L'ENFANT ET LE MAÎTRE D'ÉCOLE
Mb voici, monsieur, avec l'histoire du Maître d'école. — Nous t'écoutons ? — Il a fait comme vous fîtes hier. — Etais-tu sur une jambe ? — Je n'étais pas là, grâce à Dieu. C'était un jeune enfant. — Sur une jambe? — Non, dans l'eau de la Seine. '•Que faisait-il là? — En jouant sur les bords de la ri^dère il était tombé dans l'eau. — H s'est noyé ? — Non : Dieu et les branches d'un saule le sauvèrent. — Où est ton Maître d'école? — Il passa près de la Seine, près de l'endroit où l'enfant se
ieuant aux branches du saule, criait : " Au secours ! je péris 1 " — Le Maître d'école s'empressa de le secourir ? — Pas du tout : il fit comme vous fîtes hier, quand j'étais sur une jambe. — Comment ? — Il fit un discours à l'enfant. — Quel sot 1 quel barbare ! — Oh ; monsieur. Pensez-yous que je ne connaisse pas les fables de La Fontaine? — Je sais que tu les aimes. — Oubliez-vous donc la fable de La Besace ? — Je la connais. — Et vous dites: "Quel barbare I" quand hier vous fûtes barbare aussi. La Fontaine vous accuse, monsieur. — Que dit-il? — Ecoutez.
<( Lynx envers nos pareils et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout et rien aux autres hommes, On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain. Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière, Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui: H fit pour Tîoo -^«sfants la poche de derrière, Et celle de aov«»Ai«. poor les défauts d'autrui."
Vous criez " Barbare " au Maître d'école, vous avez un œil de lynx pour lui, et sur votre cruauté d'hier vous fermez les yeux. — Tu es terrible, mon garçon. — Vous avez dans votre poche de devant la sottise, la barbarie du Maître d'école, mais le discours que vous fîtes hier pendant que j'étais sur une jambe, vous l'avez mis dans votre poche de derrière.-^ Assez I assez I George. Continue ton histoire. •«- Permettez-moi de lire la fable. — Nous t'écoutons.
l'enfant et le MAITBB D'àcOUL
Dana ce récit je prëtenda faire voir D'an certain sot la remontrance yaina.
Un jeune Enfant dans l'eau se laissa choir En badinant sur les bords de la Seine.
Le ciel permit qu'un saule se trouva, Dont le branchage, après Dieu, le sauva.
S'étant pris, dis-je, aux branches de ce sault. Par cet endroit passe un Maître d'école; L'Enfant lui crie: **Au secours! je péris I ** Le Magister, se tournant à ses cris, D'un ton fort grave à contre-temps s'avise De le tancer: '' Ahl le petit babouini Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise 1 Et puis, prenez de tels fripons le soini Que les parents sont malheureux qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille I Qu'ils ont de mauxl et que je plains leur sorti " Ayant tout dit, il mit l'Enfant à bord.
Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connaître au discours que j'avance.
Chacun des trois fait un peuple fort grand:
Le Créateur sn a béni l'engeance.
En toute afEaire, ils ne font que songei
Au moyen d'exercer leur langue.
Ehl mon ami, tire-moi de danger,
Tu feras après ta harangue.
George a ea sa revanche. Je prends la parole et je TOUS interroge.
Oii est la Seine? — Quelle est la grande villa qu'elle traverse ?
PETITES CACrSEIUES. 149
Quels sont les personnages de la fable? — Quel est le principal personnage? — Que faisait l'Enfant sur les bords de la rivière ? — Est-il dangereux pour un jeune enfant de jouer là en l'absence de sa bonne, et même en sa présence ? — Une bonne n'est-elle jamais distraite ? — Qu'arriva-t-il à i'Enfant de notre fable pendant qu'il badinait sur les bords de la Seine? -;- Donnez un synonyme de badiner, — L'Enfant péritil ? — Comment Dieu le sauva-t-il ? — L'Enfant était-il hors de danger, quand il se fut pris aux branches du saule ? — Était-il rassuré ? — Cria-t-il ? — Pourquoi ?
Qui passa par là, pendant que l'Enfant criait ? — Si tu avais passé par là, qu'eusses-tu fait, Xxeorge ? - Le Maître d'école agit-il comme tu eusses agiV
— Ne penses-tu pas que j'eusse agi comme toi? — Entre un garçon qui se tient sur une jambe et ul enfant qui ya se noyer, ne yois-tu pas de différence?
Que fit donc le Maître d'école ? — Était-il un sot ?
— Un barbare ? — De celui qui fait des remontrances à un enfant qui est en ds^nger de périr et de celui qui met cinq^ minutes à compter dix pendant que George fait pénitence sur une jambe, lequel est le plus cruel?
Expliquez le mot tancer? — Est-ce bien choisir son moment que de tancer celui qui a commis une faute. à rinstant même où sa faute l'a mis dans un grand péril? — Quand sera-t-il bon de lui adresser une remontrance ? — Les gens qui font des remontrances à contre-temps sont-ils sensés ?
Quel discours le Maître d'école adressa-t-il à l'En-
lÔO PETITES CAUSERIES.
£ant? — L'Enfant entendit-il, écouta-t-il son discours? — La remontrance ne fut-elle pas vaine?
Qu'est-ce qu'un babouin f — Dites-nous-le, monsieur. — C'est une sorte de singe. — Le Maître d'école m'indigne par sa sottise çt son manque de cœur. — Il est très-sot, George. — Oui : pendant qu'il faisait son discours l'Enfant pouvait périr. Il eût péri si Dieu n'avait pas veillé sur lui. — C'est vrai. — Et puis est-ce l'Enfant qu'il devait tancer? n'est-ce pas sa mère ou sa bonne qui furent coupables de le laisser jouer seul sur le bord de la rivière ? — Tu as raison.
— Ce Maître d'école n'est pas même bien élevé, monsieur. — Non. — Il traite l'Enfant de singe, de fripon, de canaille. — Oui. — Doit-on maltraiter ainsi les petits enfants ? — Non. — Je ne vous aimerais pas comme je vous aime, monsieur, si vous nous traitiez ainsi. — Et cependant c'est ma cruauté qui t'a rappelé la fable de La Fontaine. — Vous savez bien que j'ai fait ma comparaison pour vous divertir et nous divertir tous, et pour essayer mon petit vocabulaire.
— As-tu fini ton réquisitoire? — Non. — Continue: tu es en veine de plaider. — Le Maître d'école ne connaît pas les parents de l'Enfant. Il n'est pas vrai que les parents soient malheureux d'avoir à veiller sur leurs enfants. Leur sort n'est pas à plaindre. Ma petite sœur n'est jamais tranquille. Elle ne laisse pas une minute de repos à ma mère, et cepen* dant ma mère dit qu'elle fait tout son bonheur. Je voudrais voir le Maître d'école dire à ma mère que Juliette est une babouine, une friponne, une canaille. ' — Sois rassuré, mon garçon, le Magister du fabuliste
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est mort. — Non, je sais qu'il vit encore. • • • Il a des frères du moins qui sont vivants, mais j'ai confiance qu'ils ne viendront jamais à notre foyer. — Tu as raison, George : les personnages de La Fontaine sont toujours parmi nous. Aimons les bons et gardonsnous des méchants et des sots.
Qu'est-ce qu'un babillard f — Un censeur P — Un pédant? — Y a-t-il beaucoup de ces gens ? — Aimentils mieux parler qu'agir? — Qu'est-ce qu'une engeance f — Quelle est la morale de la fable ?