XX VI
DES ANECDOTES
Je vous abandonne la parole, mes amis. J’écouterai aujourd’hui et vous parlerez. toi le premier, François. — J’ai mon histoire que ma mère m’a dite. C’est elle qui parle, monsieur. — Nous écoutons ta mère.
L'été dernier je passai trois mois chez mon frère. Tous les soirs nous allions faire une promenade au jardin, et en passant par la cour nous nous y arrêtions pour donner à manger aux poules, aux poulets et aux poussins. Le gros chat noir de mon frère avait l'habitude de nous suivre. Un soir nous fûmes surpris de voir une poule blanche, une mère, marcher droit vers le chat et le regarder fixement dans les yeux. — Que fit le chat? — Il montra une grande agitation, recula, maïs n’osa ni se retourner ni s’enfuir. — C’est étrange. — Oui, et ce qui est plus étrange, c’est que la poule se rapprocha vivement, lui mettant le bec près du nez. — Et le gros chat? — Il avait peur, il tremblait, il reculait. Enfin il fit un hand et . disparut.
Comment ta mère explique-t-elle qu’un chat ait peur d’une poule ? — Elle ne peut se l'expliquer. Mon oncle croit que le chat a sur la conscience la mort d’un des enfants de la poule blanche. — Lo remords, mon ami, le remords, sa conscience qui témoigne contre lui! Je comprends la peur du malheureux matou de ton oncle. Les yeux de cette mère doivent avoir été terribles pour lui.
ton tour, Louise. —Je ne sais rien par cœur, mais j'ai trouvé une histoire dans un journal, le « Courrier des États-Unis,” que mon père lit tous les jours. Je l’ai copiée pour la classe. — C’est bien. Lis-la.
Un vieux soldat du grand Napoléon désirait porter sur sa poitrine la croix d'honneur. Il écrit au neveu de l’empereur, à Napoleon IIT, pour l'obtenir, la lettre suivante :
‘“ SIRE, j'ai contracté sous votre oncle deux blessures mortelles qui depuis trente ans font l’ornement de ma vie, l’une à la cuisse droite, l’autre à Wagram. Si ces deux faits
glorieux paraissent susceptibles de la croix d’honneur, j’ai bien celui de vous en remercier d’avance.??
A-t-il reçu la croix? —Je ne sais, Charles, mais : bien sûr il n’est pas à l’Académie française. — C’est un brave. — Oui, ü n’est pas nécessaire de savoir écrire pour avoir du cœur, pour aimer et défendre la patrie. |
Qui, demande la parole? — Moi, monsieir. Je sais une anecdote qui montre que l’éléphant est intel. ligent. — Parle, Marie.
Un éléphant passait tous les jours devant la maison d’un tailleur, et tous les jours il s’y arrêtait. — Pourquoi ? — Parce qu’il était curieux Comme vous, monsieur. — Et comme toi, Marie. — Oui, comme nous tous. Il allait à la fenêtre et mettait sa trompe dans la maison. Il regardait ce qu’on faisait là dedans. Un jour le tailleur par plaisanterie, piqua de son aiguille la trompe de l’animal.
L'éléphant se fâcha ? — Oui, mais il rentra sa colère dans son cœur. — Il fit comme la Cigogne de La Fontaine. — Que fit la Cigogne? — Le Renard l’avait offensée en la trompant ? — Comment ? —Il l'avait invitée à dîner et avait tout seul mangé sa soupe. — Et la dame ne se fâcha pas ? — Elle cacha sa colère comme l'éléphant, mais elle se vengea plus tard. Elle invita aussi le Renard à sa table. — Et le Renard ne dîna pas ? — Non, il n’eut que l’odeur du repas appétissant que la Cigogne avait préparé dans un vase à long col et d’étroite embouchure. Son museau était trop gros pour y entrer. La Cigogne maugea tout et ainsi elle fut vengée du trompeur. — Eh bien! monsieur, mon éléphant se vengea aussi. — Invita-t-il le tailleur à dîner? —Oh que non! vous savez qu'il retira sa trompe et s’éloigna tranquillement sans témoigner qu'il fût offensé. — Le lendemain que fit-1?— Il alla à un étang remplir sa trompe d’eau et arrivé à la maison du tailleur, il s’avança jusqu’à la fenêtre et jeta l’eau sur l’ouvrier et sur son ouvrage.
Quel esprit de vengeance ! — Oui, les éléphants sont sensibles à l’insulte. — Je demande la parole,
monsieur. — Je te la donne, George. As-tu une histoire intéressante à dire ? — Oui, encore une histoire de chat. Je la tiens de Mlle B. Elle me l’a contée ainsi. |
‘ Je perdis un jour un porte-crayon qui m'était bien cher. Je venais de rentrer chez moi quand je m'aperçus de ma perte. Je tremblais qu'il ne fût tombé de ma poche pendant ma promenade. Je parcourus les sentiers du jardin, je repris la route du village, l’œil fixé sur le chemin, je rentrai, je remuai toute la maison. Point de crayon! J'étais toute triste. Je fis afficher mon malheur sur les murs du village, promettant bonne récompense à celui qui me >apporterait mon précieux crayon. J'étais assise sur te canapé et j'avais presque perdu ma dernière lueur d'espérance quand ma sœur me ranima un peu.
Y avait-il des diamants sur le porte-crayon de Mlle B., George ? — Penses-tu, Henri, que les diamants seuls donnent un grand prix aux objets ? — Ils leur donnent le plus grand prix. — Tu es dans l'erreur. J’ai un petit canif à deux lames avec un manche ordinaire que je ne donnerais pas pour le gros diamant qui est à la bague de ta sœur. — Oui, je sais bien pourquoi.. C’est que tu l'as reçu de ton grand-père quelques jours avant sa mort. — Eh bien! ne devines-tu pas que Mlle B. a reçu son portecrayon d’une personne qui lui est chère, de son ami peut-être. — Tu as raison, George. Qu’est-ce que la sœur de mademoiselle lui a dit ?
‘ J'ai vu, lui dit-elle, le porte-crayon attaché à une
corde que tu tenais à la main une minute avant de quitter la maison. Qui sait si Minette ne l’a pas pris?” Un rayon d’espérance me ranima. Minette était présente et avait ses deux yeux sur moi. ‘ Minette, lui dis-je, ne sais-tu pas où est mon portecrayon ?”” Elle comprit. Nous le pensons du moins. Car aussitôt en miaulant elle se tourna vers la porte de la cuisine, y courut, prit l’escalier de la cave et descendit. Nous suivions. Arrivée à la cave, elle nous conduit derrière un baril et s’arrête immobile. Le crayon était devant nous.
Minette avait-elle compris la question de sa maîtresse ? — Mademoiselle croit que oui. Elle m’a dit qu’elle n’était pas allée à la cave avant de sortir. — Et personne n’y avait porté le crayon ? — Non, personne dans la famille ne l’avait vu, si ce n’est dans les mains de Mlle B. — C’est donc Minette qui avait porté le crayon à la cave? — Cela paraît certain. Elle aura saisi la corde et joué avec le crayon, à la chambre, à la cuisine, à la cave, et puis fatiguée de jouer ou distraite par urie souris, elle aura abandonné son jeu. — Mais elle n’avait pas oublié ? — Non, et elle comprit que Mademoiselle lui redemandait ce qu'elle lui avait pris.
Ne savez-vous plus rien?— Si, j'ai un conte d'araignée. — Où l’as-tu lu? — Je ne l'ai pas lu, ma mère me l’a donné. Supposez, monsieur, que c’est ma mère qui parle. — Nous écoutons le récit de ta mère, Joséphine.
he.
J'étais un jour assise à ma table très-attentive à dessiner un renard de Gustave Doré. Tout à coup j'entends un petit bruit qui me semble venir de la fenêtre en regard de moi. Néanmoins je continue mon travail, levant de temps en temps mes yeux sur la fenêtre. À la fin la curiosité l’emporte. Je ne travaille plus, je me pose des questions sur le bruit mystérieux. Qu'est-ce que ce bruit? il est dans la chambre, il vient d’une petite bête, c’est une sorte de . bourdonnement, c’est une plainte, la bête est dans la peine: mon cœur s’émeut. Qu'est-ce? que peut-ce être? Une abeille? Non, le bruit est trop léger. N'est-ce pas une mouche dans les filets d’une araignée. Je les y ai vues souvent. Mais où est-elle ? Je me lève, je cherche partout. Rien. Cependant le bruit ne cesse pas un instant. Je prends une échelle. Je monte et je regarde au haut de la fenêtre. . . . J’aitrouvé. Voilà devant mes yeux une araignée qui s’efforce d’envelopper dans sa toile un gros scarabée, un scarabée plus gros qu’elle. La lutte était vive. Le scarabée faisait des bonds pour échapper à son bourreau. (C’était en vain: car l’araignée filait, filait, filait et la chaîne devenait indestructible. Je saisis la toile et l’empi rtai avec les deux combattants jusqu’à la porte. Là la lutte continua. Devais-je intervenir ?
Oh! monsieur, il fallait tuer l’araignée. — Pour-
quoi? n'’a-t-elle pas le droit de vivre et peutælle
vivre sans manger ? — Il fallait donc sauver le scarabée.— Peut-être. Que fit ta mère, Joséphine : — Elle ne fit rien ; elle eût voulu donner la vie à l’un,
mu
mais elle craignait de condamner l’autre à mourir de faim. — Qu'’arriva-t-il? — L’araignée triompha.
Demain, je vous parlerai de l’araignée, mes amis, et je vous apprendrai à l’admirer.
XXWVII.