LA RIVIERE-DU-LOUP
Nous arrivons maintenant à la Rivière-du-Lonp, endroit considérable, terminus du Grand-Tronc, tête de ligne de l'Intercolouial, point d'aboutissement du grand clicinin intérieur de Téraiscouata qui rejoint le Nouveau-Brunswick, rendez-vous des "bateaux-à-vapeur qui vont au Saguenay et en reviennent, situé à cinq milles de Cacouna, auquel il est relié soit par le chemin de fer, soit par un chemin carossable extrêmement pittoresque, endroit enfin qui est destiné à des développements inattendus et h une importance do premier ordre, dès que la ligne projetée de Frédéric-
ton, qui le reliera directement avec la capitale du Nouveau-Bruuswick, aura été construite, dans quatre ou cinq ans. Déjà, près de la gare du Grand-Tronc, il s'est formé tout un nouveau village qui a l'aspect d'une petite ville animée et prospère. Le voyageur s'y reconnaît à peine et il ouvre les yeux pour se rendre compte de ce progrès rapide ; ce n'est pas, pour dire vrai, que la Eivière-du-Loup menace de devenir un Chicago d'ici à vingt ans, mais ce que l'on admettra, c'est que ce progrès est remarquable et ne peut qiu^ Fêtre de plus en plus, au milieu de tout ce qui tend à en favoriser le développement.
La Eivière-du-Loup ne sera jamais un lieu h la mode, fréquenté par un gi-and nombre de gens en villégiature, parce qu'elle est trop loin du fleuve ; mais comme il faut absolument s'y rendre, soit pour prendre le bateau-à-vapeur, soit pour prendre l'Iutercolonial ou le Grand-Tronc, il y aura toujours, plus que partout sur la rive sud, un très-grand nombre de passants, dont la grande partie voudra s'arrêter quelques heures et fournira un appoint considérable aux hôtels et aux maisons de commerce. Celles-ci sont nombreuses et considérables à la Rivière-du-Loup, tandis qu'il n'y avait eu jusqu'à ces dernières années qu'uu seul hôtel convenable, l'hôtel Larochelle si bien connu et si bien achalandé depuis un quart de siècle. Mais maintenant, la Rivière-du-Loup peut se réjouir d'avoir un second hôtel de premier ordre, celui que M. N. Lemieux a ouvert il y a deux ans, et qui l'a em-
porté l'été dernier sur son conciirreut par le nombre des iiei-sonues qu'il a reçues. On ne saurait s'empêcher de souhaiter à M. Lemieux tout le succès possible, d'autant plus qu'où peut le faire sans causer aucun tort à l'hôtel Larochclle ; il y a place à la Rivière-du- Loup pour deux hôtels de premier ordre, et si quelqu'un peut remplir convenablement une moitié de cette place, c'est bien M. Lemieux dont la politesse, les manières agiéables et le savoir-faire sont remarqués de tous les voyageurs.
Ivivière-du-Loup est un nom ancien dont on ne peut retracer l'origine, malgré la signification qu'il semble porter en lui-même. Pourquoi " loup " plutôt que renard, lièvre, caribou ou castor ? D'autant plus qu'il y a une autre " liivière-du-Loup " en haut, près de ^laskiuongé, et une autre encore sur la Ristigouche, près de la baie des Chaleurs, et peut-être deux ou trois de plus que connaît seul l'inspecteur des X)ostes. Les loups d'autrefois étaient donc de grands baigneurs, absolument sans préjugés, qui passaient une rivière aussi bien qu'une autre, et qui ne s'arrêtaient que juste le temps d'être remarqués pour qu'on baptisât une rivière de leur nom. Je me rappelle un de mes amis qui, arrivé à la Eivière-du-Loup (eu bas) se trouvait absolument mystifié: "Leloup!" demandait-il aux passants, '"le loup, je veux voir lo loup; je vois bien la rivière, mais où est le loui) ? " Il n'en démordait pas et sa surprise était extrême; il pensait sans doute qu'un loup traditionnel devait pas-
ser sa vie à traverser la livière et se faite remplacer par un autre dès qu'il se seutirait sur le point de faillir à sa mission. Aujourd'hui, nous sommes moins catégoriques quoique plus ratiouels, et le nom de Rivièredu-Loup (eu bas) a été heureusement cliaiigé eu celui de Fraserville. Mais il eu est de ce dernier nom comme du système décimal. Il est parfaitement reconnu, apprécié, mais un grand nombre de marchands n'eu continuent pas moins de vous présenter leurs comptes eu louis, shillings et i^ences, comme si de rieu n'était, •• comme si c'avait du bon sens,*' dirait un débiteur susceptible et délicat.
Il n'y a pas lieu toutefois de s'appesantir là-dessus ; prédisons seulement à coup sûr que le nom moderne de Fraserville remplacera définitivement l'aucieu, quand bien même il arriverait nuiin tenant toute une meute de loups pour réclamer.
Cacouna, situé à cinq milles plus bas sur le fleuve, est un endroit assommant, fort à la mode jusqu'à ces années dernières, aussi iu-signifiaut, aussi désagréable qu'un endroit à la mode peut l'être, embelli, il est vrai, par un grand nombre de cottages et même parfois de véritables châteaux que les étrajigers y ont bâtis ; assez près du fleuve pour qu'on puisse s'y baigner sans avoir trop de chemin à faire et assez
loin pour qu'on eu perde l'envie ; i)ossé(lant uu iniineuse hôtel, six fois trop grand, et aussi ennuyeux qu'il est long ; élevé sur un coteau qui ne manquerait i)as de charme s'il était livré à sa nature sauvage, au lieu d'être tailladé, dépecé en i)arterres, par l'élégante civilisation qui a voulu rendre joli ce qui était beau; rempli, surchargé de maisons de pension de toute nuance, construites en vue de recevoir des étrangers qui, de
plus en plus, s'en vont ailleurs voilà Cacouua, le
resort élégant d'autrefois, si vanté, si recherché qu'on y allait quand même, parce que c'était comme une flétrissure que d'ignorer l'endroit à la mode, et que l'on passait presque pour un barbare quand on n'en levenait pas fou d'enthousiasme et littéralement éreinlé l)ar une saison de danses et de veilles orageuses.
Aujourd'hui, c'est bien changé : " Voir Cacouua et
aller ailleurs "
C'est là tout ce qu'on en peut dire maiutenaut.