LA MALBAIE
Août 10.
Nos places d'eau ! Il est bieu temps d'eu parler vraiment ; voilà la saison finie ! Depuis bientôt quinze jours, le Nord-Est, ce Borée du Canada, souffle avec fureur sur toute la suiface du fleuve; ses rafîxles se précipitent, mugissent, tourbillonnent et viennent s'abattre sur les campagnes qui rendent mille gémisse-
ineuts. Avant la lui-août, les gros pardessus sont sortis des valises tutélaires qui les gardaient dans le camphre comme des saniuons mariués) les pelisses de foiuTure recouvrent des épaules frissonnantes qui, liier encore, se découviaient paresseusement aux baisers du soleil ; on a vu du feu dans les maisons, herribile dictn ! pendant que les hronillards vomis par le golfe, et se succédant sans relâche, remplissaient l'air d'une crudité glaciale qui passait à travers les plus solides étoffes.
Quel climat que le nôtre, grand Dieu ! Est-on jamais sûr ici d'un lendemain d'été ? Quel jour peut servir de gage à un autre, et comment croire aux promesses d'un ciel plein de caprices furieux? Vous quittez la ville haletant, suffoqué, réduit par la transpiration, le manque d'appétit et le manque de sommeil, les membranes intérieures tapissées d'une poussière brûlante; vous êt^s exténué, accablé, vous vous traînez languissamment dans des rues presque désertes; vos amis, tous ceux du moins qui l'ont pn, ont fui ; a l'heure où vous pensez à eux le gosier desséché, la sueur coulant de votre front comme une chaude averse, ils aspirent
les senteurs du varech et les fraîches, les vivifiantes
émanations des marées qui, deux fois par jour, font
gronder les rivages vous n'y tenez plus : " De l'air,
de l'air," il vous faut de l'air : vous rassemblez ce qu'il vous reste de forces, vous vous donnez huit ou quinze jours, plus ou moins, de vacances, que vous arrachez aux jalouses affaires, et vous voilà parti. Oui, parti, mais le lendemain, mais le soir même? Ah! le len-
ileinaiu ! le lendemain c'est le frisson, c'est le gie-
lottenient, c'est le tleuvc caressé dans vos rêves qui arrive en mugissant avec des bouffées de brouillards, comme si une imniuuse bouche de froid emplissait de son souttle toute la vallée dU',St. Laurent.
• Et cela dure une scniaine,^ deux semaines. Cette année, nous voici ariivés autk)uzième jour, et ça n'est I>as encore tini. lîemarfiuez que vous avez quitté la ville léger et court vêtu, que vous n'avez pu prévoir le mois d'octobre au mois d'août, que vous avez eu confiance dans le soleil, ce père de la nature, que vous n'avez mis en fait d'erlras, dans votre bagage, qu'un caleçon de bain, ce qui est une garantie précaire contre le nord-est, (^ue vous avez lai.ssé flanelles, molletons, chaussettes de laine et camisoles dédaigneusement empilés dans les tiroirs, et que vous êtes là, maintenant, à deux- pas de eette plage retentissante, enfermé misérablemeut dans une maison crue, mal bâtie, mal jointe, où le rhumatisme, compagnon inséparable du nord-est, vous attend conjnie une proie assurée.
Eh bien ! Le croii iez-vous ? Non, vous ne le croirez pas. Je vais ie dire tout de même. Si parfois, au milieu des rages du vent qui pousse devant lui les brouillards, il se fait une [)etite accalmie, si le ciel, fatigué d'orages, .se repose un instant et, qu'à travers le voile humide qui l'enveloppe, le soleil hasarde une pointe de rayon qui meurt à peine apparu : ''Ah ! que le temps est pesant."' dira à côté de vous un canadien des campagnes ; '• rà n'est pas drôle, allez, monsieur, qu'une sécheres.siï pareille ! Tout rôtit dans les chantps ;
— elles patates sont grosses comme le pouce, les grains u'out pas de paille, les épis sont gros comme des fraises, les animaux vont crever; qu'est-ce qu'où va
devenir f " Ce que vous allez devenir ■? Vous allez
rôtir, aussi vous, et devenir gros comme une pomme ; car, je le dis en vérité, un canadien est incontentable. Pour bii, il n'y a jamais de bonnes années ; i)0ur lui, les averses ne sont que des feux de paille, et le délugo viendrait-il encore une fois inonder la terre qu'il tendrait la langue et sapi)]ierait le ciel de lui envoyer une goutte d'eau pour calmer sa soif brûlante.
On dit que les travailleurs de la terre, qu'ils s'appellent jpfl»/.'?rtHS ou liabifants, sont partout les mêmes, qu'ils se plaignent par routine, absolument comme ils cultivent, et que, jamais, depuis que le premier soc a creusé le premier sillon, ils n'ont adressé au ciel i)atient autre chose que des récriminations et des doléances. Classe paisible, heureuse, sans souci, qui mange du lait caillé et du lard, tant qu'elle en vexit, qui atteint les limites extrêmes de la longévité, qui a l'air d'être parfaitement satisfaite de sou sort et qui, cependant, ne l'est jamais du temps qu'il fait ! Vous tiouvez cela étrange et lien ne l'est moins. De quoi l'habitant aurait-il donc à se plaindre si ce n'était du ciel, du ciel qui le comble ou l'appauvrit indifféremment? Pour lui le temps est toujours un enneiui déguisé, parce qu'il le redoute toujours. Quand il fait beau, c'est de la pluie qu'il fiiudrait, i)arce que les champs ont soif; et quand il pleut, il pleut toujours trop tard
on pas assez. Vouloii- satisfaire un halifant avec da soleil ou (le la pluie, c'est Touloir contenter un oppositionniste avec un gouvernement motLèle, ou le JVbuveau-Monde avec le massacre de tous les libéraux, martyrs de la foi dans quelque contrée sauvage.
Cette année, donc, pour en revenir où nous en étions tout-à-l'lieure, la pluie, le vent, le brouillard et la brume se sont disputé le ciel pendant toute la première quinzaine d'août. Les étrangers ont fui, et surtout les jeunes femmes, les jeunes filles, comme des volées d'hirondelles effarées, surprises par l'automne avant que les petits n'aient encore d'ailes. Beaucoup sont restés tout de même, ceux qui ont loué pour la saison, ceux qui ont pris feu et lieu, les mères qui n'ont pas de grandes filles, les pères qui ont des sinécures, et les hardis, les intrépides baigneurs et baigneuses qui se sont fait une loi de prendre un bain tous les jours, quelque temps qu'il fit, quoiqu'il arrivât.
De tontes les places balnéaires, la Malbaie est celle qui a conservé le idus de son public ancien ou nouveau. On ne vit jamais pareille invasion, pas même à Cacouna, le resort autrefois sans rival, où se faisaient des courses, et dont le grand hôtel a compté jusqu'à six cents pensionnaires pendant plusieurs semaines d'un même été. La Malbaie a été littéralement encombrée cette année-ci ; ses hôteliers ont été sur les dents, et ses nombreux caléchiers n'ont pas connu le chômage un seul jour. Commençons donc par
elle la revue de nos places d'eau, que je vaif? faire autatit que possible positive et pratique, pour l'instruction du lecteTir qui vent connaître les avantages et les inconvénients de chaque endroit, en même temps que les progrès qui s'y font et les perspectives que lui offre l'avenir.
La ^lalbaie ressemble autant à un i>aysagc suisse (|u'à un pnysage canadien ; elle participe de l'un par la majesté, de l'autre par le groupement harmonieux des contrastes. Kien n'est sauvage comme le premier aspect qu'elle présente à droite et à gauche, à l'arrivée dn bateau. On ne voit rien d'abord qu'une falaise abrupte, sourcilleuse, dégarnie, couverte d'un épais capuchon de sapins qui se rabat sur elle et s'étend presque jusqu'au fleuve. A droite, la fulaise dénudée cache le village de la Poiute-à-Pic, la baie, la rivière qui s'en détache et va se perdre dans l'intérieur, enfin, le village proprement dit de la Malbaie, qui est bâti le long de la rivière. On ne voit rien de tout cela en touchant le quai, et il faut gravir une côte raide, ouverte dans les entrailles de la falaise, avant d'apercevoir seulement les premières maisous de la Pointe- H-Pic où les étrangers ont élu leur domicile exchiaif.
C'est sur la partie boisée de la falaise, dominant immédiatement le' fleuve, d'où le regard embrasse un
pauoraina sans limite et aussi varié qu'êu apparence iufijii, proté-jée pur sa i)0.sitiou même contre tout voisinage intommotlani, que M. Clianiard, le propriétaire bien lounu du Lorne Jlousc, veut élever un grand liôLel au capital de claquante mille dollars,, divisé en 2,000 actions de vingt-cinq dollars chacune, et, dans le voisiiiai-e immédiat, nu certain nombre de cottages isolés, mais dépendant tous de l'Lôtel, où logeraient les familles qui veulent vivre à part. M. Cliamard a fondé à cet effet une société qu'il veu^ faire incorporer à la session prochaine du parlement et il a fait publier un }dan du terrain qu'il a déjà acheté aveX: nue circulain-. explicative eu regard. Le plan est bien fait, parce que la géométrie et le dessin sont les mêmes dans toutes les langues ; mais la circulaire, appelée rros2)ectns, a été rédigée par un Ostrogoth du bas tiupire qui ne .craint pas de faire imprimer '"'des cottages en rap})ort avec l'hôtel, des affaires (Vhutclkric «;t encore '^ Aux atlraciions des courses eu vacht S£ioi<jiient, les charmes d'une magnifique nappe d'eau "; le voyayeur (Vayrément, les
sentiers qui aiUoittu'hf à travers les montagnes, et vingt autres expressions de ce genre qui trahissent un uuiuvais anglais.
Si l'on ne savait d'avance que M. Chamard est un liouime fort honorable, très versé dans les affaires (T hôtellerie, qui a su se luire une si nombreuse clientèle qu'il a été obligé de louer cette année un autre hôtel en dehors du Lomé Uuuse et un certain nombre de
cottages, non pas en rapport avec, mais dépendant de la maison principale ; si l'on ne savait que son projet est fort sérienx, qu'il a des garanties de succès et qu'il répond an besoin généralement senti par la foule toujours grossissante des voyageurs, on serait tenté d'envoyer le plan au diable à cause de la circulaire, et de garder ses vingt-cinq dollars en poche. Mais on ne s'airêtera pas à Fétrangeté de la rédiiction, tant les dépêches télégraphiques et les faits divers des journaux canadiens-français nous y ojit habitués ; on ne sera pas i)lus difiîcile a vecle rédacteur de la circulaire Chamard qu'avec ceux de notre presse, et l'on souscrira des actions avec le même enthousiasme que l'on paie son abonnement.
M. Chamard se propose de bâtir son hôtel de telle sorte qu'il puisse être agrandi successivement, au fur et à mesure des besoins nouveaux. Cet hôtel aura, pour commencer, (et non pas comme dans la circulaire
" on commencera par ?/« édifice de " ) 120 pieds de
long sur- 40 de large et comprendra trois étages, le deuxième au-dessus du premier et le troisième au- 4e88u8 du deuxième, comme le veut une routine incorrigible, n sera situé en plein milieu du bois de sapins et recevra par toutes les portes et fenêtres ce parfum acre et délicieux à la fois qui se compose des senteur» de la mer mêlées à celles des bois.
" Aux attractions extraordinaires de la localité. . . ."^ dit encore une fois la circulaire; puis "les avenues seront faites d'une manière commode et attrayante."
Ce ne seront donc pas les avenues qui seront attrayantes, mais la manière dont elles seront faites; soit, .ie le veux bien, mais pourquoi pas les deux ? Pourquoi rarchitecte se résorvera-t-il d'être attrayant tout seul, par sa manière de faire, ne laissant rien aux avenues qui en auront plus besoin que lui ? Mais ça n'est pas tout : " Les prix seront fixés de manière à corresponârc aux flemavdes des visiteurs." 'VoiUi en vérité un hôtelier pur trop commode, et si M. Cliamard commence par un système pareil, il court grand risque que l'hôtel Jui reste sur le dos, expression qu'il faut I)rendre au figuré.
Décidément, cette maudite circulaire gâte tout; je l'ai sur le cœur et j'en suis afiîigé pour M. Chamard qui est un très-estiraable homme, fort poli, fort entendu, et dont aucun de ses pensionnaires ne peut se passer de faire l'éloge en généial et en particulier. Je lui conseille de faire rédiger au plus tôt une autre circuhiire, et je lui ])romets en revanche un accueil très favorable de la part du public dont je ne fais pas partie.
Passons maintenant à l'hôtel Dubergcr, le plus an- ■cien de l'eodioit, lo plus vaste, le mieux situé, le plus ■complot, possédant jeux de billards et de quilles, salJe
de «lanse c-t de conoei ts poiu' ti <»is cents personnes assises à l'aise, grande salle à dîner tonte nenve avec tables pour dix à douze convives, mais nieuMée avec nne siiui)licitéqni n'a rien de commun avec la noblesse, et qni laisse trop voir que les besoins immédiats seuls ont été pris en oonsidératio7i. M. Dnberger. jeune homme encore, a compris qu'un iiôtel de campagne ne rapporte que pendant deux mois de l'année tout an plus, et il a fait des améliorations el des agi-andisseracnts successifs, .sans luxe, en vue stncten)ent du nécessaire, mais avec disceraement et h itroj»os. C'est le seul moyen <le rendre productif un liotel de cette dimension; n'avoir pas un personnel rrop nombreux et ne faire que les dépenses nécessitées par les besoins iiouveaux que cLaque année succes.sive amène avec elle est un secret bien .simple, mais qui é<!liappe cependant h beaucouj) (riiôteliers qui se lancent dans cette voie avec mille chimères en tôte, avec un enthousiasme qui tombe bien vile devant l'énonnité des frais.
L'hôtel Duberger renferme un trésor, un trésor inestimable, c'est Madame Duberger, mère. Je l'ai dit jadis dans mon premier volume de Chroniques : mais cela date déjà de cinq aa^. Eh bien ! Madame Duberger n'a pas vieilli depuis lors ; femme étonnante qui, dans sa soixante-treizième année, voit à chaque détail, s'occupe des moindres choses, se donne à elle seule autant de mouvement que tout le pei-sonnel féminin sous ses ordres, <rt s'empresse également auprès de tous les pensionnaires avec une vivacité et une allur«
de trente ans ! Telle on l'a vue il y a dix ans, \el\e on la revoit encore aujourd'hui, ayant vaincu dans l'intervalle deux ou trois maladies sérieuses, opposant l'énergie aux atteintes répétées du temps et ne consentant pas à s'elfacer tant qu'elle pourra rester seulement debout. Mme Duberger, mère, est la légende vivante, elle est la chronique en chair et en os de la Malbaie ; elle est le type fidèle, l'image frappée au coin précis de la nature vigoureuse au sein de laquelle sa vie s'écoule sans défaillance et sans lassitude, et elle restera comme un soiTvenir inséparable de la période qui vit la Malbaie devenir la plus recherchée de toutes les places d'eaux canadiennes.
Vient maintenant l'hôtel Warren divisé en deux maisons Tune à côté de l'autre, toutes deux les plus jeunes de l'endroit, renfermant les meilleures chambres et offrant les repas les mieux fournis. Le propriétaire, M. Warren, porte un n0a écossais qui ne l'empêche pas d'être aussi canadien que le plus pur Jean- Baptiste ; c'est un homme affable, agréable, aux procédés larges, qui a le sentiment du progrès et qui ne néglige rien pour le réaliser sous toutes Iqs formes proi)res à un liôtel. M. Warren est un bon rouge, un libéral de la vieille roche, ce qui ne peut que le re-
comraandev encore davantage anx touristes, si ce n'est à l'honorable Hector Langevin qui représente, dit-on, la minorité du comté de Charlevoix.
Il était indispensable de parler un peu an long des hôtels de la Malbaie en abordant cette unique place d'eau sur toute la côte nord du St. Lauient; ils ont eu une trop grande part et ils jouent un trop grand rôle dans le développement et la vogue de cet endroit pour que le chroniqueur ne leur doive un portrait eu pied. Quand j\npx>elle la Malbaic runi((iie place d'eau de toute la rive nord, je n'oublie pas Tadoussac, roe velu, pleins de trous et de bosses, frissonnant aux vents du fleuve, qui abrite un reste de tribu indienne dans ses anfractuosités, quelques cottages dans se» replis et sur sou dos, et qui porte sur sa crête un hôtel somptueux, fréquenté surtout par des américains valétudinaires et des américaijies qui n'ont p.as le conrag» de se rendre jusqu'au pôle, ou qui confondent Tadoussac avec une station du Groenland. Vous comprenez qu'il est absolument impossible d'appeler place d'eau un endroit, quelque pittoresque qu'il soit, quelque bel aspect qu'il offre, oîi l'on ne peut pas seulement se tremper nu doigt de pied sans avoir froid jusque la racine des cheveux et où il serait très-dangereux d©
— Tu
vouloir iiixiulix- un Itain entier. Je réitèle doue que la Malbaie ent la seule place d'eau de toute la live nord, ce «]ui ne vi-nt ])a.> dire (pie les deux tiers du teiup.s il Jie vaille pas mieux y re.ster sur terre que de se risquer daun Tonde perfide du fleuve; luais, eu somme, on court la eliancc d'y trouver l'eau supportable dix jours dans le mois 5 c'est assez pour les baigneurs ordinaires, mais insuffisant pour les phoques qui viennent en villé<iiature des extrémités d'Outario ou inême de la vallée de l'Ottawa.
C'est uue chose bieu coJinue du reste que l'eau du St. Laureut est eu général très-froide sur la rive nord et souvent trop chaude sur la rive sud. Du côté nord il n'y a presque pas do battures et, i»ar conséquent, l'eau se retire peu au^baissant, de .telle sorte que le rivage n'est guère chauffé i)ar le soleil et ne peut guère à son tour réchauffer l'eau graduellemeut à la marée moataute; taudis que, du cété sud, les battures sont interminables et presque plates, l'eau s'y retire eu certains eudroits jusqu'à une lieue du rivage, do sorte que tout ce fond laissé à/lécouvert par le baissaut est caressé i)av lo soleil pcudaut une grande partie de la iouiuée ; et comme la mor monte leutemcut sur une plage uuic; il en résulte que l'eau, arrivée au rivage,
est presque tiède à certains jours exceptionnellement beaux. Mais il ne faut pas trop s'y^fier et ne jainai& confondre notre fleuve avec une bouilloire.
Jusqu'à cette année-ci, c'étaient les bateaux de la compagnie du St. Laurent qui transportaient la malle tant que durait l'été aux différents ports de la rive nord, depuis la baie St. Paul inclu.sivemeut jusqu'à Cliicoutinii ; le service .se faisait régulièrement et la subvention pour cela était de quinze cents dollars. Mais il y a .souvent des brouillards pendant certaines époques de la saison de navigation et il en résulte des retards qui causent des inconvénients graves, parfois des préjudices sérieux aux gens d'affaires. C'était là une situation embarrassante, mais comment y remédier? A.s8urément, on n'allait pas s'amu.ser à envoyer la malle par terre, en voiture, et obliger les gens de Chicoutimi, par exemple, à ne recevoir leurs • lettres et papiers que trois jours après le départ de Québec, quand les bateaux pouvaient les leur apporter en vingt-quatre heures. Il n'y a pas de voie ferrée sur la rive nord et il est impossible d'y en établir une à cause des montagnes qui, se prolongeant jusqu'à Ofix ou quinze lieues dans l'intérieur, viennent souvent tomber à pic dans le fleuve, ne laissant pas même la
place (riin seiiiier \umv Its piétons. Comiueiit fallaitil d<nic taiiv ?
C'ost alors que M. Tieiublay. rex-député de Cliarleroix, conçut Tidée de proposer un cliangement coin]det an maître de poste, THou. M. Hnntington. Ce elian^enient consistait en ceci : la malle, au lieu d'être aiiporiée par bateaux, le serait par Iç Grand 'J'ronc jusqu'il la Kirière Quelle, endroit de la rive sud (pli se trouve presque vis-à-vis la Malbaie : de la »tiition de la rivière Ouelle, située fort avant dans les terres, un statje de la malle la juendrait et l'emporterait jusqu'au quai de St. Denis qui se trouve à sept k milles de distance : de là un bateau à vapeur la rece- ^Tait à son tour et la t.raverseiait à la Malbaie, d'où elle serait exp<^diée à tous b-s bureaux de poste du nord par courricr.s spéciaux, sans délai et sans embarras. Ce plan a été réalisé en effet ; il est en pleine exécution depuis le commencement de l'été et il foncsionne excellemment, outre qu'il apporte un nouveau moyen de communication, et à heure fixe, au moyen duquel les deux côtes iionl et sud se tnmvent immédiatement reliées.
Le pins grand inconvénient ou désavantage (ilmwhocl: en anglais) de la Malbaie était jusqu'aujourd'hui d'être isolée, de n'ofrrir aucun moveu d'en sortir au
voyageur qu'une affaire pressante rappelait à la ville et de l'obliger, par couséquent, à attendre le retour du bateau. Aujouvd'liui il peut traverser tous les matins à huit heures, s'il le veut, au quai de St. Denis, d'où il gagnera le Grand Troue qui le mènera trois fois par jour dans la direction qu'il lui plaira. Le samedi, il traversera deux fois, car, ce jour là, le Bival, tel est le nom du bateau loué par le département des postes, fait deux voyages ; la traversée est de quatorze milles et se fait exactement en cinquante-cinq minutes.
Un autre désavantage d.e la Malbaie, c'est qu'il est à peu près impossible d'aller en voiture aux paroisses voisines, soit en descendant, soit en remontant le fleuve, à moins de se résigner à se faire broyer les os et à revenir en capilotade. Les côtes de ce pays .sont effrayantes et ou ne s'y liasarde, la conscience tranquille, que lorsqu'on est candidat libéral ou qu'on porte des pilules aux malades. Cependant, l'intéiieur est fort praticable, quoiqu'il y ait aussi des montées et des descentes ; mais elles ont ttn caractère humain, et le paysage qui les environne, avec son cadre de montagnes de toutes les hauteurs et de toutes les formes, est si benu, si varié, si abondant en aspects pittoresques ou saisissants, qu'il n'est pas de promenades plus connues par les touristes que celles qui mènent aux chutes Fraser, au Trou, au Grand Ruisseau et au Grand Lac, endroits situés à une distance variant de quatre à dix milles de la Pointe-à-Pic. Et combien d'autres lacs plus éloignés, à quinze, dix-huit
et vingt milles de distauce, foisonnent de truites et prodiguent aux pêelieurs mille tentations auxquelles ils cèdent invariablement tous !
En somme,- de toutes les places balnéaires de la province, la jMalbaie, unique en son genre, sans comparaison comme sans rivale, est à bon droit la plus fréquentée malgré des désavantages réels, car elle est de toutes celle qui oftre le plus d'attraits au tourists qui sait goûter la nature, au poëte qui la chante et à l'artiste qui la peint.
Il semblerait qu'en voilà assez sur le compte d'un seul et même endroit, quelque admirable, quelque attrayant qu'il puisse être. Eh bien ! non, j'en,'[demande pardon à genoux, mais je ne puis encore me résoudre à laisser la Malbaie sans reproduire au moins quelques coups de pinceau qu'en fait le peintre de la nature canadienne, M. J. M. Lemoiue, dans " l'Album du Touriste."
Pour l'édification du lecteur, nous reproduisons cidessous le texte même des pages 35.5 et 358 de V Album du Touriste auxquelles nous faisons allusion.
C'«ist à la Malbaie qui! faut aller pour jouir de l'âpre, de la grande nature, des larges horizons. Ce ne sont plus les bcAux
•oliamps de blé de Kamouraska, les coquets et verdoyants coteaux de Cacouna ou de Rimouski, où le langoureux citadin (langoureux pour languissant) va retremper ses forces pendant la canicule; ■c'est une nature sauvage, indomptée, des points de vue encore plus majestueux que ceux que présentent les côtes et les murailles du Bic.
Précipices sur précipices : gorges impénétrables dans la saillie des rochers: pics qui se perdent dans la nue, où grimpe, en juillet l'ours noir en quête de Muets ; où broute, en sej)tembre, le caribou ; où le solitaire corbeau, l'aigle royale vont faire leurs nids en mai; bref, les paysages alpestres, les impratiquables hifjMands de l'Ecosse, une nature huronienne, tourmentée, entassée dans le nord, loin des sentiers de l'homme civilisé, dans le voisinage de certain volcan, qui de temps à autre se réveille, secoue les environs de manière à causer de piquantes surprises, mais sans danger aucun pour les romanesques habitants.
Selon les uns, pour jouir en toute plénitude de ces austères beautés, il faut être à une époque privilégiée de la vie. Si donc vous voulez savourer à grands traits la rè^'euse solitude des plages, des grottes, des grands bois de la Pointe au Pic ou du Cap à l'Aigle, ou capturer par centaines les frétillantes truites du lointain lac Gravel, il faut avoir bon œil, bras nerveux, jambe souple, posséder les roses illusions de la jeunesse, "l'âge des longs espoirs où tout chante en dedans de nous." Vous pouvez toujours, avant, jiendunt et môme aitrès la lune de miel, séjourner sans danger, sur ces rivages
La Malbaie ne paraît pas avoir joué un rôle bien marquant pendant le siège de 1759, bien qu'il y eût %ine descente. D'après une enfr^e dans le Journal de M.James Thompson, déjà cité, et plus tard employé au bureau du génie, (Thompson ou le Journal '.) il paraîtrait que la Malbaie fut choisie en 1776 comme lieu de détention des prisonniers américains. M. Thompson fit alors ériger un corps de logis convenable pour ces messieurs; les prisonniers y travaillèrent eux-mêmes.
Les étrangers paraissent presque prendre possession de la Malbaie, à l'exclusion des indigènes, tant que dure la belle saison. Au siècle prochain, les touristes parleront des anc'.ens habitants, des descendants des Hiyhlanders de Fraser comme d'une race éteinte, dont les savants tenteront peut-être de tracer la complexe généalogie,— perdue dans la nuit des temps, — à celle des Pietés ou des Lapons. Il n'y aura qu'an rejeton qui fleurira vivace jusqu'à la, fin des siècles : la tribu des charretier», race démoralisée, par ses exactions et sa soif homérique pour les spiritueux.
Qui sait si, au siècle prochain, quelque savant, en villégiature à la Malbaie, ne tentera pas de leur appliquer la théorie de Darwin sur 1'" Origine des races" et d'expliquer scientifiquement une ancienne tradition selon laquelle le premier charretier de la côte nord serait issu d'une Laponne et d'un marsouin, au temps d'Eric le Roux, monarque en ren )m parmi ces peuplades ?
liais on prétend que ceci se serait passé sur la côte sud, au Cap au Viable, et on en expliquerait le nom.
Toutefois, en disant que les touristes semblent avoir exclu les alorif/èiies de la Malbaie, ceci ne doit s'eutendre que de la Pointe au Pic; car le viLage proprement dit, autour de l'église, près du pont et le long de la rivière Murray, en gagnant l'intérieur, est fort populeux.
La Malbaie renferme quatre ou cinq grands hôtels, capables de contenir 600 ù 700 touristes. D abord, l'hôtel renommé de madame Duberger; celui de Mme. Micheletti; ceux des Warren et de quelques autres, avec palais de Justice, prison, une belle église catholique, une chapelle anglicane, un juge résident, l'hon. juge Uonri- Elzéar Taschereau, un ihérif, un grefiier, deux médecins.
" Précipices sui- précipices ." On s'arrête
eftaré Quoi! C'est comme cela que la Malbaie
commeuce ! Quoi ! j'arrive à la Malbaie, moi, touriste ingénu, et crac ! la i)remière chose que je fais est
de tomber dans un in-éciince de quinze cents pieds deliauteur ! Et encore si c'était tout ! Mais me voilà qui dégringole de ce premier précipice dans un autre, qui bondis d'abîme en abîme en me demandant si jamais il y a un bout ? C'est qu'une fois tomhé là-dedaus, on ne s'arrête plus qu'au centre de la terre. Il Ji'y a rien de tel que les préciiiices pour avoir l'esprit de corjis ; à peiue arrive-t-on au fond de l'uu qu'un autre est là qui attend, tout prêt à vous relancer à l'abîme qui le suit et qui, à son tour, vous jette à son voisin, comme si ça n'était pas de vos affaires.
Mais, envoyons fort. *' Go:ges impénétrables dans
la saillie des rochers " Ce sont les précipices qui
devraient être imi)énétrables. Uu beau gras de jambe en vérité pour le pauvre diable arrivé à trente mille pieds sous terre, au fond du vingt-huitième précii)ice, avec V Album sur sou cœur, que de savoir qu'il y a dans la Malbaie des gorges impénétrables î II trouve qu'il a assez pénétré comme cela. Cependant, nous oserons demander à M. Lemoine dans quelle saillie de rochers il est allé prendre ces gorges impénétrables, (comme si l'on allait chercher des enfoncements dans des bosses) oùena-t-il vu, même de pénétrables, dajis cette pauvre Malbaie chargée de tant d'hori'eurs ? Ah ! nous comprenons. Comme il n'y apas de gorges du tout dans ce pays, il est évident qu'elles sont ini[)énétrables. Qu'on est heureux de pouvoir deviner !
"Pics qui se perdent dans la nue " Allons, arrêtezvous, morbleu ! Vous faites de la Malbaie un endroit absolument impos.sible, une création insensée qu'on ne
i-êverait pas même dans le délire. Jusqu'à présent ce ne sont que des précipices sur précipices, des gorges
impénétrables, des i)ics qui se perdent dans lalune
Mais qu'eu restera-t-il donc ? Que restera-t-il au touriste et sur quoi i^ourra-t'il mettre pied, s'il ne trouve <'U arrivant que des précipices qui s'entassent, des ijorges où l'on ne pénètre pas et des pics qui se logent un firmament ? D'autres, heureusement, que l'auteur de V Album ont découvert que la Malbaie ne renferme ïjiie des montagnes très-ordinaires, qui ne se perdent nulle paît et n'ont aucune prétention à escalader les nues.
'' Une nature In'rouieune, entassée dans le nord,
loin des sentiers de l'homme civilisé " Allons,
voilîi que la Malbaie n'est plus même un lieu quelconque, qui existe réellement, malgré les formes fantastiques dont ou la revêt, c'est une nature et une ziature loin des sentiers de l'homme civilisé ! Mais alors, comment y arrivez-vous donc à cette Malbaie, s'il n'y a même i)as de sentiers qui y mènent ? Comment avez-vous pU pénétrer, vous, M. J. M. LeMoine, jusqu'à cette nature entassée dans le nord ? Y êtesvous arrivé par les gorges impénétrables, ou bien l'aigle de Jupiter vous a-t-il porté de pic en pic perdu
jusqu'à cet énorme paquet septentrional? Dire
que cet entassement de cataclysmes, effroyable comme le chaos, est tout simplement le chef-lieu d'un comté ! <Jui ne comprendrait que Vinjhicnce indue doive avoir ÎL)eau jeu dans un endroit pareil î
Perdu dans les précipices sur précipices de cette na ture byronienne, l'auteur de VAlbum ne s'est plus rappelé que l'homme civilisé de nos jours a des chemins de fer et des routes carossables, et qu'il laisse d'habitude les sentiers au pauvre sauvage, enfant des bois, qui n'a besoia que de pouvoir poser un pied devant l'autre pour aller où bon lui semble. ^lais le lyrisme dédaigne tant le simj)le bon sens et la réalité des choses !
" Dans le voisinage de certain volcan (certain volcan !) qui secoue les environs, de manière à causer de jnqiiantes surprises, mais sans danger aucun poiir les
romanesques habitants " Quand un volcan vous
secoue dans les environs, cela vous donne de piquantes surprises 5 on en devient romanesque. Piquantes e^t le mot juste pour exprimer ces sortes de surprises-là. '' Selon les uns, pour jouir en toute plénitude de ces austères beautés, il faut être à une époque privilégiée
de la vie " Ils n'ont vi-aiment pas de chance, ceux
qui ne sont pas encore ou qui ne sont plus à cette époque-là.
Pour les gens sérieux, il y a quelque chose de si austère à être secoué dans les environs par un certain volcan, selon les uns, qu'il leur est bien pénible assurément d'avoir dépassé l'époque de la vie qui leur eu donne le privilège. Quant à la piquante surprise, je crois qu'elle est ici bien plutôt pour le lecteur qui connaît la Malbaie et qui, eu lisant VAJhum, se demande de quel étrange bolithe tombé sur les Laureutides l'auteur a voulu faire la description.
*' Si donc vous voulez savourer à grands traits la rêveuse solitude des plages (c'est la solitude qui est rêveuse), ou capturer par centaines les frétillautes truites du lointain lac Gravel, il faut avoir bou œil, bras nerveux, jambe souple, posséder les roses illusions de la jeunesse, Fâge des longs espoirs où tout chante en dedans de nous." — Aiusi, pour savourer la rêveuse solitude des plages, il faut avoir le bras nerveux, et pour capturer les frétillantes truites d'un lac lointain qui s'appelle Gravel, il faut i)osséder les roses illusions de la jeunesse et que tout chante en soi. On a un orchestre dans le corps, les truites frétillent, le diable y est. Cela n'empêche pas qu'on prenne les truites par centaines. Ces petites bêtes-là ne sont pas farouches, c'est clair. Mais quand on possède les roses illusions, les truites, qui aiment les couleurs tendres probablement, et qui sont touchées de ce que l'on conserve des illusions à leur endroit, viennent à l'envi se faire capturer, toutes frétillantes, entre nos jambes souples.
" Les étrangers paraissent pr-esque prendre possession de la Malbaie, à l'exclusion des indigènes, tant que dure la belle saison." — Comment ! des indigènes ! Tout à l'heure, on les appelait romanesques habitants ; vingt lignes plus loin, M. LeMoine dira : " En répétant que les étranger.s semblent avoir exclu les aborigènes " Il faut s'entendre. Les gens de la Malbaie
sont-ils indigènes, aborigènes ou romanesques habitants ? Vous allez voir qir'on ne tardera pas à les appeler individus.
''Au siècle iirocliain, les savants tenteront peut-être de tracer la complexe généalogie des Highlandçrs de
Fraser à celle des Pietés ou des Lapons " Tracer
une généalogie à , c'est de l'anglais, to trace to ;
mais laissons de côté les anglicismes qui, dans un l>ai'eil morceau, semblent véniels. Allons tonjours.
" Il n'y aura qu'un rejeton qui fleurira vivace jusqu'à la fin des siècles : la tribu des charretiers, race démoralisée par ses exactions et sa soif homérique pour les spiritueux." — Lorsqu'il n'y aura plus que des chairetiers dans la Malbaie, on ne se hasardera guère à les appeler romanesques habitants : toutefois, s'ils habitent le flanc des précipices sur précipices ou se logent sur la cime des pics qui .se perdent, ça pourra encore passer. En attendant, je me sens le devoir de réclamer en leur nom contre la mauvaise réputation qui leur est faite. Les charretiers de la Malbaie sont tout ce qu'il y a au monde de moins exigeant ; ils vous feront faire trois milles pour trente sous et vous donneront une journée entière j)our un dollar cinquante. Il n'y a pas là de quoi démoraliser, même des indigènes. En outre les charretiers de la Malbaie sont remarquablement sobres ; tout le monde peut leur rendre ce témoignage. C'est rare, si l'on veut, tout-à-fait dérogatoire à leur noble profession telle que l'entendent les cochers urbains, mais c'est le cas, et il n'y a rien à dire contre le fait.
Passons au dernier coup de pinceau, et le lecteur sera soulagé.
*•' La Mulbaie renferme quatre ou ciuq grands liôtels, capables de contenir six à sept cents touristes, (vient 1 cuuméiatiou) avec Palais de Justice, prison, une belle église catholique, une chapelle anglicane, un juge résident, un shérif, un gretfier, deux médecins. ." Jugez uu peu de ce que peuvent bien être quatre ou cinq hôtels qui renferment tous et chacun à la fois le même Palais de Justice, la même prison, la même église, les deux mêmes médecins et le même juge! Une ]3areille merveille ne peut exister que dans un endroit étonnant à tant d'égards, comme on l'a ,vu plus haut. Ce qui n'étonne pas moins, c'est que le premier venu puisse se la i^ayer i»our une piastre et demie par jour, avec beefsteacks, saucisses, omelettes et cornichons.
Voilà uu livre qui devrait être sévèrement prohibé. 11 n'est pas plus permis d'écrire de lîareilles choses dans un pareil langage que de faire de la fausse monnaie. Quand on possède, surtout comme l'auteur de VAlbiim, une belle campagne, avec parc, serrechaude et vignoble, ou a des devoirs envers ses semblables, et le premier de ces devoirs est assurément de ne pas massacrer leur langue sans nécessité ; le deuxième serait bien de laisser le champ de la litté-
rature aux pauvres diables qui n'eu out pas d'autreet qui pourraient en tirer quelque chose, s'il n'était pas envahi par les plantes destructives.
Nous n'avons besoin de j)ersouue en Cauada qui fasse concurrence au style de Gagne, et le moins que nous puissions réclamer de ceux qni prennent une plume, c'est qu'ils aient quelque notion de grammaire jointe à uu peu de sens commun, et qu'ils ne torturent pas sous nos yeux la pauvre langue échappée à la conquête, cousolation et espoir des cai:adiens depuis plus d'un siècle. Le moins que nous puissions réclamer du président d'une société littéraire, d'un homme dont le nom paraît à tout bout de champ dans les journaux comme auteui-, tantôt d'un livre, tantôt d'uu mémoire, t:iutôt d'une brochure, tantôt de ci, tantôt de ça, d'uu homme qui va jusqu'à revendiquer au nom de la langue française et se constituer comme son chevalier, voire même comme son piotecteur eu Canada, d'uu homme qui a été appelé charmant écrivain par Mr. Gaillaidet qui ne soupyouuerait mêm«' pas encore sou existence, si le complaisant et perfide Mr. Chauveau ue la lui avait révélée, d'un homme enfin qui ne jîeut se résoudre à écrire deux lignes sans eu faire part au public, le moins, dis-je, que nous puissions réclamer de lui serait, bieu modestement, de counaître la signification des mots les plus ordinaires et ue i^as les entasser pêle-mêle, sans construction, sans raison, sans à-propos ni convenance, comme s'il en était le maître et qu'il pût lesarranger à sa guise.
Des Yolmnes comme V Album du Touriste tléuatiireut le français et il j a de la perfidie à les écrii'e. C'est se moiitier eu public avec la défroque d'un vêtement élégant cliaugé en oripeau, et continuer à l'appeler par son nom. De pareils livres sont une apostasie dissimulée de notre langue; ils l'avilissent par leurs embrassements funestes et lui font produire des êtres tellement difformes qu'on la prend en dégoût. Ils nous dépouillent de notre figure propre, nous enlèvent la sève gauloise et nous anglifient en français. Ils font plus contre notre langue que vingt conquêtes saxonnes, puisqu'ils la retouinent contre elle-même et la rendent méconnaissable avec ses propres expressions. C'est grâce à eux que tant de canadi ns se réfugient dans la langue anglaise et proclament qu'il vaut mieux ne connaître et n'écrire qu'elle, plutôt qu'un français aussi baroque et aussi i-e^jou^aiit.
Or, ce sont là des prévarications. Nous n'admettons pas que la conscience doive êtitî plus absente d'une manière d'écrire quelconque qiie de tout autre acte de la vie. Ecrivez comme un bûcheron si bon vous semble, mais n'essayez pas de faire prendre la cognée pour une plume, lîejeter sur notre langue des énormités comme V Album du Tojn-/s/<', cela équivaut à faire faux en écritures publiques, à commettre un attentat à la pudeur sous le nom d'un autre.
Il est temps que ces pioductions innommables cessent de voir le jour ; il est temps qu'elles cessent de s'imposer au public comme à uu esclave qui aime sa
chaîue ; il est temps que tout ce qui a quelque souci (le la littérature s'insurge contre elles, sans quoi on eu serait inoudé et le temple serait livré aux saturnales. Finissons-en ; repoussons l'invasion barbare, si nous voulons vivre, et ne permettons pas enfin qu'on nous étouffe dans le germe sous prétexte de nous embrasser.
Maintenant, je ne saurais finir sans dire nu mot de la double appellation qu'on donne à l'endroit qui est le sujet de ce chapitre. On l'appelle indifféremment Jfalbaie ou Murray Ban- Il y a jionrtant une différence ; en quoi consiste-t-elle ? *• INInlbaie " est un nom fort ancien ; il remonte à 1G08, aux premiers temps de la colonie, et a été donné par Clianiplain lui-même. Plus tard, après la conquête du Canada, le général Murray, commandant des forces anglaises, divisa en 1762 la seigneurie de la Malbaie en deux parts dont il concéda l'une, appelée Mount Murray, à Malcolm Fiaser, l'autre, qui prit le nom de Murrai/ Bay, à John Nairn, tous deux officiers du régiment écossais des Hifjhlauilcrs. Les Canadiens ont fait de *' Mount Murriiy " le fameux Cai) à VAi(jle, connu de tous les voyageurs du continent, et ils laissent les anglais et les américains appeler à 'leur guise Murraïf Bay toute la partie ouest de la rivière qui comprend le village proprement dit et la Pointe-;\-Pic.
M:ilc<»lm Fraser et Jt)lin Nairu amenèrent avec eux lin certain nombre de montngnards de leur régiment •et leur concédèrent des terres, cliacun dans sa seigneurie respective. Il y eut ainsi, à la Malbaie, dès 1762, une colonie anglai^^e iilus nombreuse que la colonie originaire elle-même. Eh bien ! il ne s'était pas écoulé un demi-siècle qua les descendants des HUjltlanders étaient complètement francisés ; ils étaic^nt devenus aussi habitants que les plus purs canadiens, et aujourd'hui l'étranger voit avec étonnement des gens qui portent les noms de Blackburn, de McNeil, de Harvey, de Warren, de MacPherson et autres, et qui ne savent pas un mot d'anglais. Leui'S pères ont cédé à la propriété absorbante de notre race que rien n'entame et qui s'assimile aisément les éléments étrangers. Le même fait s'est reproduit partout oii l'on a voulu implanter dans la campagne bas-canadienne une colonisation britannique pour la faire prévaloir et dominer sur la nôtre.
En onyrnntle Corresjyonâant (1) du mois d'avril dernier, on trouve, sous la signature J. Guérard, un article fort étudié sur la Confédération canadienne, dans Ic-
(1) Le Correiij)ondanf est une Revue de premier ordre publiée à Paris.
•quel l'auteur, résumant les phases périlleuses par lesquelles a passé le Canada français, et aussi étonuè ■que ravi de la force jiresque mystérieuse qui, hodseuleraent l'a maintenu, mais l'a encore fait croître et s'étendre alois que l'engloutissement semblait être sa destinée inévitable, signale, entre autres exemples de cette merveilleuse conservation, celui des Cantons de l'Est où l'on a voulu étal)lir définitivement la race saxonne et lui donner la prépondérance :
"Dans une région montagneuse, dit-il, au sud du Saint-Laurent, est un pays limitroidie des Etats-Unis, qui fut presque inJiabité jusqu'à la fin du siècle dernier. Les gouverneurs anglais le colonisèrent dans l'espoir d'ensevrer la population française et de la dissoudre à force d'infiltrations britanniques. Or, le fait inverse s'est produit. Non-seulement ces colonies anglaises n'ont rien gagné sur la zone franco-canadienne, mais elles ont été envahies et pénétrées ellesmêmes par l'élément qu'elles devaient détruire. Le recensement de 1871 a donné, pour les onze comtés dont, elle se compose, les résultats suivants : Anglais, <30,011 âmes; Français, 88,7J7. Par la comparaison de ces chiffres, on voit la merveilleuse fécondité dft la race française. Ses rejetons, ses enfants perdus ont formé dans les comtés anglais une masse imposante, supérieure en nombre à toute l'émigration britannique. Cette contrée fertile et pittoresque est devenue, grâce à leur affluence, une des plus riches de tout le Canada. Partout des fermes à l'aspect riant, des vil-
— salages i)opuleux, tous les signes d'une colonisatiorii active et prospère."
Ce que l'histoire nous montre dans la province bascanadienne, elle le fait voir en France même et partout oii l'élément celt^e a été en butte à la conquête. Cet élément renferme en lui une foKced'expanaion indéfinie en même temps qu'une puissance de coliésion ir:attaquable. Il résiste à toutes les atteintes, pendant que lui-même peic et s'infiltre au dehors. L'effacement de la race celto-latine a été maintes fois annoncéet l'on attend encore qu'il s'accomplisse. Cette racereprésente dan.s le monde une idée indispensable,, et elle constitue ainsi une sorte de muraille morale que les invasions et la conquête ne pourront jamais^ entamev- Toujours, quaiul il n'a pas été refoulé au dehors, l'envahisseur a été absorbé par ses victoires, dissous au dedans, assimilé par l'élément celte dont la vitalité est prodigieu.se. Ce qui lui donne cettf^^ vitalité, c'est le génie qui lui est propre ; il fait du sol son point d'appui, et grâce ;\ la langue qui est • l'instrument de son génie, à cette langue unique dont la précision et la clarté sont nécessaires aux science.^ et aux relations entre tous les peuples, il reste indestructible.
La possession du sol est ce qui assurera l'avenir de la race française en Amérique. Les nations qui se fusionnent ou qui disparaissent sont celles qui n'ont pas de point d'appui ; tandis que les piaîtres du sol ab- Rorbent tout autour d'eux. Les conquêtes durables^
depuis les premiers temps de l'iiistoire, n'ont jamais eu d'autre base. Or, nous pouvons être sans inquiétude à cet égard, puisqu'il semble jusqu'à présent établi que notre race est la seule qui puisse coloniser un pays comme le nôtre et s'y maintenir.
Mais il ne convient pas de pousser trop loin une dissertation de cette nature dans un petit volume où. il est convenu que l'auteur ne peut et ne doit qu'amuser; j'en demande pardon au lecteur surpris, en faveur de mon effusion patriotique, et je retourne en hâte à nos " Places d'eau" avant que toute la saison ne s'écoule dans mes digressions prolongées.