‹ Petite flore latineChapitre 184 sur 254 · SERVUM PECUS · texte numérisé non relu

SERVUM PECUS

(Troupeau servile.)

« 0 imitaîores ! servum fecus, a dit Horace, ô imitateurs, troupeau servile ! » Imiter les grands modèles sans les copier, se remplir de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs expressions et de leurs tours, en disposer comme de son propre bien, sans gène et sans contrainte, fut toujours le privilège exclusif de quelques écrivains de génie. Ainsi imitait La Fontaine :

Quelques imitatei-irs , sot bétail , je l'avoue , Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue J'en use d'autre sorte, et me laissant guider. Souvent à marcher seul j'ose me hasarder. On me verra toujours pratiquer cet usage ; Mon imitation n'est pas un esclavage.

Plein de ses modèles, s'identifiant avec eux, se jouant avec leurs pensées, La Fontaine les modifiait à son gré, ajoutant à leur naïveté, à leur grâce, de manière que ce qu'il produisait était à lui sans cesser d'être à ses- maîtres. Il était bien éloigné de cette imitation servile qu'Horace voulait flétrir et que lui-même livrait au ridicule dans ces vers de la fable du Singe :

N'attendez rien de bon d'un peuple imitateur, Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre : La pire espèce, c'est l'auteur.

Molière disait aussi : « Je prends mon bien partout où je le trouve. » Il imitait donc, mais il surpassait, mais il changeait le cuivre en or, fidèle au précepte : Il est permis de voler un auteur, pourvu qu'on le tue.

SESQUÏPEDALIA VERBA.

(Mots longs d'une toise.)

({ Le héros de la tragédie, dit Horace, ne doit employer, s'il veut que ses malheurs touchent le cœur du spectateur, ni paroles ampoulées, ni mots longs d'une toise. »

Il me fait dire aussi des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise.

C'est dans la bouche de Petit-Jean que Racine met cette expression d'Horace. Quant au précepte du poète latin, Racine l'a suivi mieux quo personne ;

Écoutez l'enfant roi qu'interroge Athalie;

En ses discours naïfs chaque terme est sans fard ;

Tout l'art a disparu, c'est le comble de l'art.

Joseph Chénier.

SI AUGUR AUGUREM...

(Si un augure voit un augure...)

Le proverbe latin ajoute : a II ne peut s'empêcher de rire. » C'est le vieux Caton qui a le premier lancé ce trait contre les augures, et Cicéron le répète dans son Traité de la Diiination, liv. lî, ch. xxiv: « C'est un mot depuis longtemps connu que celui de Caton, qui s'étonnait que deux augures pussent sp regarder sans rire. »

Les augures étaient à Rome des ministres de la religion, qui se faisaient les interprètes de la volonté des dieux et qu'on ne manquait jamais de consulter pour savoir si une entierrise réussirait ou non. Les augmes répondaient après avoir consulté le vol, le chaut, l'appétit des oiseaux, l^s éclairs, la foudre, les entrailles des victimes, etc. Quand ils entraient en charge, ils juraient de ne jamais révéler aucun de leurs mystères, et ils avaient sans doute pour cela de bonnes raisons.

Avant même la fin de la république, les augures étaient tombés en discrédit. Il serait trop long de citer toutes les plaisanteries inspirées par leur science chiméiique. Caton rencontre im de ses amis, l'air soucieux et troublé : « Qu'avez-vous? lui dit-il, un malheur vous est-U arrivé? — 0 mon ami, je crains tout. Ce matin, en me réveillant, j'ai vu, le dirai-je? une souris rongeant mon soulier! — Eh bien, répondit Caton, tranquillisez-vous; le prodige serait vraiment grand si le soulier avait rongé la souris. »

Annibal conseillait à Antiochus de li-sTcr bataille aux Romains; le roi lui ayant répondu qu'il ne l'osait, parce que les entr.iilles des victimes n'étaient pas favorables : « Quoi! lui dit Annibal, aimez-vous mieux vous en rapporter aux entrailles d'un bœuf qu'à l'avis d'un vieux général ? »

On connaît la conduite irrévérencieuse de Claudius Pulcher envers les poulets sacrés : « Qu'ils boivent, s'ils ne veulent pas manger, » dit-il en les faisant jeter à la mer.

Ne rions pas trop des Romains. Combien de gens parmi nous, au -dix-neuvième siècle , et au-dessus des classes vulgaires, n'aimeraient pas à voir du sel renversé sur la table, un couteau croisé sur une fourîhette, et dîneraient mai en compagnie de douze convives!

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