LES OREILLES DU LIÈVEE
Voici une fable de La Fontaine. Lisons-la telle qu'elle est, sans la mettre en prose.
Un animal coma blessa de qnelqnes conps
Le Lion, qui, plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine, , Bannit des lieux de son domaine Toute béte portant des cornes à son front.
Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent 9
Daims et cerfs de climat changèrent:
Chacun à s'en aller fut prompt.
Un Lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles.
Craignit que quelque inquisiteur N'allât interpréter à cornes leur longueur.
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. *< Adieu, voisin Grillon, dit-il; je pars d'ici: Mes oreilles enfin seraient cornes aussi.
Et quand je les aurais plus courtes qu'une autruchoi 1 Je craindrais même encor." Le Grillon repartit: ** Cornes cela? '^ Vous me prenez pour cruche;
Ce sont oreilles que Dieu fit.
— On les fera passer pour cornes, Dit Panimal craintif, et cornes de licoraes.
J'aurai bean protester; mon dire et mes raisons
Iront anx Petites-Maisons."
Comprenez-vous? — Oui. Le bœuf est coma, n'est-ce pas? — Oui, voilà ses cornes. — Est-ce un bœuf qui a blessé le Lion ? — Comment le savoir ? il y a beaucoup d'animaux qui portent des cornes. — Nous pouvons les nommer : outre le bœuf, il y a le taureau, la vache, le bouc, le cerf, le bélier, la chèvre — Et les daims et les licornes. — Ils furent tous bannis pour le crime d'un seul. — Oui, ils allèrent en exil et changèrent de climats. Mais y avait-il même crime d'un seul? — Il n'y avait eu probablement qu'un accident. — Je n'en doute pas : quel est l'animal cornu qui eût osé offenser, blesser volontairement son terrible roi? — Pourquoi donc exiler un innocent et tous ceux mêmes qui n'avaient d'autre tort que de porter des cornes ? — Pourquoi, pourquoi? le roi Lion répond parce que • • • et c'est assez. Parce qu'il le veut, parce que c'est son envie, son caprice. ^^ Stat pro ratione voluntaa.^^ Sa volonté c'est la raison et la loi. — Et l'on n'y résiste pas ? — Vous voyez bien que non, puisque " Chacun à s'en aller fut prompt." — Le Lièvre du moins avait tort de partir. — Je crois au contraire qu'il fit bien, — Est-ce un animal cornu? — Vous et moi, et le Lièvre aussîi et tout le monde, nous savons que la bête timide n'a que des oreilles, de longues oreilles, mais qu'arriverat-il si le roi, si les juges, si l'inquisiteur, le procureui de Si» Majesté, si l'un deux prétend que le Lièvre a dea
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cornes et pas d'oreilles ? — C'est absurde. Quand le Lièvre fait ses adieux au Grillon, celui-ci se moque de lui. — Oui : mais que répond le Lièvre ? — Il s'obstine à partir • ^^ Si je soutiens que je n'ai pas de cornes, dit-il, on m'enverra aux Petites-Maisons." — Oui, chez les fous.
Je connais un Renard qui fit comme le Lièvre dans une circonstance semblable, et cependant le Renard n'est pas plus timide qu'il le faut, vous le savez. — Non, il n'est pas timide, il n'est que rusé, prudent et sage. — Eh bien I il fit comme le Lièvre. — Lui n'a pas de cornes non plus, ni même de longues oreilles. — n ne s'agit pas de cornes cette fois-ci ; il s'agit de queue. — Oh! le Renard a une belle queue. — En es-tu sûr, George ? — Certes, il a une longue et belle queue. — Mais si le roi dît qu'i\ n'a pas de queue? — Le roi mentirait — Il mentirait, mais qui oserait dire au maître qu'il ment? — Je le lui dirais. — Tu ne lui dirais pas cela, ami, et tu ferais sagement de ne pas le lui dire, si tu appartenais au royaume des quadrupèdes. Tu ferais sagement de t'enfuir si le roi exilait les animaux sans queue. Le Renard est prudent et il s'enfuit. Voici l'histoire.
Le Lion roi des animaux exila de son royaume coût animal qui n'avait pas l'honneur de porter une queue. Le Renard fut effrayé et sur l'heure fit ses préparatifs de départ. — Quelle sotte bête avec un© queue comme la sienne! — C'est ce que pensa le Singe. — Celui-ci tombait sous le coup de Tédit royal. Lui faisait bien de partir. — Aussi il partait, quand
D passa près du Renard qui faisait ses paquets. ** Vas-tu en voyage? * dit-il. — "Je vais en exil, répond le Renard avec tous les animaux sans queue.
— Comment I réplique le Singe, tu as une queue et même plus qu'il n'en faut. — Tu as raison, ami, dit le rusé compère, et ton conseil est bon. Mais peuxtu m'assurer qu'il ne plaira pas à Sa Majesté de me mettre au premier rang des animaux sans queue ? "
Avec un roi comme le Lion, monsieur, les animaux sont plui malheureux que les hommes. — Que saisje? les mauvais rois, les despotes, se ressemblent partout, ceux qui régnent sur les hommes et ceux qui règnt nt sur les bêtes des forêts. J'ai lu l'histoire suivante.
En 184 3, alors que l'empereur d'Autriche étendait ba domination sur Venise. . . . — N'est-il plus à Venise ? — Tu sais bien, Charles, que l'empereur n'a jamais habité Venise, mais il tenait la ville italienne sous sa domination en 1848. Cette domination res* semblait à celle du Lion que nous connaissons. — Du Lion qui a exilé les animaux cornus ? — Oui, et qui a banni de ses états ceux qui n'avaient pas de queue. C'est toujours le même Lion qui érige ses volontés, ses caprices en lois, un frère de l'empereur d'Autriche.
— N'est-il pas frère de l'empereur d'Allemagne? — Si, cher ami, l'empereur d'Allemagne et le Lion pratiquent tous deux l'odieuse maxime exprimée par le prince Bismark : ^^ La force prime le droit." Cela signifie qu'il n'y a plus de droit, plus de raison, plus
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de justice parmi les hommes, qu'il n'y a plus rien d# sacré ni de respectable sur la terre ni dans le ciel, que l'oppression de l'innocence n'est plus un crime, qu'il est bon et légitime de yiolenter les consciences, que la force seule constitue la justice.
Mais nous parlons de Venise. Un pauvre ouvrier mourait de faim ; il placarda sur les murs de la ville ses plaintes contre le gouvernement. Aussitôt on le saisit et on le mit à l'hôpital des fous. — Il n'était pas fou, monsieur? — Non, c'est comme le Renard qui n'était pas sans queue et le lièvre qui était sans cornes. Il n'était pas fou, mais l'empereur voulait qu'il fût fou. Que pouvait-il faire? — Il devait plaider. — Oui, un grand homme, l'illustre avocat et dictateur Manin, prit à cœur la cause du pauvre ouvrier. H se mit en quatre pour le sauver. — Il le sauva? — Pouvez- vous le croire? Savez-vous ce que déclara le gouverneur de Venise à Manin? — Non. — " Si vous persistez, dit-il, à faire déclarer saia d'esprit le pauvre ouvrier, je le ferai sortir de l'hôpital des fous, et je vous y mettrai à sa place."— Le gouverneur n'avait pas ce droit. — Non, amis : mais ^^ La force prime le droit."
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xxvm.
LE BENABD.
Vous nous ayez fait une promesse que vous n'avez pas tenue, monsieur ? — Quand ? — Avant-hier. — Que vous ai-je promis ? — L'avez-vous oublié? — Entièrement. — Ne nous avez- vous pas promis de ÉEÛre réloge de l'araignée ? — Si, je m'en souviens. — Et au lieu de cela, vous nous avez donné hier les oreilles du Lièvre et la queue du Renard. — N'avezvous pas pris plaisir à entendre ces fables? — Si, beaucoup : mais donnez-nous l'araignée. — Je préfère attendre et vous parler aujourd'hui du Renard. J'en ai lu ce matin une curieuse aventure, je désire vous la dire. — Oui, oui, nous aurons l'araignée un autre jour. — Peut-être. Voici l'histoire du Renard.
n avait commis de nombreux méfaits : il fut traduit à la cour du roi Lion et condamné à mort. H demande alors la permission de faire sa confession pnbHque, afin d'obtenir du ciel la rémission de ses péchés, ^^n vaut mieux, dit-U, d'un air dévot qui attendrit les juges et la foule ; il vaut mieux que tous entendent le récit de mes vols et de mes trahisons : ainsi l'on ne pourra par la suite accuser personne da ee que j'ai moi-même commis."
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— Parlez, je tous le permets, dit le roi. — Renard, debout regarde tout autour de lui d'un air triste, p'iis dit à haute voix : ^^ Que le Seigneur m'assiste I il n'y a personne ici, ami ou ennemi, envers lequel je ne sois coupable de plus d'un crime. Cependant écoutez tous, vous qui m'avez condamné à mourir, que je vous apprenne comment moi, malheureux Renard, je devins méchant. Lorsqu'on m'eut sevré, j'allai jouer avec les agneaux pour entendre leurs bêlements. Leur douce voix me charmait. Un jour en jouant je mordis un agneau. Je commençai par lécher le sang. Il était si fort de mon goût et me parut si bon que je mangeai aussi la chair. J'appris par cette expérience à être friand au point que je courais dans les bois dès que j'entendais la voix d'une brebis ou d'une chèvre. Je devins de plus en plus hardi et méchant, déchirant poules, oiseaux, oies, partout où je les trouvais. Enfin ma dent fut si sanguinaire, si impitoyable, si terrible, que je dévorais tout ce qui me tombait sous la patte."
Le Renard n'a pas peur de mourir, monsieur.— Pensez- vous qu'il sera exécuté? — Comment échapperait-il après son audacieuse confession? — Il éciiappera. — Nous n'imaginons pas comment. N'est-il pas très-coupable? — C'est un effronté criminel. — Le roi lui fera grâce pour son repentir? — Il ne se repeut pas : demain, s'il vit, il recommencera ses brigandages. — Est-ce son esprit qui le sauvera? — Oui, les ruses le sauveront et relèveront dans la faveur de son prince. Je connais une scène célèbre dans une grande, épopée, qui ressemble beaucoup à l'histoire
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que je vous conte. — Où ? — Vous la lirez, mes amis, quand vous serez grands et que vous comprendrez le latin. Elle est au second chant de l'Enéide de Virgile : ce sont les aventures de Sinon. — Dites-nous ces aventures en français. Se les comprendrionsnous pas? — Je ne sais; j'y penserai. — Comment l'esprit du Renard le sauva-t-il ?
" J'ai été bien coupable, dit-il, de voler pour vivre, car je suis très-riche et je pouvais payer les plats de ma fable, ô roi, il faut que vous le sachiez, j'ai tant d'or et d'argent à ma disposition qu'à peine un chariot l'emporterait en sept voyages. — Renard, d'où vous vient ce trésor, dit le roi? — Sire, laissez-moi achever ; rien ne restera caché de mes actions. Ce trésor était volé."
Le Renard n'a pas d'esprit, monsieur : il se condamne de plus en plus, puisqu'il confesse avoir volé son trésor. — N'interromps pas, George: Renard demande à achever son récit. Ecoutez.
" Mon trésor était volé, et s'il n'avait été volé, en vérité l'on aurait attenté aux jours de Votre Majesté. — Hélas I cher Renard, dit la reine tout émue, que dites-vous, que nous apprenez- vous là ? Je vous supplie par votre propre danger de nous dire. Renard, de nous déclarer en conscience toute la vérité sur cette affaire. Dites vite si vous avez connaissance de quelque tentative de meurtre ou d'un complot contre la vie de mon époux et seigneur."
Croyez-vous encore que Renard montera à l'écha-
£aud? — Non: nous voyons sa nise. Mais il n'y
avait pas eu de conspiration contre le roi, il ment,
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n'ett-ce pas ? — Bien entendu. — Est-il riclie ? — Qui sait ? Je ^roîs plutôt qu'il est pauvre comme Job. — Le roi ne lui fera-t-il pas montrer son trésor ? — On croirait que si, mais attendons. Voici ce qu'il affirme.
Mon père avait trouvé un grand trésor. Celte richesse lui donna une grande influence sur les animaux de votre empire. Il en abusa. Sire. Il fit une conspiration avec Brun l'ours, et Ysengrin le loup, pour détrôner Votre Majesté. Je découvris le complot et résolus de le faire échouer. Je me dis : si le roi périt. Brun nous gouvernera. Je connaissais Brun pour être faux, méchant et plein de toute espèce de malice, comme je connais mon roi pour être noble de cœur, doux et compatissant. Je priai Dieu de conserver la vie de mon souverain et je passai mes jours et mes nuits à découvrir le trésor de mon père. Sans cesse j'épiais ses démarches dans les bois,* dans les haies, dans les plaines, partout où il avait l'habitude de faire ses courses. A la fin, je découvris le trésor et l'enlevai. La conspiration n'avait plus de nerf. Mon père se pendit de désespoir. Oh 1 sire, je suis bien malheureux. Les conspirateurs mes ennemis sont aujourd'hui dans le conseil privé du roi, et moi infortuné je vais perdre la vie."
N'êtes- vous pas touchés, mes amis? — Non, noud savons que Renard est un imposteur. — Le roi ne le soupçonna pas : il fut touché et la reine pleura. — Y avait-il un trésor ? — Voyez 1 Renard donne un fétu de paille au roi pour signifier qu'il lui cède sod trésor.
" Où est le trésor ? dit le roi. — A Kriekeput 1 — Où est Kriekeput? près d'Ai±-la-Ghapelle ou de Paris? — Gommeutl Sire, vous doutez de moil voulez-vous des témoins ? Viens ici, Couart, parais devant le roi."
Gouart, c'est le lièvre : il s'avance avec crainte.
" As-tu froid, lui dit Renard, pour trembler ainsi ? Ne crains rien, réjouis-toi et dis la vérité au roi. No sais-tu pas où est situé Kriekeput?" — Couart eut peur; il répondit : " Si, je le sais : c'est près de Hulsterloo, près d'un marais, dans< un lieu désert. J'y ai sou£Fert la faim, Ib froid et la misère." — Renard triomphant se tourne vers le roi et s'écrie : " Eh bien, est-ce vrai ce que je vous disais. Sire ? — Oui, Re-* nard, pardonne-moi, j'ai eu tort de me défier de toi."
Mais, monsieur, rien ne prouve qu'il y ait un trésor à Kriekeput? — Non, pensez-vous que Kriekeput existe ? — Je pense que non. Gouart a dit un mensonge de peur. Le roi est bien crédule. — C'est vrai, mais vous n'avez pas vu la mine de Renard. Je suis sûr qu'elle était bien éloquente et qu'il était difficile de douter de sa parole. Et puis le roi souhaitait vivement le trésor et nous croyons si facilement os que nous désixons.
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