‹ Petites causeries: suivies de devoirs et traductions pour les classesChapitre 32 sur 48 · LE MILAN, LE EOI ET LE CHASSEUE · texte numérisé non relu

LE MILAN, LE EOI ET LE CHASSEUE

Vous apprendrez par cœur pour demain les deux premières strophes de la poésie que voici. Elle a été écrite par Mme Desbordes-Valmore.

l'obeilleb d'xtne petite fille.

Cher petit oreiller! doux et chaud sous ma tête, Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi 1 Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête. Cher petit oreiller, que je dors bien^ur toil

Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mèroi Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir. Bs ont toujours sommeil. O destinée amëre!

Maman 1 douce maman I cela me fait gémir.

152 PETITES CAUSEBIEB.

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien. Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arrangeib Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la Toirl Je vais dire tout bas ma plus tendre prière:

Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!

PBIkBB.

Dieu des enfants, le cœur d'une petite fille, Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains; On me parle toujours d'orphelins sans famille: Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!

Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne, Un petit oreiller qui le fera dormir.

Connais-tu le milan, Charles, ce gros oiseau de proie à queue fourchue ? — Je le connais. — Il alla un jour se placer sur le nez du Roi. — C'est incroyable, monsieur. Le Roi était-il au bois ou parmi les rochers ? — Non, il était dans son palais entouré de ses courtisans. — Comment le Milan pénétra-t-il dans le palais ? — C'est toute une histoire. Ecoutez.

Le Milan avait été pris tout vif de son nid par un chasseur. — Il couvait ? — Très-probablement. H ne pensait pas à son propre salut. Il sentait sous ses ailes remuer ses petits qui venaient de naître, et n'eût pour rien au monde quitté ses enfants. — Le Chas- «eur avait le cœur dur. — Oui, comme tous les chas-

seuls. — Portait-il le Milan au Roi. — Précisément, et voilà comment le Milan était au palais, car pour fEiire sa cour et assurer sa fortuiq, le Chasseur présenta l'oiseau rare à Sa Majesté. — Le Roi fut bien heureux? — Hélas! son bonheur ne dura guère.— Pourquoi ? — Aussitôt que le Milan fut libre, il alla imprimer sa griffe sur le nez du Roi. — Ne reconnutil pas le Roi, monsieur ? n'avait-il alors ni sceptre ni couronne ? .cet oiseau audacieux n'eut-il pas peur? ne savait-il pas qu'il se posait sur un nez sacré? — Les milans ne respectent rien ; celui-ci traite le nez royal comme un nez du commun. — La consternation ne fut-elle pas extrême à la cour? — Si, aucune plume ne saurait la décrire. Les courtisans poussèrent des cris et leur douleur éclata en sanglots. — Et le pauvre Roi, comme il cria I — Quelle idée as-tu de la majesté souveraine, George I pour un roi les cris sont indécents. — Il tua le Milan ? — Tant s'en faut I il fut généreux et méprisant à la fois. Quand l'oiseau eut quitté son nez : ^^ Laissez aller le Milan, dit-il, et le Chasseur. Le Milan est un milan et le Chasseur un grossier citoyen des bois. Je leur fais grâce à tous deux. — Les courtisans ne furent-ils pas étonnés ? — Us tombaient des nues. Us admirèrent la noblesse d'âme du prince et l'élevérent jusqu'au ciel.

C'est à mourir de rire. Si j'avais été présent à l'aventure, j'aurais ri de tout mon cœur, monsieur, ri à me tenir les côtes. — Quoi I George, rire du Roi I — Oui : comment ne pas rire à la vue du Milan sur le net du Roi, et à la vue de ces flatteurs qui eu&sent

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voulu rire» qui n'osaient rire, et qui au lieu de rixe criaient et pleuraient. Je vous assure, monsieur, que j'eusse ri aux lannes. — Tu ne connais pas la cour ni les rois, ami.

n 7 a une autre histoire du Milan, monsieur, od les courtisans ont ri et le Roi lui-même. — Dis-nousla, Marie.

Un chasseur avait aussi pris le Milan sur son nid, et l'oiseau qui avait des petits était irrité et au désespoir. Le Chasseur le porta au Roi. Quand l'oiseau fut libre dans le palais, il ne vola pas sur le nez du Roi. Ne fit-il pas bien? — Que sais-je? — Le Roi ne lui avait fait aucun mal ; ce n'est pas lui qui avait brisé son cœur de père. — Non, c'est le Chasseur qui l'a enlevé à sa famille. — L'oiseau le savait bien. Aussi est-ce sur le Chasseur qu'il se précipita. H lui prit le nez dans ses ongles d'acier. — Le malheureux cria ? — Comme à sa place chacun l'eût fait. — Et les courtisans eurent pitié du Chasseur ? — Pas un instant. Ils firent ce que George eût fait devant le nez du Roi, ils éclatèrent de rire. — Et le Roi ? — Il rit plus fort que tous les autres. — Un roi rire aux éclats ! n'efcl-il pas honteux ? où est sa dignité ? — Oh I monsieur, les rois seraient bien malheureux s'ils ne pouvaient jamais rire. A ce prix je ne voudrais être ni roi ni reine. — Tu as raison, Marie. Mais les rois rient. Le rire est le plaisir des Dieux, dit La Fontaine. — Jupiter riait-il ? — Oui, certes ; quand Vulcain clopinant lui vint verser à boire, le père des Immortels fut pris d'un rire inextinguible. L' Olympe en trembla.

Quelle est la morale de cette double histoire, mes amis ? — La morale de la première partie est que les rois sont insensibles à la souffrance, puisque le Roi ne pleura ni ne cria pendant que le Milan lui déchirait le nez, — N'est-ce pas plutôt qu'il est dangereux d'approcher les princes avec un milan ? — Nous le pensons, monsieur ; car si le Roi n'avait pas été dans un moment de bonne humeur, le Chasseur et le Milan auraient passé un mauvais quart d'heure. — Nul doute.

Je trouve une autre morale ici, monsieur. — Dis-la, George. — Les courtisans sont malheureux et méprisables. — Pourquoi malheureux ? — Parce qu'ils sont obligés de pleurer quand ils ont envie de rire. — Sont-ils méprisables ? — Oui, car ils manifestent de- «vant le prince des sentiments qu'ils n'ont pas ; ils le trompent et le flattent. Ce sont de vils adulateurs. — Tu les juges bien.

Et quelle leçon nous donne la seconde version de la fable ? — Elle nous enseigne que les méchants sont punis. Le Chasseur eut la barbarie d'enlever de son nid le Milan sans se soucier de ses souffrances, du désespoir de l'autre milan, sa compagne, et sans penser que les jeunes milans allaient mourir de froid et de faim. — C'est vrai, mes amis. Les hommes sont souvent comme ce Chasseur. Nous ne comprenons pas, semble-t-il, que les animaux ont comme nous des souffrances et des joies, des affectious et des amours, une famille qui fait leur bonheur, un cœur qui comme le nôtre peut être déchiré par le chagrin. Ne craignons pas de trop poétiser les animaux, chers amis.

Poétisons-les, comprenons-les, connaissong-les, afin d'être toajours bons pour eux et de les traiter un peu comme des frères.

Écoutez pour finir ce que dit une nobld fille créée par une grande femme. C'est la Petite Fadette qui parle.

^' Je ne suis pas comme ceux qui disent : Voilà une chenille, une vilaine bête ; ah I qu'elle est laide I il faut la tuer I Moi, je n'écrase pas la pauvre créature du bon Dieu, et si la chenille tombe dans l'eau, je lui tends une feuille pour qu'elle se sauve. Et à cause de cela on dit que j'aime les mauvaises bêtes, parce que je n'aime pas à faire souffrir une grenouille, à arracher les pattes à une guêpe et à clouer une chauve-souris vivante contre un arbre."

Nous admirons Fadette ^ et nous pensons coHime elle.- — Je vous en félicite. Vous avez bon cœur, et Dieu vous bénira.

LA pmÉ.

Ayez- vous des observations à présenter sur notre dernière leçon. — Non, si ce n'est que nous avons parlé ensemble de la Petite Fadette, et des insectes. — Vous m'avez dit que vous admiriez la jeune fille. — Oui, et nous avons piis la résolution de Timiter.

FETITES CAUSERIES. 157

Noii- seulement nous serons bons pour les uiimaux qui nous servent, les chiens, les chevaux, les bœufs, les ânes, mais nous ne maltraiterons pas les plus petites et les moins belles créatures de Dieu. C'ait une barbarie d'arracher les ailes ou les pattes aux mouches, et de piquer les papillons à une feuille de pi^pier. — Vous avez raison, chers amis, d'ouvrir vos cœurs à la pitié. Vous parlez de papillons. Cela me rappelle nu trait qui fait honneur à l'illustre peintre, Antoine Gros. — Dites-nous-le. — Ce trait est cité par Jules Michelet dans son beau livre intitulé L^ Insecte, Le voici.

L'artiste vit un jour entrer dans son atelier un de ses éldves qui avait piqué' à son chapeau un superbe papillon. L'insecte ailé n'était pas mort et se débattait vivement. — Le peintre fut indigné ? — Comme tu l'eusses été, n'est-ce pas, George ? — Je vous remercie pour la bonne idée que vous avez de mon cœur, monsieur. Je dois aux leçons de ma mère la pitié que j'ai pour tous les animaux. Je rirais du Roi si je voyais son nez dans les pattes du Milan, mais je ne puis pas voir souffrir un moucheron sans souffrir moi-même. — Tu es un brave garçon, ami. — Si j'avais été à la place de Gros, j'aurais chassé le bourreau du papillon. — H fut chassé.

^' Quoi * malheureux, dit l'artiste, voilà le sentiment que vous avez des belles choses 1 vous trouvez une créature charmante, et vous ne savez en rien fjEure que de la crucifier et la tuer barbarement I . . . Sortez d'ici, n'y rentrez plus I ne reparaissez jamais devant moi ! "

Je demande la parole, monsieur. — Tu Tas, Marie. —J'admire Gros, mais j'admire encore plus Fadette.

— Je ne vois pas pourquoi. — J'ai bien écouté les paroles de l'artiste. — Et moi je les ai lues avec attention. Y verrais-tu ce que nous n'y voyons pas ? y trouves-tu quelque chose à blâmer ? — Non : cependant Fadette aime mieux la nature, elle aime toute la nature, les chenilles, les chauves-souris, toutes les bêtes du bon Dieu ; elle a pitié des plus vilaines. — Et le peintre Gros ? — Il chasse son élève parce qu'il n'a pas le sentiment des helleê ehoseê^ parce qu'il a tué une créature charmante. C'est un artiste, et voilà tout. Il aime la Beauté grecque. — La Beauté grecque? — Je jette une pierre dans votre jardin, n'est-ce pas, monsieur ? — Je ne comprends pas. — Oh I vous faites la sourde oreille. Ma mère vous a entendu parler à Meionaon Sali de la Beauté grecque, et de notre Shakspeare, et de votre Racine. — Eh bien I — Je n'ai pas compris tout ce qu'elle a dit à mon père à ce sujet, mais je sais bien qu'elle ne partage pas toutes vos idées. — Tant mieux I la divergence des opinions amène les réflexions, les discussions, et à la fin un peu plus de lumière sur les choses. • • •

— Nous ne comprenons pas, monsieur, nous ne comprenons pas; nous sommes trop jeunes pour entrer dans la philosophie et la littérature. — C'est vrai, amis. As-tu fini, Marie ? — Presque. Ma mère disait que vous et les Grecs et Racine vous n'aimez que la beauté. Je vois bien que l'artiste Gros partage vos sentiments. — Et Fadette ? — Elle est comme Shakspeare : elle ne méprise rien dans la création de

Dieu; elle se baisse pour tout regarder; elle n'écrase aucun être vivant sous son pied ; elle a de la sympathie pour la nature entière. — Dis à ta mère, Marie, que je m'unis à toi et à elle pour mettre la Petite Fadette au-dessus du peintre Gros. — A la bonne heure, monsieur I

Est-ce par cruauté ou par légèreté que tant d'hommes sont sans pitié pour les plus petits des animaux? — C'est par légèreté, George, mais cette légèreté est coupable comme la cruauté. Un jour l'auteur de L^Inèecte^ qui certes ne fut jamais volontairement cruel, fut léger, distrait et commit sans y réfléchir un acte cruel. — Cruel ! — Oui, cruel, honteux, l'acte d'un homme sans cœur ni âme. — Il dut en soufErir, puisqu'il est bon. — Il en soufErit beaucoup. — Avait-il tué un insecte? — L'histoire de sa cruauté est si curieuse et si dramatique que je vais lui donner la parole. Ecoutons-le.

^^ Un matin, à quatre heures, en juin, le soleil étant déjà haut, je fus éveillé assez brusquement, lorsque j'avais encore beaucoup de fatigue et de sommeil."

La chambre à coucher de l'écrivain était au levant ? — En plein levant, et ses fenêtres n'ayant ni volets ni rideaux, les rayons du soleil arrivaient jusqu'à son lit. — Qu'est-ce qui l'éveilla? fut-ce la brillante lumière, la chaleur du soleil ou la piqûre d'une guêpe? — Non, ce fut un bourdonnement, le bourdonnement d'un être heureux. Ecoutez I

*^ Un magnifique bourdon, je ne sais comment, était dans ma chambre, et joyeusement, au soleil, voletait et bourdonnait. Ce bruit m'ennuyait."

Pourquoi n'ouvre-t-il pas la fenêtre au bourdon?

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n était prisonnier probablement et aussi ennuya d'être emprisonné que Jules Michelet l'était de l'entendre bourdonner et voleter. — Tu te trompes cette fois, George ; car l'homme fit ce que tu eusses &it. — n ouvrit la fenêtre ? — Oui, il sauta de son lit et pensant, comme toi, que l'insecte voulait sortir il ouvrit la fenêtre. — Est-il possible que le bourdon refusât de sortir ? — Décidément. Son idée était de rester dans la chambre. — Mais pourquoi ? — Ne saistu pas que les bourdons et les abeilles préfèrent le milieu du jour, le chaud et brillant midi aux premières heures du soleil ? — Il n'était que quatre heures. — À la porte il était quatre heures et la matinée était fraîche et humide. L'herbe et les fleurs étaient couvertes de rosée. — Nous comprenons. Il était midi dans la chambre. — Tout juste, et le bourdon j séchait ses ailes et se réchaufEût. — C'est donc de plaisir qu'il bourdonnait. — Apparemment. — Pourquoi ne pas laisser la fenêtre ouverte? — Elle ne fut pas fermée, mais le bourdon persista à rester et comme la fraîcheur entrait, lui s'éloigna de la fenêtre et voleta plus avant dans la chambre. L'homme ne put se rendormir et il était très-fatigué. Que faire? — Que fit-il? — Il se leva une seconde fois pour expulser l'insecte de vive force. — Ce n'est pas un grand crime, ni une atroce cruauté. — Non, pas encore, mais attends, Marie. Jules Michelet armé de son mouchoir poursuivit le bourdon par toute la chambre. Il l'effraya et lui fit presque perdre la tête. L'insecte tourbillonnait de vertige, mais absolument il refusait de sortir. L'imi>atience de l'homme croissait; à la fin il frappa fort et le

bourdon tomba sur l'appui de la fenêtre et ne se releva plus.

Est-il mort, monsieur ? j'ai yu les insectes faire le mort pour échapper à l'ennemi qui les poursuit. — Oui, c'est un curieux phénomène qui prouve que ces petites créatures raisonnent. ^^ La mort est immobile, semblent-elles se dire, et l'homme cesse de frapper quand il n'a plus devant lui qu'un mort. Ne remuons donc plus ! Sur le dos, les pattes en l'air, nous ne ferons plus aucun mouvement, plus aucun bruit, nous ne respirerons plus. L'immobilité et le silence nous sauveront."

L'auteur de L*In%ecte dormit-il en paix, monsieur, après sa mauvaise action ? — Non, amie, il avait trop de cœur pour cela. Il eut du remords. Il condamna son impatience, sa violence. Souvent il regardait de son lit vers la fenêtre, espérant qu'il verrait le bourdon remuer. — Oh! il était morti — Jules Michelet dut le croire à la fîn, car l'immobilité dura trois quarts d'heure. — Et alors? — Tout à coup le bourdon s'éleva d'un vol sûr et fort sans la moindre hésitation comme si rien ne fût arrivé. — Il alla dans le jardin ? — Oui, sans dire adieu à celui qui cependant bénisssait son retour à la vie, et eût été bien heureux de se faire pardonner le mal qu'il avait commis. — L'Insecte emporta une mauvaise idée de l'homme. — Oui, mes amis, et il dit son expérience à ses frères, et voilà pourquoi notre humanité a une si mauvaise réputation parmi les créatures de Dieu.

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LE BÛCHEBON ET MEBCURB.

L10OKS la fable.

Un bûcheron perdit son gagne-pain, C'est sa cognée; et la cherchant en tû, Ce fut pitié la-dessus de l'entendre, n n'avait pas des outils à revendre:

Sur celui-ci roulait tout son avoir.

Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face était de pleurs toute baignée:

'* O ma cognée I ô mp. pauvre cognée!

S'écriait-il: Jupiter, rends-la-moi; Je tiendrai l'être encore un coup de toi.*' Sa plainte fut de l'Olympe entendue.

Mercure vient. ** Elle n'est pas perdue»

Lui dit ce dieu; la connaitras-tu bien? Je crois l'avoir près d'ici rencontrée." Lors une d'or à l'homme étant montrée, H répondit: ** Je n'y demande rien." Une d'argent succède à la première:

n la refuse. Enfin une de bois, ** Voilà, dit-il, la mienne cette fois:

Je suis content si j'ai cette dernière.

— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois:

Ta bonne foi sera récompensée.

— En ce cafihlà je les prendrai," dit-il.

L'histoire en est aussitôt dispersée ;

Et boquillons de perdre leur outil,

Et de crier pour se le faire rendre.

Le roi des Dieux ne sait auquel entendre

Son fils Mercure aux criards yient encor:

À chacun d'eux il en montre une d'or.

Chacun eût cru passer pour une bête

De ne pas dire aussitôt: *' La voilà! "

Mercure, au lieu de donner celle-là,

Leur en décharge un grand coup sur la tète.

Ne point mentir, être content du sien.

C'est le plus sûr: cependant on s'occupe À dire faux pour attraper du bien.

Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.

Je TOUS interroge tout de suite. Qu'est-ce qu'uu bûcheron ? — Quel est le gagne-pain des bûcherons ? — Quel est l'usage qu'ils font d'une cognée ? — Où notre Bûcheron avait-il perdu sa cognée? — Quel sentiment éprouva-t-il quand, après l'avoir longtemps cherchée, il vit que sa cognée était tout de bon perdue ? — Pleurerais-tu, George, si tu avais perdu une cognée ? — Ce Bûcheron a-t-il donc moins de fermeté d'âme que toi ? — Pourquoi se désespère-t-il pour si peu ? — Est-ce peu perdre pour lui que de perdre sa cognée ? — Dans sa douleur, que dit-il à Jupiter? — Le maître des Dieux l'en tendit-il? — Fut-il sensible à sa plainte? — Comment le savez-vous? — Le Ciel écoute-t-il toutes les plaintes des hommes ? ^- Quelles plaintes écoute-t-il ?

Qui est Mercure? — Que dit-il au Bûcheron? — Quelle espèce de cognée le dieu lui présente-t-il

d'abord ? — Et puis ? — Et enfin ? — Pourquoi ne lui présente-t-il pas dès Tabord la cognée de bois ? — Les bûcherons ont-ils l'habitude de couper le bois avec des cognées d'or ou d'argent ? — Mercure ne savaitil pas cela? — Ce Bûcheron est-il un honnête homme f -» Expliquez-yous. — Est-il récompensé pour sa probité?

Que peut-il faire, monsieur, de ces cognées d'or et d'argent ? — Je vais vous dire ce qu'il en fit.

Quand le Bûcheron eut les trois cognées, Mercure qui avait remis sur sa tête son chapeau pointu, rattacha ses ailes à ses talons, ramassa son caducée, ei dit : ^* Tu seras riche dorénavant, reste toujours homme de bien."

Comment devînt-il riche? — Il était riche, car il avait trois cognées qui valaient or et argent. — Les garda-t-il et resta-t-U bûcheron ? — Oh que non I Dès le lendemain de sa rencontre avec Mercure, il se transporta à Chinon, ville célèbre, ville noble^ ville antique, la première du monde, dit Rabelais. — Il y vendit ses cognées ? — Oui : pour sa cognée d'argent, il eut un grand sac de monnaie blanche. — Et pour celle d'or il eut de l'or ? — Naturellement : il reçut de beaux écus, des écus d'or, et en outre un troupeau de moutons à grande laine. — De bûcheron il devint fermier ? — Oui : il acheta un grand nombre de métairies, de vastes granges pour ses récoltes, des prés, des vignes, des terres labourables, des étangs, des moulins, des jardins, des bœufs, des vaches efc des brebis.

Tout le monde voudrait bien perdre une cognée^

monsieur, pour être riche. — C'est ce que pensèrent les bûcherons voisins du nouveau propriétaire. Ils perdirent tous leur cognée et crièrent à Jupiter d'avoir pitié d'eux. Le dieu leur envoya aussi son ambassadeur Mercure. Celui-ci leur présenta, comme il l'avait fait au premier, tout d'abord une cognée d'or. Ils disent : " Elle est à nous." Us mentaient. Voua savez ce qui leur arriva? — Oui, Mercure, au lieu de leur donner la cognée, leur en déchargea un grand coup sur la tête. — Le méritaient-ils ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu'ils avaient menti. — En mentant peut-on tromper les hommes ? — On les trompe quelquefois. — Et Jupiter ? — On ne le trompe jamais. Il n'est pas la dupe des menteurs.

Quelle est la morale de la fable ? — Il faut être sincère ôomme le premier bûcheron et ne point mentir comme les autres. — Oui, chers amis, et il faut nous garder même d'exagérer. — Sans doute, monsieur, car l'exagération est une sorte de mensonge. : — Elle trompe moins cependant et est un défaut, une mauvaise habitude plutôt qu'un vice. Nous avons horreur du menteur, et nous nous moquons de l'homme qui exagère dans ses discours. — Je sais une curieuse exagération que raconte La Fontaine. — Conte-nous-la, Marie.

Un marchand avait mis un quintal de fer en dépôt chez son voisin. Quand il fut revenu de voyage, il demanda son*^ fer. " Votre fer, dit le voisin, il n'est plus. Un rat l'a mangé tout entier* Il y avait on trou dans mon grenier."

166 PETITES CAUSEBIBS.

C'est trop fort, monsieiir. — Oui, George : aussi le marchand ne crut pas plus que toi au prodige, mais il ne dit rien. — Je me serais moqué de mon voisin. — Et tu serais resté privé de ton fer. — Peut-être. — Le marchand fit mieux : il put rire à la fin et reprii son bien. — Comment ? — Dis-le, Marie.

Quelques jours après qu'il eut redemandé son fer, il enleva le fils de son perfide voisin.

Cette revanche est trop crueUe, monsieur. — Oui, ami; mais le marchand rendra Tenfant pour ravoir son fer, n'est-il pas vrai, Marie ? — Oui, écoutez.

Quand il eut l'enfant chez lui, il invita le père à souper. Celui-ci s'excusa et lui dit en pleurant: ^^ Dispensez-moi, je vous supplie ; tous plaisirs pour moi sont perdus. J'aimais mon fils plus que ma vie. Je n'ai que lui ; que dis-je ? hélas I je ne l'ai plus I On me l'a dérobé I Plaignez mon infortune."

Le marchand riant sous cape : " J'ai vu enlever votre fils, dit-il, hier au soir, sur la brune. Un hibou l'a pris et porté dans un vieux bâtiment."

Voilà une fameuse bourde. Le père fut-il assez fou pour croire qu'un petit oiseau eût enlevé son garçon? — Il ne le crut pas et dit que son fils au besoin eût pris le hibou. Mais l'autre insista et se moqua de lui. "Je l'ai vu, s'écria-t-il, vu de mes yeux, \ous dis-je, et ne vois rien qui vous oblige de douter de la chose."

Je ne vois pas non plus, monsieur, pourquoi un hibou n'enlèverait pas les enfants dans un pays où un seul rat mange un quintal de fer. — C'est tout juste ce que dit le marchand. — £t le père comprit le

badinage ? — Il comprit la leçon, rendit le fer et reprit son enfant.

Pour finir, je vais vous lire une vieille histoire à I l'adresse des menteurs, ou de ceux qui exagèrent.

" Un chevalier, allant avec son écuyer à Saint- Jean de Compostelle, venait d'entrer en Espagne. Parti de grand matin, il espérait arriver le soir à Miranda, sur l'Ebre. Un renard croise le chemin devant le chevalier. " Voilà, s'écrie-t-U, un renard de bielle taille. — Oh I monseigneur, dit l'écuyer, dans les pays que j'ai visités, j'en ai vu d'une taille bien plus grande, et un, entre autres, gros comme un bœuf. — Un rare renard, répond le chevalier." Et il continue sa route. Au bout de quelque temps, il élève la voix tout à coup pour dire : " Seigneur, préserve-nous aujourd'hui tous deux de la tentation de mentir pour que nous puissions traverser l'Ebre sans danger. — Pourquoi cette prière, demande l'écuyer ? — Ne sais-tu pas, répond son maître, que l'Ebre submerge celui qui a menti dans la journée, à moins qu'il ne s'amende ? " On arrive à une rivière, le Zacorra : "Est-ce là l'Ebre, monseigneur, dit l'écuyer? — Non, nous en sommes encore loin. — En attendant, sire chevalier, le renard que j'ai vu n'avait peut-être que la grosseur d'un veau. • . . — Ehl que m'importe ton renard ? "

Une autre rivière se présente. " Monseigneur, s'écrie l'écuyer, l'eau que nous allons passer, n'estelle pas celle. . • • — Non, non. — En tout cas, le renard dont j'ai parlé, je m'en souviens maintenanti n'était pas plus gros qu'un mouton."

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fl a le renard sur la conscience, monsieur. Si j'ayaii ëté à sa place, j'aurais tout de suite confessé mon péché. — Cela lui parut dur à fiûre, mais bientôt il dut y venir.

En effet Miranda était devant les voyageurs.

** Grâce au del, voilà l'Ebre, dit le chevalier, et le terme de notre première journée. . • * — L'Ebrë, est-ce bien TÈbre, s'écrie le pauvre écuyer ? Ah I mon bon maître, je vous proteste que le renard que j'ai vu était tout au plus aussi gros que celui que nous avons vu ce matin traverser notre chemin. Je vous le jure, monseigneur."

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