CHAPITRE I
Les Basques sur Mer. — La grande pêche. — Les Corsaires
Ce qui vient d'être dit des Basques montre qu'un de leurs caractères dominants est un esprit de conservation poussé à un très haut degré et que l'on retrouve aussi bien dans leur amour du pays natal que dans leur attachement à leur langue et à leurs anciennes coutumes. Et cependant, par une de ces contradictions qu'on constate sans pouvoir les expliquer, il est peu d'exemptes de populations qui quittent leur pays aussi facilement que les Basques.
Ce besoin de changement n'est pas le résultat de circonstances passagères ou momentanées ; il semble plutôt une conséquence de l'atavisme, car il s'est manifesté à toutes les époques, même au temps les plus reculés de l'histoire. C'est ainsi que l'alliance des Vascons avec Annibal fut suivie de la formation d'un corps d'armée basque qui alfa combattre en Italie fort loin de leur pays.
Du Ve, au VIIe siècle, on les voit franchir les Pyrénées à la moindre occasion pour prêter leur concours aux Aquitains dans leurs luttes contre les Wisigoths et contre les Francs.
Les armées des croisés comptèrent des Basques, notam-
ment lors de la 4e croisade. L'évêque basque Raymond de Lacarre, avec les seigneurs qui l'accompagnaient, leur rendit de signalés services au passage à Lisbonne, en Sicile et devant St-Jean-d'Acre.
A la cour de Louis XI, à celle d'Henri IV, à la bataille de Pavie, dans les guerres de l'indépendance des Flandres, on trouve des Basques. Mais c'est surtout sur mer, avec la grande pêche, et plus tard dans les pays d'outre-mer que se manifestèrent leur esprit d'initiative et leurs qualités colonisatrices.
Il n'est donc pas sans intérêt, en terminant cette étude, de consacrer quelques lignes à leur rôle sur mer, ainsi qu'à leur émigration à l'étranger et à ses conséquences.
§ 1. — La Grande Pêche
Le pays étant peu fertile et pauvre, surtout dans sa partie voisine de la mer, il était naturel que les habitants se livrassent à la pêche. C'est ce qu'ils firent depuis la plus haute antiquité et ils avaient d'autant plus de raisons de demander à la mer de pourvoir à leur subsistance que le golfe était très riche en animaux marins de toutes sortes et notamment en baleines.
Or, l'huile et les fanons de baleines étant très recherchés, la capture d'un de ces animaux procurait à ses auteurs des bénéfices considérables. Par contre cette pêche était des plus périlleuses ; elle faisait chaque année de nombreuses victimes et il fallait tout le courage et l'énergie de ces populations côtières pour affronter des dangers d'autant plus grands qu'on opérait avec un matériel des plus rudimentaires.
On trouve trace de cette pêche dès le XIe siècle, alors que les Anglais et les Hollandais ne la pratiquèrent que beaucoup plus tard, vers la fin du XVe siècle. Encore n'est-il pas sûr que les Basques ne s'y adonnassent pas plus tôt, mais aucun document ne permet de l'affirmer. Les XIIe et XIIIe siècles virent son apogée et elle fut une source de richesses et de prospérité pour toute la population côtière. En 1255 Edouard 1er, roi d'Angleterre concéda aux Biarrots le droit de pêcher la baleine et le cachalot, à la condition qu'ils paieraient, par animal capturé, un droit de 15 livres morlannes applicables à l'entretien des fortifications de Bayonne (1).
En 1262 la dîme de ce droit fut concédée à la cathédrale de
(1) Le droit de pêche appartenait au roi qui le concédait à qui il voulait.
Bayonne et cette concession fut l'origine d'une foule de difficultés et de procès entre les Biarrots et la Cathédrale. On n'en vit la fin que lorsque les baleines eurent complètement déserté le golfe de Gascogne. Enfin, et sans qu'on pût préciser quelle était son origine, un usage attribuait à l'évêque de Bayonne la langue de la première baleine pêchée dans l'année et qui constituait, paraît-il, un met des plus délicats et des plus recherchés.
Cependant, à. la suite de la chasse intensive qu'on leur faisait, ces cétacés diminuèrent notablement et finirent même par
Village de pêcheurs de la Côte Basque Bidart par le peintre Berges
déserter complètement le golfe de Gascogne. Les Basques les poursuivirent tout le long de la côte d'Espagne jusqu'au cap Finisterre; mais ils durent borner làr leurs expéditions jusqu'au jour où l'invention du compas de route et de la balestrille leur permit de se lancer en haute mer. Le lieu de la chasse ne fit ainsi que se déplacer insensiblement vers l'Ouest et c'est dans ces circonstances, si l'on en croit la tradition, qu'ils atteignirent Terre-Neuve vers 1372, soit 120 ans avant que Christophe- Colomb eût découvert les Antilles.
Ce qu'il y a de certain c'est qu'ils trouvèrent dans les parages de cette île de très grandes quantités de baleines d'une espèce différente de celles qui fréquentaient le golfe de Gascogne : pour les distinguer de ces dernières ils les désignèrent sous le nom de « baleines de troupe », qui devint dans la suite « baleines sarde.»
Au cours de leurs expéditions à Terre-Neuve ils découvrirent aussi des morues dont ils commencèrent la pêche pour leur consommation sur place. Puis, ayant eu l'idée de les saler, ils purent les rapporter en Europe et ils les écoulèrent si facilement que certains armateurs armèrent des navires exclusivement pour cette pêche, qui devint une nouvelle source de profits sans nuire à la pêche de la baleine. On installa à Terre-Neuve des séchoirs pour sécher les morues et, à chaque saison de pêche, toute une colonie basque se transportait dans l'île qu'elle occupait pendant plusieurs mois. Aussi plusieurs endroits de la région ont-ils été désignés pendant longtemps par des noms basques: Capbreton, Cap Raze (très proche), la grande baie (le Saint-Laurent), le port d'Ulicillo (trou à mouches), Ophorportu (vase à lait), Portuchoa (petit port) ; enfin une île, dans le Saint-Laurent, a conservé le nom de « Ile aux Basques ».
La pêche à la baleine n'en continuait pas moins,quoique ces animaux se retirassent de plus en plus vers le Nord. Les Basques furent ainsi conduits à les poursuivre successivement dans la baie d'Hudson, dans les parages du Groenland et à se mettre en rapport avec les Esquimaux. En 1412 ils allèrent en Islande et pendant longtemps la grande pêche fut pratiquée dans ces régions.
D'après un mémoire publié en l'année 1700, un navire de Saint- Jean-de-Luz, revenant de Terre-Neuve, fut obligé de relâcher aux Açores, parce que tout son équipage était atteint du scorbut. Il y trouva Christophe Colomb et ses caravelles qui effectuaient leur premier voyage de découverte des Indes Occidentales. Christophe Colomb recueillit le pilote chez lui et lui fit le meilleur accueil « non tant par motif d'hospitalité, « dit le mémoire, que pour profiter des lumières qu'il pouvait « en retirer, et il conserva tous ses papiers ». Ces faits sont confirmés par Corneille Wytfliet et Antoine Magin, cosmographes flamands, qui estiment que les indications du pilote basque ne furent pas inutiles à Colomb.
Au commencement du XVIIe siècle les baleines étaient devenues fort rares, dans les parages du Labrador et de l'Islande, lorsqu'un navire Labourdin, chassé par la tempête, arriva au Spitzberg et y découvrit de grandes quantités de ces cétacés. Les premières expéditions pour ces régions s'organisèrent en 1617 et se continuèrent les années suivantes. On fut conduit à faire construire des navires à trois ponts, plus grands et plus solides que les précédents, dans le double but d'augmenter leur cargaison et de résister aux glaces de l'Océan Arctique. Aussi, pendant longtemps encore, cette pêche contribua à enrichir les habitants de toute la côte.
La pêche à la baleine
Cette époque marque l'apogée de la prospérité de la région maritime du Labourd et on peut dire du pays tout entier. Pendant la première partie du règne de Louis XIV, on armait plus de 50 navires pour la grande pêche et on cite une année où l'on en arma 80. On peut se rendre compte des bénéfices considérables qu'on en retirait si on remarque qu'une baleine produisait en moyenne 58 barils d'huile à. 80 francs l'un et 21 quintaux de fanons à 352 francs. Or, on en prenait un grand nombre, auquel s'ajoutaient les milliers de morues rapportées de Terre- Neuve.
Mais, ainsi qu'on le constate souvent dans l'histoire, à cette période de prospérité succéda, en peu de temps, une période de décadence avec l'époque où les ravages de la mer paralysèrent l'activité du port de Saint- Jean-de-Luz. Elle eut cependant une autre cause.
Les pêcheurs labourdins vendaient les produits de leur pêche partout où ils trouvaient acquéreurs notamment dans les pays voisins des lieux de pêche; les Anglais et surtout les Hollandais étaient leurs meilleurs clients. Ces derniers, voyant les bénéfices que procurait cette industrie, désirèrent ne plus être tributaires des Basques et les concurrencer: mais, comme ils ignoraient tout de la pêche à la baleine, certains négociants habiles et rusés firent des conditions exceptionnellement avantageuses à quelques capitaines et harponneurs basques pour les embarquer sur leurs navires. Puis, lorsqu'ils eurent formé un nombre suffisant de ces spécialistes, ils congédièrent les Basques et, en quelques années, ils étaient devenus leurs plus redoutables concurrents.
Les rivalités avec les Anglais furent peut-être encore plus désastreuses. Après la Révolution, Cromwell contraignit un certain nombre de familles anglaises à s'expatrier et à chercher un asile dans le nouveau monde. Ces familles s'installèrent à Terre-Neuve et au Canada. Au début elles ne furent pas une gêne pour les Basques: mais, après quelques années, le nombre des Anglais établis dans la région était devenu si considérable qu'ils leur suscitèrent les plus grandes difficultés.
Ils les gênaient dans leurs travaux, les empêchaient de descendre à terre et, par mille vexations,rendaient leurs opérations impossibles.
Pour parer à ces difficultés, le capitaine Sopite de Ciboure inventa un fourneau qui permettait de fondre la graisse de baleine à bord des navires; son invention rendit les plus grands services en dispensant les équipages de quitter leur bord et bien des incidents avec les Anglais furent ainsi évités. Mais ce n'était pas là la solution d'un état de choses que les complications de la politique européenne ne faisaient qu'envenimer.
Les longues guerres de la fin du règne de Louis XIV et surtout le traité d'Utrecht portèrent aux établissements de Terre-Neuve et des pays voisins un coup mortel et les événements qui se succédèrent au XVIIIe siècle ne firent qu'achever la ruine d'entreprises qui périclitaient de jour en jour.
Les traités d'Aix-la-Chapelle et de Paris achevèrent de dépouiller la France de ce qui lui restait des magnifiques colonies dont les premières étaient dues à l'esprit d'initiative et au courage des Basques (Acadie, baie d'Hudson, île du Cap Breton et du golfe de Saint-Laurent) et la paix de 1783, qui termina la guerre de l'indépendance de l'Amérique, ne nous reconnut que le droit de pêche sur les côtes Sud et Sud-Est de Terre-Neuve.
Pendant ces événements désastreux la pêche avait complètement périclité. Le Labourd qui armait couramment 40 et 50 navires au XVIIe siècle, n'en armait plus que 4 en 1745,et,bien qu'après 1784 on ait pu constater un nouvel essor, le rôle des Basques dans la grande pêche était virtuellement terminé. Depuis longtemps déjà ce sont les navires des ports de la Manche (Fécamp, St-Malo, Granville etc..) qui battent pavillon français dans ces régions où flottaient, seules autrefois, les couleurs du pays de Labourd. Aujourd'hui les pêcheurs de Saint- Jeande-Luz et de Ciboure en sont réduits à la petite pêche, qui, pour être moins glorieuse que celle pratiquée par leurs ancêtres, n'en est pas moins, pour eux, une source de profits et procure le bienêtre à une bonne partie de la population.
§ 2. — Les Corsaires On ne saurait rappeler le rôle des Basques sur mer, quelque brièvement que ce soit, sans dire quelques mots des corsaires
qui rendirent les plus grands services au XVIIe et au XVIIIe siècles.
Les dangers auxquels étaient exposés les navires qui faisaient la pêche, conduisirent de bonne heure les armateurs à les munir de moyens de défense, c'est-à-dire de quelques pièces d'artillerie et de munitions. Comme ces navires tenaient fort bien la mer et comptaient un nombreux équipage ils pouvaient être facilement transformés en navires de combat. Aussi, lorsque la pêche ne donnait pas de bons résultats, ne se faisaient-ils pas faute de piller et de rançonner à l'occasion les établissements ennemis ou seulement concurrents. De semblables entreprises n'avaient aucun caractère officiel et les navires qui la pratiquaient pouvaient être assimilés à des flibustiers, mais non à des corsaires. Ils opéraient surtout contre les Espagnols par des razzias sur les côtes de la péninsule et aussi dans les colonies.
Dans bien des circonstances les marins basques se conduisirent comme de véritables pirates; ils saccagèrent les possessions espagnoles dans les Indes, au Vénézuela et en Nouvelle Espagne. Aussi les Espagnols ne se privaient-ils pas d'user de représailles. A plusieurs reprises ils firent des expéditions dans le Labourd avec l'intention de détruire la ville et le port de St-Jean-"de-Luz, qu'ils qualifiaient, non sans raison, de « nid redoutable de corsaires ».
Avant qu'ils méritassent ce nom, les marins basques avaient été employés comme auxiliaires de la marine royale. En 1625 quatre navires furent équipés à St-Jean-de-Luz pour la protection des pêcheurs à Terre-Neuve. Après avoir accompli leur mission, ils furent incorporés à la flotte royale et prirent part au combat qui détruisit presque en entier la flotte de Soubise chef du parti protestant.
Les marins du Labourd contribuèrent aussi au ravitaillement de l'île de Ré, bloquée par la flotte anglaise, pendant le siège de La Rochelle en 1627.
On trouve encore des navires montés par des équipages basques prenant part au siège de Fontarabie et à la bataille navale de Guetaria, gagnée par le Cardinal-Amiral de Sourdis en 1638 et, en 1650, ils sont dans la Gironde appuyant l'armée royale, pendant la Fronde, contre les Bordelais révoltés.
Mais ces expéditions n'avaient avec la Course que des rapports très éloignés et il faut arrivera la fin du XVIIe siècle pour trouver des navires basques pourvus de lettres de marque.
Tandis que Jean-Bart, Surcoût et Duguay-Trouin opéraient dans le Nord, les marins basques se faisaient remarquer par une
activité sans pareille. Dans le courant de l'année 1690 plus de quarante navires ennemis furent capturés.
En 1692, pendant les neuf premiers mois, cinquante-deux navires ennemis furent conduits à Bayonne et à St-Jean-de- Luz. Dans l'année entière les prises atteignirent cent vingt-cinq navires et le duc de Gramont, gouverneur du Labourd, pouvait écrire à Louis XIV qu'il y avait dans ce dernier port un si grand nombre de navires capturés «qu'on pouvait passer de la maison « où logeait samajestéà Ciboure sur un pont de vaisseaux atta- « chés les uns aux autres ».
Pendant la guerre de sept ans les Basques apportèrent une importance contribution aux armements faits tout le long des côtes de France pour lutter contre les Anglais.
Les deux ports du Labourd fournirent quarante-cinq corsaires armés de cinq cent cinquante-deux pièces de canons et montés par plus de sept mille hommes. On manque de renseignements précis sur les résultats de cette campagne ; mais on sait, par les procès-verbaux de bonne prise, qu'ils ne furent pas inférieurs aux précédents. De riches cargaisons de sucre, de café, de coton, d'épices, de tafia, de bois des îles, etc. . . furent vendues à Bayonne et à St-Jean-de-Luz.
D'après la législation assez compliquée qui réglait la course, le produit de la vente était partagé, suivant certaines proportions, entre l'Etat, les armateurs, le capitaine et l'équipage.
On n'est guère mieux renseigné sur Ja course pendant les guerres de l'indépendance d'Amérique et sous l'Empire. A cette époque et surtout après le désastre de Trafalgar, les Corsaires apparaissent de nouveau, mais leur caractère a bien changé. Les difficultés financières ne permettent plus d'armer, comme autrefois, des vaisseaux de fort tonnage taillés pour la course.
On en est réduit à des navires de faible tonnage qu'on remplace souvent; car, toujours à la mer, obligés de se mesurer avec des vaisseaux mieux armés, ces petites unités ne duraient pas longtemps : toutes finissaient par sombrer au cours de combats ou par tomber au pouvoir de l'ennemi. Aussi, le temps et les ressourcés en hommes et en argent faisant défaut, on dut viser à l'économie et se contenter de tout petits navires, souvent de simples barques qui, incapables de s'éloigner des côtes, insuffisamment armées, devaient se réunir en escadrilles pour opérer et dans ces conditions ne pouvaient pas faire de captures rémunératrices.
Cet état de choses eut un autre inconvénient. Parmi les capitaines il y en eut de peu scrupuleux qui s'affranchirent des règles de la course, comme aux époques antérieures, et opérèrent pour leur compte personnel, s'appropriant tout le butin qu'ils pouvaient faire. Ces abus obligèrent les autorités maritimes à retirer un grand nombre de lettres de marque et cette institution, qui avait rendu de si grands services autrefois, finit par disparaître d'elle-même avant d'être officiellement supprimée, en 1856,par le traité de Paris.
Malgré les abus relevés pendant les périodes de décadence, les corsaires ont eu un rôle qui mériterait d'être mieux connu. La tradition a popularisé le récit de certains combats ; mais combien d'actions héroïques et aussi combien d'épisodes douloureux sont tombés dans l'oubli! Qui dira les souffrances de ces marins hardis et indépendants qui ont fini misérablement sur les pontons anglais ? Combien de héros obscurs seront à jamais inconnus, mais dont le souvenir doit être évoqué avec le nom de ceux qui ont été popularisés, tels que Duconte, Etchebaster, Dornaldeguy, Michel le Basque, Sopite, Haramboure, Suhigaraychipi, dit CroisicetPelot, pour ne citer que les plus connus!
AUcque d'un vaisseau anglais par un corsaire basque