LA NAISSANCE DES ANIMAUX
Bonjour, George, nous sommes heureux de te revoir. Ton accident a été léger heureusement. — Oui, monsieur : aussitôt que je suis arrivé à la maison, j'ai pu remuer ma jambe et faire quelques pas. — Madame ta mère était alarmée, j'en suis sûr. — Oh I oui, c'était comique. — Comment I — Mon père riait et ma mère pleurait. — Et toi? — Je riais aussi. Mon père est pour la gymnastique et ma mère tremble quand je remue. Si je l'écoutais, je marcherais comme une fille ou comme un sénateur. — Ou comme une tortue. — Oui, et je ne courrais jamais ni ne sauterais. Elle dit qu'un jour ou l'autre je me casserai un membre. — Elle a eu presque raison cette fois. — Oui, monsieur : aussi je lui ai caché mon mal tant que j'ai pu; je mordais mes lèvres pour ne pas crier. — Tu parles comme un petit avocat, mon garçon. Tu n'as pas oublié le français que tu savais. — Non, certes ; je crois que j'ai appris quelque chose dans la fièvre que j'ai eue la première nuit après ma chute. — Tu as eu la fièvre ? — Oui, et je délirais en français. — N'importe I ne tombe plus, mon ami, car nous avons besoin de toi tous les jours ici. Ta
place a été tristement vide pendant deux jours. — Et j^étais tristement couché sur mon canapé pendant que vous avez parié du Petit Chaperon Rouge. — Tu connaissais cette histoire? — Oui: compère le Loup est le plus cruel des animaux. Pourquoi 7 a-t-il des Loups, monsieur ? — Oh I voilà une grande et profonde question. Pourquoi y a-t-il des ronces et des épines sur cette terre? Pourquoi l'homme doit-il gagner son pain à la sueur de son front? Pourquoi ne son\me8-nous pas comme nos premiers parents dans un Paradis de délices? Pourquoi sommes-nous dans une vallée de larmes et de misères ? — C*est parce que notre premier père Adam, a mangé du fruit défendu. — Voilà pourquoi aussi il y a des loups. — N'y avait-il pas de loups au Paradis terrestre? — Non. — Quand Dieu créa-t-il les loups ? — Penses-tu que Dieu ait créé les loups ? — D'où viennent donc les loups, les tigres, les ours, les renards et les chats ? — George, il ne faut pas mettre les chats avec les tigres : les chats sont nos amis et vivent dans nos maisons. — Tu as peut-être raison, Marie : c'est une question épineuse que la question des chats. — Oui, monsieur, très-épineuse : c'est ma grande et unique querelle avec George. — Vous êtes bien heureux de n'avoir qu'une querelle. — Non, monsieur, car George est toujours en guerre avec notre Minette. — Je ferai la paix avec elle, Marie. Quand je mets les chats avec les tigres, je fais une exception pour ta Minette : c'est un ange de chat. — A la bonne heure, cher ami : cède toujours aux petites filles. Nous disons en France: "Ce que femme veut, Dieu le
veut." Dis: "Ce que petite fille veut, Dieu le veut."
Maïs d'où viennent les loups, monsieur? — Nous avons dans nos vieux livres, dans un livre du moyenâge, dans le Roman du Eenard, une réponse à ta question qui te plaira, mais qui peut-être déplaira à Marie et aux filles. — Non, non : nous sommes curieuses avant tout. Nous demandons l'histoire du Roman du Renard sur la naissance des loups.
Est-ce une histoire vraie, monsieur ? — Comment ne serait-elle pas vraie? elle est imprimée dans un Uvre du temps passé. — L'histoire du Petit Chaperon Rouge est aussi imprimée. — Oui : l'histoire que je vais vous dire est vraie comme celle du Petit Chaperon Rouge, comme le festin des Deux Rats de La Fontaine, comme l'aventure de Maître Corbeau et du Renard.
Voici l'histoire : écoutez bien.
Nos premiers parents avaient désobéi au bon Dieu. Ils furent punis et chassés du Paradis. Cependant le bon Dieu eut pitié de leur sort. H mit une baguette entre les mains d'Adam. " Frappe la mer, dit-il, et tu auras une agréable surprise. Je ferai sortir des flots des êtres qui seront tes serviteurs, tes compagnons sur la terre d'exil et tes amis."
Tout de suite Adam fit épreuve de la merveilleuse baguette. H l'étendit sur la grande eau salée et frappa. Aussitôt une brebis en sortit. " Voilà qui est bien, dit-il ; la brebis restera près de nous, nous en aurons de la laine, des fromages et du lait."
Eve, à l'aspect de la brebis souhaita quelque chose de mieux. Deux brebis, pense-t-elle, vaudront mieux qu'une. Pourquoi n'a-t-elle pas de baguette I EUe en ferait meilleur usage que son époux. "Donnemoi ta baguette, lui dit-elle; laisse-moi frapper à mon tour." Adam, nous le savons pour notre malheur, ne pouvait rien refuser à sa femme. Eve reçoit de lui la baguette et l'étend sur les flots. Aussitôt parut . . .
Fut-ce deux brebis, monsieur ? — Ce fut bien autre chose. — Le cheval ? — Non. — Le chien ou le chat ? — Ni l'un ni l'autre. Ne vous ai-je pas dit que c'est pour notre malheur qu'Adam ne pouvait rien refuser à sa femme ? — Si : c'est donc un méchant animal qui sortit des eaux. — Evidemment. — Fut-ce un tigre? — Non, ce fut l'ennemi des brebis. ' Ecoutez.
Aussitôt parut un méchant animal, un loup, qui s'élançant sur la brebis, l'emporta vers la forêt voisine.
Eve fut au désespoir ? — Oui, mes amis : elle poussa des cris douloureux. Heureusement Adam reprit la baguette et frappa la mer une seconde fois : un chien en sort, s'élance à la poursuite du loup et ramène la brebis déjà sanglante.
Eve ne prit plus la baguette, n'est-ce pas? — Hélas I elle la prit encore bien des fois. Elle prétendit user autant que son époux de la puissante baguette. — Qu'arriva-t-il ? — Ne le devinez- vous pas? Toutes les fois qu'Adam frappa les eaux les bêtes apprivoisées sortirent : elles vivent dans la so-
ciété de l'homme.. Adam nous a donné le cWen, le cheval, la brebis, la vache, la chèvre et la poule. Toutes les fois qu'Eve frappa la mer, elle produisit les animaux sauvages, qui prenaient tout de suite le chemin des bois. Ils y sont encore : ce sont les loups, les renards, les tigres, les sangliers, les ours.
Que penses-tu de ce récit, Marie ? — Je proteste, monsieur : Eve n'est pas la mère des renards et des loups. — Et des chats? — Je souhaita que oui; je crois que oui.
Votre histoire est curieuse, monsieur. Cependant je préfère la création des animaux racontée par Milton. — Je suis de ton avis, George. Le sixième jour de la création. Dieu dit: " Que la terre produise les animaux vivants." Et la terre obéit. Dans ce fortuné séjour de nos premiers parents, il n'y avait rien de féroce ni de sauvage. Toute la nature était amour, paix, concorde et innocence. Le lion folâtrait berçant doucement dans ses griffes énormes le jeune agneau. A trois pas de lui les ours, les tigres et les panthères sautaient et luttaient sous les yeux ravis d'Adam et d'Eve. En ce temps là, le loup ne tuait pas, le renard ne trompait pas, et les faibles vivaient à côté des forts sans inquiétude comme sans danger.