PREFACE
Un mot de préface.
En rééditant en brochure la Petite Histoire des rois de France qui a déjà eu tant de succès dans les colonnes de la Patrie, je crois inutile de dire que ce travail n'a pas la moindre prétention littéraire. Il ne se recommande que par la sincérité et la bonne foi qui y ont présidé. Je n'ai voulu qu'éclairer mes compatriotes, et j'ai dit la vérité toute nue, sinon toute entière.
Maintenant était-il opportun de vulgariser ces détails historiques ?
La réproduction des lignes suivantes va donner une réponse suffisante à cette question.
Dans une chronique publiée quelques jours après le passage à Montréal de M. le général de Charette, j'avais écrit ceci :
" Une autre chose que nous regrettons, c'est que M. L. O. David, dans un discours très éloquent du reste, ait cru devoir mêler une note — prétendue libérale — à ce concert que nous croyons devoir qualifier presque de séditieux.
" Suivant M. David, nous, citoyens de la libre Amérique, jouissant, sous le régime d'une monarchie-fantôme, de tous les avantages du système républicain et constitutionnel, nous trouvions d'abord tout naturel de sympathiser avec la France républicaine ; mais depuis que celle-ci a chassé les jésuites de son territoire, parce qu'ils ne voulaient pas reconnaître le gouvernement du jour,
nous devons tous faire des vœux pour le retour des Bourbons.
" Mais M. David a donc oublié l'histoire !
" Il a donc oublié que les jésuites ont été à plusieurs reprises expulsés de presque tous les pays monarchiques d'Europe et d'Amérique !
" Il a donc oublié qu'ils ont été expulsés même de Rome par l'ordre d'un pape ; qu'un autre pape a formellement permis au roi Louis-Philippe de les faire sortir de France ; et qu'enfin Charles X, le dernier monarque de la dynastie bourbonnienne, et qui serait le prédécesseur direct d'Henri V, si jamais ce dernier montait sur le trône de France, signa le 1 8 juin 1828, deux ordonnances qui proscrivaient les jésuites et fermaient leurs collèges, pour exactement les mêmes raisons invoquées, il y a deux ans, par la république !
*' Nous ne rappelons pas ces faits parce que nous les approuvons ; mais seulement pour démontrer à M. David combien il est illogique de condamner la république à cause de l'expulsion des jésuites, surtout quand c'est au profit d'un autre régime qui en a fait tout autant et plus.
" Il n'est pas permis de passer ainsi l'éponge sur l'histoire, même pour flatter les opinions politiques d'un homme, si honnêtes qu'elles soient.
" Quant à nous, nous aimons la France, sans regarder à la forme de son gouvernement.
" Nous sommes heureux de la paix et de la prospérité sans parallèle dont elle jouit depuis qu'elle s'est débarrassée de ses maîtres. Nous sympathisons avec la république, sans approuver ses fautes. Mais nous respectons les convictions et les opinions des honnêtes gens. Nous gardons notre mépris pour les ambitieux — réactionnaires ou radicaux — qui ne désirent rien tant que de voir leur patrie plongée dans les horreurs de la guerre civile."
Cette claire et franche manière de parler créa naturellement un grand scandale dans le camp des légitimistes.
En sympathisant avec la république nous nous déclarions ennemis de l'Eglise.
Pour être catholique, il fallait être monarchiste, et surtout chambordiste.
Je répondis par les paroles qui suivent :
" Pourquoi donc, à cause de nos sympathies pour la forme de gouvernement que s'est donnée la France, nous tenir responsables des fautes de la république française, quand vous êtes forcés vous-mêmes d'avouer que les mêmes fautes ont été commises sous le régime que vous préconisez ?
" Pourquoi donc nous taxer d'irréligion, parce que nous sommes républicains, sous prétexte que la république expulse les communautés religieuses, quand vous reconnaissez être vous-mêmes partisans d'une monarchie qui a fait cent fois pis ?
" Mais s'il fallait tous être solidaires des erreurs commises par les gouvernements de notre choix, n'auraisje pas le droit de dire que vous devez être de fieffés libertins, des débauchés, des incestueux, des sodomistes, des empoisonneurs et des massacreurs, puisqu'il est avéré que presque tous les rois de France, à part de rares exceptions, ont chacun plus ou moins mérité quelqu'un de ces beaux titres à l'admiration de la postérité ?
" Jamais race humaine n'a plus unanimement et plus ouvertement affiché son mépris de toute pudeur et de toute loi. Je parle des femmes comme des hommes. Les débauches contre nature et les assassinats d'Henri III, les vices glorifiés de François ler et de Louis XIV, les orgies lubriques du Parc-au-cerf, les petits soupers de la régence, la liste presque jamais interrompue des prostituées assises sur le trône à côté des reines complaisantes, la nombreuse suite de bâtards royaux titrés par le monarque et dotés sur les fonds de l'Etat, enfin les débordements de toute espèce autorisés par la servilité des cours et servis par les cachots de la Bastille, voilà
quelques-uns des chapitres les plus intéressants de l'histoire de la monarchie française.
" Depuis Chilpéric elle est longue la liste des adultères royaux acceptés par le public et consacrés par les mœurs royales."
Suivait ici une liste des phrynés les plus célèbres de la cour de France. Puis j'ajoutais :
" Et remarquez que toutes ces scandaleuses personnalités étaient affichées ouvertement, reconnues comme maîtresses du roi, respectées comme les personnes les plus puissantes du royaume, et enrichies elles et leurs enfants par l'Etat qu'elles gouvernaient et qui payait !
" Il n'y a que lorsque la démocratie a pris le dessus — c'est-à-dire quand les mauvais principes ont envahi la France — que les souverains y ont mis plus de forme, et ont caché un peu plus leurs débauches au public.
" Quel malheur qu'on ne retourne pas cent ans en arrière, pour combler de joie nos saints programmeux et trudélicocotteux !
" Mais, disent-ils, les rois de France n'ont pas persécuté la religion eux, au moins !
" Non, ils n'ont pas persécuté la religion. Henri III était en prière dans la chambre voisine de la salle où l'on assassinait par son ordre le duc et le cardinal de Guise !
" Non, Charles IX avait été à confesse le matin de la Saint-Barthélémy, massacre qui coûta vingt-cinq mille hommes à la France !
" Non, le lâche, le cruel, l'avare Louis XI baisait des reliques après s'être parjuré, et tout était dit !
" Non, Henri IV, le meilleur de tous les rois de France après Louis IX, ne persécutait pas la religion ; mais il avait l'hypocrisie de changer de croyances comme de chemises, en disant que Paris valait bien une inesse !
" Mais si tous les rois de France ont été si dévoués à la religion, pourquoi y en a-t-il eu autant d'excommuniés.
et pourquoi y en a-t-il eu deux, parmi ceux que j'ai nommés plus haut, qui ont été assassinés par des moines ?
" Remarquez que je ne veux pas ici excuser ces moines; — avec des adversaires comme les nôtres il est bon de s'expliquer.
" Et pourtant je ne serais pas en trop mauvaise compagnie, si je le faisais. Qu'on lise le traité de théologie De rege et régis institutione du P. Mariana, les sermons du P. Bourgoin, ceux du P. Commelet, et enfin les papiers du P. Guignard, qui fut pendu sous Henri IV, le 7 janvier 1595.
" Un jésuite pendu, pas possible !
" Certainement. Ah ! je sais bien qu'on le dit innocent, qu'on le représente comme un martyr. Tant mieux alors. Je ne sais pas s'il était innocent ou coupable ; tout ce que je sais, c'est qu'il a été pendu sous la monarchie. S'il a été pendu injustement, la monarchie n'en est que plus à blâmer. Ah ! si la république avait fait pendre un jésuite, elle I... Quels cris d'hyènes !...
" La répubhque dit aux jésuites : Faites-vous inscrire comme les autres citoyens ; sinon, allez-vous-en !
" Crime énorme !
" La monarchie les fait pendre.
" C'est parfait !"
Voilà ce qui a donné lieu au petit travail que l'on va lire. Nous l'avons cru non seulement utile, mais nécessaire. En fait d'histoire, et surtout en fait d'histoire de France, notre éducation est complètement faussée. Au lieu de respecter la vérité des faits et de stigmatiser le mal, on accoutume la jeunesse à respecter et à vénérer des hommes qui ont été tout simplement des monstres.
Mais, a-t-on dit, vous touchez aux gloires de la France. Pardon, il y a autant de différence entre la France et ses rois, qu'entre le bourreau et la victime.
Vous faites l'œuvre des Prussiens, s'est-on écrié.
Voilà ; c'est faire l'œuvre des Prussiens que de dire la vérité sur le compte de ceux qui ont persécuté la France 1
Il est admis, n'est-ce pas, que pour être bon patriote il faut toujours calomnier le peuple qui a souffert, et toujours vanter le despote qui l'a tyrannisé.
Pour être bon Français il faut aller trois fois chercher les Prussiens chez eux, comme Louis XVIII, pour leur faire redorer ou suspendre les fleurs-de-lys aux balcons des Tuileries !
Pour être bon Français, il faut de toute nécessité fouler aux pieds le drapeau tricolore qui a toujours combattu les Prussiens ; et puis acclamer le drapeau blanc qui leur a deux fois souhaité la bienvenue dans Paris !
Nous Canadiens surtout, nous devons tant de reconnaissance à ce drapeau de Froshdorf, que nos pères ont si souvent teint de leur sang, dans les plis duquel ils ont écrit tant de belles légendes, pour lequel ils sont morts, et qui nous a lâchement abandonné pour aller couvrir de ses fleurs-de-lys d'or le lit de la Pompadour et les immondes mystères du Parc-au-cerf !
Et c'est au moment où la république française, le drapeau du peuple à la main, vient à nous, nous comble de faveurs, nous offre son amitié, ses dons, ses ressources, que quelques patriotes canadiens lui crachent au visage, et vont offrir toutes leurs sympathies à ses ennemis... qui ont été nos bourreaux !
Ah ! nous pouvons laisser parmi nous se mouvoir ces intrigants : ils sont si inoftensifs et si ridicules !
Nous pouvons permettre à certaines têtes chaudes, qui rougissent de leurs ancêtres, de nous menacer de leurs foudres : les bûchers et les tenailles ne sont plus aussi dangereux qu'ils étaient autrefois.
Mais que la France, sache que nous ne sommes pas tous des Trudels et des Thibaults ici ! et que si M. de Charette a organisé, lors de sa visite parmi nous, comme
l'affirme certain journal, quinze cents Canadiens pour aller l'aider à verser le sang français pour les intérêts de son oncle, à la mode de... la royauté, nous ne mettrons pas grand temps à en trouver le double pour aider à nos frères d'outre-mer à maintenir la paix chez eux.
Nous saurons prouver que nous ne sommes pas tous des imbéciles, qui, jouissant ici des avantages d'un régime libéral, sont prêts à se battre pour empêcher la France d'arriver au même but.
On m'a accusé d'être mauvais Français, parce que je découvre les plaies de l'ancien régime ; qu'on lise donc ce que le grand écrivain catholique Montalembert disait à propos des Mémoires de Saint-Simon :
•' En songeant, dit-il, à ce que la monarchie absolue avait fait de la société, il y a un demi-siècle, il faut l'avouer, on ne pardonn. pas, mais 011 comprend tout ce qui a suivi. On prévoit la révolution Quelle atitre fin pouvait-il y avoir A UNE TELLE perversion du