LES OISEAUX
Chebs amis, il est temps que vous appreniez par cœur quelques petites poésies françaises. Vous aimez la poésie, n'est-ce pas? — Oui, mais nous n'aimons pas à apprendre par cœur. — Henri n'a pas le droit de parler pour la classe, monsieur. Moi j'aime beaucoup à apprendre par cœur. . • . — Et moil . . . — Etmoil . . . — Nous toutes 1 . . . — Et nous tous, excepté Henri. — Tu es seul, mon ami. — Je ferai comme les autres. Ce sera un grand travail pour moi de retenir du français par cœur, car je n'ai pas de mémoire. — Il faut la former. — Comment? — En l'exerçant. — Ma grand'mère dit que j'ai une grosse tête : il lui a fallu trois ans pour m'apprendre mon Pater. — Ne perds pas courage ; nous allons te donner de la mémoire.
Lisons tous ensemble les huit vers suivants que vous me réciterez demain. Imitez bien ma prononciation.
LE BUISSON et la EOSB.
Comment! déjà sur le retour I Ce matin même à peine ëclosel
Pauvre fleuri tu ne vis qu'un jour, Disait le buisson à la rose.
Je n'ai pas vëcu sans bonheur, ,
Lui rdpondit la douce rose; Je laisse après moi bonne odeur,
Puis-je regretter quelque chose?
Qu'est-ce que le buisson, monsieur? Vit-îl plus longtemps que la rose, et est-il aussi beau? — Soïx existence est beaucoup plus longue. En rang autour de la prairie, lui et ses frères vivent de longs jours- Ce sont des arbustes épineux qui entourent en France la prairie du paysan, son jardin, et quelquefois sa petite cour. Us forment la haie vive, la meilleure des clôtures. — Ce ne sont pas des arbres ? — Ils sont plus petits que les arbres proprement dits, et même plus petits que les arbrisseaux. Les arbrisseaux sont de petits arbres, et les arbustes sont de petits arbrisseaux. — Portent-ils des fleurs comme le rosier? — Le buisson d'aubépine portent de petites fleurs blanches qui sont aimées des abeilles.
Depuis le matin jusqu'au soir, en mai, les aubépines sont pleines de bourdonnement et de chansons. — Les abeilles ne chantent pas. — Non, elles bourdonnent dans la fleur de l'aubépine. — Et qui chante ? — Les oiseaux, les musiciens du fermier. Toute la nature chante au printemps. Le pinson sur le pommier; le merle, le coucou, la fauvette, le rouge-gorge et le rossignol dans la haie d'aubépine ; l'alouette au haut des airs ; la grenouille au bord de l'étang ; le cri-cri dans l'herbe parfumée : tous les artistes de Dieu réjouissent l'oreille de l'heureux habitant des champs. — Chantent-ils tous ensemble, monsieur? — Non, ils ne chantent pas ensemble ni aux
mêmes lieux: ne faut-il pas que le Créateur soit célébré en tous lieux et à toutes les heures du jour et de la nuit ? — Si/ mais la nuit tout dort. — Dieu ne dort pas, mes amis. Sa douce providence veiUe sur nous et sur la nature sans cesse ni repos. Son œil est toujours ouvert sur la terre, et pour exalter sa bonté paternelle les chants montent à son oreille la nuit aussi bien que le jour. — Qui chante Dieu la nuit? — Le rossignol et les cri-cris le célèbrent à Tenvi. — Nous avons entendu le cri-cri monotone des cri-cris dans nos campagnes. Ils sont innombrables et chantent tous ensemble. Pourquoi crient-ils ainsi? — C'est leur manière de communiquer leurs affections et tous leurs sentiments. — Se comprennentils? — Comme les hommes se comprennent. — Que disent-ils? — Nous l'ignorons, mais bien sûr ils s'appellent les uns les autres et se disent leurs peines et leurs plaisirs. Ils chantent le bonheur de la vie au milieu des parfums de la bruyère, sous le ciel étoile ; ils chantent la douce biise qui les balance sur le tapis vert du printemps ; ils chantent leurs amitiés et leurs amours. Leur concert monte au trône de Dieu comme un cantique ou une prière. — Ils ne vivent qu'un été. — Non, ils passent vite comme la rose. Mais peuvent-ils rien regretter? Avec eux passent les beaux jours, et la verdure, et les fleurs des champs, et la feuille des arbres. Ils s'en vont quand viennent la bise, la froide neige et les noirs nuages. Qu'ils soient heureux I ils partent ensemble en famille. Personne ne reste sur leur tombeau pour pleurer et Boufinr, ni la fiUe ni la mère, ni l'époux ni l'épouse.
Que leur raanque-t-il ? La rose laisse après une vie d'un jour bonne odeur, et eux après leur existence d'une saison, ils laissent à la terre le souvenir de leur joie et de leurs chansons.
Qui est l'autre musicien des nuits, monsieur, le rossignol? Nous ne l'avons jamais entendu. C'est
un oiseau d'Europe, n'est-ce pas ? — Oui, mes amis : c'est le grand artiste, le chantre sublime de Dieu. — Ne chante-t-il que la nuit? — Si, il chante aussi le Boir et le matin, aux heures enchantées du crépuscule. — Qu'est-ce que le crépuscule? — Quand l'astre du jour se couche ou qu'il se lève, il répand sur le monde une douce lumière. Au crépuscule du matin, l'aurore est sur son trône d'albâtre. Elle a chassé les ténèbrjes de la nuit, elle annonce les feux et les splendeurs du jour. Au crépuscule du soir la lumière tombe doucement à l'horizon, et l'étoile du berger apparaît toute blanche et souriante dans l'azur. Le silence se fait dans la nature. On n'entend plus que le cri-cri et le coassement des grenouilles, le faible bêlement du troupeau qui rentre à la ferme, le beuglement d'une génisse qui revient de la prairie et le chant mélancolique de gros Pierre qui s'avance doucement sur sa jument. Ce sont les derniers bruits du jour qui disent adieu au soleil.
Est-ce alors que chante le rossignol? — Oui, à cette heure poétique. Le seul souvenir de sa voix m'émeut et me reporte délicieusement vers les beaux soirs de France. Quand on a entendu le chant du rossignol, on ne l'oublie jamais. — Où chante-t-il ? — Dans les bosquets, dans les petits bois, dans les jardins et les
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prairies. — Sa voix est forte? — ^EUe est puissante comme un clairon guerrier, elle retentit dans tout le bois et s'élève jusqu'au ciel? — Est-elle harmonieuse?
— D'une harmonie incomparable. On est fasciné par le grand artiste. Toute la nature fait silence pour l'écouter. — Il aime le silence ? — Oui, il lui faut le silence solennel du soir et de la nuit. Dans les ténèbres il est inspiré ; toute la lumière est dans son âme. Il délire d'enthousiasme et d'amour. — Qui chantet-il? — Il chante l'autre rossignol, sa compagne, et ses enfants, son doux nid, les charmes du printemps, et il chante celui qui lui donna sa voix et son génie.
— Chante-t-il Dieu? — Comment en douter, quand ses hymnes nous font quitter la terre et emportent nos âmes vers l'Infini ? C'est religieusement qu'on écoute le rossignol. L'artiste peut-il nous donner ce qu'il n'a pas? — Quand nous serons grands et que nous verrons la France, nous irons dans les champs entendre le rossignol.
Nous avons fini. — Ne dites-vous rien des autres oiseaux, monsieur? — Il est l'heure de nous séparer.
— Ma sœur m'a dit que vous admirez autant que le rossignol l'alouette et le pinson. Elle a lu vos " Causeries avec mes Elèves." — Le rossignol est le premier des chantres, mais j'aime tous les musiciens ailés. L'alouette qui chante au haut des airs portant au ciel les prières de la terre, le pinson qui redit coup sur coup sa vive chanson sur le poirier derrière la ferme, le merle qui siffle sur la haie d'aubépine, et le coucou qui crie cou-cou dans l'écho de l'église du village, toutes ces voix des champs ont leur doux
mystère, leur suave poésie. Elles mettent la paix dans nos âmes et élèvent nos cœurs vers Dieu.
A demain, chers amis. J'ai nommé deux ou trois fois le coucou aujourd'hui et cet oiseau me rappelle une drôle d'histoire. — Oh 1 dites-la. — Demain peutêtre.