‹ Petites chroniques pour 1877Chapitre 8 sur 10 · RIMOUSKI · texte numérisé non relu

RIMOUSKI

Le Bic est, après Cacouiin, la place d'eau la plus ;;ipprocliée, en suivant toujours la rive sud. Il faut faire dix-sept lieues i)our y arriver et l'on se trouve à cent-soixante dix milles^ do Québec, en face d'un tk'uve sans cesse s'élargissaut et qui prend déjà uneallure océanique. Mais^ne'uous y anêtons pas encore ; abordons vire le grand centre du bas St. Laurent^ trois lieues jdus loin, Rimouski, cbef-lieu d'une immense région, du plus grand district judiciaire et du plus grand diocèse du Dominion.

Eiiuouski n'est pas seulement une campagne, c'est une petite ville, et une petite ville qui mérite admirablement ce nom. Figurez-vous que vous êtes sur le bord du fleuve, mais absolument sur le bord, là où sa largeur atteint une douzaine de lieues et d'où le regard aperçoit vaguement la rive nord confondue avec l'horizon, ou baignée dans les flots qu'elle teint d'une longue frange bleue qui semble flotter, se soulever ou s'abattre comme une crinière ondulée. Vous êtes au fond d'une baie de peu de profondeur, qui s'évase largement, et que deux pointes de terre inégales protègent de chaque côté contre la violence des vents ■du nord-est ou du sud-ouest ; le chemin, un chemin plus beau, plus régulier que les chemins macadamisés les mieux entretenus, passe presque sur la grève, entre •<leux haies de maisons qui se suivent dru sur une longueur de vingt arpens et qui constituent le cœur môme de la ville ; derrière, un coteau dominé par de grands édifices tels que le palais de justice, le collège et le couvent, et recouvert ça et là de villas élégantes ■<iue des jardins naissants et d'ingénieuses plantations dérobent plus ou moins au regard. A l'extrémité de gauche, une rivière extrêmement pittoresque, variant de deux à cinq cents pieds en largeur, se fraye sournoisement un chemin dans l'intérieur du pays et va se l)erdre près de la frontière avec ses truites, ses saumojis et ses anguilles qui ont escaladé cascades, écluses et barrages. A l'extréniité de droite, c'est la i)ointe apparente que lait la baie en se refermant, et (pii n'oftVe aucun relief, mais dont le contour régulier, au

dessin feime et pur, s'iiarmonise agréablement avec l'ensemble lUi paysage. Eu face, à une lieue au large,^ s'étend la gracieuse, l'élégante île de St. Barnabe, île. protectrice qui défend Rimouski des veuts du nord, qui reçoit sans distinction rêveurs et pique-niqueurs, également liosyntalière à tous, qui ne demande pas mieux que de se faire tondre par les nombreux visiteurs à court de bois, et qui n'a véritablement pas de défauts, malgré ce qu'eu disent les baigneurs qui vont se jeter à l'eau sur son rivage, s'y gèlent en une seconde et se plaignent en~uite de ce que l'île ne les réchauffe pas.

Dans Rimouski il y a plusieurs genres de beautés; la beauté impie, à découvert, sans obstacle devant la vue, beauté libre et souveraine que le majestueux St. Laurent déploie dans son cours. Il y a la beauté pittoresque et gracieu-se, nourrie d'inattendus, abondante en détail.s, pleine de capricieux désordres, de promesses interrompues, de séductions, de détours et de fallacies savamment ménagées pour le plaisir de ' l'âme et des yeux ; c'est la beauté qu'offrent dans son cours furtif la rivière Rimouski et .ses rives tantôt dérobées, tantôt étalées en plein soleil sous la chaude averse des rayons d'été j ça et là bordées d'épaisses touffe^'arbrisseaux qui jettent une ombre silencieuse sar dee eaux profondes et claires comme le cristal, ou e

Itieii recevaut la deruière ondulation de longues collines qui 8'abaisseut lentement sous une toison de Terdurt' ; ici, cascade bondissant à travers les rochers, courant éparse dans trois ou quatre directions, prenant un lit, quittant l'autre, cliangeant de rive, allant et revenant affolée, jusqu'à ce qu'elle disparaisse tout à COU]) comme engouffrée au sein de la terre ; là, nappe prolbude, calme avec majesté, iusouciaute des A'enisqui font frissonner la rive, reflétant sans une ride Tazur sombrejdu ciel, dormant ainsi depuis des siècles dans une inim )bilité pleine de sourdes tempêtes, comme si elle attendait l'heure fatale pour les faire éclater ; plus loin, cours facile, sans ambages et sans heurts, se prêtant aux moindres souffles qui tremblent dans l'air et brisant en mille paillettes lumineuses les rayons du soleil dispersés sur sou dos. Il y a enfin la heanté simple et harmonieuse du paysage qu'on embrasse en un coup-d'œil, dont tous les détails se ré- Tèlent simultanément et se complètent l'un l'autre pour former un ensemble auquel rien ne manque. Ce dernier genre de beauté est surtout propre à Riinouski. Difficilement, en effet, on trouverait ailleurs un endroit qui renfenne autant d'harmonie dans la disposition de ses parties, qui ait une assiette plus unie et qui soit d'un dessin plus sobre, plus régulier et plus p*r.

Rimouski est l'endroit par excellence au point de vue des tempéraments ; il convient à tous les caractères et à tous les états, à toutes les conditions de l'esprit et du corps. Grâce au cadre qui l'entoure, il combine un air remarquablement doux et tempéré avec l'air acre et vigoureux de la mer, en sorte que les poitriues robustes et les poitrines délicates s'en accommodent également. Il convient aux gens de la ville qui ont besoin de mouvement, qui veulent sentir la vie autour d'eux, parce que, de tontes les petites villes du Canada, il n'y en a pas une où il y ait autant d'iiuiination et de va-et-vient qu'à Rimouski. Là, tout le monde est sur pied, allant et venant au- dehors, foulant à toute heure un magnifique trottoir de cinq pieds de largeur et de deux milles et demi de longueur en ligne droite, trottoir unique, qu'on parcourt sans fatigue et avec reconnaissance pour le maire actuel de l'endroit, M. Louis Gauvreau, homme fort intelligent, homme de progrès, qui connaît le monde et qui n'a accepté sa charge qu'à la condition qu'on le laissât compléter sans délai tout ce qui manquait encore pour faire de Rimouski une véritable le'.ite ville moderne, propre au citadin aussi bien qu'au touriste.

Ou ne saurait s'imaginer combien il est ravissant de se promener par un beau clair de lune, et à marée haute, sur ce long trottoir qui suit le cours du fleuve et

en reçoit les émanations pénétrantes mêlées à la brise parfumée du soir. Tout le monde vient aspirer avec délices cette atmosphère pleine de mâles et vivifl.antes caresses. Celni qui a travaillé tout le jour ou qui a calculé pour l'avenir, qui a médité, pensé de longues heures et pleuré peut-être, vient y livrer sou front soucieux et chargé de regrets; la nature, cette grande consolatrice, le calme, le réconforte et lui apporte de nouvelles espérances. Le jeune homme rêveur, qui a encore l'illusion, cette touchante bêtise du cœur où l'on puise une foi sans limite en ce qu'on aime, y vient chercher des inspirations et les secrets merveilleux qui le conduiront à l'âme dont la sienne est éprise. Les jeunes filles, essaim bruyant, peu songeur, volant d'amourettes en amourettes comme l'oiseau de branche en branche, sans se poser nulle part, et pour qui le " doux esclavage •' est une métaphore imaginée à leur profir, les jeunes filles aussi y viennent en tronpa nombreuse, en troupe redoutable, essayer de discrètes séductions sous le regard bienveillant de la lune et la complicité sereine des étoiles. Les grandes ombres d« rîle St. Barnabe qui sommeille au large, celles de* poiutes, qui se projettent de chaque côté de la ville assoupie, et des collines qui étagent au loin leurs crête» boisées, se rassemblent comme pour jeter une teint© mélancolique sur le ciel scintillant. On croit les voir s'approcher et vous envelopper, et cependant elles gardent, immobiles, leur forme indécise, vaguement flottante, comme les voiles érendues d'un grand naviie qui attend les premiers souffles du vent.

Tout ce qui vit, dans Rimouski, tout ce qui seut, hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, fillettes et garçons, quitte au soleil couclié les tiavaux et le« soucis, abandonne les maisons et se répand comme un flot pendant deux heures sur le trottoir retentissant. La plage rend mille échos qui répondent à la cadence des pas, aux chuchotements des conversations intimes, et les soupirs de la vague se mêlent à ceux des poitrines dilatées par de longs et tendres aveux.

C'est l'heure des jeunes surtout, de ceux qui ont la vie devant eux, et quelle foule ils sont! Il n'j a pas d'endroit, certes, dans toute la province, où l'on puisse trouver une aussi brillante génération des deux sexe», aussi nombreuse, aussi cultivée, aussi indépendant» d'esprit et, en même temps, qui ait des manières plu» aimables et plus courtoises. On peut dire que Riraouski est l'endroit par excellence de la politesse aisée et de l'urbanité cordiale qui s'étend à toute» les relations et les facilite en les protégeant contre la familiarité vulgaire. C'est que tous les citoyens s'y fréquentent, entretiennent entre eux (Tes rapport» constants et que les manières, se communiquant ainsi des uns aux autres, se généralisent. A Rimouski, ce qu'on appelle l'échelle sociale est une cliose fort indéterminée; on n'y connaît pas d'inférieurs et un niveaH

presque uniforme se répand sur toutes les têtes, parce que la plupart des gens, de toute catégorie et de tout état, ont une culture à peu près égale, des façons et un langage qui rendent les distinctions bien difficiles à établir.

A Riniouski, il n'y a personne, sacliant lire, qui ne reçoive un ou plusieurs journaux, chose absolument unique dans toute la province. Le nombre des lettres, reçues et expédiées à son bureau de poste, est plus considérable que celui de toutes les paroisses réunies de la rive sud, sur une longu^eur de cinquante lieues, si l'on en excepte Lévis et Fniserville. Mais les abonnements se bornent un peu trop exclusivement aux journaux de Québec. On est si loin de Montréal ! et l'intérêt que peut inspirer un journal de la métropole canadienne semble diminuer en raison directe du carré des distances, ce qui ne lui en laisse guère à son arrivée'à Rimouski.

Pour être vivant, ftuimt', Riniouski n'a pas besoin d'étrangers; il se snffit à lui-même. Sa population condensée, active, est très sorteuse ; tout le monde est dehors, ce qui porterait aisément l'étranger li se tromper sur le nombre réel des citoyens. Comme à la Rivière-du-Loup, il y a beaucoup de passants, de gens qui sont obligés pour ainsi dire d'arrêter quelques

heures, parce que Rioiouski est un chef-lieu d'uue uature exceptionuelle, le centre d'approvisionnement d'uue Immense région qui s'étend jusqu'à la Baie des Chaleurs et à la frontière du Nouveau -Brunswick. C'est là aussi qu'arrêtent, tant que dure la navigation, les paquebots de la ligne Allau et qu'ils prennent la malle de toutes les provinces à destination de l'Europe, eu même temps que les passagers venus pour traverser l'Océaiv C'est là encore qu'ils stationnent à leur retour pour être visités par l'officier de douane et pour déposer la malle européenne ; ils y laissent aussi les passagers d'outre-mer q'ni veulent prendre l'Intercolonial et se rendre, soit dans les provinces maritimes, soit dans les provinces supérieures.

A cet effet, il a été construit un petit embranchement de deux milles qui, partant de la ligne de l'Iutercolonial, aboutit à l'extrémité du quai de Rimouski, quai prodigieux qui a douze arpents de longueur sur trejite pieds à peine de largeur, et qui s'avance dans le fleuve comme une véritable batture. Malgré cette longueur, il était à peu près inutile et il n'aurait jamais servi qu'à immortaliser l'incomparable et l'honorable feu M. Fiauçois Baby, si le gouvernement fédéral ne lui eût fait ajouter au printemps dernier une aile qui garde à l'abri de tous les vents le petit tender dont la fonction est de porter abord du paquebot, mouillé au large, la malle et les passagers que lui transmet le chemin de fer.

Or, cette fonction se réduit à deux petites courses

— nepar semaiue, l'une vers le steamer qui part et l'autre vers le steamer qui anive. Tout le reste du temps, le ieiuler est iiuxctii" et sou équipage baille sur le quai. Pour cela, le gouvernem<'i)t paie euvirou trois ceuts dollars iiar mois. Ou se demaude s'il ue .serait pas iuliuimeut piéférable, tout eu étant praticable, que le gouvernement employât un bateau idus grand, dont Tobjet serait surtout de relier avec Kimouski les établissements isolés de la rive nord, depuis Tadoussac jusqu'à Manicouagau, une distance d'environ trentecinq lieues, d'y faire le transport des provisions et effets, et d'en ra])porter les produits de la pécbe et les fourrures qui sont les seuls articles vendus au dehors par la population de ces établissements. Mais cela dérangiaait, paraît-il, le service régulier et précis de la malle ; il i>eut arriver que le tender soit retardé dans l'uue de ses courses i>ar des brouillards ou par un accident quelconque, et alors le steamer océanique serait contraint d'attendre son arrivée. Tous les avantages que l'on retire de l'expédition de la malle jusqu'à Rimouski, par l'Iutercolouial, seraient en con- .séquence perdus et l'on i)Ourrait accuser le gouvernement de subordonner la chose publique à un intérêt local.

Cependant, il semble facile de concilier les deux. Le fleuve, devant liiujouski, a douze lieues de largeur ; qu'on donne au tender les trois premiers jours de la semaine pour visiter, l'un après l'autre, les quatre ou cinq établissements du nord et revenir aussitôt après avoir chargé et déchargé sa cargaison, ce pour quoi il

aurait amplement le temps nécessaiie. S'il lui arrivait d'être enveloppé de brouillards persistants, il ne serait pas plus retardé que le steamer lui-même, obligé par le même contretemps de rester immobile ; et si le service de la malle en éprouvait quelque inconvénient, cette circonstance serait si rare et si exceptionnelle que Ton aurait sérieusement tort de lui sacrifier un grand avantage positf, assuré à une vaste partie du pays qui manque de moyens de communication. Aussi, les citoyens les plus influents de Eimouski ont- Us pétitionné le gouvernement, il y a quelques mois, pour qu'il leur envoyât un tender capable de porter autre cbose que des sacs de lettres et quelques passagers. Ils attendent encore une réponse, ce qui ne veut pas dire que le gouvernement ne s'occupera pas de la cliose au premier moment opportun ; il a tout à y gagner du reste, car le commerce de Rimouski avec les chantiers du nord et la circulation des voyageurs le rembourseraient presque des frais auxquels l'oblige l'entretien d'un tender qui reste oisif pendant six jours de la semaine.

Si le tender est forcément oisif, en revanche son équipage ne demande qu'à agir et son capitaine, M. Lavoie, homme aussi affable et complaisant que marin habile, se désole d'une inaction qui ne va guère à un loup de mer et regarde avec amertune la fumée des steamers qui passent à l'horizon, pendant qu'il est obligé de garder dans la soiite du sien tout son combustible inutile, inutile même pour faire cuire des

beafsteaks et rutiler Fomelette au lard. Il attend, Kimouski attend, le gouvernement attend.

" Savoir attendre" est une grande force, dit le proverbe } mais c'est une force qui finit par agacer et par rendi'e maussade.

Eimouski est un des anciens endroits de la province. La première concession qui en fut faite, par le gouverneur de Brisay au sieur de la Cardonuière, remonte à Tannée 1633. Huit ans plus tard, M. de la Cardonuière cédait sa seigneurie à Bené Lepage de Ste Claire qui, le premier, vint s'y fixer. Il y a donc aujourd'hui i>rès de deux siècles que la première maison de Rimouski fut élevée par son premier habitant, qui était en même temps le seigneur de la place.

Ce n'était pas tout d'avoir une maison et de posséder un domaine de deux lieux de front sur deux lieux de profondeur. Il fallait attirer des censitaires sur ce domaine et y amener des colons qui paieraient un sou de rente par arpent défriché, comme cela se faisait parmi les anciens canadiens. Mais il n'y avait pas d'agence d'émigration à cette époque-Là ; nos pères comptaient bien plus sur eux-mêmes que sur les autres j aussi le sieur René Lepage de Ste Claire se hâta-t'il de donner l'exemple sans retard. Il ne fit ni une ni deux ; il avait pour épouse une de ces

canadiennes du bon vieux temps qui ne marcliaudaient pas la progéniture ; elle lui avait déjà donné six enfants ; il lui en demanda encore, et la digu» femme lai en apporta dix de plus.

C'était commencer d'un bon train. Mais il en fut malheureusement delà colonie de Rimouski comme de toutes celles d'alors ; l'établissement en fut ardu, pénible, et partant lent. Aussi, plus de soixante ans l)lus tard, à l'époque de la conquête, n'y avait-il encore à Rimouski qu'une vingtaine de maisons disséminées sur un espace de quatre lieues carrées, et une population ne dépassant pas trois cents âmes.

Si Ton consulte les registres des maiiages et naissances qui ont eu lieu dans Rimouski pendant les dix -huitième et dix-neuvième siècles, on voit que la progression est loin d'être régulière. Les écarts sont considérables ; le chiffre des mariages surtout varie, tandis que celui des naissances se soutient avec une certaine allure mathématique qui fait voir que les enfants ne s'empiessaient pas de mourir, à jieine venu» à la lumière, comme ils en ont pris l'habitude depuis bien des années déjà. Ainsi, les mariages se maintiennent pendant près d'un siècle et demi, avec une moyenne extrêmement changeante et languissant»

à la fois, jusqu'à ce que tout à coup, en 1838, les habitants de Rimouski deviennent furieux; quarante-cinq d'entre eux se marient cette anuée-là et il y a deux cent douze naissances. Il fallut trente-quatre ans pour qu'ils pussent se remettre d'une pareille émotion, et ce n'est qu'en 1830 qu'on voit le chiffre des mariages s'élever à quarante-huit, après être descendu dans l'intervalle jusqu'au chiffie absolument méprisable de dix.

On remarquera aussi, en consultant les registres de la paroisse, que le nombre des décès n'était pas du tout en rapport avec celui des naissances. On mourait peu au siècle dernier; on meurt peu encore aujourd'hui, pi'oportion gardée ; Eimouski est décidément un endroit où les gens ont la vie dure, autant qu'ils ont le cœur tendre ; c'est pourquoi l'on j comptait en 1870 jusqu'à seize individus mariés depuis plus de cinquante ans et qui étaient encore loin d'être blasés. Une année seulement, eu 1830, le nombre des sépultures atteignit un chiffre inouï, effrayant. Cent-sept personnes furent enterrées. C'était probablement en prévision du grand choléra qui devait éclater deux ans plus tard : les gens mouraient d'avance afin d'être sûrs d'y échapper.

Rimouski, nous l'avons remarqué plus haut, a une •xistence assez ancienne^ comparée à celle des autres

établissements canadiens. Il a été chanté dans des vers immortels qu'on trouve cités dès au début d'un petit volume intitulé " Chronique de Rimouski," lequel volume a paru il y a quatre ans. Ou ne peut s'empêcher ("le reproduire ces vers dans la présente chronique, et on ne pourra s'en empêcher non plus dans toutes les autres chroniques qui suivront sur le même sujet. Les voici dans leur fraîcheur bucolique :

" Aux parages lointains où le fleuve est immense."

Immense n'est pas une cheville.

" Non loin des grandes eaitx où l'océan commence,"

L'océan commence aux grandes eaux! !.... C'est rare.

" Sur un banc de récifs, et dans l'ombre du soir, " LTle St- Barnabe dessine un long trait noir."

Ceci n'est pas d'accord avec la peinture qui en estfaite par M. J. Charles Taché, et que cite également l'auteur dès la page suivante. Ainsi M. Taché appelle Tlle St. Barnabe une délicieuse corbeille de l'crdure vive, au sein des eaux du fjrand fleuve. Il serait diflScile de faire dessiner un long trait noir à une corbeille de verdure vive, mais quand on est poëte, on voit aisément, dans ses moments d'inspiration, la nature entière se livrer aux beaux-arts. Dans ces moments-là, la spécialité des Iles, c'est de dessiner. Sachons gré à M. Taché de ne pas faire de vers et de se contenter de tro«T«f

le fleuve grand en prose ; poëte, il eût été condamné à le trouver immense tout d'au coup. Mais contiuaons la lecture de notre ode.

•' Il faut jusqu'au détour (quel détour?) en suivre le rivage. Par derrière s'élève, au midi, sur la plage "

Ah 1 nous y sommes. C'est le détour du derrière.

" Le bourg de Kimouski, déjà tant orgueilleux De l'honnevr infini d'être l'un des chefs-lieux.'

Tout est grand dans cette poésie lyrique. Le fleuve est immense, riiouneur est infini; infini! pourquoi?. Parce que Riiuouski est un clief-lieu ! Il est vrai qu'il est tant orgueilleux, et que, lorsqu'on est tant orgueilleux, et qu'on a un honneur avec cela, cet honneur ne peut être autre quiuûui. Voilà comment les choses s'expliquent.

En veine de faire des citations, l'auteur delà "Chronique" reproduit, quelques lignes plus loin, une description de Riinouski par M. J. M. Lenioine, cet incomparable écrivain qui écrit dans les deux langues, française et anglaise, c'est-à-dire qu'il a trouvé le moyeu d'écrire l'anglais .avec des mots français, et le français ftrec des mots anglais. C'est ce tour de force qui fait ^ue le lecteur est toujours dérouté, mais toujours

porté à l'indulgeiiee. Si c'est un anglais qui lit : '' Ce n'est pas étonnant, se dit-il, que M. Lemoine écrive comme cela ; l'anglais n'est pas sa langue." Lorsque c'est un lecteur canadien -français: ''C'est curieux,

pense-t-il, Lemoine est pourtant un nom français ;

mais évidemment, l'auteur est anglais." Entre les deux lecteurs, M. Lemoine s'échappe, comme un homme qui a joué un tour, et il recommence à quelques jouis de là sans que le public puisse jamais avoir le mot de l'énigme.

Voici comment il décrit Rimouski, dans son " Album

du Touriste " :

Eimouski, comme chef-lieu d'un grand district judiciaire, comme siège épiscopal, autant qiCà titre d'une des principjiles stations du chemin de fer intercolonial, jouera, «tfi (7oH?e, dans l'avenir, un rôle important Deux mesuses vitales pour Rimouski sont,

érection en eaux profondes d'une jetée et création

d'un havre de refuge pour les vaisseaux de longcours."

Je donnerais tout au monde pour connaître l'inventeur de la pioche dont on peut se servir pour écrire dans un style pareil, pour oser faire des descriptions surtout, genre extrêmement difficile et qui demande un pinceau aussi délicat qu'exercé.

Evidemment l'auteur de la '' Chronique" est .sans pitié pour ceux qu'il reproduit; heureusement qu'il rachète cette cruauté dès la page suivante en citant un autre écrivain, celui-là vrai coloriste, qui a peint

Rimouski eu deux mots saisissautà : " ie panorama^ dit-il, en est des plus enchanteurs, et mérite grandement d'attirer Vaitention de Vétranger amateur de la belle nature.''''

Il n'y a pas un autre eudroit au monde dont on pourrait dire quelque chose d'aussi précis, qui peigne plus exactement la physionomie de ce que l'on représente et l'impression qui en résulte. Par ces citations le lecteur peut juger de l'ouvrage lai-même, pauvre petit oiseau sans plumes, chétif, qui est éclos on ne sait comment et qui n'a d'autre mérite que le récit de quelques faits isolés, perdus au milieu d'une longue et lourde psalmodie faite en langue canadienne dans le cours de 250 pages.

Mais revenons à notre sujet.

Le nom de Rimouski, paraît-il, est emprunté à la langue des micmacs et veut dire, soit Eivière de Chien, soit Terre à VOrignal. Ou voit qu'il y a de la marge entre ces deux interprétations. Le commentateur le plus conciliant trouverait malgré lui qu'une rivière de chien n'est pas absolument la même chose qu'une terre à l'orignal, mais qu'à cela ne tienne ; il y a moyen de s'entendre j laissons la rivière au chien et la terre à Vorignal, et Bauvons-nouB deB querelles

d'étyniologie qui sont d'aut.aut plus tliffidles à résoudre qu'on leur cherche plus de solutions. Le langage moderne, du reste, est aussi amphigourique, aussi micmac que l'ancien sous ce rapport. Ainsi, lorsque vous dites : " J'ai un mal à la tête de chien," celui qui vous entend n'est pas plus avancé que si vous lui disiez : '' J'ai un torticolis d'orignal qui me visse le cou dans les épaules.'' Il en est ainsi de tant d'autres choses que ce n'est vraiment pas la peine de se tourmenter pour en découvrir l'origine.

C'est à cinq miU'es environ de la ville de Riniouski que se trouve la fameuse Pointe-au-Père d'oii un télégrajdiiste, aux ordres du gouvernement, signale le passage des navires et steamers d'outre-nier. J'écris à dessein " Polnte-rtM-Pi^m et non pas Pointe-rt»r- Pères, comme on le fait générali-ment i)ar erreur. Ce nom vient en eHet delà première apparition, sur le rivage de Riraouski, du père Henii Nouvel (pii y débarqua, le 7 décembi-e 1663, et y «'élébra la première messe qu'on y eût encore entendue. Il n'y a pas lieu cette fois à une savante dissertation étymologique, et le lecteur nous saura gré de rectifier à si peu de frais une petite erreur d'orthographe qui n'a jamais eu de conséquences, mais qui n'en est pas moins une erreur et, à ce titre, doit être .signalée pour

Fédification des traducteiivs de dépêches, espèce d'hommes de lettres que j'estime . beaucoup et qui ne mêle reudent guère.

Quelques mois après l'arrivée du seigneur lîeué Lepage était venu se fixer à Eimouski uu autre colon, du nom de Pierre St. Laurent. Ces deux hommes ont "été chacun la soudie de deux familles dont on ne compte plus les membres. Riinouski est peuplé tout entier de St. Laurent et de Lepage, et le grain en est resté bon. Ils n'ont pas Tair de vouloir s'éteindre de sitôt; feu Abraham les reconnaîtrait vite pour des gens de sa race; on dirait qu'ils ont l'instinct de leur mission patriarchale là oiila Providence les a conduits; toute une famille de Lepage en effet porte des noms de patriarches, et cette famille est si nombreuse que l'Ancien Testament n'a pu lui fournir assez de noms ; il a fallu en emprunter au calendrier moderne, ce qui n'a pas été fait sans répugnance, pour des Lepage surtout, les conservateurs les plus endurcis de la province.

Quant aux St. Laurent, ils le disputent non pas, si l'on veut, aux sables de la mer, mais du moins aux oiseaux du ciel. Il y en a de semés partout, de tous les états et de toutes les conditions. Mon hôtelier, celui-là même qui tient l'hôtel Rimouski, en est uu. Je vous le recommande entre tous, d'autant plus que si vous alliez h Rimouski sans iudication préliminaire,

vons tie sauriez lequel choisir des nombreux, trop nombreux hôtels qui s'y trouvent. Celui de M. St. Laureut est le plus ancien et il est le seul qui ait conservé son patronage d'autrefois, qui se maintienne dans des conditions de prospérité relatives. Les autres l^éricliteut, ou s''arrachent, comme on dit ici, péniblement. Leur nombre dépasse de beaucoup les besoins de la localité, et même ceux des voyageurs ; comment, du reste, voulez-vous qu'ils résistent à l'invasion des caboulots, des buvettes improvisées, des bars d'occasion qui se dressent de tous côtés dans la petite ville ?

C'en est un vrai fiéaii ; ou en compte un à toutes les quatre ou cinq portes. Quiconque ne peut réussir, dans l'industrie qu'il exerce, à mettre les deux bouts cn.semble, se fait à moitié aubergiste et tient un petit débit de bière et de gin où les jeirnes gens vont s''onvrir Vappétit, après comme avant le repas, ou terminer la soirée par un nifjht cap, sorte de conclusion qui recommence toxijours. Jusqu'aux barbiers qui font ce commerce ! Il y eu a deux dans l'endroit, et tous deux débitent avec passion. D'une main le rasoir, de l'autre la bouteille ; savonnette et flacon ! " Entrez, messieurs ; que désirez-vous ? Une barbe ou un cocktail ? Ici, l'on rase, ici l'on boit ; on mange même : voici du jambon, voici du saucisson, voici des huîtres; allez-y." Comment résister à des Figaros pareils, à des Figaros restaurateurs ? Le barbier aubergiste ? Que reste-t-il à faire à Rimouski après avoir produit un pareil type ?

Il ij'j a à peu près que les joueurs d'orgues de Barbarie qui ne tiennent pas de bam, et, encore, on n'en saurait répondre. Cela vient de ce qu'à Riiuouski il n'j a pas de licence accordée pour la vente des boissons au détail ; de sorte que tout le monde a le droit d'en vendre et que riiôtelicr n'a pas celui de se plaindre ; il est obligé de subir cette compétition et de tâcher de la vaincre à armes égales, ce qu'il ne peut guère espérer, parce que le patronage est trop restreint et que, du reste, il se i)orte dans tous h s sens, suivant l'inclination du moment.

Les gens de Riniouski ont trouvé instinctivement le meilleur mov; n de combattre le commerce des liqueurs fortes ; c'est par l'abus mêm%, Il n'y a pas de restriction ni de pénalité qui vaille ce remède-là. C'est en vertu de ce principe <iue se fait le traitement des ivrognes dans certains établissements d'Allemagne et des . Etats-Unis. On met de La boisson forte dans tout ce que le m;dade mange et dans tout ce qu'il boit, et, au bout de (jnelque jours, il n'y tient plus. L'odeur, le seul aspect de la boisson lui donne des crises; on continue jusqu'à ce que décidément il aime mieux se laisser mourir que de boire ou manger quoi que ce soit qui contienne une goutte de la maudite liqueur. Alors, il est guéri pour toujours, ou, du moins, pour bien longtemps, et il peut quitter la maison de santé. C'est ainsi (lue le nombre «xces-sif des endroits où l'on peut boire finira par en donner le dégotlt. Ce ne sera plus traiter un ami que

de lui offrir une chose qu'il peut avoir à toutes les trois ou quatre portes, et quand on n'aura plus de prétexte pour boire inutilement, pas même celui de faire une politesse, on se lassera bientôt d'habitudes qui fout perdre le temps, qui détruisent les facultés, abrègent la vie et portent avec elles une foule de vices.

Si aujourd'hui, en l'an de grâce 1877, le nombre des Lepage et des St. Laurent est aussi grand que celui des coquilles sur le rivage, il n'en a pas été toujours ainsi. Ces patriarches ont procédé d'abord avec cii'con^pection et mesure. On voit en effet que, lors de la conquête, plus de soixante ans après sa fondation, Rimouski ne comptait pas encore quatre-vingts personnes, ce qui était tout-à-fait insuffisant pour repousser l'invasion anglaise.

Lorsqu'en 1791, la métropole nous accorda une contrefiiçon de régime constitutionnel, le Canada fut divisé en circonscriptions électorales, et l'on donna le nom de Comwallis au comté qui comprenait alors les trois comtés actuels de Eimouski, de Témiscouata et de Kamouraska. Quatorze députés, dont quatre furent réélus, ont tour à tour représenté ce comté jusqu'à l'union des deux Canadas en 1841. Depuis, il y a em

dix représentants du comté de Eimouski ; les deux qui siègent actuellenieut sont, l'un au parlement fédéral, M. le Dr. Fiset, l'autre au parlement local, M. Alexandre Chauveau. Tous deux voient leur popularité s'accroître de jour en jour ; appuyés l'un sur l'autre, ils peuvent braver toutes les oppositions, au point qu'on ne sait pas encore quelle est celle qui oserait se produire. Tous deux, a])partenant à ce conservatisme mitigé, plein de correctifs et de nuances, qni admet toutes les réformes et tous les progrès qui ne sont pas intempestifs ou violemment poursuivis, conviennent admirablement à un comté qui a presque toujours été conservateur et qui, petit à petit, s'éclaii'e et se forme aux idées libérales. Sans être un rouge, dans l'acception absolue de ce mot, le Dr. Fiset donne son appui constant au cabinet McKenzie, tandis que M. Chauveau retire sans éclat le sien au gouvernement de Boucherville et facilite la marche de son comté vers des idées plus saines et plus indépendantes. On ne peut que leur souhaiter à tous deux le succès, d'autant plus que c'est chose facile et que ce succès semble assuré pour longtemps. Heureux candidats qui n'auront à craindre que quelques légers mécomptes et quelques nuages furtifs qui se dissiperont dans la sérénité d'un ciel politique fait expressément pour eux !

Eu 1831, rancieii comté de Cornwallis fut divisé en trois comtés nouveaux, ceux de Riuiouski, de Témiscouata et de Kamouraska. Le comté de Rimouski seul n'a que cinquante-cinq lieues de front sur une profondeur qui atteint parfois soixante milles : cela équivaut à un petit état européen de deux à trois millions d'âmes. Sir Edmund Ilead, gouverneur du Canada, en fit un district judiciaire en 1857 et la fondation du diocèse eut lieu dix ans après, avec Mgr. l'évêque Langevin pour premier titulaire. Si le comté do Rimouski seul a les dimensions d'un petit état, que dire du diocèse ({ui comprend en outro l'immense comté de Gaspé, celui de Témiscouata et toute la région du nord depuis la rivière Portneuf, vis-à-vis Rimouski, jusqu'au Labrador? Ce n'est pas absolument réjouissant que d'avoir une pareille perspective devant soi, lorsqu'on entreprend de faire une tournée apostolique ;heureusementque les Lettres Pastorales peuvent y suppléer, et que l'administration diocésaine va toute seule dans le pays du monde le plus aisé à gouverner^ religieusement !

Maintenant, il ne me reste pins grand'chose à dire sur le compte de Eimouski et j'aurais à j)eu près épuisé mou sujet si riutercolouial, dont j'entends le roulement s'approcher de seconde en seconde, ne m'apportait une dernière ressource avant que je ne m'envole avec ma chronique vers la métropole, impatien t de revoir des murs et de faire respirer la poussière à mes poumons gonflés des senteurs du varech. (1 )

Quelle belle, quelle bonne et excellente voie que celle de l'Iutercolonial qui s'étend depuis la Rivièredu-Loiip ou Fraserville jusqu'à Halifax ! Son parcours, eu ligne droite, est exactement de cinq cent soixante milles. On dit qu'elle est la ligne la mieux faite, la plus complète et la plus solide de toute l'Amérique. Elle n'a pas été construite en effet dans un but de spéculation, ni terminée à la hâte afin de rapporter au plus tôt des bénéfices. Elle a été l'œuvre d'un gouvernement qui avait alors pour objet d'en faire une voie militaire avant tout, sans songer que jamais elle pourrait payer même ses frais. Eh bien ! il est arrivé que, dès la première année, le nombre des passagers et le commerce de fret ont suffi pour combler toutes les dépenses, moins quelques milliers de dollars, sur un montant total de sept cent mille piastres. (2)

(1). Ceci ^tait écrit à Rimoufki même, l'ét 6 dernier.

'2). Au mois de novembre dernier, 1877, le coût du transport des passagers sur l'Intereolonial a 6té de $31,363,95, celui du fret $70,156,77 et des malles $6,033,07, ce qui donne une augmentation de $7,565,61 sur le mois correspondant de 1876. Dans eetta

Ou ne se figure pas la quantité de fret qui passe tous les jours sur l'Iutercolonial, entre Halifax et la Rivière -du -Loup. Ce sont des suites de trains qui n'en finissent plus, et cela quatre fois par jour, deux fois en chaque sens, sans compter l'Express qui ne met que vingt lieures à parcourir ses 560 milles. Les rails sont en acier, les ponts élégants autant que solides; on sent que rien n'a été épargné pour faire le cette ligne un véii table monument de l'industrie moderne; on n'y reçoit ni les secousses ni les heurts qui sont l'accompagnement habituel de tout voyage sur le Grand-Tronc, et h)rsqu'on quitte ce dernier j^our prendre l'Iutercolonial, c'est comme si l'on sautait d'une charette sur un quatre-roues bien coussiué.

Ce quefera l'Iutercolonial pour l'avenir du Dominiotif on ne saurait en avoir dès maintenant une trop haute idée. La vallée de la Métapédia, un des futurs greniers du pays, qui était absolument sauvage et déserte il y a quelques années, est maintenant habitée sur la plus grande partie du parcours de la ligne; les chasseurs et les pêcheurs qui parcouraient autrefois ses magnifiques lacs et ses forêts giboyeuses, commencent à diriger ailleurs leurs pfis; ils ne s'y reconnaissent I)lus. Le voyage à Halifax, auquel on ne pensait jamais jadis, qui prenait cinq jours il n'y a pas plus de

dernière année, le transport du fret, durant le mois de novembre, n'avait rapporté que $57,-'î35,95, mais celui des passagers, en revanche, avait donné quatre mille dollars de plus que durant le même mois de 1877-

deux ans, qui n'avait aucune espèce d'attrait, est aujourd'hui devenu d'occurrence journalière. Il y a constamment des gens du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse qui se rendent dans nos i^rincipales villes, et vice-versà. Nous devenons familiers avec les ressources, les déveloi)pements et les mœurs de ces provinces maritimes qui ne nous intéiessaient jadlfe que de loin en loin, et dont nous ignorions à peu jirès la situation politique et commerciale. Une ligue de chemin de fer oblige à connaître la géographie et les conditions générales des pays avec lesquels elle vous met en rapport ; ainsi, grâce à l'Intercolouial, nous allons être désormais en relations constantes avec les provinces maritimes et les îles du Cap Breton et du Pjince-Edouard; et ces provinces éloignées ne nous paraîtront plus comme les extrémités à i)eine sensibles d'une vaste confédération, mais comme partie intégrante de nous-mêmes, vivant de notre vie, confondues dans des aspirations communes, grandissant et se développant avec nous.

Voilà quel est le résultat déjà fort appréciable d'une ligne qui ne fonctionne que depuis un an, et qui, contrairement à toute attente, deviendra avant longtemps une source de profits pour le trésor eu

même temps qu'elle est un bienfait incalculable pour toute l'Amérique anglaise. Et que n'a t'on pas fait pour en empêcher l'exécution ! Combien d'hommes émineuts dans la politique n'ont pas cessé de la condamner, de la dénoncer dès l'origine comme une cause future de banqueroute, comme la plus grande inutilité, sinon la plus grande absurdité qu'on pût conccToir ! Combien d'auathèmes et de sarcasmes u'ont-ils pas usé contre elle ! L'Intercolonial n'en est pas moins construit ; il a coûté ringt millions ; eh bien ! soj'ons-en heureux et fiers. Il rapportera en proportion de ce qu'il a coûté ; il va être le grand moteur qui mettx'a en mouvemeiit tout un système de communications multipliées entre les parties diverses du Domiuion ; il va être la grande artère principale de deux provinces importantes, à laquelle se ramifieront bientôt une foule d'autres artères secondaires dirigées dans tous les sens ; enfin, il va être le véhicule d'un énorme commerce qui ne fera que prendre avec les années des proportions d§, plus eu plus merveilleuses.

LE "TEETOTALISME

De toutes les aberrations, voilà certainement la plus irritante. Qu'on soit maniaque tant qix'on veut, je n'y peux rien ; mais vouloir imposer sa manie à tout le monde, c'est un peu prétentieux, et je m'insurge.

n y a, à l'heure même oii j'écris, dans la bonne ville de Québec, {bonne est une manière de parler) un individu, du nom de Rine, qui prêche la tempérence à outrance, une tempérance forcenée, furieuse, qui oblige tous les hommes à ne boire que de l'eau froide, comme si Noé, le sauveur de l'humanité, n'avait pas, depuis quatre mille ans, protesté contre cette bêtise impie, contre cette ingratitude envers les

présents du Créateur. Il paraît que ce M. Kine a tellement bu jadis qu'il a réussi à être écœurré de la boisson et qu'il s'en venge sur le r ste des humains. Ainsi, voilà un monsieur qui veut absolument me faire jeûner, moi, parce qu'il n'est pas cajiable d» manger, lui, sans se donner des indigestions ! Et cela se prêche, et le ^' teetotalisme " devient une doctrine, et l'on voit de formidables croisades organisées sur tout le continent pour faire rentrer sous terre le seig'e et la vigne. On en est envahi ; i)as une ville n'y échappe, et ce n'est pas du teetotalisme seuleùient qu'on devient la proie, mais encore de toute* ses conséquences, qui semblent être l'abstinence sou» toutes les formes, la privation volontaire ou forcée d'une foule de choses, surtout le dimanche. Oui, eu effet, il ne peut j avoir que des abstineuciers pour faire du dimanche ce qu'il est dans la i)lupart de* villes anglaises et américaines.

La défense de boire le dimanche n'est qu'un premier pas ; on dirait presque que ce n'est qu'un prétexte pour arriver plus sûrement à l'interdiction de tout le reste. En effet, dès qu'un homme fait le sacrifice d'une habitude ou d'un goût, i>endant vingt- Iieures de la semaine, il peut bien en faire d'autres. C'est ainsi que se développe cette succession vraiment merveilleuse de suppressions et d'interdiction* qui, si elle continuent, feront du dimanche un jour abhorré et en rendront une nouvelle définition nécessaire ; on dira : '' Le dimanche est un jour où l'hommt est privé de tous ses droits."

Il y a bon nombre de villes américaines qui, grâce aux abstinenciers, sont devenues absolument ridicules, tout-à-fait inhabitables le jour du Seigneur. Les nôtres ne tarderont pas à l'être également, elles ont déjà bien commencé ; voyez par exemple Ottawa ; il n'y est même plus permis de se iiromenor le jour où l'on n'a rien à faire, et les cochers sont tenus, de par injonction municipale, de laisser leurs stations désertes.

Oh ! les conseils de ville ! Quelle bonne pâte, quels instruments excellents de teetotalisme ! Il est impossible que le nôtre échappe longtemps à la tentation de nous encarcauer, de nous museler et de nous presser comme des bottes de foiu le dimanche, afin de pouvoir répondre de notre salut éternel dont on le convaincra aisément qu'il a charge. Il en a déjà donné un commencement de preuves, au printemps de 1875, eu faisant fermer les hôtels le jour dominical et tous les soirs de la semaine à onze heures.

Personne n'osera contester à nos conseillers municipaux la profonde sagesse qu'ils apportent dans l'administration de la ville, mais ce qu'on ne pourra se lasser d'admirer, c'est le discernement avec lequel la loi prohibitive a été adoptée et l'époque qu'on a

choisie pour la mettre à exécution. C'est justement au commencement des clialeux-s, dans la seule saison où les étrangers viennent nous visiter, alors que les soirées ne commencent guère avant neuf heures et demie, que la circulation est encore abondante dans les rues longtemps après que le conseil municipal a fini ses éloquentes séances, c'est à cette époqiie-là précisément où la vie reprend parmi nous, que les hôtels, seuls endroits de la ville qui accusent une certaine existence sociale, ont dû faire le vide et les ténèbres. Nous ne savons où passer les soirées, (tout le monde ne se couche pas à l'heure des inouïes, tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir des yeux de conseiller municipal qui se ferment à heure fixe dans toutes les saisons,) nous sortons à peine de l'écrasante monotonie de six mois d'iiiver, nous voulons jouir un peu du temps; pour nous, les jours doivent être doubles dans la belle saison afin de compenser six à sept mois d'engourdissement; nous cherchons de tous côtés quels sont les établi.>isenionts publics où l'on pui8.se se rencontrer, cau.^ser, discuter, passer e:i revue les événements, jeter un regard sur le monde, njener enfin la vie d'hommes civilisés, comme nous croyons l'être, et nous ne trouvons rien, rien que les hôtels, et ce seul refuge, ce dernier centre de réunion nous a été enlevé à l'heure même où chacun, las de la promenade, énervé par la chaleur, sent le besoin d'un entretien agréable à côté d;un bon verre qui appelle le sommeil et asseoit le système nerveuv pour la nuit !

Pauvi-cs bôtelieis qui paient de lourdes, de trèslourdes taxes, et qui mangent l'hiver ce qu'ils, gagnent l'été, nous les plaignons ! Avant longtemps sans doute, Québec n'aura rien à envier aux lugubres ot funèbres villes de la Nouvelle-Angleterre qui, le dimanclio, sont comme autant de tombeaux refermés sur des êtres vivants. Est-ce là l'idéal qu'ont clierclié nos conseillers de ville et n'auraieut-ils fait que remettre à plus tard de m arclier jusqu'au bout sur les traces des Puritains ? Car il faut bien qu'on le sache ; sur cette pente comme sur celle de la fausse dévotion, il est difficile de savoir où arrêter. La vertu extérieure a des exigences iucoutentables ; on commence par prohiber la vente des boissons, et Ton arrive aux magnifiques résultats que tout le monde connaît, la loi éludée, bafouée, l'hypocrisie encouragée et l'amour funeste de l'alcool se déguisant sous mille formes pour se satisfaire davantage. Puis, on fait disparaître les chars urbains, comme il en a été question sérieusement à Montréal, ville de haute moralité, puia les vi>itures de louage, comme cela se pratique dans bien des villes américaines, puis, l'exercice du i)iano, cet instrument si indécent que, dans plusieurs cités de la Noiivelle-Augleterre, on le recouvre d'une vaste tunique et qu'on lui enveloppe soigneusement lesyaml'r^,

pour que la seule vue de cet objet servant à dee divertissements profanes ne trouble pas les regards détournés^de la terre.

Après les proliibitions, qui sont purement négative» et qui consistent dans l'interdiction de faire certaines choses, viendra l'obligation positive, formelle, de faire certaines autres choses, comme de ne se montrer en public qu'aux heures de l'office divin, de faire sa cui.sine avant le lever du soleil, d'être debout avec les coqs, d'empêcher sou chien d'aboyer, de marcher en glissant, de se laver comme les chats afin de faire le moins de bruit possible, enfin, de n'ouvrir la bouche que pour chanter des psaumes n'importe sur quel ton.

Voilà le dimanche tel qu'il sera inévitablement dan« cinq ans d'ici, pour i)eu que nous voulions avoir autant de vertu qu'il est possible d'en montrer. Aussi, il faudra voir alors comme les gens se jetteront tête baissé» dans tous les excès, .afin d'échapper à l'ennui, l'ennni, ce patient tentateur au-quel résistent guère les vertui modernes.

Or, c'est l.à précisément ce que nous voudrions empêcher, et, pour cela, nous allons faire à notre tour un i)eu de morale, car noue supposons bien que c'est au nom de la morale que se font les prohibitions dominicales, e't que c'est avec des arguments prétendu» moraux qu'on tourne nos conseillers de ville en vrais Dracons promenant le fer rouge dans tous les gosier». Voyons un peu.

Une loi, pour être respectée et avoir^de l'autorité, doit s'appuyer sur une nécessité, sur un besoin, soit pour protéger des droits, soit pour sanctionner de bonnes habitudes ou empêcher des abus qui troublent l'ordre public. Toute loi, faite uniquement pour imposer ou pour contraindre, est vexatoire et immorale, immorale, oui, certes. Prenez pour exemple New- York ; depuis que la vente de-; liqueurs y est interdite h; dimanche, on voit la foule, une foule énorme quitter la ville et se rendre à Ilolyhead et à Staten Island et y faire d'épouvantables orgies souvent accompagnées de rixes et de crimes. Le soir, tout ce monde-là revient à la ville, et il faut voir alors quel spectacle présentent les ferry -boats et les rues qui bordent les quais !

Cette conséquence est toute naturelle et il serait surprenant qu'il n'eu fût pas ainsi. Laissez aux hommes l'usage ordinaire, quotidien d'une chose ou d'un droit quelcoiu]ue, il est rare qu'ils en fassent un abus; la licence, dans ce cas, est excej)tiounelle, et ce n'est pas pour l'exception qu'on doit faire les lois. La répression, qui est un châtiment, ne doit s'appliquer qu'aux délits j or, on en fait ici une mesure générale qui atteint tout le monde. Pour justifier une loi comme celle qui interdit la vente des liqueurs le dim .nche, il faut l'existence de grave»

abus de nature à troubler l'ordi'e ou la décence publics. Comineut les abus sont-ils constatés 1 Par la plainte qu'on en fait ou par le cri général qu'ils soulèvent. Or, quels sont les citoyens paisibles, quelle» sont les familles que la vente des liqueurs a troublés le dimanche plus qu'aucun autre jour de la semaine ? Le commerce di^s liqueurs est mauvais en soi ou il est indifférent : s'il est mauvais, qu'on le supprime toutà-fait ; s'il est indifférent, en quoi peut-il l'être moins le dimanelic qu'un jour quelconque de la semaine?

Eu vain l'on voudrait ai=similer la vente des liqueurs au verre à celle de toute autre marchandise, on n'y parviendra pas. Ce n'est pas une question de commerce que nous examinons eu ce moment 5 c'est une simple question de nutrition quotidienne, c'est un besoin q li se renouvelle tous les jours comme tout autre besoin physique, et dont on ne peut prévoir les exigences. On a souvent aussi bien besoin d'un verre de cognac ou de vin qu'on a besoin d'un rosbif ; alors, il vaut autant supprimer les restaurants et les tables d'hôte que les buvettes.

Il y a des abus, dira-t-on. Soit, mais faut-il supprimer une chose, parce qu'elle donne lieu accidentellement à un abus ? N'y a-t-il pas d'autres moyens à employer ? Nepeut-oa pas sévir contrôles hôteliers qui donnent à boire à ceux qui sont eu état d'ivresse ? Et l'abus, dans le cas qui nous occupe, a-t-ii jamais été porté si loin qu'il donne lieu à un scandale ou à un trouble public ? Au contraire, les citoj-ens de

notre ville n'out eu qu'à se féliciter jusqu'aujourd'hui de la manière paisible et digue avec laquelle le dimanclie est observé ; l'intérêt même des maîtres d'hôtel est d'empêcher tout abus provenant de hi vente des liqueurs au détail, et nous serions fort surpris d'apprendre que tel ou tel cas d'ivresse provient de la boisson servie inconsidérément dans l'un des hôtels respectables de notre ville.

Mais qu'importe ! Supposons que cela fût ; aurait-ton l'emédié au mal en ftiisant fermer toutes les buvettes ? Non, l'expérience nous montre au contraire que le mal n'est q'aggravé ; tout le monde se donne la maiu I>our éluder une loi dont chacun sent l'injustice tant que la vente des liqueurs au détail n'est pas absolument prohibée ; les agents de l'autorité eux-mêmes sont souvent obligés de fermer les yeux, quand ils ne vont pas jusqu'à participer au délit, comme cela se voit souvent dans plus d'une ville, et c'est ainsi qu'«i;e loi, faite au nom de la morale et de l'ordre, va directement contre son objet, et devient plus imaiorale que l'absence même de toute loi.

Il est si déraisonnable de défendre aux gens un usage convenable des boissons un jour plutôt que les autres, que personne n'eu attribue la prohibilùon

au sentiment de la décence ou de la morale publique ; on en clierclie le motif dans un besoin pécuniaire et on accuse les conseils de ville de chercher à se faire, par des amendes faciles à imposer, une nouvelle source de revenus. On dit que l'on compte sur la désobéissance des hôteliers et sur celle du public pour faire arriver de temps à autre quelques centaines de piastres dans le coffre municipal ; pour ne pas décourager complètement les hôteliers, on tolérera pendant plusieurs semaines qu'ils éludent la loi, comédie fort pratiquée h Monti'éal, puis on les frappera tout à coup , on les laissera ensuite se refaire de ce qu'il leur eu coûte, et l'on l'ecommencera.

Au lieu de permettre un commerce légitime et modéré, qui ne peut avoir qu'exceptionnellement de mauvais effets et ne mener que rarement à des abus passagers, on crée un grand mal pour en corriger un petit et l'on inflige un remède mortel, car rien n'est plus immoral qu'une loi que personne ne respecte, et rien ne corrompt plus une population que l'habitude de désobéir aux lois ou de les éluder.

Au mal de prendre itu verre de boisson, puisque c'en est un, l'on ajoute celui de faire fi de la loi qui le défend; il est donc facile de voir que, de quelque côté qu'on l'examine, une pareille prohibition, loin de répondre à son objet, lui est directement opposée et devient plus condamnable, plus immorale que le vice même qu'elle prétend faire disparaître.

En vonlant décréter l'abstinence, on donne à l'intempérance une impulsion plus grande et on loi fournit des excuses, car le bien même, dès lors qu'il est imposé, devient odieux. On ne peut pas condamner à la sobriété, parce que c'est faire de la sobriété un châtiment, c'est la dépouiller de toute Tertu, c'est la rendre indigne d'être recherchée pour elle-même, et, par conséquent, enlever tout mérite à ceux qui la pratiqi^^nt. Dès lors que l'abstinente devient la loi, l'intempérance n'est plus qu'une contravention ; le principe moral est détruit, et une hypocrisie plus ou moins habile ne tarde pas à se glisser dans les aetes, comme il en est toutes les fois qu'on veut imposer la vertu ; la contrainte n'amène que le relâchement et le dévergondage, sous des dehors trompeurs qui cachent une corruption plus profonde. Q^ n'est pas avec des lois qu'on établit les mœurs, et les goûts et les habitudes seront toujours au dessus de toutes les prescriptions ; il y a du reste, dans les mille moyens mis eu œuvre pour éluder les lois prohibitives des boissons fortes, comme une protestation de la conscience gênée dans le choix libre de ses actions, et comme une réclamation déguisée de ceux qui savent modérer leurs goûts contre la tyrannie aveugle qui ne connaît pas de différences.

On n'a jamais raison d'entrer en lutte avec la nature, parce qu'un certain nombre d'hommes abusent de ses dons et tournent en maux ce qu'elle leur ofifre en bienfaits. Ce qui est un abus se corrige de soi même ; dans tous les cas, les lois ne sont pas faites pour l'exception, et l'on ne peut priver le trèsgrand nombre d'un usage légitime afin de punir la minorité de ses excès.

Qu'ont produit au reste toutes ces lois aussi barbares que ridicules dans les pays où l'on en a fait l'expérience T Le contraire de ce qu'on attendait d'elles. Voyez dans le Maine, par exemple, la ville de Lewiston qui, la première, a arboré le drapeau de l'abstinence totale ; les plus récentes statistiques établissent que c'est la ville la plus adonnée à l'ivrognerie de tout le continent américain. Voyez en Angleterre ; il y a trois ans, sur la demande de plusieurs centaines de ministres de l'église établie, l'Archevêque de Cantorbéry a demandé la formation d'une commission pour étudier les remèdes à porter aux progrès de l'intempérance qui, on le sait, fait d'épouvantables ravages dans toutes les classes de la société anglaise. Il a proposé des licences, une surveillance rigoureuse sur les maisons publiques et d'autres moyens également futiles ; mais l'évêque de Peterborough a démontré l'inefficacité de

tontes ces entraves ; il a démontré que l'intervention fin parlement ferait plus de mal que de bien, et que le meilleur remède était dans une éducation plus répandue des masses en même temps que dans le bon exemple. De son côté, le marquis de Salisburr, parlant au nom du gouvernement, a dit que le parlement avait fait tout en son pouvoir pour contraindre le peuple à la sobriété, mais que chaque effort avait été suivi d'un accroissement d'intempérance. En 1828, le cabinet Wellington avait cru faire une grande réforme en obligeant les auberges à obtenir des licences, <■(• qui ira pas empêché que les auberges ne devinsf^eut la pire plaie de la nation : et il en a été ainsi du reste tontes les fois que la loi a voulu intervenir.

'Sou, mille fois non : ce ne sont pas les lois qui corilgent les mœurs ; elles peuvent les contrarier, mais jamais les détourner de leur cours ; et quand l'homme n'a plus d'autre frein que la loi, il ne tarde pas à en perdre le respect, parce que l'obéissance à la loi sup- ])ose avant tout un principe moral qui fait reconnaître en elle une sanction légitime et nécessaire, et non pas une simple me.oure vexatoire. L'idée de traiter tous les hommes comme s'ils étaient des ivrognes est un peu trop monstrueuse pour conquérir les esprits, et l'on ne peut attendre d'elle que des effets aussi monstrueux que son principe.

L'abstiueuce et la tempérauce sout deux clioses bien différeutes ; la première est uue violatiou des droits que Dieu nous a douués d'user de ses dons ; la deuxième est l'exercice même de ces droits dans la mesure qu'il convient à des êtres intelligents et raisonnables ; or, on ne peut obliger à cette mesure eu décrétant des lois faroucbes qui visent l'exercice légitime et modéré aussi bien que l'abus. C'est vouloir réduire tout à un même niveau et ne voir dans les hommes, sans exception, qu'un amas de brutes incapables de se gouverner, incai^ables de faire la moindre distinction dans les choses qu'ils doivent ou ne doivent pas faire ; c'est leur enlever leur libre arbitre, et par conséquent toute responsabilité, et par conséquent le principe moral qui les conduit pour le remplacer par le fatalisme.

Voilà ce que veulent les Tee totale rs, ces instruments d'un fanatisme nouveau qui prétend régénérer la société et apporter à l'homme la |perfection en le rendant assez sec pour la combustion spontanée ;

despotes étroits et ridicules qui se croient appelés à refaire la création et qui travaillent, de concert avec le philoxera, à faire disparaître la vigne, l'un des plus généreux dons de la Providence.

Qu'ils continuent leur œuvre, nous n'en avons souci. Il restera toujours quelque cliose, avant la fin des siècles, pour arroser les pauvres humains à qui le Teetotalisme fait tirer la langue.

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