‹ Petites chroniques pour 1877 [microforme]Chapitre 1 sur 25 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Encore des Chroniques! Oui, encore. Je voudrais, dès la première page, déconseiller mes lecteurs de les lire. Et cependant elles sont ma seule ressource, à moi qui n'émarge à aucun budjet, à moi, rouge avancé, tellement avancé que mes amis m'ont perdu de vue à leur avénement au pouvoir, il y a de cela bientôt quatre ans. Quatre ans! ça n’est rien dans la vie des.

gouvernements, soit ; mais comme cela compte dans la vie des particuliers! J’ai vu ma fortune décroître à mesure que grossissait le vote libéral, et quand la majorité des libéraux devint écrasante, je touchais juste à la famine.

Si mon parti restait au pouvoir encore deux ans, les ultramontains se verraient obligés de me faire enterrer à leurs frais, et......je serais vengé.

Je ne suis même pas encore honorable, malgré mes cheveux gris, et, j'ai fvu Fabre précipité au Sénat sans qu'un même sort semblât me menacer. Déjà je navigue à pleines voiles dans l’âge mûr, âge sans témérités parce qu'il est sans illusions, el je n'ai pas été fonctionnaire un seul jour! de ne connais pas le bonheur d'avoir un chef de bureau, et déjà mon passé se compte par lustres dont le nombre m'inspire de sérieuses inquiétudes sur le nombre de ceux qu'il me reste à parcourir. Toutes les félicités officielles me sont inconnues, et J'ai passé des nuits entières à rêver d’une sinécure qui m'eût permis d'édifier un monument littéraire pour la postérité, j'entends pour la postérité la plus rapprochée, celle qui suivrait de très-près l’édification du monument et s’en mon- .trerait digne en me comblant de largesses.

Pourtant, je ne me suis jamais plaint de ceux qu'on reconnait, à ma pénurie obstinée, four ôtre

mes amis. Cela est trop vulgaire, et j'entends être au dessus d’une banalité impuissante. Ce dont je me plains, c’est de la chronique elle-même, parce que je lui dois beaucovp, ayant vécu par elle; je me plains de ce qu’elle a été mon seul refuge, mais en me condamnant à subir le préjugé si commun, si futile et si injuste qui fait de moi un écrivain bon tout au plus à amuser, Ceuxlà même qui m'accablent de l'épithète “ léger ” sont les premiers à me demander des écrits légers, Quiconque, parmi nous, arrive à dérider son lecteur est un honume incapable de toute autre chose. Il semblerait absurde d'attendre de lui les longues études qui font les œuvres durables. Dès lors qu'il a montré des qualités superficielles, toutes les autres lui sont refusées. Et le public ne s'aperçoit pas que c’est lui précisément qui rest pas sérieux, puisqu'il s’obstine à ne vouloir rien que ce qui l'égaie sans lui apporter aucun fonds.

Quand je parle du public, je fais abstraction de quelques centaines de personnes pour qui l'étude est un attrait et qui n’estiment un livre qu’en autant qu’elles y puisent des connaissances, ou trouvent à y exercer toutes les facultés de leur esprit Mais ce ne sont pas quelques centaines de personnes qui constituent un public pour l’écrivain. Obligé de se faire au grand nombré de

ceux qui le lisent, il n’y parvient qu’à son propre détriment, à la condition de s’amoindrir lui-même, sciemment, et de faire le sacrifice de ses plus hautes aspirations, Comment me présenterais-je avec une œuvre longtemps étudiée, longtemps méditée ? Je verrais sur cette œuvre s’entasser la poussière des librairies, et mon nom cité peutêtre, mais l'œuvre restée inconnue et par suite stérile,

Qui donc oserait se plaindre de ce que j'écris en ce moment ? Le premier qui ait droit de se plaindre, n'est-ce pas plutôt l'écrivain obligé d'accepter des conditions existantes et fatales, l'écrivain qui sent en lui une force supérieure à ces conditions et qui pourrait faire la loi aux intelligences, comme il la fait dans tous les pays où les lettres sont une carrière et un apostolat de l'esprit, au lieu d’avoir à subir le préjugé et de s’incliner devant l'ignorance?

D'où viennent chez nous tant d'œuvres frivoles dont les mieux cotées, les plus connues renferment à peine la substance d’une page, si on voulait l'en extraire ? En premier lieu, de ce que le résultat ne saurait répondre à la grandeur de l'effort tenté pour produire une œuvre sérieuse. En second lieu, de ce que l'écrivain se sent arrêté dès le début par l'impossibilité d'aborder hardiment le vaste domaine intellectuel et qu’il est tenu de se

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