INTRODUCTION
Nous avons Thonneiir de présenter au public la reproduction d'une gravure inédite à multiples scènes, intitulée : LE TRIOMPHE DE LA SAINTE VIERGE DANS V ÉGLISE DE CHARTRES. Cette planche fut dessinée et gravée en i6^y par N. de Larmessin, et dédiée à Messieurs du Chapitre de Chartres, par leur très humble serviteur, Louis MocauEX.
Nous y ajoutons /'Explication des figures et des histoires aui sont représentées en la planche du Triomphe de la Sainte Vierge dans l'Église de Chartres, dont Yauteur paraît être le même Louis MocauET, se disant marchand de tailles-douces, rue des Tr ois-Maillets, proche le Soleil d'Or.
Voici pourquoi nous avons eu la pensée de choisir cette gravure avec son explication comme base de notre histoire.
D'abord, elle est fort intéressante par elle-même, car elle représente fidèlement des figures, des lieux, des scènes qui ont vivement touché le cœur et frappé T imagination de nos ancêtres. C'est la Statue antique de Notre-Dame de Sous- Terre, cest la Sainte Châsse renfermant le Voile de la Sainte Vierge, cest le fubé de la Cathédrale, c'est la Cathédrale elle-même avec toutes ses flèches, c'est la Chapelle de Notre-Dame de Sous-
Terre, telle qu'elle venait d'être rétablie, c'est la perspective de la Ville, Ce sont enfin différentes scènes historiques, récentes et anciennes, telles quon se les représentait à la fin du XYii^ siècle.
De plus, un certain nombre des objets rappelés par cette gravure ont disparu à la Révolution, ou même auparavant. Le Jubé a été renversé en iy6), la Statue de Notre-Dame de Sous-Terre, la Sainte Châsse, les petites flèches de la Cathédrale, un certain nombre d'églises de la ville ont été brûlés, brisés, détruits en lyc^j et dans les années suivantes.
D'autre part, peu nombreuses sont les reproductions authentiques de ces divers îJionunients, On n'en possède aucune, par exemple, pour la Sainte Châsse et la Chapelle souterraine ; pour les autres, on n'en conserve quune ou deux, plus ou moins ressemblantes, en dehors de celles que nous donnons ici.
Cette gravure même est fort rare : il n'en existe que six exemplaires tout au plus, du moins à notre connaissance, un au Musée de Chartres, un {fragmentaire) à la Bibliothèque de cette ville, un au Cabinet des Estampes de Paris, et enfin trois autres chei^ des particuliers.
C'était donc une chose utile de la publier de nouveau, de lui donner plus de notoriété, et de la soustraire davantage, en la multipliant^ aux risques de destruction.
Les archéologues, les gens de goût et de foi l'accueilleront, nous l'espérons, avec faveur.
Pour les premiers, cette gravure du xvii^ siècle est l'œuvre d'un artiste qui ne fut pas sans réputation.
Nicolas de l'Armessin, d'après la Biographie Didot, était né en 1640. Ses portraits le firent particulièrement remarquer. On cite parmi les plus vantés, ceux du duc Philippe de
Bourbon^ de Henriette Stuart^ sœur de ce prince, etc. Son fils, né à Paris {1684-1'/^^), fut graveur comme lui, et travailla d'après Watteau et Boucher,
Les âmes croyantes aimeront savoir ce quêtaient ces objets et ces lieux si augustes et l'impression qu'ils causaient sur les chrétiens du grand siècle, A partir d'Henri IV, et. spécialement depuis les années 1640 et suivantes jusqu'en t6^o, on s'occupa beaucoup de la Crypte : elle fut le centre d'un grand mouvement de piété et de restauration, que secondèrent les chanoines. Souchet, de 164^ à 16^4, fut commis à la surveillance des travaux de décoration ; les chanoines Biaise fourdain, mort en 1684, et Nicolas Leclercq, mort en 168^, comptèrent parmi les principaux bienfaiteurs des Cryptes.
Une foule de fondations et de donations, de pèlerinages royaux, signalés par les Registres Capitulaires, montrent quil y eut alors un réveil extraordinaire de dévotion à Notre-Dame de la Crypte, à Notre-Dame du fubé ou du Pilier, et au Voile de la Sainte Vierge, Noire gravure est née de ce mouvement des âmes, et cest pourquoi elle est une page très précieuse de T histoire de notre Sanctuaire char train,
La gravure était accompagnée d'un texte cxplicatij détaché, qui avait pour auteur Louis Mocquet, Ce n'est pas que ce texte soit très curieux par lui-même; mais il semblait perdu, et nous croyons bien en avoir retrouvé l'unique exemplaire qui subsiste au Cabinet des Estampes. Ces pièces volantes sont facilement emportées par le temps. Nous l'avons reproduit à cause de sa rareté, et pour donner à notre publication tout son cachet antique.
Nous y avons ajouté, de notre fonds, une description de chaque scène, et un complément historique.
La description a paru utile pour mettre en lumière les
détails des gravures. La gravure d'ensemble en a surtout besoin, parce qu'elle est très réduite ; mais les gravures de chaque partie, étant de la grandeur de Foriginal, pourraient s'en passer; elle fixera cependant l'œil sur les points importants.
L'historique qui suit a pour but premier de faire mieux comprendre les figures, les lieux et les scènes représentés. Le texte de Louis Mocquet, seul, n'aurait pas suffisamment satisfait la curiosité du lecteur. Il a pour but encore, en ajoutant certains faits notables, omis dans les gravures, de donner un récit asser^ complet des événements dont Notre-Dame de Chartres fut le centre, pour que cet opusctde soit vraiment une Histoire de cette célèbre Madone et de son sanctuaire.
D'ailleurs F intention de N. de Larmessin et de son premier commentateur était, on n'en peut douter, de rappeler à leur manière, pour les gens deleur temps, non seulement ce que faisaient leurs contemporains du grand siècle en Thonneur de Notre-Dame de Chartres., mais encore ce que F on racontait de la piété de leurs ancêtres.
Le Triomphe de la Sainte Vierge dans l'Église de Chartres
(Planche I)
Description de la gravure. — Tel est le riire, avons-nous dit, de toute cette gravure prise dans sa totalité; nous allons seulement indiquer les sujets, à l'aide des inscriptions qui les accompagnent ; chacun d'eux sera représenté à part dans la suite de cet ouvrnge.
Il y a trois sujets principaux encadrés par deux colonnes — et dix sujets secondaires, suspendus cinq par cinq à chacune de ces colonnes.
Au Centre. — Le sujet du milieu représente la Chapelle de Notre-Dame de Sous-Terre; Virgini paritiirae (v. PI. XIII),
Au-dessus, la sainte Châsse portée par deux anges avec la sainte Chemisette (PI. IV).
Au-dessous, la perspective de la Ville de Chartres avec trois écussons (v. PI. XIV).
Colonne de Gauche- — Sur l'entablement, on voit les armes parlantes de M^"" Godet des Marais : trois godets.
Puis, en descendant, « L Ancienne Image de la S^^ Vierge, telle qu'elle efl coriservée dans ht Chapelle fouterraine de Nojîre-Dame de Chartres » (v. PI. II).
Plus bas : « Le roy Louis le Gros à la tejîe de [on armée voulant ra/^er Chartres efl fléchi par ÏEvelque portant la Sainte Chafle, accompagné de fon clergé & fuivi du peuple en i i^y » (v. PI. VII).
Plus bas : « L Incendie de Noflre Dame qui nempefche pas deux Chartrains d'emporter la fainte Chajfe à travers les brafiers pour la fauver dans la grotte, 1020 » (v. PL VIII).
Plus bas : « Les Huguenots pendant le flége de ij6S qui veulent briser & ahatre l'Image de la sainte Vierge au-dejjus de la porte Drouaije fans la pouvoir frapper » (v. PI. XII).
Plus bas encore : « VEc^life de Nojîre Davie veiie par le dedans , à l'entrée de laquelle eft le Baron du Bueil qui vient offrir à la fierté le boulet de canon dont il a été frappé fans eftre bleffé »
(v. Pi. X).
Colonne de Droite. — Sur l'entablement, se voient les Armes du Chapitre : la Chemise de la Vierge.
Plus bas : « La grotte dans laquelle 5* Savinien cr S^ Potentien trouvèrent les Druides Cbartrains qui adoroient une Vierge qui devoit enfanter » (v. PI. III).
Plus bas : « Roolon duc des Normans affiégeant la Ville de Chartres eft mis en fuite a la veiie de la chemife de la Sainte Vierge que l'Evefque portoit au bout d'une lance, en ^ii » (v. PI. V).
Plus bas : u S^ Fulbert ^ travaillé d'une maladie brûlante, eft guéri en un inftant par un laiâ miraculeux de la S^"" Vierge, dont il rcflc des gouttes confervées dans le thréfor de VEglife » (v. PI. VI).
Plus bas encore : « Un Capitaine garanti d'un coup de moufquet par une chemifette bénite qu'il portoit fur foy, en vient rendre fes acîions de grâces a la 5'^ Vierge en i ^j4 » (v. PI. XI). j
Enfin sur le socle : « L! Augufîe é^life de Nofîre Dame de Chartres renommée par f on antiquité & par fon admirable ftruâure » (v. PI. IX).
Des chemisettes partagent à divers endroits les scènes précédentes.
Nous allons étudier chacune de ces scènes, en les disposant selon l'ordre chronologique. Elles nous donneront ainsi l'occasion d'esquisser une histoire sommaire de Notre-Dame avant la Révolution.
La Statue druidique
(Planche II)
Texte DU xvii^ siècle. — « Aux coflei de la Planche, (c font deux Pilaftres Jur chacun de/quels il y a quatre « carthouches, fous le pied d'EJlal où font repréfente^ des (( miracles avérer & les principales chofes recommandahles (( da7is TÉglije.
Scavoir.
(c Dans le premier carthouche de la colonne du cofté droit de (c la Planche efï Timage de la Sainte Vierge tirée fur celle ce qui efi confervée dans la Chapelle fouterraine & réduite en (C petit fur la hauteur de vingt-huit pouces neuf lignes que (( contient Toriginal,
(C La Tradition appuyée fur les anciens manufcrits veut (( que cette Image foit la même que celle que les Druides (( adoraient dans cette Grotte fous l'injcription de Virgini (( Pariturcc plus de cent ans avant la naiffance du Sauveur (C du Monde ; ce culte, qu'ils rendaient à la Vierge, leur était (C infpiré foit par la révélation divine, foit par la leâure des (( Saintes Ecritures, ou par la fréquentation qu'ils avaient (( eue avec les Chaldéens fcavans en la loi de Dieu, d'où ils (C avaient eu cognoiffance du futur myfiére de f Incarnation (( du Fils de Dieu, »
Description de la gravure. — L'image que nous avons sous les yeux, dépouillée des habits qui la couvraient ordinairement, est celle qui se rapproche le plus de l'original. On peut s'en rendre compte par la description suivante, qui fut faite par l'historien Pintard, vers 1681, sur la statue elle-même.
« Dans la chapelle fpécialement érigée en Ion honneur, la « vénérable imuge qui l'y voit élevée dans une niche au-dellus ^^ de Tautel, eft faite de bois qui paroift être du poirier que le « long temps a rendu de couleur enfumée. La Vierge eft dans « une chaife, tenant fon Fils iilÏÏsfur fes genoux, qui, de la main « droite, donne la bénédiction, & de la gauche porte le globe » du monde. Il a la tèie nue <Sc les cheveux fort courts. La robe « qui lui couvre le corps eft toute clofe & repliflee par la cein- *^ ture; fon vifage, fes mains & fes pieds qui font découverts, a font de couleur d'ebeine grife lu3^fante. La Vierge eft reveftue (( par deflus fa robe, d'un manteau à l'antique, en forme de c< dalmatique, qui fe retrouiï^int fur les bras, femble arrondie <• par le devant lur les genoux jufqu'où elle defcend ; le voile ** qui lui couvre la tête porte fur fes deux épaules, d'où il fe i< rejette fur le dos. Son vifage eft extrêmement bien fait & bien « proportionné, en ovale, de couleur noire luyfante ; fa cou- « ronne tft toute limple, garnie par le hault de fleurons en u forme d'ache ; la chaife eft à quatre piliers, dont les deux de u derrière ont 23 pouces de haulteur, fur un pied de largeur, « comprife la chaife, eft creufe par le derrière comme fi c'était « une écorce d'arbre, de trois pouces d'épaiflTeur, travaillée en « fculpture. La ftatue a 28 pouces & 9 lignes de haulteur. »
D'après ces indications, la statue avait o"" 80 de hauteur sur o^'33 de largeur; ses deux piliers de derrière avaient o"^' 62.
HiSTORiauE. — A défaut de l'original et seulement d'après les caractères apparaissant sur la gravure, il est difficile de préciser 1 âge de cette fameuse statue. Il n'est pas impossible qu'elle remonte au xii^ siècle et même au xi^, et qu'elle soit antérieure à l'image similaire de la Sainte Vierge sculptée au portail royal vers II 50, et à plus forte raison aux images analogues qui se voient dans les vitraux du xii^ siècle (portail royal, belle verrière) et du xiii^ siècle (chœur).
Cette statue succédait, sans doute, à celle qui avait été érigée dès le début de l'Eglise. C'est pour rappeler le culte antique qui avait été rendu à la Sainte Vierge, dés le temps des païens, qu'on y ajouta cette inscription : (c T^irgini Pariturae. y> Le mot : Druides paraît assez récent.
Nous rapporterons plus longuement au sujet de la planche suivante, consacrée à la grotte druidique, la tradition chartraine concernant les origines du culte de Notre-Dame.
Cette statue si vénérable fut transportée, après la fermeture de la Crypte en 1 79 1 , dans l'Église supérieure, contre le premier pilier de gauche de la grande nef. Elle y remplaça Notre-Dame du Pilier, qui placée, au xvi^ siècle, sur le Jubé, avait été érigée en ce même endroit après la destruction de ce magnifique monument.
Cette translation fut, pour l'antique statue de Notre- Dame de Sous-Terre, la cause de sa ruine. Le 20 décembre 1793, à l'occasion de l'installation de la déesse Raison, un révolutionnaire impie arracha la vénérable Image de son pilier, et la jeta violemment sur le pavé. La tête se détacha et roula aux pieds des témoins de cette profanation. Les débris furent recueillis par ordre du conventionnel Sergent Marceau, et sacrilègement brûlés devant le portail royal, avec une partie du riche mobilier de l'antique basilique. On raconte que tous ceux qui prirent part à ce crime devinrent fous. Ils n'ont d'ailleurs laissé aucune trace écrite de leur forfait, et c'est seulement par une allusion de Sergent Marceau que l'on est fixé sur la date de l'événement.
La nouvelle statue, faite d'après l'ancienne, mais avec quelques modifications plus ou moins heureuses, fut sculptée sur les ordres de M^^ E. Regnault, par M. Fontenelle, de Paris. Bénite solennellement le 8 septembre 1857, elle fut placée le 15 du même mois, dans l'endroit où elle est actuellement.
La Grotte druidique
(Planche III)
Texte du xvii^ siècle. — ce La greffe colonne qui fe (c trouve au cofté gauche de la Planche, porte dans fon pre- (( mier cartouche, la repréfentation de cette ancienne Grotte, (.(. où les Druides Char t rains faif aient leurs prières aux pieds (( de cette Vénérable Image de la Vierge, & où Saint-Savinien (( et Aventin les trouvèrent en dévotion quand ils vinrent (c annoncer V Evangile à Chartres. »
Description de la gravure. — Cette gravure est imitée de celle que Rouillard a mise en tête de la Parthenie, en 1609. On s'en est inspiré dans la peinture murale de la Crypte voisine de l'escalier du Clocher neuf Elle représente la grotte taillée dans le roc, au milieu des bois ; la Vierge tenant son Enflmt dans ses bras est sur une sorte d'autel ou de socle portant les mots : Vir- GiNi pafiturae. Cinq prêtres gaulois, sept dans Rouillard, sont à genoux devant Elle. La margelle du puits des Saints Forts apparaît du côté gauche.
HiSTORiauE. — Cette tradition d'un culte de la Sainte Vierge à Chartres, antérieur au christianisme, ou du moins contemporain du paganisme, remonte très haut. Peut-être fut-il inspiré par la croyance, que professaient tant de peuples même païens, à la venue d'une Vierge-Mère, ou encore par la connaissance des prophéties Judaïques, apportées d'Orient par le midi de la France. Louis Mocquet a expliqué, au sujet delà planche précédente, Texplication qu'on en donnait de
son temps. Qiioi qu'il en soii, on voyait encore, au milieu du xvii^ siècle, sous le milieu du chœur, une grotte où se trouvaient, disait-on, des vestiges du culte des idoles. En 1682, le chanoine Estienne s'exprimait ainsi : « L'Image de la Vierge était autrefois (( placée dans une niche taillée dans le roc&au-deffous (( on avait pratiqué groffièrement une forme d'autel, (c Mais comme cette fimplicité & ce dénument de c( décoration approchait trop de l'expofition des idoles, (( on a diipofé ce lieu en une très belle chapelle de (( marbre. » C'est cette ancienne disposition que Rouillard en 1609 & N. de Larmessin en 1697 ont voulu rappeler par la gravure que nous avons sous nos yeux.
(( Si j'ai dict, écrit Rouillard, que l'Autel auroit eflé (c bâti auprès d'un Puits & une image pofée deffus, ce c'eft chofe qui encores fe voidt à l'œil. »
Mais ce qui ne se voyait plus à l'œil, ni de son temps, ni du temps de N. de Larmessin, c'est la présence des prêtres druides en prières.
Comme ces prêtres, d'après les Commentaires de César, connus surtout depuis la Renaissance, avaient leur principal centre dans le pays des Carnutes, la tradition vit tout naturellement en eux les fondateurs et les hérauts de ce culte antique de la Vierge. On nous permettra de reproduire le curieux passage où Rouillard, dans un style épique, le fait inaugurer par le grand prêtre des Druides, cent ans avant l'Incarnation. Ce morceau nous fera comprendre l'état d'esprit duquel sont nées les gravures de Rouillard et de N. de Larmessin : (c Eftans donc les Druides arrivez à ce der- « nier centenaire qui debvoit immédiatement précéder (C la naifllmce de ce fils de la Vierge, par eux tant «attendu, centenaire expreflement défigné par fept (C ou huit livres tirez des x\rchives de l'Eglife de (( Chartres, leiquels comme en choie de très grande
(c importance, j'ai fidèllement conférez les uns aux (( autres, & m'y fuis arrêté, les trouvant tous conformes; (( iceux Druides, fe voians femonds (avertis) par la (( révolution du nouvel an, à faire leurs cérémonies (c accoutumées pour la récolte du Gui, venant du ciel (( & Rattachant aux Chefnes ou Erables, félon que (C mefmes l'ont efcript les profanes, Gui, qui eflait la (( figure du Meffie;
(( Lors, en l'affemblée d'iceux, tous reveftus de leurs (C Chappes blanches à leur manière accouftumée, en la (C préfence de Prifcus, pour lors Roi de Chartres, des (( Princes, Seigneurs & Eflats de la Province Charce traine, leur fouverain Pontife qui venoit à ce hault (( degré par voie d'eledion, après avoir faid le facri- (( fice du pain & vin, félon leur couftume ordinaire, (( & prié le Dieu du ciel, félon leur commune formule, « que le facrifice qu'il offroit, fuft falutaire à tout le « peuple Chartrain, leur remontra — & chacun fcait, (( que les Gaulois eftoient jadis auffi heureux en élo- (c quence, qu'infignes en piété — que le fouffle divin, (C duquel il le fentoit efmeu, lui donnoit tout enfemble (C & oftoit la parole : que le cœur lui batoit d'une (( véhémente fecouffe, & fe trouvoit épris d'une aile- (( greffe extraordinaire, aiant à leur annoncer que, par « la révolution du nouveau fiècle, il préfageoit appro- (( cher la Vierge predide par les Prophètes, par les (( Sybilles & fages Chaldéens, Vierge qui ramènerait (( l'aage d'or, & produiroit celui qui eftoit l'attente & (( l'efpoir des Gentils.
(( O ciel ! pourquoi ton mouvement agile efl-il plus (( lent & tardif que mes vœux ? A la mienne volonté (( que tu rompiffes, à la mienne volonté que tu cre- (c vaffes, que de toi promptement fortift le Jufte, & (( que la terre germafl le Sauveur de nous tous !
(C Que fi ma vieilleffe chenue & ja proche de fa (( foffe, ne me promet de voir ce bonheur en mes
(( jours, à tout le moins, ô Déité fupréme, je te rends (( grâce, d'avoir infpiré tout noftre facré Collège, d'an- (( ticiper le temps de fa venue, & au milieu de cette <c Grotte — il la monftroit au doigt — prés de ce (( Puits fouillé de noftre ordonnance, ériger TAutel & (( conlacrer cette Image par nous faide à la Vierge (( qui doit enfanter ce Meffie.
(( Vous, Princes & Seigneurs qui eftes ici préfens & « qui en nos elcholes avez efté imbus de ce Myftére^ « l'avez-vous pas à gré? & donnez-vous pas à ce (( faind Décret de noftre Collège, voftre commun (c fuff'rage?
« Ainfi parla ce Vieillard & fouverain Pontife, rou^ <c lant un fleuve de pleurs fur fa barbe vénérable. (( Incontinent fe lève un frémifl'ement par tout le « corps des facrificateurs Druides, & leur joie fit afll'ez (( paroiftre, qu'ils perfeveroient au ftatut par eux faid. (c Le Roi Prifcus, les Princes, Seigneurs & Eftats là (c convoquez, y tefmoignérent auflfi de leur part une c( fingulière & extrême dévotion.
(( A donc fut eflevé l'Autel dans la grotte défignée & ce l'Image de la Vierge tenant un enfant entre fes (( bras, colloque defl'us avec grands applaudiflemens. « Lors le Souverain Pontife des Druides, reprenant la (( parole & tenant le poufteau de l'Autel : Je le dédie, did- (( il, en rhonneur delà Vierge qui enfanterUy 8c ovdonuQ que (f déformais y foient faides prières folennelles. O « Vierge, jà née au ciel, fi le zèle de noftre piété ce t'avance cet honneur, ainfi (avant) que tu fois (( engendrée fur la terre, anticipe aufii fur nous l'effed (( du falut, que nous attendons de ton heureux & (( faind enfantement. Toute Tafl^iftance correfpondit à (( ce vœu, et à l'inftant fe finit l'afiTemblée. »
Rouillard sent le besoin de justifier ces procédés littéraires: (( Si j'ai fait haranguer le fouverain Pontife ce des Druides, dit-il, c'eft à la forme des Mages des
« Perfes leurs confrères, qui ne celebroient aucun (( facrifice fans faire préallablement une oraifon fur (( les mérites d'icelui , ainli qu'efcrivent Hérodote, (( Xenophon, Strabon & autres ; joind que nos Gau- « lois eftoient grands orateurs, ce que chacun confeffe. (c Si je leur ai donné des Chappes blanches en ce ce folennel liicrifice, ça a eflé après Pline. Bref li j'ai did (c que l'Autel auroit efté bafti auprès d'un Puits & une (( Image pofée deffus, c'eft chofe qui encores fe void à « l'œil)) (p. 20).
La tradition rapporte que les premiers apôtres de ce pays trouvèrent les Chartrains réunis dans la grotte, et les convertirent facilement en leur annonçant la venue de Celle qu'ils honoraient depuis si longtemps. Elle ajoute que les premiers fidèles, devenus très nombreux, portèrent ombrage au préfet romain Quirinus, qui donna l'ordre à ses soldats de les immoler. Ils furent massacrés dans la grotte même; Modeste, la fille du préfet, chrétienne aussi, ne fut pas épargnée. Les corps de ces premiers martyrs furent jetés dans le puits voisin, qui fut appelé dans la suite Puits des Saints Forts. C'est ce puits que des fouilles récentes ont remis à jour. La grotte elle-même n'a pas encore été découverte. Elle fut comblée au xvii^ siècle : l'autel et la statue furent ramenés, pour plus de commodité, à l'endroit où ils sont encore.
La Sainte Châsse et le Voile de la Sainte Vierge