'elle soulève, qu'elle

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excite, qu'elle remue les passions. Point de gêne, point de retenue, nulle contrainte; et d'ailleurs, puisque la courtisane a conservé les allures de la grande dame, ne faut-il pas bien que la grande dame conserve les allures de la courtisane? En ceci, M^e Dorval était aussi obstinée que M"e Mars, et elles avaient raison l'une et l'autre. En vain vous auriez interverti l'ordre de leurs rôles, en vain vous auriez plié ces deux volontés de fer à un joug qui leur est étranger. Chacune d'elles, quel que soit son rôle, restera dans sa vraie nature dramatique; car elles savent très bien que là est tout leur succès, toute leur popularité. Aussi, c'était admirable de voir la lutte de ces deux femmes. Et que celle-ci était dédaigneuse ! et que celle-là était insolente ! Et' quel regard elles se jetaient malgré elles! Et comme M'^e Dorval se disait : Mademoiselle Mars gâte mon rôle ! Et comme M"e Mars pensait tout bas : Madame Dorval me gâte mon rôle ! Ces deux créations, la Tisbé et Catarina, j'ai presque dit Tisbé et la Catarina, en changeant ainsi d'allure et d'aspect, avaient pris je ne sais quel air de nouveauté piquante, 1 qu'on ne leur a plus retrouvé du jour où M^'^Mars, fatiguée de tant d'émotions violentes et n'y pouvant plus suffire, se retira de cette arène où elle avait été un si rude jouteur.

Alors Mme Dorval prit le rôle de la Tisbé, et elle y porta toutes ses qualités violentes, toute son énergie, toute sa passion. Chose étrange ! le rôle de la Tisbé disparut. Où était-elle, la craintive Tisbé, accablée par la misère, relevée par son amour, esclave et maîtresse, qui se plaint, qui pleure, qui s'exalte, qui insulte, mais toujours d'une façon si calme et d'une voix si touchante, et d'un si tendre regard! Plus M^e Dorval était terrible, énergique, violente, hardie, moins on plaignait la Tisbé, qui doit beaucoup souffrir pour être un peu à plaindre, et pour qui la pitié doit servir de respect.

Comme aussi , à passer de M^e Dorval à M™e Volnys, le rôle de Catarina perdit tout son caractère! Certes la pauvre Catarina est assez rudement traitée pour avoir le droit de se défendre et de se protéger elle-même. Ce n'était pas trop de ces instants d'énergie que M^e Dorval avait prêtés à Catarina, pour relever quelque peu cette victime qu'on immole, cet agneau qu'on égorge, et qui tend le cou sans se plaindre. Au moins, entre ces quatre murailles où elle était enfermée comme dans un sanglant abattoir, M'^^ Dorval se débattait à merveille. Elle avait des colères admirables; elle se relevait" souvent, de manière à faire pâlir son pâle tyran. On lui savait gré d'avoir ainsi le sentiment de sa dignité blessée, et de comprendre

Pinsulte assez pour se défendre. Mn^e Dorval était admirable quand elle disait : Que pense\-voiis de cette femme, Monsieur i' Elle était opprimée, il est vraij mais elle savait qu'elle était opprimée. I^^me Volnys ne s'en doute guère; elle se plaint, elle se lamente, elle gémit, rien ne la défend, rien ne la protège. Elle s'abandonne elle-même, de façon que le bourreau n'a plus qu'à frapper. Mme Volnys, dans ce rôle encore tout empreint de la hardiesse de M^e Dorval, appelle à son aide les cent mille petites grâces qu'elle a apprises à l'école de Jenny Vertpré; elle a été d'un bout à l'autre une excellente femme sacrifiée à un affreux mari , mais elle n'a été que cela. Ainsi ces deux rôles ont perdu, à être convenablement joués, la plus grande partie de l'intérêt et de la pitié qu'y avaient jetés, avec un si insolent bonheur, Mme Dorval et M"e Mars.

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