CHAPITRE II
Les Basques à réfranger
Le Pays Basque est une des régions de France où Ton émigré le plus. Si l'on en cherche les causes, on en trouve plusieurs qui sont les mêmes qu'ailleurs ; la pauvreté de certaines régions, un excès de population eu égard aux ressources du pays, la cessation de certaines entreprises etc. . . mais il en est aussi qui sont spéciales aux Basques et qu'on ne trouve pas ailleurs. L'organisation de la famille est une de ces dernières.
Le droit d'aînesse a toujours été observé au Pays Basque. L'aîné, quel que soit son sexe, hérite du bien et il n'est pas rare de trouver des propriétés qui, depuis des siècles, sont dans la même famille. Les autres enfants ne pouvant, le plus souvent acquérir, attendu que toutes les terres sont réparties, vont chercher fortune ailleurs et se placent soit dans le pays, soit dans les villes voisines, en particulier à Bayonne et à Bordeaux. Or, 30 % des familles basques ont 4 enfants et plus, et cette proportion atteint 50 % dans l'arrondissement de Mauléon. On voit par là qu'il y a un excédent de population qui n'existe pas ailleurs.
Une autre cause de l'émigration est une question de tempérament. Le Basque recherche l'imprévu et les aventures; tout en conservant la personnalité de sa race et l'amour du pays natal, il s'adapte sans peine a de nouveaux milieux et il prend facilement de nouvelles habitudes*
Il en a donné des preuves dans les temps anciens, lorsqu'il s'est lancé dans les aventures lointaines.
Ainsi qu'il a été mentionné au commencement de ce travail» un contingent de Vascons servait dans l'armée d'Annibal, et depuis lors on en trouve, à toutes les époques, hors de leur pays.
Après la découverte du Nouveau-Monde beaucoup d'entre eux firent des expéditions dans les pays d'outre-mer.
C'est un Basque, Elcano, qui découvre la Terre de Feu avec Magellan et qui meurt aux Indes ; quelques années plus tard, Isala aborde à l'Assomption ; Lopez de Legazpy soumet les Philippines; Garay fonde Santé Fé deVera-Cruz; enfin, en 1560, le Vénézuela voit arriver Bolivar, le grand-père de celui qui sera son libérateur.
Au XVIIe siècle quelques Basques se rendirent en Amérique dans un but de négoce et, cent ans plus tard, ils fondèrent,, pour le compte de négociants de Bordeaux, quelques établissements au Pérou ; mais il faut arriver au commencement du XIXe siècle, lorsque les colonies espagnoles eurent secoué le joug de la métropole, pour assister à un courant d'émigration important et continu vers le Nouveau Monde.
En 1832 la maison anglaise « Lafone and Wilson », créa dans la province de Montevideo d'importants établissements agricoles. N'ayant pas de main-d'œuvre elle chercha où elle pourrait en trouver et elle fit dans le Pays Basque une très grande publicité avec les offres et les promesses les plus alléchantes. Cette campagne fut couronnée de succès ; beaucoup de Basques y répondirent et partirent pour l'Uruguay.
La plupart y réussirent, en attirèrent d'autres, revinrent dans le pays, quelques années plus tard, après fortune faite et constituèrent la meilleure réclame pour les pays d'outre-mer.
Le mouvement d'émigration s'accrut de jour en jour, il s'étendit au Béarn et aux régions voisines et il s'est toujours maintenu, quoique avec des fluctuations inévitables, suivant les époques, car la mise en valeur des immenses territoires de l'Amérique offrait et offre encore un champ d'activité qui est loin d'être épuisé.
Jusque vers 1850 l'Uruguay fut le seul pays d'émigration ; puis, lorsque les Argentins dégagés du joug espagnol, après de longues années de troubles et de guerre civile, eurent adopté la constitution du 1er Mai 1853, qui mit un terme aux dissensions, le pays entra dans une période de stabilité et de prospérité qui encouragea l'émigration. Ce fut alors vers la République Argentine que se portèrent les Basques : puis ils gagnèrent le Chili, le
Brésil, le Pérou, la Bolivie, et, plus tard, mais en moins grand nombre, le Mexique, la Californie, la Louisiane et le Canada.
Dans ces diverses régions les émigrants trouvèrent des débouchés pour toutes les aptitudes, car c'étaient des pays neufs où
Types d' émigrants
tout était à créer,à organiser et où chacun pouvait adopter un métier approprié à ses connaissances professionnelles. Tandis que les Béarnais entreprenaient de petits commerces, la tenue d'hôtels et de restaurants, de magasins de détail, de cafés et d'ex-
ploitations similaires, les Basques préféraient les commerces en gros et surtout les métiers de plein air.
C'est surtout dans les grandes exploitations agricoles (les saladeros) qu'ils ont réussi dès le début et qu'ils ont rendu les pl#s grands services au pays, car ils ont les plus grandes dispositions pour l'élevage. Ils ont toujours été très recherchés par les grands propriétaires de ces régions dont les domaines se chiffrent par milliers d'hectares et qui faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour les attirer.
On peut dire que ce sont eux qui ont conquis la Pampa, et créé l'élevage dans ces régions autrefois deshéritées et qui comptent aujourd'hui par millions les moutons, source de richesse inestimable pour les éleveurs. Nombreux sont aussi les établissements agricoles exploités par eux dans les autres provinces.
Le Mexique et le Chili comptent un nombre important de Basques qui y ont créé des établissements florissants. En Californie ils ont introduit l'élevage ainsi qu'en Uruguay. Au Canada ils ont obtenu du gouvernement de larges concessions gratuites qu'ils ont mises en valeur et le pays s'est si bien trouvé de cet arrangement, qu'en 1908, il s'est fondé une agence pour attirer d'autres ëmigrants. On peut faire des constatations semblables dans tous les pays où ils se fixent ; mais la République Argentine semble être celui qui leur est de beaucoup le plus favorable et qu'ils ont le plus contribué à développer et à enrichir.
Il serait inexact de croire que le Basque n'est apte qu'à des travaux manuels ou matériels. Quand il arrive à disposer de quelques capitaux il cherche à les faire valoir et il se lance dans des entreprises de grande envergure, qui le conduisent souvent à la fortune. Beaucoup de grosses maisons de la République Argentine sont entre leurs mains (maisons d'exportation, commerce des céréales, préparation de viande congelée etc..) ; bien des sociétés leur appartiennent (plusieurs banques, des entreprises de travaux publics, des compagnies de navigation).
Il n'est pas douteux que ce soit à eux que le pays doive en grande partie les transformations qu'il a subies depuis cinquante ans et qui l'ont conduit à la prodigieuse prospérité à laquelle il est arrivé. Encore ne peut-on dire quelle limite elle atteindra. Les chiffres seuls peuvent en donner une idée : l'Argentine exporte annuellement 21 millions de quintaux de maïs et
17 millions de quintaux de blé et cependant 3 % seulement de sa superficie est cultivée.
Un des exemples les plus remarquables de leur esprit d'initiative est la ville de Bahia Blança, En 1859 il n'y avait, sur une grève à peu près déserte, que quelques masures habitées par de rares habitants, lorsque s'y établirent des Basques. Actuellement, c'est une des villes importantes de la province de Buenos-Ayres : dans la principale rue, on remarque un grand hôtel basque, le « Laurak bat », de superbes magasins tenus par des Basques et, autour de la ville, dix-huit quartiers ou domaines, variant entre cinq et dix lieues carrées, leur appartiennent et portent leur nom.
A l'étranger, loin de se confondre avec la population, ils forment un groupe à part. En Argentine, où ils sont, de beaucoup, plus nombreux qu'ailleurs, ils ont conservé les caractères de leur nationalité et ils ont créé divers groupements qui rendent très étroits les liens qui les rattachent les uns aux autres.
Parmi les œuvres les plus prospères on peut citer: « Le Centre Basque Français» créé en 1893, fort riche et admirablement administré ; le « Laurak bat » centre de divertissements et d'industries ; la « Plaza Euskara », société de pelote ; le « Coro Euskuro » société de musique ; la « Tradition Basque » qui vise à la conservation des jeux. Dans ce but elle organise des fêtes, des bals, des parties de pelote, des processions etc. . . non seulement dans les grands centres, mais dans les endroits les plus reculés, comptant quelques nationaux.
Plusieurs journaux dont le « Baskonia », « La Euskaria» et u l'Irrintzi » maintiennent l'idiome au milieu de ces populations de races et de langues si diverses.
Mais la fondation la plus intéressante et qui mérite une mention spéciale est T« Euskual-Etchea », fondée en 1904 par un Souletin de Sanguis, nommé Martin Errecaborde et qui est devenue l'œuvre de bienfaisance la plus considérable de l'Amérique du Sud.
Ce groupe d'établissements est dirigé par un comité de , dixhuit membres dont neuf Basques-Français et neuf Basques- Espagnols. Il comprend un asile pour les vieillards, disposé pour cent pensionnaires, un pensionnat pour deux cents garçons, un pensionnat de jeunes filles pouvant recevoir le même
nombre d'élèves et tenu par les «Servantes de Marie », religieuses dont la maison mère est à Anglet, près de Bayonne.
Ces diverses œuvres auxquells il y a lieu d'ajouter une société de couture où les jeunes filles des bonnes familles de Buenos-Ayres travaillent pour les pauvres, occupent huit grands édifices, avec écuries, étables, jardins, etc. . . couvrant plus de vingt hectares.
Dépend également de l'Eskual Etchea, une œuvre de bienfaisance composée d'un comité de vingt dames chargées de la recherche des misères cachées et de l'assistance à domicile.
On voit par cet exemple ce dont les Basques sont capables, comme œuvres sociales, à l'étranger.
Mais ils ne se bornent pas à vivre entre eux : leur influence rayonne pour le grand bien du pays et ils ont su se créer, en particulier en Argentine, une large part dans la direction des affaires.
On ne saurait oublier que la première Bourse du commerce a été l'œuvre de trois Basques: Irigoyen, Carabas et*Larrazabal.
Le premier collège Argentin a été créé par deux Français, MM. Larroque et Pigret et peu après s'ouvraient deux autres collèges, un en Uruguay, un autre à Concepcion. De ces collèges sont sortis des élèves qui sont arrivés aux premières charges de l'Etat: le général Moca, deux fois président de la République ; Costa, vice-président ; le Dr Pellegini, le Dr Pacheco, ministre des Finances ; Elissalde, ministre ; Hirigoyen, ministre et gouverneur de la province de Buenos-Ayres * Echague, gouverneur de la province d'Entre-Rios ; Iriando, gouverneur de Santa- Fé; Udaondo, Ygarte, gouverneurs de province ; Etcheverry, ministre des Travaux Publics ; Amespil, ingénieur en chef des travaux hydrauliques ; Berdus, ministre des Finances ; Betbeder, amiral et ministre.
Parmi les Basques arrivés à une situation en vue on peut citer encore Errazuris, président de la République du Chili; Idiarte Borda, président de la République d'Uruguay ; Domingo Carrignès, fils d'un Souletin, directeur général du port de Buenos-Ayres ; Pedro Vignau de Banca, membre de l'Académie de£ Sciences de Buenos-Ayres ; Andragnèz, fondateur de la Banque Paris-Londres-Mexico, et enfin Martinto qui, après avoir fait une fortune considérable dans les sucres à la
Le retour au pays
Havane, est actuellement une autorité dans ce commerce, jouissant d'un crédit considérable en Amérique et en particulier aux Etats-Unis.
Si on ajoute à ces indications que les Basques occupent en 'Argentine quarante-trois places au Congrès, cent quarantecinq emplois d'officiers dans l'Armée et soixante-cinq dans la Marine, on se rendra compte de la situation qu'ils ont su se créer pour le plus grand bien de leur pays d'adoption et la propagation de l'influence française.
Mais ces avantages ne sont pas les seuls et la mère-patriç,en essaimant au lojn ses enfants, en retire un bénéfice non moins Important. Si beaucoup se fixent à l'étranger, le nombre de ceux qui reviennent au pays n'est pas négligeable et c'est même là un des caractères très particulier de l'émigration basque.
Tandis que dans les autres pays de l'ancien monde qui fournissent des émigrants, l'émigration se fait généralement par famille et presque toujours sans esprit de retour, une des .caractéristiques de l'émigration basque est d'être individuelle. Le Basque part ordinairement seul, entre 15 et 20 ans. Au début on ne comptait parmi les émigrants que des hommes ; puis les femmes ont suivi, très rares en commençant, pour augmenter dans la suite, sans dépasser cependant la proportion de 40 à- 50 %. L'ambition de beaucoup de ces émigrants est de revenir dans leur pays après fortune faite, d'y faire construire une maison bien moderne et d'y passer le reste de leurs jours avec le surnom de l'« Américain ». Cet amour du sol natal est symbolisé par le dicton populaire : « L'oiseau d'Orhy (1) revient à sa montagne d'Orhy ».
Les opinions sur l'émigration sont partagées: les uns la déplorent, car ils la considèrent comme .une cause de dépopulation ; les autres la défendent en faisant remarquer que les Basques retirent des avantages nombreux et importants de leurs frères d'Amérique et que d'autre part elle n'influe en rien sur la dépopulation. L'excédent des naissances sur les décès a touiours été très élevé dans les provinces basques et
(1) La montagne la plus élevée du Pays Rasque (2016 m ) sur la frontière au sud de Larrau (Soûle).
les statistiques montrent que, malgré l'émigration, la population augmente. C'est ainsi que pendant la période de 1831 à 1891 on a compté 88.121 naissances, alors qu'on accusait 79.262 émigrants, ce qui représente un accroissement de population de près de 9.000 âmes.
Du reste l'émigration s'est beaucoup ralentie ; . mais elle porte toujours ses fruits, car il s'est établi entre la France et les pays d'outre-mer des relations qui se développent chaque jour et qui sont devenues une source d'avantages et de bénéfices considérables. On ne doit pas oublier que ce sont les Basques qui en ont été les promoteurs et qu'ils ont fait en cela œuvre utile à leur pays.