‹ Petites chroniques pour 1877Chapitre 3 sur 10 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

nationale. " Avant tout, soyons sereins,'" dira désormais la chanson en remplaçant canadiens par son synonyme. Nous arriverons à la postérité (^omrae des chérubins reliés en rose, et nos successeurs, venant à leur tour dans cette atmosphère sans nuage, enfanteront comme nous des chefsd'œuvre bénins dont on parlera longtemps à la campagne.

Oh ! M. le Consul, quels horizons vous nouf avez ouverts!

Québec, 10 Mai 1877

Il existe dans Québec un antique et solennel édifice qui défie la pioclie du démolisseur, que les gouvernements entourent d'un respect pieux et jaloux, où les hirondelles reviennent chaque printemps plaquer leur s nids serrés l'un à côté de l'autre, sous un toit qui a essuyé les orages de deux siècles; édifice vermoulu, lézardé, fissuré, mais qui reste debout avec une ostentation muette et triompliante, comme s'il n'avait rien à craindre de la main des hommes et que sou bail avec

le temps fût loin d'expirer encore ; édifice dont les mnrs jaunis, chassieux, suintent une décrépitude morose et se fatiguent de leur longue résistance j dont les fenêtres brisées offrent au vent qui s'y engouffre des ouvertures noii'es et sinistres; qui menace de crouler et qui hésite, qui s'affaisse et que sou poids retient aux entrailles de la terre, comme un vieux tronc dépoiùllé, rongé, qu'arrête au-dessus du gouffre le sol où plongent ses racines ; jadis asile des premiers niissionni'ires de la colonie qui y fondèrent le premier collège canadien, puis converti en caserne pour les soldats anglais, et devenu enfin de nos jours un abri pour quelques familles misérables qui s'y sont réfugiées comme des crabes dans une carcasse et n'en veulent partir qu'avec les débris du vieux collège sur le dos, pourvu qu'il consente à s'écrouler.

Là venaient s'asseoir, il y a plus de deux cents an?, quelques enfants Hurons auxquels on apprenait le catéchisme en même temps qu'aux rares fils de visages pâles qui se trouvaient alors daus la cité naissante. Seul, de tout ce qui fut construit à cette époque au Canada, le collège des Jésuites mérita le nom d'édifice dès le commencement et, seul aussi, il est resté de ce temps, intact, sans avoir été modifié ni agrandi, capable de donner asile à plus de cent familles sous ses longues et sombres voûtes percées de cellules.

Cet édifice aux pieds duquel aujourd'hui s'entassent les immondices et se groupent mille ordures variées, jadis foyer de dévouement et d'instruction reli-

gieiise, maiuteûaut foyer d'infection, crasseux, luitride, ceinturé de chiens et de chats morts, assailli <;à et h\ par des amoncelleiufnts de déchets apportés de toutes les cours de la ville et qui gi-ossissent chaque jour avec une satisfaction évidente, cet édifice, autrefois respectable, maintenant ruine hideuse et dangereuse, continue «le rester debout, comme si rien ne pouvait l'arracher du soi qu'il a t^inu embrassé pendant jilus de deux cents ans.

Eu vain les plaintes, les menaces, les récriminations pleurent sur lui ; il les reçoit comme des averses et sa face jaunie, semée de rides et de crevasses, les laisse ruisseler et s'abattre sans en être émue ; on dirait " les portes mêmes de l'Eglise contre lesquelles rien ne peut prévaloir." Ces jours derniers encore, croyant qu'il allait crouler, puisqu'il penchait, on lui avait mis des étais et des sentinelles étaient postées pour crier ** gare "aux passants; mais c'était une feinte. Dès qu'il se vit soutenu, il sembla se redresser ferme comme pour narguer ces vaines précautions humaines et, aujourd'hui, étais et sentinelles ont disparu, et le vieux collège des Jésuites est resté debout au milieu de sa fange, inattaqué, inviolé.

Ou avait donné ordre, pour la vingtième fois, aux lambeaux de familles qui l'habitent, de déguerpir ; un

silence de mort semblait s'être répandu dans ce grand cadavre de plâtre et de mortier ; aucun bruit ne passait par les trous informes de ses murs que fermaient autrefois des fenêtres, et tout à coup l'on vit paisiblement sortir, par qu.itre à cinq cheminées différentes, l'honnête fumée du pot-au-feu que j)iéparaieut comme d'habitude les derniers venus sous ce toit qui menace toujours et qui ne croule pas.

C'est ce qui fait le désespoir du gouvernement local. Il n'ose toucher au collège, '* propriété de l'Eglise," a dit solennellement M. de Boucherville ; mais comme une poussière, même sacrée, peut se disperser au Tent ; comme le plus inviolable des murs peut dégringoler lorsqu'il ne tient plus, l'hon. premier ministre a fait ce raisonnement qui le laisse irréj)rochable et à la fois le tire d'embarras : " Laissons," a-t-rl dit, " casser le nez à une vingtaine de citadins qui passeront à portée du collège ; laissons-le enfiévrer, infecter la moitié de la ville, mais ne portons pas la main dessus ; ce serait un sacrilège." De son côté le Conseil-de-ville de Québec, fort embarrassé, fort empêtré, ne sachant g'il a le droit d'empêcher un monument en ruines de démolir les gens, remué, ballotté entre des sentiments et des pressentiments, entre l'urgence et la crainte d'agir, entre la sauté publique d'une part et, d'autre

part, riuviolabilité d'un immeuble dont le propriétaire est inconnu, formule périodiquement des remontrances très-vives à l'adresse du gouvernement local et vote ensuite de nouvelles augmentations de taxe sur les propriétés non sacrées.

Toutefois, un bruit de nature à j)orter le trouble dans les âmes qui ont horreur du civil, autrement dit de l'Etat, a couru les rues de la capitale Mer et avanthier. On disait que le gouvernement avait consenti à admettre son droit de jeter à terre le collège des Jésuites, mais qull le ferait faire par des entrepreneurs spéciaux qui auraient un an devai.t eux pour exécuter leur contrat. Si c'était là un moyen terme, un biais quelconque pour sortir d'une difficulté gigantesque, je dirais qu'il est avec le cabinet local des accommodements, mais personne ne saurait comprendre pourquoi l'ancien collège des Jésuites cesse d'être " propliété de l'Eglise," parce qu'on lui affecte un démolisseur qui n'aura pas l'air pressé.

Il n'y a donc aucune raison de croire à cette rumeur vraiment subversive, quoiqu'elle soit conforme à la tradition québecquoise qui exige dix ans pour tout ce qui peut se faire en six mois. Je dis dix ans, et je sui* bien modeste. Savez-vons depuis combien de temps on parle de prolonger la teirasse Durham jusqu'au glacis, d'où l'on aurait la plus belle vue du monde,, un spectacle dont on est d'autant plus avide qu'on en jouit plus souvent et plus longtemps ? Voilà biea vingt ans au moins. Cette petite opération ne coûte-

raifc guère que vingt niillc dollars eiivivon : cent fois le Coiiseil-de-VilIe en a été saisi; tous les jours elle est encore le tlième invariable des promeneurs désolés de voir qu'une ville se prive, pour si peu, d'une promenade qui, à elle seule, vaudrait dix parcs eh bien •

on en est arrivé à croire que ce n'est pas avant le premier centenaire de son existence, c'est-à-dire en llMO, que la terrasse sera complétée.

D'immenses travaux, pouvant donner de l'ouvrage à deux ou trois mille hommes, devaient commencer au printemps. C'était une large rue nouvelle ouverte le long du fleuve; c'étaient les édifices du parlement, des ministères, du palais de justice; c'était un skating-riuk, dont le plan exposé a, pendant un mois, charmé les regards naïfs des passants ; c'était toute une cité nouvelle qui allait s'élever autour du terrain choisi pour installer le capitole canadien, c'était, c'était quoi encore ? Québec allait enfin secouer ses énormes couches de débris et en sortir avec des monuments, des palais, des jardins, un parc même, un parc ! entendez- vous ? à la place des remparts croulants qui l'entourent de iioussière : le ciel, propice à nos vœux et jetant enfin un regard sur notre abandon, s'était mis de la partie et nous avait donné le printemps ti'ois semaines plus tôt que d'habitude. ...Bah ! Il n'y a

encore rien de commencé, si ce n'est qu'une cinquantaine de travailleurs étiques, amaigris par une année de privations, .creusent péniblement, pour soixante cents par jour, les fondations de l'édifice où nos Solons canadiens achèveront dans le vingtième siècle de détruire les lois avec la législation.

En revanche, on illumine. Oh ! pour ces choses là, qu'on parle de Québec. Donnez-lui des fêtes, des solennités, des pompes, et Québec est heureux, il est fier; il jouit, il jubile, il se trémousse et tout son peuple est sur pied. Pauvre enfant qu'un rayon de soleil éblouit, qui se console de sa détresse en un jour de spectacle et de fanfares, qui oublie ses oripeaux au carillon bruy.ant et joyeux des cloches, laissons-lui ses heures d'ébats. Mais passons outre.

On dit, et c'est très probable, que le Légat Apostolique vient au Canada afin de se rendre compte sur les lieuxmêmesde ce que peut bien être cette bête fabuleuse, appelée le Libéralisme canadien, dont la prétendue existenct^est signalée depuis dix ans par le Kouveau-Monde. Qu'est-ce qu'il apprendra ? Que peut-il apprendre ? Il verra une clique de braillards qui, incapables d'aborder les questions politiques et sociales du jour, de les exposer avec intelligence et de les discuter, passent leur temps à dénicher partout dans leur pays des foyers d'hérésie qu'ils peuplent de Manichéens et de Vaudois, et qui croient n'avoir rien fait s'ils n'ont pas offert tous les jours à Lucifer quelques âmes rebelles à leur doctrine forcenée. Quand Mgr.

Conroyanra va tous ces clopoi'tes,qu'il le8anralH8,qu'il les aura fait parler surtout, sa mission sera à peu près accomplie : il pouiTa retouiuer à Rome et n'aura pas besoin de faire de rapport ni d'ennuyer le Saint-Père par la desciiption d'une dizaine de lunatiques, verrues d'un pays si catholique qu'il eu fait des maladies, telles que le Canadien et le Franc-Parknr.

Québec, 18 mai.

Nous sommes nue race tiès-fàère : aussi est-il hieu difcile de nous parler de nos défauts, et bien plus difficile encore de nous faire plier aux nécessités vulgaires de la vie. Le canadien n'est pas frotteur de bottes; il consentira volontiers à passer cliaqne lundi i»ar tontes les maisons de la ville, couvert de pièces de vêtements rajustées de cent façons, sordides et infectes, avec un sac sur le dos, pour mendier suivant un usage aussi antique (]u'opiniâfre. mais vdns n^ lui ferez jamais frotter une paire de chaussures, à moins de lui débiter un long speech où le noble métier du cirage serait compare à la peinture' et le cireur à un artiste.

Ces jours derniers entrait chez un barbier de Québec uu Yankee, fils de cette nation oii pullulent les parvenus, les rf'jturiers infimes, gens de tout métier, de

toute condition, dont les uns ont été présidents des Etats-Unis après avoir été bûcherons, arfisans, ou même journalistes, ce que je regarde commela dernière fonction possible dans toute société bien constituée. Or, ce Yankee, arrivant de voyage, avec de longs poils et des chaussures crottées, pressé comme le sont presque toujours les vilains de sa race, avait besoin inipérieust-nieut de se faire passer le rasoir et, de plus, de faire frotter ses bottines, ce qu'on obtient par faveur spéciale et chèrement payée dans les hôtels de Québec. Au barbier qui venait de lui rendre la peau douce il demanda que le boy de la boutique, dont Tunique emploi est de brosser les habits et d'épousaeter les cols, voulût bi(;n cirer ses contjress.

Le boy regarda dédaigneusement le fils de la libre Amérique et répondit qu'il n'était pas un nègre. C'était sublime: mais le Yankee, un peu causeur, démontra qu«' dans son pays il y avait, chez presque tous les barbiers, de petits garçons qui ne fiiisaient pas autre chose que de frotter les chaussures — bhuk your boots, Sir, etqui ne s'en trouvaient pas amoindris dans leur position sociale, quoiqu'ils fussent en même temps brosseurs d'habits. Il alla même jusqu'à insinuer que des hommes vraiment remarquables, devenus de gi'ands politiciens, avaient commencé par cet hunïble emploi. Mais il ne put convaincre le boy canadien qui, en Ire autres sujets d'orgueil, a celui de ne savoir ni lire ni écrire, et dont les parents font la tournée hebdomadaire avec la besace sur le dos.

Force fut donc au Yankee d'aller se pourvoir ailleurs, après avoir témoigué de son admiration pour la hauteur de nos seutiuients et ajouté quelques remarques saugrenues sur la difficulté poui- un peuple comme le nôtre de vivre ailleurs que dans les astres.

Je ne tirerai pas de morale de ce fait ; je m'en garderais bien. Il est plus difficile de faire une observation juste à un canadien du pays que de passer par le trou d'une aiguille, et Dieu sait que ce n'est i)as chose facile que de passer par le trou d'une aiguille ! Depuis dix-huit cent soixante-dix-sept ans, tous les riches de la terre y essaient et n'y arrivent pas. Il n'y a que les pauvres qui ne puissent se payer cette fantaisie ; la pauvreté rend si timide !

Notre ombrageuse susceptibilité, piquée au vif par le moindre mot, ne nous permet pas de supporter la plus légitime critique. Dites à un liôtelier queson bœuf est trop cuit ou que son waiter est un lambin, il vous répondra aigrement que si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à essayer d'an autre hôtel. Dites à un tailleur que votre habit vous empêche de remuer, il vous répondra que vous êtes un capricieux et que vous ne savez pas ce que c'est que de vous habiller élégamment. Dites à

nnr servante que votre chambre est faite comme si un tremblement de terre venait d'y mettre tout sans dessus dessous, elle ne se gênera pas de vous répondre que vous êtes un homme du commun et que les gens comme il faut ne se plaignent jamais. «Dites à un épicier que son sucre a qu.-lqne peu les qualités de la chaui vive, il vous rétorquera avec une superbe homérique qu'il satisfait tout son monde et que Us autres ne se plaignent jainais de lui.

Les autres ! voilà le grand mot lâclié. Quand on a •<iit Σ8 autres au Canada, on a répondu à tout. Que voulez-vous répliquer à cela? Vous êtes seul contre un nombre formidable et invisible d'individus qui, tous, vous donnent tort ; alors, vous êtes cloué. Les autres! Pensez y? les autres! Il arrive que, de par ce mot, une très-grande conti-ainte et nn respect humain "assujétissunt se répandent dans toutes les

classes de la société m;iis bah ! qu'est-ce que cela

fait ? Qui n'y est pas luibitué ? Passons.

Le gouvernement lo<-al s'est enfin décidé à faire démolir le vieux collège d.s Jésuites. Quand je dis " s'est décidé,"' j'emj.loie une hardiesse de .st3-le voisine de l'injure pour le pasteur en chef qui dirige nos destinées. Le gouvernement s'est âechlt', parce que le collège lui-même était décidé à dégringoler sur la

tête de tout le moude au premier moment. C'est au point qu'il n'y a i)as encore un seul démoli^^seur ^ju^ ose s'a veu tarer sur le toit et attaquer les clieiuiuées et les bardeaux. Voyez-vous uu pauvre diable à cheval sur une toiture qui s'eftondre tout à coup et le }»réciijite d'une hauteur de cinquante pieds 8iir nn amalgame confus de vieux rats en putréfaction, de fonds de chaudières, de semelles de bottes, de détritus

provenant de toutes les catégories d'êtres animés?

ce n'est pjis absolument invitant. Il y a des gens qui se font prier pour tenter une pareille aventure, et il sera absolument impossible d"eu vouloir à qui que ce soit, fors au gouvernement local, si la démolition du collège des Jésuites procède avec une lenteur aussi rassurante pour nos nez qu'agréable aux yeux du Nouveau-Monde.

Uu des événements du jour, tout à fait du domaine de la chronique, est le voyage du général Gxant eu Euroije. Il y a quelque chose de vraiment inattendu dans l'engouement dont est l'objet cet ancien commandant d'une armée <|ue l'Angleterre officielle et aristocratique eût donné beaucoup pour voir mettre en chai-pie. C'est Gnintici, c'est Graut là. La reine, les princes, ses fils, les plus grands dignitaires, le.s plus huppés des i»urs " vieille rocli»; " rivalisent, à qui

mieux mieux, pour lui faire les honueurs de réceptions qui s'engendrent les unes les autres et qui ne laissent pas à l'ex-président un seul jour où il puisse dire : " Ce jour est à moi seul ; aujourd'hui, je suis libre.''

II faut qu'il dîne partout, chez tons les ministres et, sans doute, on a chaque fois l'attention délicate de lui faire manger du bœuf américain, produit dont l'exportation a pris depuis deux ans des proportions incroyables, atteignant, le mois dernier, jusqu'à trois millions de dollars. Et puis, que de '* turtlo soups," que de " plum puddings " il a déjà vu s'étaler devant lui avec cette majesté volumineuse que les Anglais donnent à leurs plats ! Et ce n'est pcas tout- Quelle quantité de cigares il va lui falloir brûler ! Car il n'est pas plus permis de voir Grant sans un cigare aux lèvres, que Thicrs sans ses lunettes ou Napoléon

III sans sa moustache effilée. Il avalera encore toutes les adresses, toutes les allocutions, tous les discours possibles j l'Angleterre va se mettre à contribution, de cent manières différentes, pour célébrer l'homme qui a eu l'insigne bonheur de mettre fin à une guerre fratricide, de vaincre non i)as un ennemi étranger, victoires qui restent toujours sans résultat, mais de ramener à la patrie commune des millions de ses enfants égarés.

C'estun fait bien i-emarquable.oui, bien remarquable que ces démonstrations empressées d'une Angleterre nouvelle envers un homme qui a combattu pour la liberté démocratique contre un reste d'institutions féodales,

contre une oligai'chie qui était l'image en Amérique des governing classes de la Grande-Bretagne. Il y a donc depuis quelques années un large envahissement, une expausiou souveraiue des classes populaires dans cette même Albion où, tout récemment encore, la plus grande partie du peuple appelé libre n'avait pas même droit de vote. Le général Grant, vainqueur de l'oligarchie sudiste, fût-il allé en Angleterre il y a dix ans, n'eût guère trouvé pour l'acclamer que les classes populaires, unies d'instinct?», de sympathies et d'aspirations avec les hommes du nord; mais l'Angleterre officielle fût restée dans les stiictes limites de la courtoisie obligée, et l'Angleterre de la nobility et de la genfnj fût restée coie, absolument étrangère à ce guerrier réi)ublicain.

A propos de la Grande-Bretagne, savez-vous bien que voilà un empire qui ne com[»te pas moins de 2'S5, 000,000 d'âmes ; là-dessus, il n'y a qu'an sixième de chrétiens ; c'est pour cela que la reine Victoria porte le titre de Majesté très-chrétienne. Mais en ramenant la statistique au Royaume-Uni seulement, on découvre avec stnpeur que, sur une population de trente millions d'âmes, il n'y a que cent soixante huit mille propriétaires ! ! Dès lors, on s'explique aisément pourquoi les classes gouvernantes ont fait, jusqu'à ces années dernières, la pluie et le soleil dans ce pays où \t peuple libre était partout l'esclave du sol.

C'est égal : ces Anglais sont une nation qui a l'oeil ouvert et qui ne Liissc rien perdre. 11 ont déjà acca-

— lu —

pavé l'Egypte d'une mauièie à eus, sans que personne eût lien à y voir. Savez- vous bien que presque tons les grands fonctionnaires et ciuployés publics du Khédive sont des sujets de notre gracieuse souveraine, encore plus gracieuse depnis ([u'elle est impératrice des Indes ' Le Maître des Postes de l'Egypte est uu anglais qui, reioit pour traitement iO,OGO dollars; il a, sous ses ordres, un assistant qui touche $5,000 et un deuxième assist:int qui palpe $4,000 ; liistoiie de se traiter aux oignons d'Egypte. On n'estime pas à moins de 8500,000 le montant des salaires payés aux fonctionnaires anglais du Khédive, et sou gouvernement en demande encore d'autres, et il n'arrive guère à Alexandrie, de paquebot qui n'amène des ingénieurs, dos architectes, des officiers de terre et de mer et des organisateurs de toutes les branches du service public, mandés expressément d'Angleterre par le vice-roi, vassal de la Turquie. 11 paraît que les Egyptiens ne sont ni assez honnêtes, ni assez intelligents, ni assez industrieux pour qu'on les emploie à des fonctions supérieures, de sorte que le Khédive, environné d'anglais qui administient son pays et de caintaiistes anglais qui l'enlacent d'hypotlièques, est encore plus un vassal de la Grandeliretagne que de la Turquie, et ne peut guère se considérer (pie comme un de ces princes indiens auxquels l'Angleterre laisse une souveraineté apparente, mais «ju'elle n'en tient pas moins par tous les bouts à la fois.

Québec, 27 mai.

J'tirrive tout frais, ou tout chaud, si tous l'aimez mieux, d'une charmante petite réunion qui a eu lieu mercredi soir chez le Lieutenant-Gouyerneur. C'était la deuxième, parait-il, d'une série de réceptions intimes que Sou Excellence veut donner en l'honneur

des gens de lettres; et, comme les gens qui

sont de lettres, ou qui essaient de l'être, ne manquent pas à Québec, patrie commune des poètes et des prosateurs canadiens, le gouverneur a compris qu'il ne pouvait les réunir tous à la fois, qu'il fallait les diviser par catégories, tout en conservant à chaque réunion une diversité d'éléments assez grande pour que tous les genres fussent représentés. C'est là une inspiration qui avait écliapi^é, je crois, aux deux précédents gouverneurs de la province. Che*

M. Letellier de St. Just, "elle a été toute spontanée, elle est veuue la première en quelque sorte, comme pour indiquer d'un trait quelle est la nature de riiomme qui est aujourd'hui à la tête de sou pays.

Pourquoi notre gouverneur a-t-il songé avant tout, j'oserai dire, aux gens de lettres ? C'est qu'il est luimême friand de littérature, c'est que la lecture est une passion pour lui, c'est que les choses de l'esprit ont la iiremière place dans ses préférences, c'est qu'en portant quelque attention aux gens de lettres, il agit par symi)athie naturelle, il cède au tempérament. M. Letellier de St. Just a beaucoup lu et sa merveilleuse mémoire est restée intacte, malgré trente années de luttes politiques formidables qui eussent suffi à ébranler les facultés les plus solides. Or, on sait ce que sont les luttes politiques chez nous. S'il y a quelque chose au monde qui puisse anéantir dans un homme le goût des ai ts, le sentiment de ce qui se rattache au beau, sous une forme quelconiiue, c'est bien la pratique de ces abominables joutes où l'on trouve souvent devant soi les i)lus indignes adversaires, on il faut faire face aux lionimes les plus ignorants, les plus grossiers et les plus nialhouiiétes, et combattre toute espèce de moyens, d'autant mieux mis eu jeu qu'ils sont plus déloyaux et plus odieux.

Si le Dante vivait aujourd'hui, il placerait à coup sûr une campagne éU-ctorale du Canada dans un des cercles de son enfer, et les plus hiids comnu! les plus tourmentés des condamnés seraient bien certainement les candidats. Quelle atmosphère que celle de la

politique provinciale ! Sortir de ce grouillement hideux de toutes les mauvaises passions, après trente années de batailles presque incessantes, et eu sortir avec un goût des lettres et des arts qui n'a été ni flétri ni diminué, c'est un peu remarquable. Je crains énormément que vous ne me croyiez trop aisément étonné ; eh bien! non, ce que jn vous écris là, je l'écris posé ment, mûrement, en réfléchissant et en me rendant compte. Nous avons dans notre pays tant de sujets d'être vite dégoiités des muses, de renoncer à toute culture intellectuelle, et la politique est un éteignoir si puissant, que je me demande comment on peut en faire pendant trente années et se rappeler encore après cela qu'il y a des livres et des gens qui les écrivent !

Pauvres diables de littérateurs québecquois ! Il est tombé sur eux un regard de Si»encer Wood, les voilà presqu'en fermentation ! Ce regard, comme le rayon de soleil tardif, va faire éclore peut-être bien des strophes inédites, bien des préfaces à peine ébauchées. Jeunes aspirants au Parnasse, sortez vos dithyrambes, faites pleuvoir les stances, sonnez, odes et cantates, coulez, touchantes idylles; jamais muse n'eut de plus ravissante retraite que Spencer Wood i»oury recevoir ses adorateurs. Oh ! Spencer Wood, quel délicieux séjour, quel adorable petit coin de i)aradis ! Et dire

qu'il y a des Québecquois qui ne te connaissent pas, Edeu des gouverneurs ! Ah ! si jamais un sort cruel

- oui, c'est là que je voudi'ais finir mes jours.

Lord Elgin disait qu'il n'avait jamais habité un endroit qui lui fût plus agréable ; c'est à donner envie d'être gouverneur quand même, et je demande comment on peut se résoudre à ne plus l'être quand our a habité Spencer Wood pendant cinq ans ! (1)

Cependant, quelques grandes âmes, quelques caractères héroïques, comme Sir Narcisse Fortuuat Belleau, ont pu résister à ce malheur ; d'autres y ont succombé. Pour notre gouverneur actuel, je n'ai aucune crainte; il va nous faire passer de si délicieuses heures sans accompagnement d'habits à queue ni de cravates blanches, il va nous rendre si heureux sous son règne, que le souvenir qu'il en conservera suffira à le rendre heureux lui-même, jusque dans la retraite.

Vous croyez peut-êtreque j'en ai fini à propos de Son Excellence. Erreur. J'ajoute ceci, et ça en vaut la peine. M. Letellier de St. Just veut fonder à Spencer Wood une petite bibliothèqne essentiellement canadienne, qui fera partie intégrante du château et que

(1) Terme pendant lequel un lieutenant-gouverneur exerce sm fonctions.

ses su.'cessouvs auiout le dioif d'à ut» ni en ter et d'embellir si le cœur leur en dit. Nous avons donc tons été invités par lui, nous les lioninies de lettres, bien entendu, les i>riucés de l;i pensée, à présent^er nos œuvres ou celles de nos amis, ou tout oitvi\ige relatif au Canada fait par un compatriote. Outre que cela nous chatouille agréal)lemenr, nous y trouvons un gage d'immortalité, et nous sommes certains que si des barbiires modernes s'emiiaraieid du pays et y brûlaient les bibliothèques p!ibli(|aes, ils épargneraient à coup sûr les ouvrages canadiens. Ainsi, les rayons de la bibliothèque de Spencer Wood vont nous mener droit aux dernières générations qui foulenmt notre sol. Quelle longue vengeance nous tirerons alors de nos dédaigneux contemporains !

Maintenant, quittons les bosquets touffus, les pelouses ondoyantes et verdoyantes, les ombrages paressants de Spencer Wood. Tl faut en pa; tir quand même, quoiqu'il .soit h peine minuit ; mnis il y a espoir de letour. Le gouverneur nous laisse aller à regiet ; ah ! «[uel aim<ij)le et facile compagnon ! Combien nous avons été à l'.jise pend:iijt près de (piatre heures et combien cette courtoisie tonte amicale, cette affabilité familière font de bien, aux jeunes surtout (jui ont toutes les timidités du génie inconscient ! Allons! partons sous la voûte sombre du feuillage qui .secoue, la rosée sur nos têtes et foit fiis.sonner tout un peuple (le petites ombres qui s'agitent, se trénmussent et luttent avec les souffles de la Jiuit ; rendons-uons à la

v:'!c où il L'y a qie les ombres des murs et où la biisc u'agito daii.s Tair que des flots de poiiSf^ière ; a^'ordoiis les sujets généralement quelconques et délayons la cliouique daus des alinéas divers.

Québec, 7 juin.

Je ne sais pas si vous êtes facile à agacer, tous, mon cher éditeur; mais pour moi, je le suis, et, entre autres, beaucoup par les dépêelies télégraphiques. Je ne counais pas de meilleur instrument pour répandre, nonseulement des nouvelles fausses, mais encore des idées fausses. Joignez à cela l'extrême facilité, l'espèce d'enthousiasme avec lesquels les hommes se portent au préjugé, tandis qu'il est si difficile de l;;nr faire eutrer une idée juste dans la tête. Qu'iwie opinion, quelque mal fondée qu'elle soit, se répande, qu'elle gagne du terrain, il faudra faire dix fois autant de chemin {lour la détruiie qu'elle en a fait pour se produire. Ainsi, par exemple, il est à peu près convenu que les Turcs persécutent les chrétiens à outrance, qu'ils ne leur laissent pas un instant de paix, qu'ils les empalent avec émulation, et que les russes sont les sauveurs de tous les malheureux. Eh bien ! voilà le correspondant même du Journal dct

Débats qui, s'étaut rendu en Orient pour voir de ses jjropres yeux les massacres de Bulgarie et s'étaut arrêté quelque temps à Smyrue, dans l'Asie Mineure, est resté tout stupéfait de la tranquillité dans laquelle vit la population bigarrée de cette ville, et des excellentes relations qui y existent entre musulmans et chrétiens.

Ce n'est. pas de la domination turque, paraît-il, que se plaignent les chrétiens, pas plus que les ottomans ; mais c'est de l'épouvantable, de la ruineuse administration de cet emi)ire par des i)acluus cupides qui tirent d'abord à eux tout ce qu'ils peuvent et gaspillent uu des plus riches pays du monde. Il n'y a guère que les gamins, et quelquefois les femmes, sexe partout méchant, qui iegardeut d'un mauvais oeil les giaours. Il serait bon de se rappeler uu peu comment les Russes traitent les Polonais, avant de les prendre pour des libérateurs. A Smyrne, les Sœurs de la Charité sont appelées braves femmes par les Tux'cs, et les religieuses do tous les ordres peuvent s'y promener eu toute sécuiilé. Quand une procession de religieuses passe parles rues, les soldats turcs présentent les armes , je connais plus d'un pays chrétien oii ces mêmes processions sont interdites. Et que dire du Saiut-Sépulere où ce sont précisément les lils de rislam qui empêchent les chrétiens de se mettre en pièces pour l'aïuour de Dieu !

J'aurais voulu faire un jn-u de diplomatie en p.iilant de l'intervention de l'Angleterre dans la guerre d'O-

rient ; mais comme l'Angleterre, vu la faiblesse de son armée, ne peut intervenir dans les affaires du continent que lorsqu'elle est sûre de deux ou trois bonnes alliances, je me contenterai de vous citer une fable qui vient de paraâtre et qui résoud la question. Voici :

L'Angleterre ayant chanté

Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la guerre fut venue ; Pas le moindre troupier A mettre sur pied.

Elle alla crier famine Cheî! la France, sa voifine, La priant de lui prêter Ses soldats pour le= porter Sur les côtes de Dardanelle :

" Je vou- paierai, lui dit -elle, Ce service amical En papier oriental." La France n'est plus belliqueuse.

Elle a l'esprit trop prudent.

■' — M'avez-vous aidée à Sedan?" Dit-elle à son emprunteuse.

• " — .Je dormais, ne vous en déplaise." " — Ah ! vous dormiez, j'en suis bien aise, " — Eh bien ! ronflez maintenant."

Xous eomines décidément dans l'ère des centenaires. On parle à Paris ni plus ni moins que de celé-

— serrer l'année iirochaine celui de la mort de Voltaire ; Toici à ce propos un fiiit i:ssez curieux.

Les fenêtres de l'appartement où Voltaire exjnra le 30 mai 1778, sur le quai qui porte aujourd'hui son nom. n'ont jamais été 'oiivoites depuis ce jour, en vertu d'une clause du testament de la marquise de Villette, et elles ne doivent être ouvertes qu'au centième anniversaire de sa mort, c'est-à-dire l'an prochain. On se demande ce qui a pu motiver une clause semblable: dans tous les cas, les Parisiens n'auront qu'à se bien tenir le 30 mai 1373, car le diable en personne va s'échapper ce jour-là des fenêtres si longtemps condamnées, ce qui ne sera pas bien rassurant pour les hommes de l'ordre moral qui ont promis à la France une longue vie de bonheur et de paix, giâce aux coups d'état, aux destitutions, aux persécutions, aux incarcérations et à la suppression de toutes les libertés dont la Fr<ince commençait à faire l'essai intelligent et modéré.

Pour fiiire contraste avec la célébration de ce centenaire, on fêt«ra à Orléans, presque à la même époque, le 44î)e anniversaire de la délivrance de cette ville par Jeanne d'Arc. A chaque anniversaire de cette délivrance mémorable, le beffroi sonne depuis midi de (|uart d'heure eu quart d'heure ; des drapeaux sont arborés aux portes de la ville et sur les principaux monuments, et, le soir, a lieu l'illumination et la cérémonie de la remise de l'étendard de Ji'anne d'Arc. Cette auguste héroïne est peut-être la plus touchante

figme (le Tbi^toire, et le peuple ([:si sait cii véiiéni le souvenir a droit de ne pas se trouver amoindri par lesrevers : il a droit d'espérer en d'autres rovancîios prochaines, comme, eu sa délivrance d^s prétendants, les i)ires fléaux de tous les peuples.

Je n'essaierai pas d'être original en vous disant quelles hommes sont bien les êtres les plus incompréhensibles qu'il y ait an monde, abstraction faite de lu femme, bien entendu, de la femme qui est le mystèrtsous toutes les formes. Vous vous rapi)elez sans doute le temps où Franklin, délégué des colonies anglaises, se faisait présenter à la cour de France ère bas de laine. Aujourd'hui les Américains, qui ont passé quelque temps eu Europe, sont préci>ément les hommes qui se font remarquer, par les prétentions aristocratiques les plus nvrtiiantes pour les égalitaires dont la manie est di- regarder les Yankees comme des modèles. Voici M. Pierreponts, ministredes Etats-Unis à Londres, qui vient de demander au comte Manvers, chef des lM<rrepont d'Angleterre, la permission de faire peindre sur sa voiture les armoiries du noble lord. Ce dernier y a gracieusement consenti, disent les journaux. Il y a beaucoup de dédain dans ce grurirusrmetit couseiiti^ si,. comme je le crois, le comte Manveis est un homme

intelligent: " Les titres nobiliaires perdent de plus en plus de leur valeur en Europe, se dit-il ; laissons les porter aux Yankees." Et voilà comment un noble angljus se venge des fiers démocrates d'Amérique. Il s'empresse de les parer d'un prestige qui n"a presque plus de prix pour lui.

Maintenant, vous allez me permettre d'aligner des cliittVes. Cela fait bien de tem[)s à autre dans la cliroui(jue ; le lecteur s'habitue ainsi sans s'en douter au calcul et à la réflexion, et, avant d'arriver au bout de mes paragraphes, il est presque un statisticien. Je commence par la ville de Londres, cette énorme capitale qui est un monde en elle-même, un petit univers, un microcosme, comme cela s'appelle. Allons-y.

Londres a [)0 milles de toui- — celui qui les a mesurés a dû être bien étourdi, sa besogne faite — et quatre millions d'iiabitauts. Elle renferme i>l us de catholiques que Ronie même, plus de juifs que toute la Palestine, plus d'irlandais que Dublin, pliLS d'écossais qu'Ediabourg, mais bien moins de canadiens que St. Lambert. Il y naît une ciéature humaine toutes les cinq minutes et il en meuri une toutes les huit minutes; calculez combien, au bout de la journée, cela fait de naissauces excédant les décès, et vous en saurez long. La grande cité auglaihe a sept mille milles de rues, dans

lesquelles il arrive en moyenne seijt accidents par jour. Vous direz qu'il faut avoir du couiage pour calculer jusqu'au nombre des accidents qui peuvent arriver dans une ville, mais cela fait faire tant de progiès à la science ! Vingt-huit milles de nouvelles rues sont ajoutés tous les ans à la brumeuse Babylone et neuf mille maisons de plus s'y dressent au seiu des brouillards et de la fumée.

Londres s'accroît de 124 hcibitauts et voit arriver dans son port chaque jour mille l»âtiments mou tés par neuf mille matelots. Elle possède assez de tavernes pour co'jvrir un espace de soixante-treize milles de long, histoire de se rafraîchir chemin faisant, et 38,000 pochards qui sont amenés annuellement devant le juge de police. Cela est hors de toute proportion avec le reste. Il devrait y avoir à Londres au moins cent mille pochards bien avérés ; mais ce qui peut nous consoler de ce manque d'équilibre dans la statistique, c'est que la grande cité compte, sur ses quatre millions d'âmes^ 117,000 malfaiteurs qu'on loge au violon dans le cours de l'année ; voilà, du moins, qui en vaut la peine.

Terminons par le compte fait des gens qui ne suivent aucun culte religieux ; vous ne sauriez vous en faire d'idée; on reste stupéfait eu l'apprenant. Figurez-vous que le nombre s'en élève à un million d'âmes, le quart de toute la population de la ville ! Il paraît que ce million, au lieu d'aller dans les églises, le dimanche, se préci[)ite dans les beer-sliops, qui restent ouverts à Londres, contrairement à l'exemple que donnent les villes canadiennes.

Il y a 129 villes américaines, oui, 129 exactement, qui sont dans de jolis draps. A elles seules elles doivent sept cent quarante-cinq millions de dollars. En supposant, ce qui doit être bien au-dessous du chiffre réel, que les autres villes doivent ensemble deux cent cinquante millions, on arrive au total d'un milliard ponr la dette municipale de tonte TUjiion. C'est gentil.

L'augmentation de la dette municipale n'a été que de 176 pour cent depuis 1870 : à cette dernière date, en effet, elle ne s'élevait pas à plus de 270 millions de dollars. Voilà ce qui s'appelle du go ahead. Ce petit milliard tout mignon re])résente soixante millions de taxes par année; et si a'ous ajoutez à cela le coût du gouvernement général, les taxes de comté, celles d'état et les taxes fédérnles, vous arrivez à la somme de six cent cinquante millions pour le paiement desquels le peuple américain s'iijipose annuellement.

Un journal des Etats-Unis prétend que la taxe municipale augmente régulièrement de deux dollars par tête tous les trois cent soixante-cinq jours j il y aurait moyen de se contenter à nioins. Le commerce, dans des conditions iiareilles, aniait beau fleurir, se répandre, et la i)opulation s'accroître avec enflioui^iasme. ce qu'elle a ctvssé de faiie depuis deux on trois ans, grâce an ralentissement de l'émigration, ou conçoit qu'il ne peut y avoir de prospérité sérieuse sous le poids d'un

fardeau aussi énorme. Dieu me garde de parler de ces choses avec l'intention de combattre les tendances annexionnistes; oli non ! j'aimerais mieux me faire couper la main, d'autant pins que, sous le rapport des dettes, nous courons vite oi\ sont déjà arrivés les Etats- Unis, pour peu que nous donnions suite au magnifique projet de la construction du chemin de fer du Pacifique. Or, il paraît qu'il n'y a x>aH moyen d'empêcher cette grande entreprise qui nous apportera au bas mot cent cinquante millions de plus à payer, sans compter les ponts de la Colombie qui, à eux seuls, exigeront une dépense de trente à quarante millions ; c'est là ce qui résulte des rapports officiels. Une jolie perspective ! Mais que voulez-vous ? Une confédération de mille lieues de longueur, dont les ciïiq-sixièmes sont déserts, est une chose si mirifique qu'un iieuple, pour eu être digne, doit ne pas comi)ter et savoir courir à sa ruine avec grandeur. Nous y arriverons, mais ensuite? Oh !

ensuite, nous entreprendrons un tunnel aous le

Pacifique pour compléter la ligne, et, de la sorte, nous serons sûrs d'enlever aux Américains le commerce avec l'Asie. Voilà où mènent les glorieuses rivalités.

Vous savez que la questiou des pêcheries demandera deux solutions ; l'une, qui réglera l'indemnité que les Etats-Unis doivent nous payer pour avoir le droit de pêcher dans nos eaux ; l'autre, qui détermi-

liera si les Fiançais ont, oui ou non, droit exclusif de pêche sur une partie de la côte est de Terreneuve. Cette partie conipieud une étendue de 6200 milles géographiques carrés, mais voilà qu'un professeur vient de trouver sur la côte du Labrador de nouvelles pêcheries de morue d'une étendue de 7,100 milles carrés. " Cette côte, dit un j >urual de New- York est protégée par un très-grand nombre de petites îles, et est ellemême frangée de baies et de fiords qui se prolongent jusqu'à plus de quatre-vingts milles dans l'intérieur. En dehors de cette côte frangée et de ces îles commencent, du côté de la grande mer, une suite de terrasses gigantesques où les morues aiment à s'assembler, montant vers les îles à mesure que la chaleur augmente et descendant au contraire ces gradins gigantesques, plus le froid est intense. M. Ilind est d'opinion que ces innombrables morues sont principalement attirées dans ces parages par la présence d'énormes quantités de crabes, de mollusques et de crevettes, dont les morues sont très-friandes."

Les gros poissons mangent les petites morues. Quand ils meurent de vieillesse ou qu'ils périssent par accident, les crevettes les avalent à leur tour j les morues viennent alors qui gobent les crevettes, et l'homme accourt à travers les mers pour pêcher les morues. Ainsi va le monde.

H est question de faire de la région des Black Hills,

illustrée par la mort de trois cents .soldais amériinins qui se sont fait tuer jusqu'au deiiiier eii comliattant douze à quinze cents Indiens Pionx, un nouveau tenitoire dis Etats-Unis. Les ani('ii<iiins pr;)cèdei)t généralement ainsi : quand ils déo(>uvr<'iit une région irunière d'une étendue etd'uneimpoîtnncefonsidéraMcRj. et que des intérêts assez nominaux s'j concentrent, ils demandent que cette région soir convertie en nn territoire officiel, ayant dioit h une représentai iot) an sénat. Un territoire organivé a l'avant;ige d'avoir au congrès deux sénateurs qui font v:iloir ses besoins et lui assurent une législation projtre, qui font aipen-ter les terres et établir les routes postales en mémo temps que des bureaux de coloiiisation. Ce pro édê a été couronné de surr-ès d<'puis nombre (l'an)iée*. C'est ainsi que la Californie ei le Nevada, maintenant devenus états, ont été constitués : de même le Colorado, ridabo, le Montana, le Wyoming et l'Arizon»,. qui sont encore des territoires, mais qui, dans un avenir prochain, auront le droit d'être repiésentéssur la bannière étoilée des Etats-Unis, e'est-à-dire qu'ils enverront des députés à la chambre des représentant» du congrès, de même qu'ils y envoient aujourd'hui de simples délégués.

L'armée américaine possède depuis quelques jours le premier officier noir q;ii ait juiv^ùs été gradua à

réc«)le luilitairi- de West Point : on l'a mis à la tête d'une compagnie de soldats de sa race. Il a eu plus de chance qn'uue.cinquantaine de ses camarades sortis comme lui de IVcole et qni vestent eu dehors du service, parce que le conjurés a oublié de voter le budget de la guerre à sa dernière session. A propos, il ue serait peut-être pas mauvais d<' profiter de l'occasion pour former une armée entière de noirs. Voyez-vous les Etats-Uiiis engagés dans une grande guerre et défendus uniquement par des nègres ? Bah ! On voit tant de choses ! On a bien vu dernièrement, à Québec, des Turcs vendant des chapelets ; pour un rien, ils auraient dit la messe. Mais ce qu'on ne verra jamais, c'est un jonrnali.ste bons-priacipes arriver à avoir de la religion à force d'eu faire.

Il nous reste à faire encore quelques progrès dans la province de Québec ; ainsi, nous n'avons pas encore d'école nationale de cuisine et, cependant, l'AugleteiTe en a une depuis deux ans qui est déjà en pleine voie de prospérité. Cette école compte aujourd'hui vingt-neuf succursales, où les femmes et les jeunes filles des plus grandes familles ue dédaignent pas d'apprendre de leurs propres mains à dresser un poulet et à écorcher un lapin. On y forme des sujets pour le professorat culinaire. Vous allez voir que les anglais vont trouver le moyen de nous renvoyer ici

tout cuit, et plus frais encore que lorsqu'ils l'auront reçu, le bœuf que nous leur expédions en quartiers par les steamers océaniques. — 0 cuisine I. . . .

La vieille église de la Rivière-Ouelle, bâtie en 1792, alors que Tévêque Panet était curé de cette paroisse, vient d'être démolie : son clocher était une copie exacte du beffroi de l'Hôtel -de- Ville de Paris. Pauvre vieille église ! Elle n'a pu vivre assez pour voir célébrer son centenaire. Il faut vraiment n'avoir pas de chance, aujourd'hui que les centenaires sont si à],la mode !

Terminons par la description suivante que fais VÂvenir des femmes des modes féminines actuelles.

** Nos dames ont le goût des modes gênantes, puisqu'elles ont inventé ou ressuscité les robes trop étroites pour marcher, les traînes trop longues pour qu'on puisse éviter de marcher dessus, les cols trop hauts pour tourner la tête, les poches trop basses pour y mettre la main soi-même, les talons trop haut* pour pouvoir marcher sans trébucher, les nœudsplacés juste à l'endroit où ils empêchent de s'asseoir.**"

Québec, 2 juillet.

On a beau faire, tant que le Can.'ula ne sera qu'une colonie, il n'y aura pas de nationalité canadienne : il y aura des races française, anglaise, écossaise, irlan daise, qui, tontes, se réclamerout de leur mère-patrie respective, mais elles ne se fondront pas dans l'appellation commune de canadiens, parce qn'il ne peut exister une nation canadienne là où il n'y a pas d'état canadien indépendant.

Voilà ce que je me disais hier eii observant dans les rues de Québec les particularités de la célébration du Dominion Day. On a voulu faire de ce jour la fèto générale de la Confédération, oa a tenté d'instituer une fête commune, essentiellement nationale, indifférente à toutes les sympathies d'origine, également propre à toutes les races, eh bien ! on n'a pas réussi à en faire autre chose qu'une fête anglaise. Non, les

Caiiadiens-Fianvais t^c reconnaitrojit jamais d'antre fête nationale que la St. Jean-lîaptiste. Ils admettent parfaitement l'autorité de rAu^rletoiie, ils lui sont très- soumis, ils obéissent volontiers aux lois (qu'elle Siinctifnine pouf ses i)rovinces d'Amérique, mais à ce caractère exclusif se bornent leurs relations avec ell%: en dehors du lien politique, il n'y a plus de rapproeliement, encore moi)is d'aflfinité. Eu outre, le canadien-français ne coni])rend pas qu'on puisse lui imposer une autre fête nationale que celle qu'il a établie lui-même, que celle qu'il a choisie ; il se regarde avec raison comme le véritable habitant du (•anada : lui seul y a des traditions : c'est là qu'est son histoire, ce sont ses pères qui ont fondé et peuplé ce pays maintenant soumis à un pouvoir étranger ; c'est lui seul qui s'appelle canadien tout court, et il est uniquement et essentiellement ce qu'on le nomme, pendant que les habitants des autres races ne veulent être absolument que des anglais, que des écossais ou des irlandais. Il n"a pas .reniement un caiactère qui lui est propre; il n'habite pas le Canada au même titre que les races étrangères qui l'entourent, il y est de i)ar tous les titres réunis qui constituent une nationalité et la rattachent au sol • appartenant à cett« nationalité qui. seule, est réelle, qui, seule, est constituée par l'histoire et les traditions dans l'Amérique anglaise, il n'est donc pas prêt à admettre pour le Canada une autre fête nationale que celle qui est sienne, et, en b()nne justice, ou ne saurait Texigcr de lui.

Le Dominion Bmj reste donc, pour la province de Québec, une fête essentiellement anglaise ; c'est une célébration politique et non pas nationale, et on le voit clairement à chaque pas qu'on fait dans les rues de nos villes ; les banques sont fermées, il est vrai, de même que les bureaux publics dont le caractère est officiel, parce que le Dominion Day est un jour légal : les magasins anglais sont fermés aussi, mais les magasins canadiens ne le sont pas, si ce n'est par excei»tion . Voici un exemple extrêmement piquant de ce fait ; je l'ai remarqué tout à coup en passant par la grande allée St. Louis oh se construisent côte à côte deux grands édifices ; l'un est élevé par un entrepreneur canadien, l'autre par un entrei)reneur anglais : au premiei', les ouvriers travaillaient absolument comme d'habitude; au second il y avait silence de tombe, absence complète, pas une figure humaine.

Tout le Dominion Day était là.

On tient notre Province, ou, tout au moins, notre gouvernement local en fort liante estime auprès do certains gouvernements étrangers, comme voua allez le voir.

L'hiver dernier, deux do nos ministres, la session local© étant évanouie, conjurèrent de s'enfuir vers des

ti«'iix iiioius sévèreu, de se sauver clf iio.s liiiiias pour ilire juste, et laissèrent sans veigoyne le vaisseau de l'état abandonné de son pilote et de son second, (luoique le capitaine, homme peu vagrant de sa nataie, restât toujours an timon. Le capitaine, on, si Ton veut, le chef de cabinet, est uii liorume qui prend au sérieux la qualité de h>ral propre à son gouvernement, et il trouve que c'est localisi-r fort peu un gouvernement que de le faire voyager de Québec aux Antilles, même durant les durs moi.>; de janvier, de février et de mars. Mais qu'iiuporto ! nos deux miuisirei* avaient Ijris, un beau jour, le train de Xew-York et, de là, le paquebot qui devait les conduire à la Havane, en ayant eu soin au préalable de se munir de lettres de présentation fort aimables <|ue leur avait données le consul d'Esi>ague à Québec.

« Arrivés à Cuba, après avoir fait connaître leurs qualités et lemettre les lettres qui allaient faire ouvrir toutes les portes devant eux, quelle ne fut pas leur extrême surprise de voir le capitaine-général de Cuba venir leur faire visite lui-même à leur hôtel, mettre ses voitures à leur di-sposition et les inviter à dîner avant même qu'ils eussent eu le loisir de lui rendre sa visite ! 11 alla en outre jusqu'à passer une revue eu leur honneur et se comporta envers eux absolument comme s'ils étaient les premiers personnages d'une grande puissance. Remarquons que le capitaine-général de Cuba est le représentant direct da souverain d'Espagne et qu'il a des i)OUVoiis joliment

pins étendus encore que ceux que possède le gouverneur de toute la Confédération canadienne. Nos ministres, certainement, ne pouvaients'attendreàdes témoignages aussi magnifiques de sa part, puisqu'ils ne représentaient rien absolument, qu'ils n'allaient pas à Cuba en mission ou en qualité officielle, qu'ils n'étaient pas les ministres d'un état reconnu par les autres et que, par conséquent, ils ne pouvaient espérer qu'on fît les moindres frais officiels en leur honneur. Toutes les politesses qu'ils reçurent du capitaine-général de Cuba étaient donc à titre de simple courtoisie et tout-àfait indépendantes des usages diplomatiques ; ce qui n'en était que plus flatteur, tellement flatteur que les deux personnages canadiens en étaient littéralement ejn barrasses et confus.

Ces liofnmages spontanés, offerts à deux de nos ministres provinciaux i^ar le chef militaire et civil de la plus belle colonie espagnole, sont pour nous un légiti»ie sujet d'orgueil et nous avons droit d'en être fiers, mais ils portent aussi une leçon dont il faut que nous tirions profit. L'année dernière, à un banquet ottert par la ville de Québec- à Lord Dutlerin, les consuls de France et d'Espagne, au lieu d'être placés à la table d'honneur, avaient été mis, sans aucun égard à leur qualité officielle, parmi les souscripteurs ordinaires du banquet ; ils protestèrent dès le lendemain contre un procédé qui n'avait ni raison ni excuse ; on ne leur lit i)as justice, et, depuis lors, ils se trouvent dans la i)i)sition do ne pouvoir plus assister à aucune démonstration ou célébration officielle quelconque.

Cependant, les consuls de France et d'Espagne sont les représentants de deux grandes nations, et nous ne leur accordoiis aucuns égards comme tels, pendant qu'un capitaiue-géuéral de Cuba rend à de simples ministres de province, à des hommes qui ne peuvent être reconnus diplomatiquement, des hommages presque royaux. Si nos ministres locaux n'ont qu'à se présenter pour qu'on se i^récipite devant eux, et que, de notre côté, nous ne fassions rien pour reconnaître, même par pure politesse, la position et la qualité de représentants de grandes puissances, il faut croire que la province de Qnéhec est tellement au-dessus de tons les pays du monde, même les plus élevés, qu'il n'y a pliis de lois j^our elle et qu'elle ne doit rien à personne, taudis que tout lui est dû de la part des autres. Il ne serait pas bon cependant de trop s'enfoncer dans 42ette idée-là.

Il y a quelques semaines, les journaux allemands reprochaient aux journaux anglais de porter presque tout leur intérêt sur les affaires de France et de ne guère s'occuper de l'Allemagne, de la grande Allemagne, pays des cas(iues à pointe. Le Times, cependant, au nom de ses confrères, reconnut leur crime, s'en excusa longuement et termina en cherchant à l'atténuer

par ce coiii» de uiassiic : " Ce n'est pas trop notre faute cependant, si nous nous occupons moins de vous que de la Fiance ; rous manque: de pittoresque."

Si les blonds allemands njaiiquent de i)ittoresque à l'état habituel, ils ont parfois des cris de désespoir qui en ont du pittoresque., et du plus piquant. Deux bons bourgeois de Berlin s'eutretenaieut ensemble : " Aiusi, disuit l'un d'eux, mms allons encore avoir la guerre avec la France, paraît-il. — Prions Dieu poui' qu'elle nous donne une bonne volée cet le fois, répondit l'autre, afin qu'elle devienne aussi pauvre que nous."

Jamais philantroiH- n'a rien dit qui vaille ce motlà. «Ju pense instiiictivenient à la Tur«iuie qui, à chaque raclée qu'elle donnait aux Serbes dans la dernière guerre, était obligée de leur faire quelque nouvelle conce.ssion.

Les Américains non i>1ur ne sont pas un i>euple remarquable i)ar le pittoresque, et cependant ils ne cessent de nous donner les spectacles les plus bizarres, les j»lus inattendus. Ainsi, que pensez-vous d'une natitui de quarante millions d'âmes, qui possède trois mille milles de côtes sur «leux océans et qui n'a pas un seul vaisseau de guerre ca})able de se défendre contre un cuirassé ? Que pensez-vous d'une nation qui, pendant une guerre tcriible de cinq ans, a mis l^ur pied plus d'un million d'hommes, et qui n'en a i)a8 deux mille à ojipo.ser aux incursions des tribus indiennes de l'ouest qui semblent s'/^tro donné un motd'ordro suprême pour chasser les blancs ou pour mourir en-

semble ? Eli bien ! cela est pourtant. Et qu'on ne pense pas que toutes les tribus réunies soient un ennemi à dédaigner. La guerre sera générale et se prolongera parce que les Indiens la préparent depuis longtemps. La tribu des Alênes peut fournir cinq cents guerriers; celles des Spokones, douze cents, de,s Colvilles, quinze cents, des Yakinas, dix-huit cents, des Sources Chaudes, huit cents, des Nez Percés, mille, des Têtes Plates avec leurs alliés, douze cents ; réunissez tous ces guerriers là ensemble, faites-les commander par des chefs déterminés et rusés, et tous veiTez qu'il y aura pour les Etats-Unis quelque chose de plus à faire que de distribuer des armes pour se défendre aux colons épars dans les immenses territoires du Montana et de l'Idaho.

Québec, 12 juillet.

Qu'il fait cliand! Ob ! Qu'il fait chaud ! Mon Dieu, qu'il fait chaud!" — Allons doue! Il me semble que c'est à peu près la saison. Voudriez-vous par hasard geler au mois de juillet? Merci ; on gèle assez en décembre, janvier, février et mars. Que l'ou fonde pendant deux mois de l'année, il n'y a là qu'une réaction légitime ; le corps d'un canadien est fait pour la dilatation ou la contraction indéfinies ; il s'allonge ou se ramène autant que cela se peut sans avoir l'air d'un boudin ou sans éclater. Je crois que pour délier des membres engourdis par sept mois de froid, il faut des chaleurs torrides pendant trois mois au moins, et encore nous nous plaignons, comme si ce n'était pas un bonheur inestimable pour nous que d'être embrasés par la canicule I

Vous u\v résistez pas? Vous étouffez, vous haletez,

DUS fondez ? Le remède est bieu simple. PieiieK

• matiD, à 7 heures, un des bateaux de la compagnie u St. Laurent, et faites le tour du Saguenay ; ou bien, rrétez-vous àTadoussac.oùl'eau est glaciale sous un iel de feu, où vous tend les bras et sa note un hôtel te premier ordre, où le gouverneur-général abrite sa grandeur, où il y a de la chasse et de la pêche à fatigue i les plus intrépides s^orfsmf», où viennent touis es ans de.s américaines, ou! mais des américaines lui n'ont pas froid aux yeux et <iui allument les vôtres, ^i vous en avez penr. si votre tempérament redoute i'aussi terribles attraits, arrêtez-vous à la Malbaie, la plus pittoresque et la plus poétique des places d'eau, .'Eden du Canada, le rêve du poëîe.

Oh : Malbaie, Malbaie! séj<nir de tous les conteîUenieuts bucoliques: Peut-on rester à la ville, sous quatre-vingt-dix degrés de chaleur, quand tu existes ? Tout ce que la nature canadienne offre de splendeurs et de charmes divers se trouve rassemblé en toi comme à dessein : le grand et le pittoresijue, les contours gracieux, les lointains bleuâtres, aux lignes cà la fois douces et hardies, les collines qui s'étagent sans confusion, les coteaux qui suspendent li vue sans la borner, les bouquets d'arbres qui se groupent en cent endroits .sans se géuer les uns les autres,les montagnes qui s'élèvent avc^c une majesté discrète, et » l'arrière plan, comme pour ne pas heurter le regard et le laisser errer librement sur l'ensemble mei-veilleux qui s'oft're à lui, tout, dans ce lieu ravissant, témoigne de l'bar-

nionie savante de la nature qui gait réunir tant de beautés diverses en laissant à chacune d'elles son aspect et son effet distincts.

Le Canada, "un des plus beaux pays du monde," disent les géogi-aplies modernes, renferme une fouie de sites plus séduisants les uns ()ue les autres : mais leur beauté est d'un caractôre trop souvent exclusif : elle se borne à certains iispects, flie adopte un genre au détriment des autres, elle ne convient qu'à certains goûts, tandis que la Malbaie semble avoir rassemblé en elle, par un privilège unique, ce qui peut flatter tous les regards, charmer toutes les imaginations.

Aussi, il faut voir combien grossit chaque année le flot des voyageurs qui avaient choisi la Mal baie au début de sa vogue! Ceux-là reviennent tous; ils ne peuvent s'en lasser. Pour eux, aller en villégiature ailleurs serait un exil ; on aime la Malbaie après l'avoir admirée,. on s'y attache, on lui est reconnaissant des heures de jouissance intime qu'on y a goûtées et l'on ne peut se i)asser de la revoir.

Eh ! grand Dieu ! comment en serait-il autrement î Comment se priver de faire le plus attrayant i)etit voyage qu'on puisse désirer, lorsque, pour cela, les facilités s'offrent en foule ? Tous les matins, à .sept heures, un bateau de la compagnie du St. Laurent lai.s.se le port de Québec et arrive à la Malbaie six heures après, en longeant l'île d'Orléans, puis la côte nord, cette partie de la côte superbe et sauvage où les Lauientides atteignent leur plus grand développe-"'

ment, où le cap Tourmente, émergeant tout à coup d« fleuve jusqu'à une hauteur de deux mille pieds, commence une série de monts qui se baignent dans le St. Laurent, se dressant libres et droits comme des géants de pierre, en rejetant derrière eux leur sombre chevelure qui va flotter de cîme en cîine, de plateau en plateau, jusqu'à ce que Yonl la iierde dans un horizon teint de toutes les couleurs des nuages.

Ah ! quelle est belle cette âpre et farouche bordure du St. Laurent, et combien, pour la voir seulement, vaut la peine qu'on se mette en route! Et puis, on aspire, pendant la moitié du trajet, ces senteurs vivifiantes et parfumées du matin qui arrivent des rivages, mêlées à celles qui s'exhalent du fleuve avec toute leur fraîcheur saline. Que tout cela est beaif autant que bon ! Dites-moi, quel apéritif équivaut à une heure pa.ssée avec le soleil levant, sur le pont de l'Union ou du Saguenay, alors que l'astre, gravissant de plus en plus l'horizon, inonde de sa lumière la nature sans l'embraser encore, et que l'air, chargé d'arômes, pur et vigoureux, s'engouffre dans les poumons avides, dans les gosiers haletants! Dites-moi, quel plaisir, quelle joie valent cette ivresse des sens, ivresse tranquille et fortifiante qui entre par tous les pores, qni court par toutes les fibres et qui remplit en même temps l'âme tout entière? Ah ! Dieu est bien bon, de temps à autre, pour sa misérable créature, et la compagnie du St. Laurent mérite bien tous les transports de notre reconnaissance ! !

Oui, elle les inérite, et c'est à tous égards, et c'est pour toutes les raisons qu'une compagnie maritime peut avoir de réclamer le patronage d'au public assez trouvent plaignard et difficile. Ou ne peut pas avoir affaire à un personnel plus avenant, plus complaisant, }das désireux de se rendre utile et aimable, que celui des officiers de cette compagnie, depuis les directeurs jusqu'au simide surintendant du fret. Ceci n'est pas un compliment banal ni nu coup d'<'ncensoir porté au nez de Mr. le Gérant dont les attentions n'ont toujours été .si sensibles; c'est un simple témoignage que je suis heureux de rendre, parce qu'il est mérité, et je ne songe à rien autre clio.se qu'à me faire l'èclio du sentiment des voyageurs que j'ai entendu exprimer souvent dans plusieurs de mes voyages.

La compagnie possède quatre steamers exclusivement réservés aux touristes, le St. Laurent, le Saguejiay, l'Union et le Clyde. Les trois premiers font Ib même voyage, le Clyde seul suit un itinéraire tout particulier; il dessert la côte sud, s'arrête à tous les endroits un jk-u cou.sidérables de cette côte et se lend jusqu'à Kamonraska, d'où il revient le lendemain niatin. Le départ des steamers est nuiintenant quotidien et, de plus, le samedi après-midi, à trois heures, il y a uu départ supplémentaire pourceux que leurs affaires retieiiuent à la ville toute la nurtinée et qui ont besoin d'être de retour le lundi matin. Le voyage du samedi <?st ai)i)elé cjrcnrsion et jie coûte qu'un prix nominal.

La nourriture à bord est remarquablement bonne

et variée, outre que les cliosefi se fout av« e élégaute et mie sorte de prodigalité (lui est, à mon sens, le roinpliment le plus tlatteur qu'on puisse faire aux passagers. Il se rencontre bien par ci par là un waiter novice, qui n'est pas loniim à l'art difficile d'être en iiiônie teujps aux ordres do plusieurs personnes, mais il n'eu est aucun (pii ne soir poli et toujours prêt. On s'aperyoit aisément que la compagnie a Tceil là dessus et que ses instructions sont rigomeuses; ou s'en aperçoit encore dans maint autre détail qu'il serait puéril deinentionner. mais dont il est bien agréable, quand l'occasion en est offerte, de recueillir le fruit. Les capitaines, vrais loups de mer, liâîCs et solides comme des chênes, sont causeurs, toujours dispos, bons garçons tant qu'on veut, aimant à frayer avec les passagers, à leur donner toute sorte de renseignements, jamais fatigués de leurs questions bien des f(>L< importunes et si souvent les mêmes, enfin, se faisant à tout et comme encore plus heixreux que fiers d'être utiles.

C'est certainement grâce à la compagnie du St. Laurent si les places d'eau dubasdu fleuve sontdevenutts si ptjpulaires, si elles se sont développées plus vîte.'si leur commerce a pris tant d'extension, si leur population a doublé et parfois triplé, si tant [de mai.soiis ont été cojistniites, si tant de petites industries locales ont pris leur essor et tiouvent un marché cert:tin, si des étrangers en si grand nombre connaissent iiotie pays dans ce qu'il offre de plus beau et de plus intéressant et si, enfio, nous le connaissons mieux nous-mêmes,

placés que nous sommes aujourd'hui en présence d'un déploieineut de communications qui s'est fait avec une rapidité remarquable.

Qui ne se rappelle le temi).s encore assez rapproché où un seul bateau suffisait itoii" transporter les Toya geurs qui allaient prendre les bains à Cacouna et à la Kivière-du-Loup, temps où la Malbaie était encore ignorée ? Je parle d'il j a quinze ou vingt ans. Oui, la Malbaie, ce bijou des jdaces d'eau, était encore inconnue alors, et aujourd'hui, ses trois hôtels de premier ordre et ses innombrables cottages, bâtis tout exprès pour nos deux mois et demi d'été peuvent à peine contenir la foule des voyageurs qui s'y rendent de toutes les parties des deux Canadas. Aujourd'hui, la Malbaie est ouverte de toutes parts et possède toute's les communications désirables, elle qui, auparavant, renfermait comme dans une prison ses visiteurs obligés d'attendre le bateau pour s'échapper, quand il leur fallait partir. Aujourd'hui, elle a une ligne télégraphique, elle voit venir à son quai deux fois par jour les .steamers de la compagnie St. Laurent et .se trouve en communication directe et quotidienne avec le Sud, au moyen d'un petit bateau traversier (|ui porte la malle et les rares voyageurs qu'une raison pressante oblige d'aller prendre le train à la Rivière-Ouelle pour retourner à la ville. Aujourd'hui, la Malbaie est devenue si populeuse qu'il a fallu la partager eu deux municipalités distinctes, de sorte que le village OTi se réunissent de préférence les étrangers, et qui

s'appelle la Pointe-à-Pic, est tout-à-fait iudépendaut et de la paroisse et du village piopieineut dit qui avoisine l'église. Aujourd'hui, les trois principaux hôtels ont des liceuces et la Poiute-à-Pic a des trottoirs, ce qu'elle u'avait pu obteuir, tant qu'elle faisait partie intégrante de la vieille municipalité ; enfin on se sent, en y arrivant, dans un pays qui semble préparer des prodiges pour l'avenir^ tant il a fait de progrès en une seule année!

Le lecteur nous saura gré sans doute de lui donner ici un petit aperçu historique de la fondation de la compagnie St. Laurent, et de quelques phases qu'elle a traversées avant d'acquérir le jjlein dévelopement où nous la voyons aujourd'hui. Nous l'appelong Compagnie St. Laurent, pour abréger, mais sou véritable nom, sou nom officiel est celui de Compagnie des Remorqueurs du St. Laurent. Elle fut foudée en 1863 par les propriétaires de bateaux-ferrys qui faisaient la traversée entre Lévis et Québec, et n'eut d'abord d'autre objet que d'établir un service de reremorquage depuis Graspé jusqu'à Montréal.

Comme on le voit, ses débuts ne faisaient guère présager la transformation i>rofoJide qu'elle allait subir ni le caractère futur qu'elle allait devoir aux ciroon stances.

En cettonuTiéf ISG^J los o[iériifioiis «la leiuoiquaiiC furent (^xhônienionr Inciativt's ; les actions ilf hv compagnie aiteignirent vinj^i-cinij pour cent di'prinu? et le (lividt-nde soldé anx actioiinisires s'éleva à <[n:irante pour cent. Le capital souscrit avait été d») quatre cent mille dollars et déjà il y en avait 291.1(00 de payés : notons en passant <iue M. Julien Chalxit, aujourd'hui radniinistrateur général de la compagnie, en était dès lors un des directeurs.

Mallienreusemcnt, un succès si ra;>ide donna à un certain nombre d'actionnaires la tièvre du gain et l'ambition aveugle des bénéfices démesurés. La compagnie avait fait dès la première année pour $.'îî3c5,5'JO d'affaires eu quelques mois ; il n'en fallait ,pas plus pour remplir de visions dorées la vie de ((Uelques uns dos actionnaires qni, dans l'espoir de réaliser ein-ore plus promptement, ne crni-ent mieux faire que île vendre leurs parts à 25 pour cent de prime er de construire d'autres i-enionpieuns. Cette désertion jeta le «lésanoi dans les rangs de la compagnie qui faillit s«»mbrer et qui. depuis lors juscju'eu ISfiS, .se uniintint modestement dans une sphère d'action limitée. Eu l.-ii)(i, elle construi.sjt le bateau-àvapenr Union et lui fit faire deux vojages à rict(ni. Cette année, le chiffre de ses affaires s'éleva à S 182, 701, sous la i»résidence de M. W. Wilhall. L'année suivante, sous la présidence de ^^ \. Joseph, la ligne do Pictou fut abandonnée jiour ce. le du Saguenay que des.sevvit également Vrtilim. .Ainsi, c'est à peiue s'il

y a douze ans que le premier vapeur de la compaguie St. Laurent fit le trajet entre Québec et Chicoutimi. Mais nous faisons erreur ; ce n'est pas seulement de Québec que partait l'Union ; ce bateau se rendait jusqu'à Montréal et y preuait des passagers à la barbe de la compagnie Richelieu, qui se trouva offusquée de cette intrusion et clierclia à y mettre un terme rapidement. Elle fit donc des offres si tentantes h la compaguie des Remorqueurs qu'il fut impossible à celle-ci de ne pas lui vendre le bateau qui avait été la cause de ses angoisses naissantes, en n'en réservant pour elle-même qu'un seul, le petit Chjde jjui allait coninuer de servir la ligne jusqu'à Chicoutimi, en arrêtant à tous les ports du nord et en traversant pour la i)rtmièrefois à Kaniouraska.

L'année 1868 s'ouvrit sous la présidence de l'Honorable Thomis McGreevy. Cet homme intelligent et entreprenan. comprit qu'avec un seul bateau comme le Clyde la i-ompagnie ue pourrait avoir un champ d'action digie des hommes qui la dirigeaient ; il essaya done «le l'étendre et il finit par pouvoir faire une combinaison avec toutes les autres compagnies de leniorqueun, combinaison qui dura jusqu'en 1876 et qui porta, p)ur l'année 1870, la première de son exercice, le ciiffre des affaires à $346,056. Mais ce n'était pas tout. Dès son installation à la présidence, M. IcGreevy, agissant en conformité de vues avec soncollègue, M. Chabot et le secrétaire de la Compagne, M. Gaboury, avait cru indispensable de changer le aode d'opérations de la Compagnie et de demander

à la Législature de uoiive;iux qui l'autorisasseut ;\ transporter tics passagers dans toute lal'roviuce. Ces pouvoirs, elle les obtiut et tel fut le poiut de départ de la ligue régulière dus bateaux que nous voyous arrêter chaque auiiée à tous les ports du sud jusqu'à la Eivière-du-Loup et à tous les ports du uordjus- (pi'à Chicoutiud,

En 187::^, la compaguie 8t. Laurt-ut racheta VWtiion qu'elle avait veudu à la " Canadiau Xavigatiou Company " et que celle-ci mettait sur la ligue du Sagueuay avec le May net, eu compétiiiou avec le Clijde. La '•Ca-

nadian Na^^gatiou " abandonnait complètement

toute prétention sur le bas St. Laurent et se retirait sur les lacs du Haut-Canada dont elle coutfnue à desservir les difterents ports avec beaucoui) d'avantage pour elle et pour le public- ;

Les attaires brillantes de l'année 1672, iom le montant s'éleva à $574,(.i84, permirent à la cfmpagnie St. Laurent d'acheter, l'année suivante, de(ix nouveaux vapeurs, le St. Laurent et le Sayuenaïf, U de réserver le Cljjdv pour nue ligne spéciale entre Québec et Kamouraska, ligne qui coui prend depuis daix ans tous les ports du sud sans exception jusqu'à ;rente lieues en bas de Québec, tels que Berthier, l'Islet, St. Jean- Port-Joli et la Pointe à l'Orignal. |

En 1876, la fu.sion avec les autres co'npagnits de Remorqueurs n'existait plus, et cependant le ciiflfre des opérations de la compaguie St. Laureut s'éhvait à $320,032, malgré la crise et malgré la dépressioi gé-

îU'rale qui ruinait taut d'indastries et paralysait taut d'cxploitatious heureusement commeucécs.

Nous n'avous pas les cliiffrcs de l'année 1877, la première qui vit les départs (juctidiens des vapeUrs pour le Sagueuay. >()us la présidence de M. A. Joseph, mais cela n'est pas indispensable ; ce (jui importe réellement, c'est de constater les résultats généraux, comme nous l'avons fait sonmiairemeut ci-dessus, et de mont trer par là ce que les principaux centres des deux rives du fleuve, jusqu'à Chicoutimi et la Rivière-du-Loup,. peuvent attendre de développements et de prospérité, i grâce aux communications nombreuses et régulières ' qu'ils ont désormais avec toutes les villes des provinces de Québec et d'Ontario. Tous ces centres qui, il n'y a guère plus de dix ans, p<mvàieut à i»eine donner du fret à un seul petit b.ateau-à-vaj)eur, en alimentent aujourd'hui trois de premier ordre. Les colons du Sa- , guenay, qui n'avaient pas d'autre marché que les chantiers de M. Price, peuvent aujourd'hui librement ; envoyer leurs produits à la ville, et ces produits, y grâce à la fécontlité maguilitiue de la vallée du .Sa- I guenay, ont pris rapidement une importance majeure. Li! commerce des bestiaux y figure eu première ligue. I/an dernier, le Saguenay n'a pas envoyé moins de <leux mille Ixeufs au marché de Québec, et l'on s'attend à voir doubler ce chiffre l'année prochaine. Les bluets (myrtilles) seuls ont rapporté à cette fertilo légion au-delà de vingt mille dollars en 1877, et le < uuimerce des grains y a pris de telles i»roportioûs

qu'il est question d'établir des eutrepôts pour l'emmagasiuage des céréales, ce qui aurait pour double effet de garder une réserve toujours prête et d'assurer aux habitants la vente, sur les lieux mêmes, de Texcédaiit de leurs récoltes.

Tous ces résultats sout dus eu grande partie à l'esprit d'entreprise de la compaguie du St. Laurent qui fait ses profits en raêiae temps qu'elle ouvi-e à la province de nouveaux débouchés et de nouvelles voies de commerce. Sans elle le Saguenay serait encore un ■ terre à peu près inconnue et ses champs resteraient stériles : elle a fait plus que les fertiliser, puisqu'elle leur a donné l'écoulement nécessaire eu leur ouvrant le monde extérieur et en retenant le colon sur ses terres par la certitude de pouvoir toucher le pinx de ses travaux. Dans quelques années d'icij lorsque l'admirable vallée du lac St. Jean sera reliée à celle du St. Maurice, qu'elle sera mise en communication directe par terre avec la capitale et que sa population sera presque doublée, les jeunes cultivateurs d'alors, entendant parler des pénibles commencements du Saguenay, des disettes fréquentes des premiers temps et des amers découragements qui, bien <le6 fois, cliassèrent de leurs foyers les aventureux colons de 1845, aimeront peut-être à savoir quand et comment le Saguenay commença à s'affranciiir de sa misère, quelle fut l'origine de sa fortune, quelle fut la première voie ouverte devant lui, celle qui le mit en rapport avec le reste de la province en lui révélant à lui-même sa propre richesse. C'est alors

que les quelques ligues (jue nous yt'uous <réi-rire trouverout: sans donte leur utilité et (jui; le lecteur ne pourra s'enipc'cher de u(»U'^ savoir gré de lui avoir tait faire connnissance plus intime .ivec une coin[iagnie qui a eu l'in.signe privilège de mêler l)eaucou[i do Itatriotislue à l'esprit d'outreprise et h rinteliigenco des intérêts publics.

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