LA COUR DE RÉCRÉATION
Ne savez-vous plus rien du chat et du renard> mon- BÎeur? — Si: je sais beaucoup d'autres aventures de ces rusés personnages, mais aujourd'hui nous ne parlerons pas d'eux. — Que ferons-nous ? — Voulez- vous prendre votre leçon à la cour ? — Oui, oui : le soleil luit doucement au ciel et nous voudrions jouer eu français. — Ce sera bien difficile. — Non, monsieur. — Comment non ? me promettez-vous de ne pas par- 1er anglais? — Nous le promettons. — Prenez garde à tenir votre parole : si non, je ne vous ferai plus de faveur h l'avenir.
Descendez l'escalier tranquillement, une marche à la fois, et tenez-vous à la rampe. . . . Un moment, George 1 ne sois pas si pressé. Attends que toutes les filles soient descendues. ... A votre tour, mes amis. Tu es trop vif, George, tu es comme la poudre. Tu vas dégringoler de haut en bas et te casser le cou, ou au moins une jambe. — Non, monsieur : je cours toujours sur les escaliei*s, je saute quatre marches à la fois, je ne touche jamais la rampe. — Et tu tombes bien souvent. — Je tombe quelquefois, mais je me relève sans accident et je recommence à courir : mou
père dit que j'ai besoin de gymnastique. — Eh bien I va, mon garçon, et que Dieu te garde !
Que jouerons-nous, monsieur ? — Jouez tout ce que vous voulez, les filles d'un c3té, les garçons de l'autre, et partagez-vous en groupes, si cela vous plaît.
Marie, Joséphine, venez, accourez ici : j'ai ma corde. Voici une bonne place pour jouer à la corde. — Voilà les garçons qui jouent aux barres. Je vais vous suivre, petites demoiselles. — Oui, monsieur, nous jouerons en français. — Je vous regarde et vous écoute. Commencez. — Comment nomme-t-on les extrémités de la corde? — Ce sont les extrémités ou les poignées.
Qui commence ? Qui tient les poignées ? — Commence, Louise : Joséphine et moi nous ferons tourner la corde. Tiens, Joséphine, je te jette une poignée. Attrape I Louise, fais une bonne entrée. • • . Ohl tu manques dès le premier tour. — Oui, je me suis élancée trop vite. — Certes, la corde n'avait pas touché terre. Pourquoi n'attends-tu pas que la corde commence à s'élever en l'air? — Je suis toujours trop pressée. Voyons si tu seras plus heureuse, Marie. A ton tour I Donne-moi ta poignée.
Je suis prête et légère comme un oiseau. Ne tournez pas trop vite pour commencer. — Non, non. Ne te presse pas, ne fais pas comme moi, ou bien tu auras aussi la corde dans les pieds. — Allez, mesdemoiselles : je brûle de sauter. ... — Bravo 1 tu es entrée. — Une, deux, trois. . . . Tournez plus vitel je suis en train. — Va, va 1 saute au milieu. . . . Tu viens toujours de mon côté. — N'importe! tournez ensemble et tournez plus vite; tournez, tournez,
tournez I — Tu sautes trop vite. — Tournez donc, tournez I — Tu vas comme le vent. — Assez, assez I je n'en puis plus. Je suis essoufflée* Je cours hors du jeu. ...
A ton tour, Joséphine. Donne-moi la corde. Je te souhaite bon pied, bonne jambe, bonne haleine et bon courasre.
A tantôt, mes amies. Vous avez encore vingt minutes de récréation. Vous jouez bien, vous sautez admirablement et vous n'avez pas prononcé un mot d'anglais. — Et vous n'avez pas prononcé un mot d'aucune langue, monsieur. — Je vous ai écoutées et n'ai pas voulu vous distraire du jeu. — Joue-t-on ainsi en France? Les Françaises ne sautent pas aussi bien que nous, n'est-ce pas? — Au revoir I Voili George étendu de son long et qui crie. . . .
Eh bien I George. — Oh 1 monsieur, j'ai le genou cassé. — Relève-toi, ami. — Je ne puis pas ; aïe I aïe I ... — Auguste et François, relevez-le. Tu as déchiré ton pantalon, et ton genou est tout en sang. — C'est Louis qui m'a renversé. — Il a couru sur moi, monsieur. — Ne vous disputez pas, chers amis. Je suis certain qu'il n'y a eu méchanceté d'aucun côté. Il n'y a qu'un accident. Tâche de marcher, George. — C'est impossible : j'ai la jambe cassée. — J'espère que non : tu serais trop cruellement puni pour ton étourderie. Essaie de plier ton genou. — J'essaie. Aïe,, aïe I — Sois donc plus courageux. Tes camarades iront chercher une voiture et demain nous te reverrons vif et gai comme toujours.
Rentrons, mes amies. Je t'ai vue jouer au Colin*
Maillard^ Hortense, avec tes amies. — Oui : nous avons eu tant de plaisir. J'ai été trois fois Colin- Maillard, et Henriette Ta été quatre fois. — Qu'as-tu sur le front, Henriette ? — Ce n'est pas grand'chose, monsieur. J'ai couru contre le mur quand j'avais le bandeau sur les yeux. On ne m'^ pas avertie. — Nous ne savions que crier en français, monsieur. — Il fallait crier casse-cou, — Que fait-on en France quand le Colin-Maillard a les yeux bandés? — On le fait tourner sur lui-même trois ou quatre fois. — Pourquoi ? — Pour le désorienter, bien entendu. — Qu'estce que désorienter? — Le soleil se lève à l'orient: quand on connaît Torient on peut trouver les autres points cardinaux, l'occident, le septentrion et le midi. Mais si vous ignorez de quel côté est l'orient ou Test, vous n'êtes pas capable de trouver ni l'ouest, ni le nord, ni le sud. Vous êtes désorientées dans ce cas, chères* amies. Il en est de même au Colin-Maillard, n'est-ce pas ? — Oui : je ne sais plus m'orienter, monsieur, quand on m'a mis le bandeau sur les yeux et qu'on m'a fait tourner trois fois sur moi-même, car les points cardinaux que je cherche sont Hortense, Amélie et Eugénie, mon septentrion, mon midi, mon occident. — Et Caroline et Jeanne? — Elles n'ont pas voulu jouer avec nous. Elles ont couru sur un pied et fait des fromages. — Ahl elles ont joué à cloche» pied.
Qui a gagné de vous deux? — C'est moi. J'ai fait toute la cour trois fois aussi bien sur la jambe gauche que sur la jambe droite. — C'est vrai, monsieur; mais Caroline n'a pas fait d'aussi beaux fro*
mages que moi. — Voyons, Jeanne, je ne connais pas les fromages: fais un fromage ici au milieu de la salle. — Voilai — Ton fromage est admirable et tu le fais avec une grâce ravissante. Comment le faistu ? — Voyez I je tourne sur moi-même, rapide comme réclair ; le vent entre dans ma robe ; vite je m'abaisse : regardez comme ma robe bouffe I mon fromage n'estil pas beau? — Très-beau, amie.
A demain. George sera ici, j'espère, avec tous les garçons, et je vous conterai une fable.