LA POINTE A L'ORIGNAL
Quittons la sauvage région des Laurentides. Il est huit heures du matiu et le Bival fume. Embarquons vite, car le bateau, fier de porter le chroniqueur et des centaines de secrets dans autant de lettres, attend avec impatience.
Voyez-vous là, droit devant vous, cette ligne blanche qui semble, par un beau jour, comme une épave flottant indolemment au soleil sur le dos du fleuve ? C'est le quai de St. Denis ou quai de la Riviôre-Ouelle, comme bon vous semblera, car il porte les deux noms, étant placé k égale distance entre les deux paroisses^ et n'ayant absolument de préférence pour aucune.
Mai3, qu'est-ce que c'est que le quai de St. Denis ? C'est un de ces quais gigantesques, variant de sept à douze arpents en longueur, et qu'avait fait construire il y a vingt-trois ans, feu M. François Baby, le plus grand, le plus intelligent et le plus fin jobbiste public qu'on ait encore vu au Canada.
D'abord, un peu de topographie pour s'orienter. Entre St. Denis, paroisse chenue et chétive qu'habite M. le sénateur Chapais, et la Rivière-Ouelle où notre Lieutenant-Gourerneur renferme ses Lares, il y a une longue langue de terre qui s'avance parallèlement au fleuve en s'écartaiit de la ligne de côtes d'environ trois milles. Cette langue de terre s'appelle la Pointe à l'Orignal, parce qu'il n'y a jamais eu là que des corneilles et des anguilles ; de l'extrémité ouest de cette pointe s'élance le quai, en s'allongeant jusqu'à ce qu'il atteigne l'eau profonde ; cela l'oblige à avoir sept arpente de long. C'est là que le lîival arrive tous les matins à neuf heures et d'où part immédiatement une diligence qui emporte la malle et les passagers à la station du Grand-Tronc, huit milles plus loin.
La Poiute-à-l'Orignal est située à deux lieues environ de chacune des deux églises de St. Denis et de la Rivière-Ouelle, et peut être regardée comme le site le plus désert, le plus sauvage, mais en même temps !e plus pittoresque, le mieux dégagé de tout ce qui pourrait modifier sa physionomie naturelle, et le uieux disposé pour ofifrir une vue d'ensemble de toute la côte qui s'élève en face de lui. Singulier endroit
que cette Poiute-à-l'Origual ! Encore plus étrange l'attrait irrésistible, la véritable fascination qu'il exerce sur l'âme de ceux qui y sont restés quelques jours ! Endroit par excellence pour la rêverie, pour la contemplation et jiour l'admiration en présence du gigantesque panorama qui se déploie devant le regard !
Il y a là trois cottages seulement, un hôtel qui n'a pas cliangé depuis quinze ans, et un hangar oii l'on prépare l'anguille qui abonde dans les pêches avoisin an tes.
Le propriétaire de cet hôtel est un vieux kalmouclc, une vraie tête bretonne, aussi récalcitrante, aussi obstinée qu'un clou poussé jusqu'à la tête dans du bois humide. Depuis quinze ans son hôtel regorge de monde ; sans se lasser, les mêmes familles y reviennent ; on s'est évertué à lui faire comprendre qu'il avait une petite fortune à réaliser en agrandissant sa maison et en lui donnant tout le comfort moderne j on lui a démontré que deux ou trois cottages de plus ne seraient pas de trop pour contenir les familles qui ne peuvent manquer de se rendre de plus en plus chaque
année à la Pointc-à-l'Orignal il n'entend rien. Een-
fermé dans la pêche à l'anguille à laquelle il donne tous ses soins, il ne voit rien en dehors de cela, pas même aujourd'hui que la Pointe, sa Pointe, comme il l'appelle, se trouve reliée au Grand-Tronc par un omnibus et à la rive nord par une ligne quotidienne de bateaux-îi-vapeur. Impossible de le séparer de l'anguille j il ne voit et n'entend que marée et salaison.
Et cependant, il possède la Poiute-à-l'Orignal tout entière, et les voyageurs affluent et chacun d'eux lui dit la même chose, sur mille tons répétés.
C'est qu'en effet il n'y a qu'un sentiment et qu'une Toix là-dessus. On se désole à voir, aux mains d'un macaque obstiné, le plus beau site peut-être de toute la rive sud, celui d'où la vue embrasse la plus vaste étendue et le ]}\ns grandiose spectacle, un site qui offre au voyageur des avantages inappréciables, entre autres celui de le laisser absolument chez lui, sur un petit domaine rural où il vit en maître, loin de tout contact, de tout rapport avec la population des paroisses voisines, libre dans ses liabitndes, dans ses goûts, dans ses manières de faire, à l'abri de l'ennui, car, cliose curieuse ! les distractions abondent sur ce coin de terre isolé, ou, du moins, il est extrêmement facile de les y faire naître.
Elevez en effet, sur la Pointe-à-l'Orignal, un hôtel qui puisse contenir au moins cent personnes, au lieu de trente ou de quarante au maximum qu'il loge difiicilement aujourd'hui, mettez des voitun-s à leur disposition et de.s jeux de quilles, de balle ou de croquet, installés n'importe où aux envinms de l'hôtel, car le teiTain ne manque pas, certe.i, et vous formez de suite une clientèle assurée de villégiateurs qui ne manqueront pas de revenir tous les ans passer leurs vacances h la Pointe.
S'ils allaient s'ennuyer malgré tout ce qu'on leur offre, c'est qu'ils ne sont pas dignes d'une vie meil-
lenie. Ils n'anvaient aucune raison de cécU'ràrenu'.îi : tons les, ioni-s ils peuvent aller à la Malbnie en une lipure, on bien, deux fois par semaine, prendre le Clyde qui les coudai in, soit à Kanionraska, à quatre lieues seulement de distance, soit à St. Jean-Port-Joli ou à rislct, .s'ils veulent faire de petites excursions. Quant aux promenades on voiture, il y a celles de Kanionraska ou de Ste. Anne la Pocatière, qui en valent certainement bien l.i peine.
Mais je ne dis tout cela qu'au point de vue des renseignements à donner et pour l'édification du lecteur de la ville qui veut un détail complet de toutes nos places d'eau ; mais il reste à peindre le côté le plus piquant, le pins attrayant pour quiconque a fait lon- <;ue connaissance avec la Pointe-à-TOiignal, c'est sa pliysionoînie intime, celle que lui ont donnée .ses traditions et qu'elle ne dévoile <ju'aux anciens amis. Pour tout autre, pour l'étranger par exemple, cette physionomie est muette ou n'existe même pas: aussi il perd le charme secret de ce lieu rempli d'épisodes fantasques et de demi-mystères : il en ignore le pa.^isé pittoresque ])lein d'aventures et de joyeux tumulte, quand des amis de dix lieues à la ronde et de la ville même se réunissaient, avec le vieux Racchus et son compère Silène, pour y consommer les plus homériques /es/es que la lune ait jimais éclairées de sa pâle et mélancolique figure. Et quels repas pour vingt-cinq à trente convives bourdounjvnt, piétinant, chantant, dansant, sans cesse altérés, sans cesse se désaltérant, Mme
Fraser préparait alors! On allait quérir mouton, veau et bœuf à deux ou trois milles, et la volaille, et le gibier, et les entassements de tartes et les jarres bondées de confitures ! et quels arrosements. per Baccho dio, sur tout cela ! Quels torrents d'ale, de porter, de gin et de vieux Henuessey répandus sur cette masse de victuaillesfpour les obliger à se frayer un passage dans l'estomac indocile et irrité !
Ah ! je vous parle d'un temps, d'un temps qui ne reviendra plus, hélas ! Pur la mort Dieu ! nous avons été jeunes, nous aussi, et nous avons héroïquement inntochéj nous avons englouti le veau et le mouton national aussi bien que les meilleurs de nos ancêtres, et quand nous irons les rejoindre dans le Styx, au moins on pourra dire de nous : " Ceux-là ont vécu." Ils ont vécu vite peut-être, peut-être même trop, pensera quelque incurable dyspeptique au récit de nos exploits ; mais c'est là le secret de la vie : Vivre trèsvite pour ne pas perdre de temps, et vivre beaucoup, afin de n'avoir rien à se reprocher.
" Multa implevit in paucis diebus."