LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
AvEZ-YOUS des observations à faire au sujet de la confession de Renard? — Non, si ce n'est que noua sommes étonnés de la crédulité du Lion. — J'en suis étonné aussi ; cependant quand je réfléchis, je la comprends. Je vous disais hier que nous sommes portés à croire, et les bêtes sont comme nous, nous aimons à croire ce que nous souhaitons. — Qu'est-ce que le Lion souhaitait? — Le trésor de Kriekeput évidemment. — C'est pour cela qu'il crut facilement à l'existence du trésor et à l'existence de Kriekeput. — Oui, et puis le Renard est son plus cher, son plus précieux courtisan. Comment pourrait-il se passer de lui? Ne doit-il pas être bien heureux de pouvoir le sauver de la mort, de trouver un prétexte pour le garder à sa cour ? — A-t-il besoin de lui ? — Oui, pour faire taire sa conscience, quand il a commis des crimes. — Comment le Renard fait-il taire la conscience du roi Lion ? — En le flattant. — Oui, je sais ce qu'il fait moi, monsieur. — Que fait-il, George ? — Hier soir j'ai raconté à mon père la confession du Renard. — Il la connaissait ? — Pas du tout. Il a eu
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bien du plaisir à Tentendre. — Et puis ? ^ — Eh bien I mou père m'a dit comment le Renard faisait taire la conscience du Lion, quand le Lion est tourmenté par ses crimes. — Qu'est-ce que ton père t'a dit à ce sujet? — n m'a lu une fable de La Fontaine, la plus grande des fables ? — La Mort et le Mourant ? — Non, — Les deux Pigeons? — Non: ne connaissez-vous pas, monsieur, le chef-d'œuvre de voti^ poëte? — Quel est le chef-d'œuvre de La Fontaine? Il n'a fait que des chefs-d'œuvre presque, et on ne sait pas quel est le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œui-ve. — C'est ^^ Les Animaux malades de la peste." — Jr veux bien accepter la décision de ton père. — Là tous verrez que le Renard est indispensable à la cour du roi. — Eh, bien I lisons la grande fable. Je su's heureux que le père de George en ait donné l'idée Je n'attendais qu'une occasion pour vous la lir^. H faut la connaître, la comprendre, l'admirer et la mettre dans votre mémoire. Lisons :
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa foreur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appsler par son nom). Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappét.
On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie:
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient;
Plus d'amour, partant plus de Joie.
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Le Lion iaat conseil, et dit: Mes chera amis,
Je crois que le ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune:
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux; Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévoûments.
Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgei
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait? nulle offense:
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut: mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi qub moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bieni manger moutons, canaille, sotte espèce. Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux.
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances.
Les moins pardonnables offenses:
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples matins. Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour, et dit: J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
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Je tondis de ce prê la largenr de ma langae;
Je n'en avais nnl droit^ puisqu'il faut parler nel%
A ces mots, on cria haro sur le baudet.
Un Loup, quelque peu derc, prouva par sa Larangod
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé| ce galeux, d'où venait tout leur maL
Sa peccadille fut jugée un cas pendable :
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable I
Bien que la mort n'était capable D'expier son forMtw On le lui fit bien voir*
Selon que vous serez puissant on misérable^
Les jugements de cour vous zendiont blano oa noix;
Je vous interroge, mes amis.
Qu'est-ce que l'Achéron? — Exîste-t-il encore? — A-t-il jamais existé? — Qu'est-ce qu'un mets? — Quels sont les mets favoris du lion, du loup, du renard, du chien, du chat, de l'épervier, de la tourterelle, du bœuf, de l'âne et du cheval? — Quel est ton mets favori, Auguste? — Et le tien, Jeanne?
Les animaux étaient-ils malades? — Très-malades? — Quelle était leur maladie ? — Cette maladie estelle dangereuse? — Est-elle contagieuse ? — Est-elle épidémique ? — Mourait-il beaucoup d'animaux ? — Y en avait-il beaucoup de malades? — ^Y en avait-il qui échappaient à la maladie? — Les animaux malades n'avaient-ils pas perdu leur appétit? — Quand tu es malade, François, perds-tu l'appétit?
Quelle est la douce et l'innocente proie des loups et des renards? — Que signifie épiaient f — En cette situation, le loup épie-t-il l'agneau ? — Le renard épie-t-il les poules et les coqs? — Pourquoi pas?—-
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Les Idéaux et les poules sont-ils attenti& à se déro* ber à la poursuite de leurs ennemis? — Pourquoi pas? — Tiennent-ils beaucoup à la vie ?
Connais-tu la tourterelle, mon amie ? — Où Tas-tu vue? — Était-elle seule? — Si tu avais été au bois pendant que la peste régnait, eusses-tu vu la tourterelle seule, ou bien sur la même branche de l'orme, côte à côte avec sa compagne, bien près d'elle ? — Pourquoi la peste sépare t-elle les deux tourterelles ?
— N'ont-elles plus d'amour ? — Sont-elles encore heureuses ?
Que fait le Lion dans la circonstance ? — Que ditil à son peuple? — Se confesse-t-il ? — A-t-il peur d'être sacrifié aux traits du céleste courroui ? — Estil coupable ? — Sera-t-il sacrifié ? — Pourquoi non ?
Après le Lion, qui prend la parole ? — C'est le Renard, monsieur. Entendez-vous ce qu'il dit ? Voyez-vous bien qu'il fait taire la conscience du Lion ? — Que dit-il ? — Le Lion a mangé force moutons et dévoré des bergers, il est criminel, sa conscience lui dit qu'il est un grand coupable, et le Renard aussitôt prend la parole pour justifier le roi.
— Oui, il le fait blanc comme neige. — Il est trop scrupuleux, dit le Renard, sa conscience est trop délicate. — A-t-il la conscience délicate en vérité ? — Comment I monsieur, ce Lion n'a pas de conscience, c'est le plus grand des brigands. — Il n'a mangé que des moutons, des gens de riei), une sotte espèce. — Les moutons sont aussi dignes de vivre que les lions.
— Oui, mon ami. — Et le Renard dit au roi que c'est un honneur pour les moutons de mourir dans la
gaeule du roi I Et puis il lui fait compliment poui avoir dévoré le berger. — Pourquoi? — Parce que le berger a usurpé le pouvoir sur les animaux. Vous voyez, monsieur, que le Lion a besoin du Renard. — Oui, et vous voyez tous, n'est-ce pas, chers amis, pourquoi le Lion a été prompt à croire dans l'existence du trésor de Kriekeput et dans l'innocence de son rusé courtisan ? — Oui, nous comprenons tout à cette heure.
Après le Lion tous les animaux se confessèrent. Les confessions durèrent bien des jours. Les péchés des tigres, des ours, des léopards, des loups, des hyènes, de tous les grands seigneurs de la forêt étaient innombrables et énormes: ils avaient attiré le courroux de Dieu. Lequel fut immolé pour obtenir la guérison commune ? — Aucun d'eux ne périt: le tribunal les déclara tous innocents et petits saints.
— Qui fut donc mis sur l'autel pour être sacrifié ? — Ce fut un pauvre innocent, un malheureux qui avait à peine commis une peccadille, il y avait longtemps, car a ne s'en souvenait presque plus.
Donnez le nom de la victime. — C'est l'Ane. — Qu'a-t-il fait ? — Il a mangé un peu d'herbe dans un pré qui ne lui appartenait pas, un jour qu'il avait faim, que l'herbe était tendre et que le diable le tentait. — Le procureur du roi parle-t-il contre T Ane?
— Oui, avec véhémence. — Avait-il de bonnes raisons? — Non, il n'eut que de gros mots, comme les avocats de mauvaises causes, il traita l'Ane de maudit, de pelé, de galeux. — Et la cour le condamna ? — Oui, parce qu'il était faible et misérable.
Quel triste tableau^ chers amis, du- royaume du Lion ! Ce n'est pas parmi nous, n'est-ce pas, que les choses se passent ainsi. Devant nos tribunaux les criminels sont punis fussent-ils puissants, les innocents sont acquittés fussent-ils faibles et misérables. — Oui, monsieur. — Espérons-le, souhaitonale. Adieu.