LES VALOIS
Le règne de ce Philippe de Valois fut une des épo- -ques les plus désastreuses de l'histoire de France.
C'est sous lui que commença cette fameuse guerre de cent ans entre la France et l'Angleterre, qui attira sur le royaume les épouvantables malheurs que l'on sait.
Querelles de dynasties toujours, rivalités de rois toujours, guerres d'héritiers de la couronne, pas autre chose !
Edouard III, roi d'Angleterre, était petit-fils de Philippe-le-Bel par les femmes, et, à défaut d'héritiers mâles, il prétendait se trouver roi de France... EtlaFrance est décimée, pillée, ravagée, ruinée ; l'éhte de la jeunesse et de la chevalerie est anéantie à Crécy, et les Anglais deviennent les maîtres du royaume, désolant tout par leurs brigandages, leurs rapines et leurs excès de toutes sortes. Calamités sans nom, misères inénarrables, peste horrible, conséquences presque inévitables des guerres de ce temps, famine atroce, autre accompagnement forcé, enfin toutes les horreurs fondent à la fois sur ce pauvre pays.
Et, pendant ce temps-là, le roi ne trouve rien de mieux à faire que de surcharger le peuple d'impôts écrasants et de taxes arbitraires. Il altère les monnaies, crée la gabelle, et confisque tout ce qui peut lui tomber sous la main.
Avare comme Harpagon, cruel comme Caligula, superstitieux autant que lâche, le despote se venge de ses revers par des persécutions contre les juifs, des hécatombes d'héritiques, et des exactions contre les marchands italiens.
Dans son arditraire sans bornes, il dispense les seigneurs de payer leurs dettes. Ceux-ci obtiennent du roi un ordre d'emprisonnement contre tous leurs créan-
ciers, avec séquestration de leurs biens. Puis par une ordonnance du roi, les dettes sont réduites aux trois quarts, payables à quatre mois de terme, et sans intérêt.
Comme c'est commode un roi pour ces braves seigneurs !
Philippe de Valois avait d'abord épousé une Jeanne de Bourgogne quelconque. Un jour, il demande la main de Blanche de Navarre pour son fils, Jean. Elle lui est accordée, et voilà la jeune femme à la cour de France.
Le saint roi, qui était devenu veuf dans l'intervalle, s'éprend de sa beauté, et la chipe tout simplement à son fils!...
Ce bon père était âgé de cinquante-six ans, et la jeune fille n'en avait que dix-sept.
J'entends d'ici le charivari qui aurait lieu si un simple citoyen se permettait semblable infamie !
Philippe de Valois régna vingt-deux ans, et fut remplacé par Jean II dit le Bon.
Le Bon ! il fut bon comme Philippe II fut auguste, et Louis 1er débonnaire ; c'est-à-dire sauvage et cruel, autant qu'il est possible de l'être.
" Il commença son règne, dit Lavicomterie, par un acte inique et barbare. Il fit prendre un mardi, et exécuter le jeudi suivant, pe7idant la nuit, Raoul de Nesle, connétable de France, nouvellement arrivé des prisons d'Angleterre. On n'a jamais pu savoir de quel crime il était accusé. "
Il signa dix-huit ordonnances altérant à volonté la valeur des monnaies au profit du trésor royal.
Il confisqua tout ce qui restait de biens aux juifs et aux marchands étrangers.
Un jour, à Rouen, il surprend son fils à table avec les deux frères de Harcourt, le seigneur de Maubué et Colinet Doublet, et, sans aucune forme de procédure, il leur fait trancher la tête.
Dans un accès de violence, il fait jeter en prison Charles-le-Mauvais, roi de Navarre. Celui-ci s'échappe, et la torche à la main, embrase la France. L'Angleterre s'en mêle, et Jean est fait prisonnier à la désastreuse bataille de Poitiers.
Cette célèbre défaite est exclusivement due à l'entêtement et à l'obstination de Jean.
La situation du roi d'Angleterre était telle qu'il consentait, disent les historiens, à rendre à la France tout ce qu'il avait pris, à donner des otages, et comme vaincu, tiendrait soi et son armée à mercy et discrétion.
Jean refusa tout accommodement ; et, le désespoir triomphant du nombre et de la position, la France fut écrasée, et le roi lui-imême fait prisonnier.
Savez-vous ce que le pays paya pour la rançon de son bourreau ?
Jean-le-Bon signa une convention par laquelle il obtenait sa liberté, en cédant aux Anglais, la moitié de la France, et en leur payant la somme de trois millions d'écus d'or !
Naturellement les impôts redoublèrent. On paya le sel seulement soixante fois sa valeur.
Quant au bon roi. il ne resta pas même en France ; les beaux yeux de la duchesse de SaHsbury le ramenèrent en Angleterre, où il mourut, pour le bonheur de l'humanité.
C'est ce roi, qu'on appelle ']qzxv-\ç.-Bo7i !
En 1364, Charles V dit le Sage succéda à son père Jean-le-Bon. Il fut sage comme son père avait été bo7i, ce qui, chez les rois, n'engage absolument à rien.
Quelques historiens prétendent que ce surnom de Sage, ne voulait pas dire autre chose que lettré, titre que lui valut la fondation de la bibliothèque royale.
Ajoutons que le bon roi fonda aussi la Bastille.
Jamais la France épuisée n'avait eu plus grand besoini de paix et de repos. Eh bien, ce roi, qui n'avait pas la force de lever une épée, et qui par conséquent restait tranquillement chez lui à se chauffer les pieds sur ses chenets, tandis qu'il envoyait ses sujets se faire massacrer sur les champs de bataille, ne cessa d'engager la France dans toutes sortes d'aventures aussi désastreuses qu'inutiles.
Il n'y avait pas un an qu'il était sur le trône, que la sanglante journée d'Auray livrait aux Anglais le duché de Bretagne et la vaillante épée de Du Guesclin.
Par sa perfide infraction du traité de Brétigny, le sage roi compromit tellement l'honneur de la France, que l'empereur d'Allemagne, Charles IV, vint lui-même à Paris pour protester.
Tout fut inutile, et la guerre éclata de nouveau.
On sait qu'il s'agissait dans ce traité de la rançon du roi Jean. Encore le peuple condamné à se faire hacher pour les petites affaires de l'intéressante famille !
Mais ce n'est pas tout.
Pierre de Castille — les rois sont les mêmes partout — avait fait assassiner sa femme, sœur de Mme Charles-le- Sage. Le sage monarque envoya cent mille Français se faire tuer en Espagne pour maintenir sur le trône un usurpateur parricide qui tua son frère de sang froid, et de ses propres mains.
Vingt-quatre mille Français succombèrent dans une seule bataille, toujours dans les intérêts de la famille.
Les dernières années du règne de Charles-le-Sage furent déshonorées par un acte de sauvagerie qu'un roi seul était capable de commettre.
Les habitants de Montpellier exaspérés par des exactions et des persécutions de toutes sortes, s'étaient révoltés. Le roi envoya contre eux une armée commandée par le duc de Berri, avec les ordres les plus sanguinaires.
Les principaux révoltés allèrent au-devant de l'armée, avec la corde au cou, offrir les clefs de la ville. Ils étaient suivis des gens d'église, croix, et bannière en tête, fondant en larmes et criant : Miséricorde !
Le duc entre triomphalement dans Montpellier, et trouve le reste du peuple à genoux dans les rues. Il était sans doute attendri par un pareil repentir ; mais il lui fallait exécuter les ordres du bon roi.
La ville de Montpellier perdit tous ses privilèges ; ses portes et murailles furent abattues ; elle dut payer une somme énorme ; et six cents de ses habitants, choisis à discrétion parmi le peuple, furent mis à mort ; savoir, deux cents décapités, deux ce?tts pendus, et detix cents brûlés.
Va sans dire qu'on n'oubliait jamais de confisquer les biens ; et cette fois, le bon roi porta le rafinement de la vengeance jusqu'à faire déclarer infâme, et condamner à servitude perpétuelle, les enfants de ses victimes.
Quel régime paternel !
Et dire qu'on ne veut plus de cela maintenant !
Enfin, voilà ce Charles V, à qui l'on donne le titre de sage ! Un homme tout couvert du sang de ses compatriotes, versé dans des guerres indiscrètes et injustes. Un roi qui se déshonore aux yeux de l'Europe par la violation des traités. Un individu qui par vengeance fait périr innocents et coupables avec la plus froide cruauté ! Je suis d'avis que si on l'a jamais surnommé le Sage, c'est tout simplement parce qu'il fut placé entre son père qui fut un imbécile, et son fils qui devint fou.
Charles V mourut en 1380.
Comme ce fut cet aimable personnage qui fonda la Bastille, il n'est peut-être pas hors de propos de dire ici un mot de cette intéressante institution, l'un des monuments les plus' philanthropiques que la monarchie ait élevés au bonheur de l'humanité.
La Bastille était une formidable forteresse entourée
d'un fossé large de soixante-et-dix-huit pieds, et profond de vingt-quatre.
C'était un ensemble énorme de huit tours reliées entre elles par de puissantes courtines de six pieds d'épaisseur, et hautes de soixante-douze.
Sombre amoncellement d'horribles cachots aux portes bardées de fer, et aux fenêtres étroites et grillées, par où filtrait à peine un pâle rayon du jour.
Ces cachots petits, noirs, suintants, infects, étaient superposés les uns sur les autres depuis les souterrains humides s'enfonçant jusqu'à trente pieds sous terre, jusqu'aux combles où l'on mourait de froid en hiver et de chaleur en été.
Voici ce qu'en dit Palissery :
" Pendant les sept ans, dit-il, que j'ai passés à la Bastille, je n'y avais point d'air durant la belle saison. . .
" Mon grabat était insuportable, et les couvertures en étaient sales, percées de vers. Je buvais, ou plutôt je m'empoisonnais d'une eau puante et conompue. Quel pain et quels aliments on m'apportait 1 des chiens afTamés n'en auraient pas voulu. Aussi mon corps fut-il bientôt couvert de pustules; mes jambes s'ouvrirent, je crachai le sang et j'eus le scorbut. Les cachots ne recevaient l'air et le jour que par un étroit soupirail . . . Les plus belles journées ne laissaient transpirer au détenu qu'une faible lumière. En hiver, ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre ; en été, ce sont des poêles humides ori l'on étouffe, parce que les murs sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher. Il y en a une partie qui donne directement sur le fossé où se dégage le grand égoût de la rue Saint Antoine. II s'en exhale une infection pestilentielle, qui, engouffrée dans les boulins, qu'on appelle chambre, ne se dissipe que très lentement. C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire. C'est là que, pour ne pas étouffer entièrement, il est obligé de passer les nuits et les jours collé contre la grille intérieure du soupirail, par lequel coule jusqu'à lui une ombre de jour et d'air ; mais il ne réussit bien souvent qu'à augmenter autour de lui la fétidité qui le suffoque."
Bernard Palissy fut jeté là à l'âge de soixante-et-cinq ans, et y mourut.
t>ES kOIS DÉ FRANCE 57
Partout des chaînes, des billots, des instiuments de torture et de supplice, des oubliettes, des /;/ pace., des culs de basse fosse, des cages de fer, des cellules sans issues où l'on emmuraillait les prisonniers destinés à mourir de faim, de sinistres organneaux que l'on forgeait aux poignets ou à la taille des patients, et qui ne s'ouvraient que pour laisser tomber un cadavre !
Et vous supposez peut-être qu'il fallait être un bien grand criminel pour être envoyé à la Bastille, et même pour y mourir. Oh ! détrompez-vous.
Etiez-vous le seul protecteur d'une joHe fille convoitée par Sa Majesté, le hasard vous faîsait-il le dépositaire de quelque secret de la cour, aviez-vous eu le malheur de déplaire à quelque grand personnage, vous était-il "échappé un mot léger à l'adresse de la favorite ou d'un mignon du roi, que dis-je, étiez-vous tout simplement soupçonné de quelques-uns de ces crimes, deux exempts vous saisissaient au ht un beau matin, et vous étiez jeté dans un souterrain de la Bastille, pour y pourrir pendant des années, et le plus souvent pour n'en jamais sortir.
Il suffisait pour cela d'une simple lettre de cachet laissée peut-être aux mains d'une prostituée avec le nom en blanc.
Le malheureux incarcéré, qui ne savait seulement pas le motif de son arrestation, était soumis au secret le plus absolu.
Tout à coup un pauvre père de famille disparaissait. Où était-il ? Qu'était-il devenu ? Sa famille le croyait noyé, assassiné, et prenait le deuil. Pendant ce temps-là, quelque épouvantable cellule de la Bastille étouffait ses gémissements.
On cite une petite fille de sept ans qui mourut là.
Latude, coupable seulement d'une étourderie de jeutiesse qui avait déplu à la chantante Pompadour, languit trente-cinq ans, logé sous terre, hurlant la faim sur ■son grabat de paille humide, et viangè de poux, suivant l'ex,pression de Michelet.
Un jour, le malheureux écrivit à sa persécutrice un billet contenant ces mots :
" Le 25 de ce mois de septembre 1760, il y aura cent mille heures que je souffre."
Il n'était qu'au tiers de son supplice.
Ce billet fut trouvé le 14 juillet 1782, le jour où la forteresse maudite, ce monument de la tyrannie et de l'arbitraire royal, s'écroula sous les coups du peuple exaspéré par mille ans de tortures et de persécutions.
" En 1784, dit un historien, on avait arraché au roi, en même temps que la délivrance de Latude, une ordonnance qui prescrivait aux intendants de ne plus enfermer personne, à la requête des familles, sans raison motivées, et sans que le temps de la détention demandée ne fût indiqué. Ceci passa pour une grande réforme, et il y eut des gens poui- trotiver que c'était le renversement de tous les principes. On peut juger de ce qui se passait auparavant. Mais cette ordonnance même était lettre-morte ; les maîtresses des ministres, le lieutenant de police, les commis mêmes et les espions continuaient à vendre des lettres de cachet, au prix déterminé par le cours, car cela était coté comme toute autre valeur. La liberté, la vie des citoyens, était une marchandise, dont on trafiquait à bureau ouvert."
O bienfaisant régime, quand donc reviendras-tu rendre le bonheur à la France ?
J'ai oublié de dire que la Bastille servait encore de cachette au trésor royal qu'une sage administration prélevait sur la misère publique.
" Vers l'an 1610, dit Sully dans ses Mémoires, il y avait pour lors 15,878,000 livres d'argent comptant dans les chambres voûtées, coffres et caques étant la en Bastille, outre dix millions qu'on avait tirés pour bailler au trésorier de l'épargne."
Lors de la prise de ce terrible donjon, deux des prisonniers qu'on y trouva enchaînés étaient devenus fous.
Comme c'est beau la monarchie, n'est-ce pas ! Voilà encore un trait de ce bienfaisant régime qu'on tâche
ti'enseîgner au peuple à regretter. Voilà ce qu'on voudrait réhabiliter j voilà ce qu'on voudrait surtout res- •susciter.
Merci, dit la France, je sors d'en prendre.
Nous voici rendu à un beau règne, celui de Charles VI, le fou, et d'Isabeau de Bavière, le monstre.
Dans aucune page de l'histoire plus que sous ce règne néfaste, ne se fait sentir d'une façon aussi palpable l'absurdité d'un système qui livre un pays aux mains d'un homme choisi par le hasard de la naissance, et qu'une loi ridicule rend inamovible et inviolable.
Charles VI — qu'on a surnommé le Bien-Aimé, tout comme l'abominable Louis XV du reste — succéda à son père en 1380, devint fou treize ans plus tard, et vécut vingt-neuf ans frénétique, époque pendant laquelle le royaume fut désolé par les querelles entre princes, les perfidies, les lâchetés, les assassinats et les crimes de toutes sortes. La France fut à un cheveu de sa perte.
Mais parlons d'abord de l'époque où Charles VI gouverna lui-même.
Son premier acte fut de déclarer la guerre à k Flandre, contre l'avis de son conseil et du régent. Vainqueur, il se rendit coupable de cruautés qui déshonorèrent son succès. Il eut la barbarie de faire pendre le chef des Flamands trouvé respirant encore sur le champ ■de bataille, et trancher la tête à tous les gouverneurs des villes qui s'étaient rendues.
Bien plus, il fit brûler et raser la ville de Coutrai, qui ■avait le tort de célébrer tous les ans la défaite que les Français avaient subie soixante ans auparavant sous ses murs.
Ecrasés de taxes, de tailles et d'impôts énormes qu'ils ne pouvaient payer, les habitants de Paris, de Rouen et d'Orléans se soulevèrent.
6o PETITE HISTOIRE
Le roi marcha sur Paris, ne voulut écouter ni repentir, ni supplications, ni prières, fit désarmer le peuple, piller les maisons, et pendre trois cents des notables en face de son propre palais.
Cet aimable roi, qui avait à peine quinze ans, — le père ayant fixé la majorité de son fils à quatorze, — assista au supplice, sur im trône, environné de ses oncles et des femmes de sa cour. Et pour raffinement de cruauté, il voulut que la mort vint lentement, et après des formalités de toutes sortes qui en triplèrent l'horreur. Il chassait de race.
Mais ce ne fut pas tout. Chaque jour on s'emparait de nouveaux accusés ; et comme on manquait de bourreaux, la nuit on cousait les victimes dans des sacs et on les jetait à la Seine. Des milliers de malheureux périrent de cette façon.
Quant aux prisonniers et au reste des habitants, seulement soupçonnés de sédition, le bon roi eut l'extrême condescendance de leur laisser la moitié de leurs biens.
Le reste fut partagé entre les favoris de Sa Majesté.
Les villes de Rouen et d'Orléans, furent traitées d'une façon encore plus barbare.
Enfin le pauvre roi devint fou pour avoir vu, un jour qu'il était à la chasse, un homme sauter à la bride de son cheval, tant l'abus des plaisirs l'avait énervé et ramoUi.
C'est alors qu'on en vit de belles.
Le malheureux avait épousé, en 1395, dans la personne d'Isabeau de Bavière, une espèce de furie qui devait mettre le comble aux épouvantes et aux hontes qui signalèrent le règne de ce fou sinistre.
Elle voulut d'abord être couronnée en grande pompe; et pour cela il fallut trouver des sommes immenses.
L'Hôtel de ville de Paris dut fournir seul plus de soixante mille couronnes d'or.
Et dans quelles circonstances, grand Dieu ! à une
DES ROIS DE FRANCE, 6l
■époque où des bandes indisciplinées parcouraient les campagnes en ravageant les moissons, pressurant le peuple auquel on ne laissait que la paille, et qu'on massacrait sans pitié aussitôt qu'il avait l'audace de se plaindre !
Ces fêtes furent signalées par le mépris de toute pudeur qu'on y afficha.
" Il s'y passa, dit Juvénal des Ursins, des choses déshonnêtes en matière d'amourettes, dont depuis beaucoup de maux sont venus."
La chronique de Saint-Denis, citée par Sauvai, observe que, la dernière nuit de cette fête, toute la cour se masqua, et qu'il n'y eut presque personne qui, à la faveur du masque, ne se livrât à tous les excès de la licence la plus éhontée.
Pour faire face à toutes ces extravagances, on augmenta la gabelle, et l'on fit subir de nouvelles altérations aux monnaies.
On faisait la levée des impositions jusqu'à cinq ou six fois par année.
Les saisies, les contraintes, les exécutions avaient tellement dévasté les campagnes qu'une grande partie du peuple, pour échapper à la mort, émigrait en Espagne.
Pendant ce temps-là, la monstrueuse Isabeau donnait l'exemple scandaleux d'une intrigue publique avec le duc d'Orléans, qui eut le scrupule tout royal de souiller la demeure de son propre frère, qu'il avait d'abord essayé de faire périr dans les flammes.
Charles VI avait pris pour emblème un cerf : la reine elle-même n'aurait pas pu mieux choisir pour lui.
Aussitôt que la folie du roi fut bien constatée, la cour de France, qui depuis quelques années s'était rendue célèbre par les plus honteuses débauches, devint, sous la présidence d'Isabeau de Bavière, de la duchesse d'Orléans et de la duchesse de Bourgogne, le théâtre d'horreurs sans nom, d'orgies épouvantables, et de crimes à faire rougir les habitués d'un sabbat.
di PETITE HISTOIRE
C'était au milieu de ces scènes de libertinage, qu'oïl prenait les dispositions les plus importantes pour le gouvernement du royaume, qu'on formait et qu'on faisait exécuter les projets les plus sanguinaires.
" Comme il n'y avait point alors de spectacles, dit Prud'homme, le passe-temps le plus paisible de la reine et de toutes ces femmes perdues était d'assister le dimanche à l'exécution des criminels."
Il arriva un moment où les désordres de ^ilhistre aïeule du comte de Chambord ne connurent plus de bornes. Véritable Messaline, elle ne prenait plus la peine de choisir ses complices. On l'appelait la grande gatire.
Pendant que le palais de son indigne amant regorgeait de luxe, le roi, malade, déguenillé, manquant de tout, vivait dans la misère et la malpropreté la plus sordide.
" Et était tout pleift de poux, vermine et ordure, dit Ju vénal des Ursins. . . C'était grande pitié de le voir."
Il passa jusqu'à cinq mois sans changer de linge.
L'odieuse reine lui avait donné pour campagne une jeune fille du nom d'Odette de Champdivers, la fille d'un marchand de chevaux.
Cette enfant soigna le malheureux roi avec un dévoûment légendaire ; mais que dirait-on de nos jours si l'on prenait un moyen aussi immoral et aussi dangereux pour soigner les insensés ?
Il est vrai que la morale royale a peu de rapport avec la morale roturière.
Enfin, il serait bien trop long de faire l'historique de tous les crimes et de toutes les abominations de cette reine dont le nom mérite d'être associé à celui des tyrans et des criminels les plus célèbres.
Il suffirait de dire qu'elle mit le comble à toutes ses infamies en trahissant la France au profit de l'Allemagne d'abord, et ensuite au bénéfice de l'Angleterre.
L'affreuse bataille d'Arincourl étant venu mettre le'
comble aux malheurs de la France, la noble reine conçut le projet de vendre le royaume au roi Henri V.
Pour cela, il fallait faire périr ses propres enfants. Elle n'hésita pas : le dauphin, puis son frère Jean, moururent empoisonnés.
" Mais sa haine pour Charles, le dernier de ses fils, dit Prud'homme, ne put jamais s'assouvir dans le sang de ce prince, assez prudent pour ne pas s'exposer à sa rage, assez méchant pour lutter avec elle dans la carrière des empoisonnements et des assassinats."
Prise en flagrant délit d'adultère avec Louis de Boisbourbon, par le roi lui-même, l'aimable aïeu/e de l'enfant du miracle fut reléguée à Tours sous garde sévère, et son fils Charles s'empressa de mettre la main sur tous les trésors qu'elle avait amassés au château de Vincennes, pendant que Boisbourbon était traîné à la rivière, cousu dans un sac, sur lequel était écrit: Laissez passer la jîisiice du roi !
Les rois se vengent souvent ; quand vengent-ils leurs peuples ?
Echappée de Tours, Lsabeau crée un parlement à Troyes, prend le titre de Reine par la grâce de Dieu (belle origine pour ce titre-là,) lance des édits en son propre nom, puis ordonne un massacre et un pillage général à Paris.
On égorgea les paisibles habitants par milliers, sans distinction de sexe ni d'âge.
Les premières victimes furent les archevêques de Paris, de Reims et de Tours, les évêques d'Evreux, de Senlis, de Laon, de Saintes, de Lisieux et de Coutances, les abbés de Saint-Denis et de Saint-Corneille de Compiègne, et un grand nombre de magistrats.
Hein ! ! 1
Trois archevêques, six évêques !... Les communards ont été bien modestes !
Le sang coulait à ruisseaux dans les rues, et le dau-
64? PETITE HISTOÏKÈ
phin lui-même n'échappa qu'avec toutes les peines dvi monde aux poursuites des égorgeurs envoyés par sa mère.
On recherchait surtout les femmes que leur état aurait dû particulièrement faire respecter ; on les éventrait sanspitié, pendant que les preux chevaliers qui commandaient ces horribles exécutions criaient aux forcenés : Courage, mes enfants, vous servez voire reine.
Suivant nos saints cléricaux, il paraît que c'était le bon Dieu qui présidait à tout cela !
Isabeau entra dans la ville en écrasant les cadavres sous les pieds de ses chevaux.
Après de semblables hécatombes, la peste ne pouvait manquer d'éclater. Cent fnilie personnes en moicrurent.
Applaudissez, saints hommes !
Sur ses entrefaites, Isabeau de Bavière était devenue la maîtresse de Jean de Bourgogne, qui avait assassiné sous ses yeux son premier amant le duc d'Orléans.
A son tour, le dauphin, sous prétexte de conclure un traité avec l'héritier des dégoûtantes faveurs de sa mère, l'attire à Montereau, et le fait poignarder en sa présence.
On dirait que c'est l'histoire des anthropophages que nous écrivons !
C'est alors que le monstre Isabeau conclut, avec Henri V, roi d'Angleterre, le traité de Troyes, — 21 mai 1420 — qui déshéritait Charles VII,^ son propre fils, et vendait le royaume de France à l'étranger.
Le roi d'Angleterre était reconnu roi de France.
Jetons un voile sur toutes ces infamies.
Au fur et à mesure que nous arriverons aux époques plus modernes, et par conséquent plus connues, nous abrégerons autant que possible nos notes historiques, ne signalant que les faits les plus saillants.- - H y en aura toujours assezv
Charles VII. n'étant encore que dauphin, commença bar assassiner Jean de Bourgogne, comme je l'ai dit plus haut, après lui avoir tendu un lâche guet-apens.
Son père, le fou, avait laissé une fille qu'il avait eue d'Odette de Champdivers. En bon fils, Charles VII la légitima et la dota, — mais au dépens de la nation s'entend. N'est-il pas juste que ce misérable peuple paie un peu pour \q's, faiblesses de ces bons monarques?
Charles avait épousé, à la mort de son père, la reine Marie d'Anjou, qui passe à tort ou à raison pour avoir eu, elle aussi, Aç^s faiblesses toutes particulières pour le beau Dunois.
En tout cas, elle n'aurait fait que rendre le change à son cher mari, qui lui en faisait voir de belles, en compagnie de Gérarde Cassinel, d'Antoinette de Maignelais, et surtout de la fameuse Agnès Sorel, dont il eut, entre autres enfants, trois filles, que Louis XI reconnut plus tard comme filles de France, et dota, — à même le coffre public toujours ; cela va de soi.
Pendant que le peuple émigrait en Espagne pour ne pas mourir de faim, cette Agnès Sorel était couverte de pierreries des pieds à la tête, et les châteaux, les bénéfices, les seigneuries lui arrivaient à la douzaine.
Plongé dans les plaisirs et le libertinage, Charles VII n'aurait jamais été véritablement roi de France, sans une jeune paysanne, nommée Jeanne Darc, noble héroïne qui chassa les Anglais du royaume, mit Charles sur le trône, et fut brûlée comme sorcière, sans que le bon roi fit la moindre démarche pour sauver celle à qui il devait tout.
L'histoire n'a pas d'exemple de lâcheté semblable.
Charles VII régna trente-neuf ans. Averti par sa femme que son fils Louis XI voulait l'empoisonner, il se laissa mourir de faim.
Une belle famille, où l'idiotisme le dispute à la féro* cité !
Ce Louis XI, qui lui succéda, fut un des tyrans les plus sanguinaires qui aient souillé l'histoire.
Un véritable artiste, celui-là I
Il commença son règne par faire mourir sur l'échafaud cent notables de Reims, qui n'eurent pas même l'ombre d'un procès.
Il se paya à peu près la même fantaisie à Rouen, après la paix de Conflans. Histoire de tuer... le temps.
Peu après il fait empoisonner son propre frère Charles de Guienne.
D'après ses ordres, son cousin le duc de Nemours languissait dans un cachot de la Bastille. Un jour, il le fait sortir, et lui fait trancher la tête, sans aucune procédure.
Mais ce qui peint surtout le caractère sauvage de ce monstre, c'est le rafineraent de barbarie dont il entoura cette exécution. La chose est à peine croyable.
Le duc avait deux enfants qu'il adorait : le roi ordonne qu'on les habille de robes blanches, et qu'on les attache sous l'échafaud, de telle sorte que tout le sang de leur père coule sur eux.
Le monarque assistait à ce spectacle sur un trône orné de fleurs de lys !
Les deux jeunes princes, encore tout couverts du sang de leur père furent ensuite enfermés dans des culs de basse-fosse, espèce de cachots en forme de cônes renversés, où les prisonniers, entraînés par leur propre ■ poids, ne pouvaient prendre aucun repos.
On les en sortait deux fois par semaine pour les fouetter, et on les y replongeait tout sanglants.
Chaque mois, le bon roi leur faisait arracher une ou deux dents en sa présence. Cela l'amusait.
Plus de quatre mille personnes périrent sur l'échafaud par les ordres de cet exécrable despote. On ne voyait
autour de ses palais que des gibets, des échafauds, des roues et des chevalets.
Il avait aussi la faiblesse — quoique dévot jusqu'à la superstition la plus ridicule — de ne pas épargner les membres du clergé plus que les autres.
Une de ses premières victimes fut Mgr Guillaume d'Haraucour, évêque de Verdun, qu'il fit mourir dans une des oubliettes de la Bastille.
Il garda pendant onze ans le cardinal Ballue enfermé dans une cage de fer où il ne pouvait ni se coucher ni se tenir debout ; et presque tous les jours il allait le voir pour jouir de son supplice.
Ce noble aïeul de M. de Chambord avait une ressemblance de plus avec nos petits inquisiteurs canadiens : il faisait refuser les sacrements à ceux qu'il condamnait à mort.
" C'est horrible, criait le cotnte de Saint-Paul en marchant à l'échafaud, il ne lui suffit donc pas d'occire le corps, il faut qu'il perde l'âme. "
Fourbe, perfide, puérile, parjure, on aurait dit qu'il ne vivait que pour faire le mal.
Aussi défiant que cruel, il avait des peurs folles, des accès de lâcheté écœurante. Il redoutait tout le monde : et, si la figure d'un individu ne lui revenait pas, il le faisait immédiatement mettre à mort.
Il tenait même son fils prisonnier au château d'Amboise, tant il craignait d'en être assassiné.
Conçoit-on un pareil monstre !
Et dire que la France ne veut plus de ça maintenant. Ah ! pauvre France !
Enfin Louis XI meurt dans les terreurs et les remords.
Favorites : Phélise Renard, et Marguerite de Sassenage, Huguette de Jacquelin, la Gigonne, la Passefilon, et la femme d'un nommé Jean Lebon, du pays de Galles, à qui le roi fit crever les yeux.
Un véritable sérail ! On voit que le bonhomme avait toutes \q5 faiblesses.
Charles VIII, le fils supposé et le successeur de Louis XI, ne savait ni lire ni écrire.
Guerres folles, expéditions désastreuses, débauches effrénées, manque de foi et perfidie, voilà le bilan de ce règne qui dura quinze ans, et qui finit d'une façon tragique.
Les trahisons dont il se rendit coupable pour s'emparer de la Bretagne, sont restées célèbres parmi les plus chevaleresques des fourberies royales.
Enfin, en 1498 — un jour qu'il avait pris quelque chose, dit-on — il ne se courbe pas assez pour passer sous l'une des portes intérieures du château d'Amboise ; il se heurte le front sur une pierre, et meurt en laissant son trône et sa femme à son cousin Louis XII, qui usant du privilège qu'ont toujours ces bons rois, divorça pour épouser la veuve de son prédécesseur.
Louis XII passe pour un bon souverain.
Cependant l'histoire scandaleuse de son divorce, ses parjures à cette occasion, puis ses guerres absurdes en Italie, entreprises par pure ambition, sont sufiisantes pour réduire ce titre de bon roi à sa juste valeur. Il fut bon, comme un roi peut l'être, c'est-à-dire un peu moins criminel que les autres.
Je n'ai encore trouvé qu'une seule exception.
En tout cas, ce n'étaJt toujours pas par la chasteté que ce bon roi brillait.
Favorites : Thomassine Spinola, et une foule d'anonymes parmi lesquelles figurent principalement des blanchisseuses et des filles d'auberges.
Faiblesses !
Je vous demande si un simple citoyen de Montréal qui se comporterait comme ce bon roi-là serait longtemps sans se faire montrer du doigt.
C'est pourtant l'un des saints monarques cités avec admiration par nos cléricaux légitimistes.
Nous voici à François 1er.
Un nom qu'on nous a toujours enseigné à respecter presque à l'égal d'un nom de saint.
Comme c'est sous le règne de ce débauché que le Canada a été découvert, plusieurs le considèrent comme une espèce d'apôtre, une espèce de missionnaire.
Eh bien, nous allons voir quel genre de saint homme c'était là.
Faisons d'abord une liste des principales drôlesses qui, au nez des deux reines qui se succédèrent sous ce règne, se chargèrent de gruger, avec le bon roi, la France réduite à l'état de fromage.